-Vous comptez partir… à jamais?
Pour un rare instant, Joséphine avait déposé calepin et crayon, se concentrant uniquement sur la Dalatienne à la chevelure flamboyante -maintenant nouée en un petit chignon duquel s'échappait une multitude de mèches rebelles- qui lui faisait face. Les traits inquiets de l'Antivane attendrirent Sylë qui s'empressa de la rassurer :
-Non. Je compte bien revenir. Maintenant, je ne suis plus une Elfe nomade, plus tout-à-fait une Dalatienne. Je suis ici chez moi et je ne compte pas abandonner l'Inquisition.
L'Ambassadrice poussa un soupir soulagé :
-Me voilà ravie de l'entendre. Pendant un instant, lorsque vous m'avez annoncée vouloir rendre visite au clan Lavellan, j'ai appréhendé que vous ne m'annonciez vouloir nous quitter afin de retrouver les vôtres et reprendre votre rôle de Première Apprentie. C'est bien ainsi que l'on qualifie ceux destinés à prendre la relève d'un Archiviste Dalatien, n'est-ce pas?
Devant la légère hésitation de Syl'dhea, plus mélancolique qu'envieuse face à son ancien titre, Joséphine ne put qu'afficher une mine un peu contrite devant la possibilité encore présente de voir les abandonner à jamais cette jeune Elfe qui, avec parcimonie, avait appris à connaître l'Inquisition et qui doucement s'y était intégrée. Une chose s'était produite, une chose sur laquelle nombreux avait spéculé, mais peu avait vu juste, une chose qui l'avait changée, lui donnant envie de voir le monde. Ou plutôt de le revoir, avec cette vision nouvelle que lui apportaient les espérances réitérées, la douceur du chagrin qui tranquillement s'était envolé.
Le vent du matin se faisait enfin vivifiant, privé de la brûlure du froid de l'hiver. Il retrouvait le réconfort d'antan, l'avènement d'aubes éclatantes. Avant méfiante et inquiète, maintenant joyeuse et preste. Telle était la Dalatienne, ce petit animal sauvage que tous avaient appris à apprécier avec la même sincérité que celle qui les avait poussés à suivre Ghi'lan. Celui qui fut son fiancé, il y avait de cela une éternité.
-Encore une fois, je réponds par la négative à cette question, Ambassadrice, répondit Sylë. Ma place n'est plus auprès de ceux qui m'ont vu naître, mais à vos côtés, là où je peux réellement changer ce qui se doit de l'être. Ghi'lan a commencé quelque chose que je me dois de terminer. Ne vous en faites pas; c'est par pure mélancolie que je me rends auprès de mon clan. Je me dois de savoir ce qu'il advient. Je connais Deshanna : elle ne me répond que ce que je veux entendre dans ses rares missives. Il me faut donc constater de mes propres yeux ses dires, savoir que mon peuple se porte bien, que le cours des évènements régissant ce monde leur est favorable.
Des étincelles de joie brillaient dans ses prunelles de lapis-lazulis. Une flamme joyeuse y dansait, reflet de son bonheur de revoir son clan après tous ces mois, toutes ces épreuves qu'elle avait traversées. Le printemps pointait ses ramures à nouveau verdoyantes, dépourvues de l'austérité de l'hiver; bien des saisons s'étaient écoulées. Jamais plus elle ne serait de ces Elfes nomades qui portaient leur campement de lunes en lunes, mais elle demeurerait Dalatienne au plus profond d'elle, viscéralement. Même à Fort Céleste, cette marque demeurait indélébile. Souvent l'envie de s'évader, de retourner sillonner les bois lui prenait, mais toujours elle revenait vers ces amis chers que l'Inquisition lui avait apportée.
Et vers Cullen pour qui ses sentiments ne faisaient que fleurir un peu plus à chaque matin que faisait ce monde, chaque fois que le soleil effleurait sa peau, lui rappelant la douce caresse du corps de l'ancien Templier contre sa peau nue au réveil de cette seule nuit qu'ils avaient partagée. Cette nuit qu'elle se remémorait trop souvent. Cette nuit qu'elle ne regrettait pas malgré tout, malgré la légère gêne qui s'était installée entre eux. Sylë aimait Cullen, profondément. D'un amour qu'elle ne pouvait plus lui avouer de peur que ses sentiments ne soient pas réciproques et ne brisent pour toujours leur amitié.
C'était d'ailleurs l'autre raison qui la poussait à rendre visite au clan Lavellan : elle souhaitait trouver conseil auprès de son mentor, sa vieille confidente. Deshanna saurait être d'une oreille attentive et d'un avis éclairé. Elle l'avait toujours été.
-Bien. En tant qu'Ambassadrice je me dois de vous demander de m'aviser dès votre retour à Fort Céleste afin que je puisse planifier les détails conséquents, mais en tant qu'amie je ne puis que vous exhorter à revenir le plus tôt possible. Toute la forteresse se ressentira gravement du manque de votre présence. Vous nous êtes devenue plus chère que vous pouvez le concevoir, Syl'dhea.
Un sourire un peu triste étira les lèvres incarnates de l'Antivane. Les deux femmes échangèrent des politesses empreintes d'un franc attachement avant que la jeune Mage ne se lève suites à des aurevoirs qui transpiraient encore l'appréhension de Joséphine de ne plus revoir son amie qui, avec les siens, retrouveraient peut-être ce qu'elle avait laissé là, au plus profond des bois, son passé qui n'était pas si lointain, une vie que peut-être elle souhaiterait reprendre, désertant définitivement les rangs de l'Inquisition.
La Dalatienne s'inclina gracieusement et, avec un dernier regard pétillant de la joie de revoir son peuple, s'en fut par la lourde porte de chêne qui, lorsqu'elle se referma, laissa un vide impossible à combler dans la pièce maintenant privée de l'allégresse tranquille, de la pétulance sereine de Sylë qui dévalait alors les escaliers du Fort, courant rejoindre Assan qu'elle avait déjà pris soin de seller.
Ses autres collègues avaient déjà été avertis de ses intentions. Elle avait attendu au dernier moment avant de prévenir l'Ambassadrice, connaissant la propension de celle-ci à organiser de trop grandes réceptions lors de tels moments. Et Sylë n'appréciait pas tout particulièrement être le centre d'attention, donc elle s'était bien gardée de faire part de sa décision à Joséphine avant l'ultime seconde précédant son voyage. Elle l'appréciait énormément, mais les deux femmes ne partageaient pas du tout un intérêt semblable pour les affaires mondaines.
C'est le cœur réjoui que l'Elfe plus rousse que le soleil levant traversa la cours de Fort Céleste. Elle ne cachait pas éprouver le besoin de revoir les siens, de leur livrer l'aurevoir convenable qu'elle n'avait pas eu la force de leur donner lorsque l'Inquisition était venue lui annoncer la pire des nouvelles, il y avait des lustres de cela. Une autre époque. Un autre temps.
-Sylë! Cullen l'interpela, la tirant de ces souvenances qui semblaient sorties du fond des siècles; il y avait deux saisons.
Il descendait les escaliers menant à son bureau quatre à quatre, sa cape claquait derrière lui presque aussi bruyante que le son du métal de ses bottes lourdes contre la pierre. Quand il foula l'herbe de la cours, encore humide de la rosée matinale, la jeune Elfe aperçut sur son visage presque invariablement songeur quelque chose qu'elle détestait y voir : une tristesse aiguë qu'il tentait tant bien que mal de lui cacher. Beaucoup plus mal que bien.
Son cœur auparavant léger se serra douloureusement, coincé dans le corset d'une pointe de remords. C'était ce même éclat qu'elle avait capté au fond de ses yeux devenus humides la veille lorsqu'elle lui avait rendue visite afin de lui exposer son intention de partir pour un temps. Même lorsqu'elle lui avait promis de revenir, elle n'avait pu changer ses yeux chaleureux soudains tristes. Elle était consciente que c'était ce doute qui peinait son ami. Il craignait de ne jamais la revoir, comme Joséphine à peine plus tôt. Et Sylë ne pouvait leur laisser en garantit que sa parole.
Elle s'avança vers le Commandant, rassurante :
-Mon ami, ne soyez pas triste. Je ferai le trajet aussi vite que possible et reviendrai bien assez tôt. N'ayez crainte. Vous aurez à peine le temps de vous ennuyer.
Elle rit doucement. Devant sa joie, Cullen ne put que lui rendre son sourire, mais son âme était ravagée par l'appréhension de ne la perdre à jamais, que le destin ne la lui enlève pour l'éternité par quelque vicissitude dont lui seul avait le secret, par quelque manœuvre dont trop souvent il l'avait vu user. Ce n'était pas que Sylë puisse rompre sa promesse qui le terrifiait, mais ce qui pouvait se dresser sur son chemin qui l'empêcherait de lui revenir, les mésaventures qui pourraient subvenir. Lui, ne pouvait se permettre de quitter le Fort, pas alors que Cassandra venait de prendre officiellement poste en tant que Divine et que tout était à faire afin de réorganiser l'Inquisition. Il avait proposé à la Mage de lui dépêcher un de ses soldats afin qu'il lui serve de garde du corps. Elle avait gentiment refusé, prétextant qu'il y avait longtemps que son croisé Dalatien n'avait pas fait montre de sa pleine puissance et que la pauvre monture sur laquelle prendrait place son escorte se perdrait indubitablement et prématurément dans la poussière, loin derrière elle et Assan.
Cullen s'était alors retenu à grandes peines de ne pas lui demander de transmettre de ses nouvelles tous les jours. La jeune Elfe aurait pu voir cette demande comme la confirmation des doutes de l'Inquisition quant à son retour incertain, à son désir de peut-être rejoindre le clan Lavellan et de ne plus revenir. Elle aurait pu en être insultée, pire encore : blessée par ce qui pouvait ressembler à un manque de confiance alors que ce n'était que le reflet des crainte de celui qui avait appris à l'aimer plus que de raison, à la chérir de tout son être.
Il se noya dans ce regard de lapis-lazuli, encore une fois, peut-être la dernière. Non, il ne devait pas y songer, pas ainsi. Elle lui reviendrait; il devait s'en convaincre. Elle était si joyeuse, si fébrile de retrouver son clan. Il ne pouvait se permettre de ternir sa bonne humeur. Le destin ne pouvait oser la lui enlever. Pas maintenant, alors que leur complicité avait repris l'aspect que déjà elle avait revêtu, plus grande encore qu'avant cette nuit où ils avaient été amants et malgré le malaise qui en subsistait.
Il l'aimait. Il l'aimerait jusqu'à ce que la vie ne les sépare et même après. Cullen ne pourrait plus chérir une autre femme qu'elle. Pas avec la même intensité. Avec le même désir de la préserver, de voir chaque jour son sourire s'épanouir un peu plus. Elle lui était si différente -plus enjouée qu'il ne le serait jamais, plus déterminée que toute autre- mais aussi si semblable par cette solitude partagée, ce désespoir qu'ensemble ils avaient surmonté, ces expectatives agréables ravivées. Ce désir de vivre qu'ils avaient tous deux appris à reprendre aux mains d'un hasard parfois sournois. Ces cicatrices de l'âme qu'ensemble ils avaient pansées; s'affranchissant un peu plus des attaches pernicieuses chaque fois que le soleil se levait sur Thédas.
Sylë… Celle qu'il s'était juré de ne jamais blesser, sur laquelle il aurait souhaité veiller matin et soir. Pourtant, elle n'était plus la petite Elfe fragile qu'il avait recueilli au creux de ses bras. Elle avait recouvré sa force d'antan, sa fougue joyeuse. Elle était maintenant celle qu'il implorait de lui revenir au plus vite. Celle dont son cœur hurlait le nom.
Ils restèrent longtemps, le regard perdu dans celui de l'autre, profitant de ces instants à jamais volés. Puis, la Dalatienne posa une main douce sur la joue de son complice de tous les instants dont les aurevoirs étaient empreints de trop d'inquiétude, lui parlant d'un ton paisible, mais déterminé :
-Je reviendrais, Cullen. Je reviendrais vite, mon ami. Avant que les premiers bourgeons du pommier dans le jardin de Fort Céleste ne fleurissent.
Le sourire du Féreldien contenait peu de joie, mais il exprimait une chaleur qui manquerait à Sylë tout au long de son périple jusqu'à son retour au Fort.
-Dans ce cas, lui répondis Cullen. Je me rendrai au jardin tous les matins. Si un des bourgeons fleuri avant que vous ne soyez rentrée, je lance toutes mes troupes à votre recherche, je vous le promets. Même si elles doivent ratisser tout Thédas afin de vous mettre la main dessus.
Il avait retrouvé un peu de bonne humeur. Attirant Sylë à lui, il la serra dans ses bras, une embrassade qui dura plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu, mais qu'il ne pouvait se résoudre à briser. Une embrassade qui ne devait pas être un adieu. Le Commandant chassa vite ces pensées néfastes de son esprit, il voulait profiter de chaque seconde de ce moment sans le ternir de perspectives viciées.
-Vous allez me manquer, Sylë.
-Vous me manquerez aussi, Cullen. Mais je ne serais pas partie longtemps.
Ils se défirent à contrecœur l'un de l'autre. La jeune Elfe lui lança un regard narquois :
-Plongez-vous dans votre travail comme vous seul savez le faire. Vous verrez, vous aurez l'impression que je ne serais absente que quelques heures.
Alors qu'elle se tournait vers Assan, Cullen profita du souvenir de la chaleur de sa peau contre sa joue qui y demeurait encore malgré le vent frisquet de ce matin de printemps. Il contempla l'éclat de l'astre du jour, alors haut dans le ciel, sur sa chevelure d'un roux éclatant. Il grava dans sa mémoire cette démarche dansante, cet air rieur sur ce visage aux traits fins. Le tracé des vallaslins bleutés sur sa peau doucement basanée. Le mouvement de cette cape faite de fourrures de renards qui ondulait dans sa foulée. Et cette odeur de pommier en fleur que l'air lui portait encore. Elle était si belle. Il l'aimait tellement. D'un amour auquel il ne devait se permettre de succomber. En aucune autre circonstance.
La métamorphe prit agilement place sur la selle légère sans laquelle bien souvent elle montait, mais que le long chemin qui se traçait devant elle exigeait. Du moins pour qu'elle y place ses rares bagages. Cullen observa l'élégant mouvement de la cape derrière elle alors qu'elle faisait prestement se retourner Assan dans une volte serrée. Une impression de déjà-vu mélancolique s'imposa à lui, du temps où elle était encore ce petit animal sauvage qu'il avait lentement apprivoisé.
Sylë posa ses yeux bleu-vert parsemés d'ambre sur lui. Il y lu toute l'affection qu'elle avait pour lui et, alors seulement, il en fut certain : elle reviendrait. Par le Créateur, elle lui reviendrait. Puis elle se tourna, faisant face aux portes du Fort. Sa fougueuse monture entama un galop effréné, pourtant l'ancien Templier eut l'impression que le temps avait ralenti, que chaque mouvement de la bête et de sa cavalière, chaque muscle raidi, chaque mèche de cheveux battant au vent, chaque ordre prononcé en elfique, lui était perceptible. Ils les ressentaient, les vivaient. La jeune Elfe se retourna une derrière fois dans sa direction et lui sourit, d'un sourire qu'il ne lui avait jusque-là jamais connu, où les craintes et le doute n'avaient plus leur place. Garant de l'avenir, forgé par les mémoires.
Assan franchit le seuil. Sylë s'en était allée, pour un temps. Un temps à jamais trop long. Jusqu'à ce qu'elle regagne l'endroit qui était devenu sa maison, au sein de l'Inquisition. Près des siens. Près de lui.
Il vit le blanc du pelage de sa monture luire sous le soleil, le noir de ses taches briller; il vit le vent défaire le court chignon de la mage, libérer ses cheveux qui lui balayaient maintenant effrontément les épaules, tels une flamme éternelle. Il entendit les sabots du cheval claquer bruyamment contre les dalles de la passerelle et s'évanouir au loin. Autour de lui, les lourds étendards de l'Inquisition bâtaient au vent, accompagnant de leur mélodie dolente sa solitude retrouvée, ce manque qui rongeait soudain son âme. Cette présence au creux de ses bras qui, une nouvelle fois, lui manquait plus qu'il n'aurait pu le prévoir.
Elle rentrerait. Il ne pouvait plus que l'attendre.
Comme elle avait attendu Ghi'lan. Mais lui n'avait même jamais entamé le trajet de retour.
Il chassa ces raisonnements inquiets, rejetant toutes catastrophes envisageables.
Sylë reviendrait. Le vent la porterait à nouveau à Fort Céleste.
Cullen baissa la tête, perdu dans ses pensées mitigées. Il retourna lentement à son bureau, là où il savait qu'encore il aurait tant de difficulté à se concentrer sur sa tâche. Du moins pour un temps, jusqu'à ce qu'à nouveau il entende les sabots prestes d'Assan fouler le passage qui la ramènerait parmi eux.
À une fenêtre de la bibliothèque, un peu plus tôt, un regard attendri avait observé la scène. Dorian soupira et hocha la tête de droite à gauche, un peu dépité. La Dalatienne et l'ancien Templier venait de rompre leur étreinte. Elle se dirigeait vers son cheval, prête à partir. Une voix impérieuse l'interpella sans parvenir à le tirer de son examen de ce qui se déroulait dans la cours sous la fenêtre.
-Dorian, je dois savoir quand vous comptez retourner en Tévinter. Il m'est impératif que vous m'en informiez le plus tôt possible afin que je puisse réassigner le travail qui vous restera à compléter…
Léliana s'interrompit lorsqu'elle s'aperçut que le mage n'avait pas bronché, malgré le ton employé. Cependant, il lui adressa une réponse qui était à des lieux de tout ce qu'elle aurait pu prévoir :
-Je crois que je vais attendre au moins jusqu'à ce que ces deux-là comprennent qu'ils sont fait l'un pour l'autre. Il y a des lustres que je n'ai pas assisté à un mariage digne de ce nom!
Intriguée, la Maître espionne s'approcha de la fenêtre juste à temps pour voir Sylë filer comme une flèche sur sa monture qui n'avait eu de cesse de prouver ses capacités incroyables, mais aussi son tempérament bouillant. Cullen demeurait immobile, interdit seul au milieu de la cour surplombée de hautes murailles.
Dorian, avec sa verve coutumière s'exclama presque véhément :
-Bon sang! Qu'attendent-ils donc? Ça crève les yeux qu'ils s'aiment!
Sur les lèvres de Léliana s'étira un petit sourire triste que le Tévintide intercepta, lui lançant un regard interloqué. Elle secoua la tête, ses cheveux roux camouflant un instant ses traits inhabituellement affligés. S'approchant de la fenêtre, celle qui fut barde effleura les carreaux de la main, la chaleur de ses doigts y traçant des lignes qui effleuraient les souvenirs qu'elle s'y représentait, traçant les contours qui, dans son esprit, étaient encore palpables. Le présent semblait avoir revêtu les traits du passé pour l'Orlésienne qui cachait trop souvent sous un voile détaché l'empreinte que les peines avaient laissée sur son être, un voile arrogant bien souvent. Une carapace qui parfois lui permettait de continuer à avancer.
-Il est des épreuves beaucoup plus âpres à surmonter que la plupart n'ose le croire, dit-elle d'une voix songeuse qui ne lui était pas familière. Moi-même je n'y croyais pas avant que le destin ne me l'impose, avant qu'un ennemi trop grand ne s'interpose devant une félicité qui aurait pu être, devant une vie que je ne connaîtrai jamais et que je n'ose imaginer car elle m'apporte encore chagrin et déception. Syl'dhea a perdu la personne qu'elle aimait, celle qui aurait dû vieillir à ses côtés, celle qui lui avait promis d'être là pour elle et qui a péri, dont l'ennemi l'a privée…
Fixant toujours la cour maintenant vide, Dorian écoutait le récit touchant que lui faisait une Maître espionne dont on oubliait trop souvent l'histoire tragique, les blessures que même le temps n'avait pu guérir. Après une courte pause, elle continua, de cette voix mélodieuse faite pour chanter les plus émouvantes strophes :
-Tout comme lorsque Néria a donné sa vie pour que meure l'archidémon. Ma Néria… Elle était ce que le monde avait de plus beau à offrir. Le Créateur l'a rappelée trop vite à lui. Je lui en ai voulu, tellement voulu, à l'époque, de ne pas avoir écouté mes plus ardentes prières. J'ai eu mille occasions par la suite de refaire ma vie aux côtés de quelqu'un d'autre, mais la crainte de se voir enlever son bonheur une nouvelle fois a toujours primé. Je n'ai jamais pu. Le Créateur m'a montré une autre voie et je l'ai suivie avec gratitude. Je suis devenue la main gauche de la Divine, y trouvant une alliée précieuse et une vocation dans laquelle m'investir et m'épanouir pleinement.
Elle se tourna vers Dorian, rassérénée, ses prunelles claires animées d'un éclat que n'apportent que les certitudes communes :
-Mais Syl'dhea est encore capable de connaître ce bonheur dont je fus privé. Cullen peut lui insuffler cet espoir. Souhaitons-le pour eux. Nous ne pouvons intervenir pour contraindre le cours des choses.
Une main compréhensive se posa sur l'épaule de l'Orlésienne, la serrant doucement, lui faisant comprendre qu'elle non plus n'était pas seule. Elle n'avait pas trouvé une âme sœur comme l'avait faite la jeune Dalatienne, mais une amitié insoupçonnée, quelqu'un sur qui se reposer même dans ses confidences les plus intimes, celles que jamais elle n'avait osé formuler. Elle lança à Dorian un regard reconnaissant. Ses yeux bleus du ciel des chauds matins d'été s'animaient d'une lueur qu'il y avait bien longtemps qu'ils n'avaient pas projetée.
-Et bien, chère Léliana, lui dit solennellement le Tévintide. Attendons avec toute l'impatience qui se doit que nos deux amis ne se décident à bien voir l'évidence.
Un court silence s'installa avant qu'il ne demande, mi rieur mi sérieux :
-Mais, tout de même, croyez-vous que vos corbeaux pourraient leur donner un coup de main? Sinon nous risquons tous d'avoir plus d'un cheveu blanc avant d'assister au mariage!
Le rire trop rare de Léliana résonna entre les rayonnages où reposaient certains des ouvrages les plus rares et les plus recherchés de tout Thédas.
Au loin, Sylë partait rejoindre les siens.
Aucun orage, aucun matin brumeux n'était venu saboter ce voyage que la métamorphe avait entrepris d'un cœur joyeux. Pourtant, le regard abattu et inquiet que Cullen avait posé sur elle à son départ lui avait donné plus d'une fois envie de rebrousser chemin lorsque, subrepticement, au détour d'un sentier, il était venu s'insinuer dans son esprit. Réminiscence de ce qu'elle avait laissé au Fort. Ce qu'elle retrouverait, mais jamais assez tôt. Toutefois, le bonheur de retrouver son clan après ces nombreux mois, après deux saisons, l'emportait sur ses regrets temporaires auxquels elle remédierait inévitablement.
Le trajet avait été rapide, quelques jours tout au plus. Et la vitesse avérée d'Assan n'avait pas été le seul facteur de cette promptitude. Elle connaissait les déplacements des siens sur le bout des doigts et avait deviné avec justesse le lieu de leur campement du moment. Un petit pincement au cœur lui rappela que, si elle avait si bien intégré les habitudes du clan Lavellan c'est qu'à une époque, elle, Syl'dhea, avait été destinée à devenir sa prochaine Archiviste.
Mais, lorsqu'elle aperçut la forme des aravels au détour d'un sentier -s'apparentant à celle d'un voilier qu'on aurait doté de roues-; que les halhs levèrent vers elle leurs regards bienveillants, qu'une multitude d'exclamations de joie retentirent, que les jeunes Elfes dont elle avait égayé les jeux de ses illusions scintillantes se précipitèrent vers elle pour l'accueillir, la Dalatienne oublia toute mélancolie, emportée par la joie des retrouvailles. Les accolades chaleureuses se succédèrent.
Dans l'air de la forêt touffue et verdoyante flottait les échos des rires, une clameur aussi vivifiante que le chant des oiseaux en ce printemps radieux. Le clan Lavellan n'était pas le plus important des clans Dalatiens des Marches Libres. Il comportait une trentaine d'entre eux, tout au plus. Mais ce nombre suffisait pour, qu'en ce moment, la métamorphe ait l'impression de s'être trouvée au centre d'une foule compacte. Pas comme lors des évènements mondains auxquels elle avait assistée à Fort Céleste cependant. Ce rassemblement-ci était marqué par l'authenticité des sentiments qui s'en dégageaient.
Au centre de cette joyeuse réunion, Sylë profitait de quelques répits bien brefs pour caresser du regard ce campement dont elle se souvenait de chaque détail : d'une écorchure réparée avec soin dans la toile grenat et ocre de la plus grande des aravels jusqu'aux taches caractéristiques que portait un des hahl au front, une touffe de poil couleur charbon en forme de croissant de lune. Et ce feu de camp qui crépitait invariablement au milieu du campement, localisé là avec une précision presque mathématique. Alors pourtant que le Soleil était encore haut dans le ciel, Deshanna se tenait là, non loin des flammes, en retrait de tous les siens qui s'étaient regroupés autour de leur consœur rentrée au bercail.
La vénérable Elfe fixait tendrement son ancienne Première Apprentie, mais au fond de ses yeux pâles, un sentiment indéchiffrable brillait. Une étincelle que Sylë n'y avait jamais vue malgré ces nombreuses années passées à ses côtés, alors que Deshanna lui enseignait son art et son rôle prochain tout à la fois. Une lueur pour laquelle elle se doutait bien jamais ne connaître d'explication satisfaisante. Car ainsi était son ancien mentor. Ainsi étaient les sages Elfes. Plus mystérieux que le cœur des forêts séculaires. Plus insondables que la profondeur des océans.
Une fois les retrouvailles achevées en bonne et due forme, celle dont la monture portait désormais les armoiries de l'Inquisition gravés sur la selle dont un artisan Féreldien lui avait fait cadeau s'avança vers l'Archiviste demeurée en retrait. Une affection sincère s'étala sur chaque trait de son visage raviné par les années :
-Tu as bien changé, ma petite. Tu es devenue celle qui se devait. Celle que tu n'as cessé de fuir depuis tes tendres années. Pourtant, regarde comme elle te va bien!
L'auguste Dalatienne enlaça Sylë, la couvrant de cette même attention maternelle qui l'avait bien souvent bercée lorsque, enfant, elle ne parvenait pas à se rendormir après un cauchemar effroyable. Puis, après une longue étreinte aussi silencieuse que significative, elle s'écarta un peu, gardant les mains sur les épaules de son ancienne élève. L'étincelle imprécise au fond de son regard s'était teintée d'une pointe de déception semblable à l'éclat d'une larme qui ne voulait être versée :
-Mais tu n'es pas venue pour reprendre ta place. Tu ne demeureras pas parmi nous bien longtemps. Ais-je raison?
-Oui… Oui, Archiviste. Ma place est maintenant ailleurs. Je peux participer à ce que Ghi'lan a construit, ce que j'aurais dû faire bien avant, et je le veux. J'avais besoin de venir vous en faire part de vive voix. Je vous retrouve pour quelques jours, mais après je repartirais. L'Inquisition a fort à faire et je ne peux me permettre de laisser trop longtemps mes travaux en suspens.
Deshanna poussa un soupir, étrange mélange de résignation et de soulagement :
-Je me doutais bien qu'un jour ou l'autre tu t'apercevrais de tout le potentiel de cette organisation. Et de ton potentiel propre face à ce que tu convoites y accomplir. Tu as toujours souhaité faire une différence en ce monde, le rendre plus juste, moins fourbe. Voilà que tu as trouvé la meilleure voie pour y parvenir. J'en suis heureuse, mon ancienne Première Apprentie. Et j'ai bien hâte que tu me parles de ces recherches sur lesquelles tu travailles!
L'Archiviste rit doucement, repoussant du bout de ses longs doigts fins une mèche de cheveux roux derrière l'oreille de Sylë, effleurant la pointe de celle-ci. Sa voix se fit étrangement rêveuse :
-Le temps où les nôtres étaient considérés comme une sous-race est révolu. Les Elfes retrouveront leur splendeur d'antan. Notre monde est en mouvement, plus encore que tu ne puis le concevoir, Sylë. Le temps des décisions approche. Tu devras seulement choisir la bonne, celle qui te conviendra, celle vers laquelle ton cœur te guidera.
Sachant que même si elle lui avait demandé des éclaircissements, Deshanna se serait défilée à ses questions, la métamorphe demeura silencieuse. Un instant muette, les yeux brumeux, perdus dans des contrées lointaines qu'elle seule connaissait, l'honorable Dalatienne se tourna ensuite promptement, plongeant son regard affuté dans celui de la jeune Mage, en scrutant le moindre recoin, comme si elle sondait chaque parcelle de son âme. Sylë demeura impassible, habituée, après avoir subi maints fois déjà ce genre d'examen. L'expression du visage à l'âge indéterminable se fit sévère, un peu réprobatrice :
-Cesse de craindre d'être heureuse. Cesse de craindre le bonheur, Sylë. Le malheur ne peut être éternel. La joie viendra. Plus tôt que tu ne le crois. Vis. Oublie la peur.
Une larme roula sur la joue de Sylë. Les paroles de l'Archiviste l'avaient touchée au plus profond de son être. Elle ne comprenait pas pourquoi et ne le comprendrait pas avant un temps, mais elle avait l'impression qu'une tâche incroyablement lourde venait de lui être enlevée.
L'ancienne Première Apprentie et celle qui fut son maître errèrent ensuite longtemps à travers la forêt pleine de bourgeons et de pousses, habitée des animaux que réveille le printemps, ni tout à fait silencieuses, ni tout à fait bavardes. Profitant de ces instants rares que la nature et ses beautés apportent. Elles revinrent au camp alors que la nuit commençait à étendre son voile sombre sur le monde.
Hommes, femmes et enfants s'affairaient à préparer un banquet digne de ce nom, une fête destinée à célébrer le retour parmi eux d'une amie partie il y avait deux saisons. Sylë était de retour. Mais elle n'était plus chez elle. On la traitait comme la visiteuse qu'elle était. Avec la déférence proche de la camaraderie qui s'imposait. Amalgamés de tristesse et de joie, les sentiments de la métamorphe la guidèrent inéluctablement vers Cullen, vers son regard semblable aux marrons chauds, au creux de ses bras où elle ne trouverait jamais que réconfort accueillant. Et Fort Céleste lui manqua cruellement. Au loin, Assan poussa un hennissement dépourvu de gaieté. Elle n'était pas le seul membre de l'Inquisition à se sentir loin de chez elle.
Qui avait été cette Elfe craintive? Cette Dalatienne qui n'avait aucune confiance dans le monde des Hommes? Cette Elfe qui avait haïe viscéralement l'Inquisition? Il y avait des siècles de cela. Une vie était passée, lui semblait-il. Auprès de son clan, Syl'dhea se reconnaissait à peine. Soudain, elle se sentait étrangement dépaysée, déracinée dans ce monde sylvestre.
Elle s'excusa et partit se coucher tôt, avançant l'excuse que le voyage l'avait épuisée. Là, à la belle étoile, elle passa une main sur son visage, effleurant les vallaslins qui le marqueraient éternellement, qui inscrivaient à la vue de tous l'héritage qu'elle portait en elle. Un héritage duquel elle n'aurait de cesse d'éprouver de la fierté. Un peuple pour lequel elle se battrait sans hésitation. Discernant au plus profond d'elle-même que tranquillement elle s'éloignait de ce monde, elle pria Sylaise de la guider. En tant que Mage, mais surtout en tant que Dalatienne.
Elle était cette voyageuse égarée qui cherche le moindre signe d'un endroit où s'abriter, mais, de façon analogue, cette voyageuse connaissait sa destination finale et ferait tout ce qui était en son pouvoir pour y parvenir. Sylë s'endormit, bercée par des rêves calmes, porteurs d'espérances sereines.
Trois jours passèrent. Elle fit une dernière fois partie du quotidien du clan Lavellan. Son temps parmi eux serait bientôt révolu, sans possibilité de retour.
Avec l'Archiviste Deshanna, elle sélectionna une nouvelle Première Apprentie qui, bien qu'elle soit encore enfant, était aussi déterminée que talentueuse. La métamorphe avait ébouriffée les cheveux d'un blond presque blanc de la jeune Elfe qui lui avait renvoyé un sourire plein d'une admiration qui avait servi à dissiper le mal-être de Sylë. Elle avait pris la bonne décision, malgré la tristesse dans les regards qui l'entouraient. En revanche, elle ne les abandonnait pas, pas tout à fait. Si quoi que ce soit advenait à son clan, elle serait là pour les aider. Peu importait quand et comment. Mais leur univers n'était plus le sien.
Alors qu'elle s'apprêtait à seller Assan pour repartir en direction de Fort Céleste et de la destinée qu'elle avait choisie, l'Achiviste s'approcha de celle qui les quittait pour rejoindre à jamais l'Inquisition que celui qui avait été son fiancé avait servi à ériger. Elle la regarda s'affairer, caressant le bout du nez du croisé Dalatien demeuré aussi méfiant que dans ses plus lointains souvenirs envers tous ceux qui n'étaient pas Syl'dhea. Le regard de la vénérable Elfe était toujours aussi sibyllin qu'à l'accoutumé, mais tout son être semblait attristé, comme au moment d'adieux que l'on savait irrévocables. Pourtant, sa voix ne trahie pas ses émotions lorsqu'elle s'adressa pour la dernière fois à celle pour laquelle elle avait été une mère :
-Tu pars, Syl'dhea. Nous aussi, nous partirons bientôt. Le monde des Elfes va changer. Celui des Elvens nous attend. Soit heureuse, ma petite. Une destinée merveilleuse s'offre à toi. Aie confiance en tes choix. Tu as écouté ton cœur. Pour un instant, oublie la raison. Connaît le bonheur, ma asha'lan. C'est tout ce que je te demande.
(Ma fille)
Elles échangèrent une dernière accolade, versant des larmes que seuls les adieux incontestables apportent. Puis, Sylë prit place sur son destrier. Posant l'une sur l'autre un regard aussi respectueux qu'affectionné, les deux femmes échangèrent leurs derniers aurevoirs.
-Dareth shiral, souhaita solennellement celle qui avait choisi le monde des Hommes à sa vieille amie.
(Bon voyage.)
La jeune Mage ne savait encore exactement pourquoi, mais cette formule lui semblait la plus appropriée pour ce qui attendait le clan Lavellan, ce que préparait cette sage Elfe qui ne s'exprimait toujours qu'à demi-mot. S'inclinant légèrement, Deshanna employa envers son ancienne Apprentie une bénédiction qui la surprit tout particulièrement :
-Fen'Harel enansal.
(Le Loup Implacable guide tes pas.)
Sylë ne releva pas l'incongruité de celle-ci, ne souhaitant pas briser la solennité du moment. Elle s'en fut, portée par la grâce du Dieu fourbe des Elfes.
La mage quitta le clan Lavellan, sachant que leurs pas ne se croiseraient plus. Elle se retourna, admirant les bois florissant, leurs hampes bourgeonnantes, les sons de la vie qui y grandissait. Un jour, elle les révérait peut-être, mais ils seraient vides, privés de la présence des Dalatiens qui pendant des siècles y avaient élu domicile.
S'éloignant, ne percevant plus les landes marquées de la trace des Dalatiens derrière elle, Sylë eut l'impression d'avoir évolué dans un rêve pendant un temps, perdue dans un monde féérique qui bientôt ne serait plus. La seule certitude qu'elle emportait avec elle de ces bois délétères où la vie suivait son propre cours, indifférente de ce que devenait maintenant le monde alentour, était celle de ne jamais revoir l'Archiviste Deshanna. Du moins, pas parmi les terres des vivants. Sa vénérable amie, celle qui avait été à la fois mère et maître, celle qui l'avait élevée comme sa propre fille, celle qui l'avait guidé à travers trop de tourments, trop de dépits, à travers les affres d'une vie qui commençait à peine sa course, la vieille Elfe entamait sa dernière marche, elle avait fait ses adieux à Syl'dhea.
Des larmes voletèrent dans la trace du galop d'Assan, flottant un temps en l'air, feuilles évanescentes qui marquaient le passage d'un temps, la fin d'une saison. Un règne s'achevait. La lune descendait, emplissant l'air de son appel, de ses ténèbres bienfaisantes, sentinelle ancestrale du sommeil éternel.
Le voyage de retour sembla bien pénible à la jeune Elfe habitée par la peine de ne plus revoir les siens, mais aussi la hâte de retrouver le confort de Fort Céleste. De retrouver Cullen; de lui confier la tristesse qui la hantait et lui raconter son ultime visite parmi ceux qui furent les siens. Elle n'était plus Dalatienne. Plus tout-à-fait.
Et, au loin, les hautes tours de pierres infrangibles se dressèrent dans leur écrin imprenable au sommet des Dorsales de Givres. Les bannières rubicondes de l'Inquisition étaient agitées par un vent matinal à l'intensité avivé, ces vents favorables qui accompagnent le printemps, porteurs des bonnes nouvelles d'un avenir moins incertain, plus radieux.
Dans l'esprit de Syl'dhea, les iris clairs, doux et graves à la fois, de Deshanna se dessinèrent. Elle sentit le souvenir de sa main ferme, mais affectionnée sur son épaule. Dans sa tête résonna l'écho de sa voix qui lui manquerait autant que celle de Ghi'lan, à jamais :
-Cesse de craindre le bonheur, Sylë.
Ne lui restait plus du clan Lavellan que le nom et les souvenirs. Le passage des Elfes en Thédas touchait à sa fin, mais pas le sien. Elle était maintenant de l'Inquisition, liée au sort du peuple des Hommes.
La métamorphe fit s'arrêter sa monture. Assan riposta avec véhémence d'être ainsi freiné brusquement dans sa course, se soumettant malgré tout à la volonté de sa cavalière. Ils restèrent là longtemps, à bonne distance de l'impressionnante forteresse enfouie dans les nuages, aussi mystérieuse qu'intimidante. Ils la contemplèrent interminablement, deux étrangers n'appartenant plus à aucun peuple. Sylë pleura, tout aussi longuement, ses pensées bercées par une brise qui lui effleurait doucement le visage, faisant voleter nonchalamment ses cheveux flamboyants sur ses épaules. Puis, soupirant à la fois de peine et de soulagement, caressant son encolure que la course folle à travers le continent avait rendue brûlante, elle murmura à Assan :
-Ele araval ena arla ven tu vir, ma'falon. Uth'melana.
(Notre chemin nous a conduits à la maison, mon ami. Pour toujours.)
Le petit cheval émis un son un peu mélancolique avant de piaffer d'impatience, faisant résonner ses sabots contre le sol meuble. Ils rentraient. Pour de bon.
Assan fila, aussi rapide que le cours immuable du temps, vers Fort Céleste, vers cette existence nouvelle qu'ils n'avaient fait qu'effleurer du bout de leurs sentiments tourbillonnants. La tempête était tombée, le cycle de la vie reprenait là où ils l'avaient laissé. Là où Sylë avait repris goût au bonheur.
Traçant d'un trait rouge le parcours de son itinéraire prochain sur la carte de Férelden étendue devant lui, Cullen ne releva pas immédiatement la tête lorsque le son d'un cavalier approchant hâtivement du Fort résonna contre l'unique passerelle y menant. Puis, il en saisit le sens. Le son était preste. Extrêmement rapide. L'écho que seuls pouvaient produire le galop effréné d'un certain croisé Dalatien.
Syl'dhea était de retour!
Il ne prit même pas la peine de confirmer ses présomptions en jetant un coup d'œil par la fenêtre. À la grande surprise du lieutenant qu'il avait mandé pour l'accompagner dans la tâche qu'il orchestrait un peu plus tôt, il se précipita à l'extérieur, sans prévenir. Le Commandant dévala les escaliers et accouru juste à temps devant le portail d'entrée pour accueillir la jeune Elfe qui lui avait tant manquée, de laquelle même une charge incommensurable de travail n'avait pu détourner ses pensées.
Et il ne pouvait se permettre de la laisser derrière lui, même alors qu'il se préparait à partir pour un voyage officiel où seulement quelques détails restaient à régler avant le départ. Il avait besoin d'elle à ses côtés, même si elle lui ferait encore une fois perdre la tête. Il ne pouvait en être séparé alors qu'elle venait à peine de lui être rendue par un destin qui semblait soudain être clément.
Sylë sauta à terre, souriant à Cullen de toute la sincérité des sentiments qu'elle éprouvait à son égard. Ils accoururent l'un vers l'autre et s'enlacèrent avec une intensité à peine retenue.
-Par le Créateur, vous êtes rentrée! s'exclama l'ancien Templier d'une voix où on percevait toute l'affection qu'il éprouvait pour la mage dans ses bras.
-Vous m'avez manqué, Cullen, lui confia-t-elle presque dans un murmure.
-À moi-aussi, vous m'avez manquée. Plus que je n'oserais l'avouer.
Il rougit, gêné d'avoir osé un peu trop ouvrir son cœur, une nouvelle fois. Mais il l'aimait tant. Il ne se permettrait plus de laisser leurs chemins diverger. Jamais.
Le Féreldien s'écarta légèrement, admirant un instant les prunelles incroyables de Sylë, effleurant du bout des doigts la peau dénudée et chaude de ses épaules, se retenant avec peine de passer la main dans ses cheveux roux qui encadraient élégamment son visage délicat. Il ne voulait pas la laisser derrière lui, pas maintenant qu'il avait été privé de sa présence pendant presque un mois et qu'elle venait à peine de lui revenir.
Son absence n'avait fait que confirmer les sentiments qu'il éprouvait pour la belle Elfe. Elle était le soleil qui réchauffait son âme, le vent qui balayait toute peine, qui lui apportait une volupté sans pareil, impossible à réfréner.
D'une impétuosité qui ne lui était pas coutumière, il lança, de but en blanc :
-Venez avec moi. Je dois me rendre à Golefalois afin d'y accompagner un certain nombre de nos soldats qui appartiennent aux troupes du tiern et doivent lui être rendus. Nous devons partir dès ce soir, aussitôt les derniers détails mis en place. Accompagnez-nous, je suis certain que vous apprécierez ce coin de Férelden.
Un peu prise au dépourvue, mais tellement heureuse de retrouver cet Homme qu'elle avait appris à aimer au-delà de la simple amitié, la Dalatienne accepta avec joie. Les préparatifs restants furent accomplis dans une vitesse qui laissa à peine le temps à Sylë de passer dire bonjour à ses collègues au sein de l'Inquisition.
Ceux-là furent plutôt étonnés de la voir si vite arrivée si vite repartie. Certains lui attribuèrent la maladie de l'envie de voir du pays, Joséphine l'accueillit avec un bonheur incommensurable, elle qui avait cru la voir partir à jamais, d'autres lui reprochèrent de ne pas célébrer convenablement son intégration permanente à l'Inquisition, Léliana posa sur elle ses yeux perçants dans lesquels on devinait une lueur presque complice qui la déconcerta beaucoup, d'autres encore, tels que Dorian, lui lancèrent un regard appuyé, le Tévintide alla même jusqu'à presque s'esclaffer :
-Il était temps! Vous allez voir, Golefalois est magnifique à cette période de l'année. Essayez juste d'éviter les distorsions temporelles, d'accord?
Ils partirent alors que le soleil commençait à descendre à l'horizon, vers l'espoir retrouvé, vers un avenir qui ne pouvait qu'apporter consolation pour toutes les déceptions du passé.
