CHAPITRE 10 : Rupture

Des minerais de fer. Des rivières d'or et d'argent. Des êtres petits et barbus aux regards fiers. Le pic d'une montagne embrumé.

Puis, les flammes. Le hurlement d'une créature immonde. Des cris d'effroi, des gens terrifiés. Les arbres s'embrasant tels des torches dans la nuit sombre…

- Demoiselle Edlothia !

Ladite Edlothia souleva ses paupières : ses iris rencontrèrent ceux de Bifur. Il se tenait penché à une distance raisonnable au-dessus d'elle et venait de secouer son épaule d'une poigne ferme, oubliant qu'il possédait une force digne d'un Nain de son gabarit.

- Le petit-déjeuner est servi, dépêchez-vous, se contenta-t-il de dire, néanmoins sur un ton poli.

Il quitta la chambre bruyamment, ses bottes en cuir martelant le plancher. La jeune femme se redressa sur son lit et se frotta doucement les yeux, se remémorant les derniers instants de la nuit.

Les habitants de Cul-de-Sac s'étaient tous réunis dans le salon. Autour de l'âtre enflammé, les Nains avaient chanté les richesses de leur montagne et le désespoir qui abritait leur cœur comme un linceul. Ces paroles avaient touché Edlothia : même une Etrangère pouvait comprendre et partager la douleur de ce peuple qui avait tout perdu. Alors que leurs voix avaient vibré dans l'air, chaque mot avait été porté par une intense émotion, glissant dans l'air comme les pierres précieuses coulant dans une cascade cristalline. La grande tristesse de cette mélopée l'avait vraisemblablement poursuivie jusque dans ses rêves.

Puis, il avait été décidé de passer le reste de la nuit chez Bilbon. Celui-ci avait dû concéder, le visage grimaçant de regret, toutes ses chambres d'amis. Ils avaient dû tous se tasser dans les petites pièces de la taille d'un Hobbit car Cul-de-Sac n'avait pas été conçu pour accueillir quinze invités : c'était ainsi qu'Edlothia avait dormi en compagnie de Bifur et Óin. Malgré leurs préjugés, ils avaient gentiment accepté de la laisser coucher dans le lit et se s'étaient ainsi contentés de dormir à même le sol sur des couvertures. Si la jeune femme les avait remerciés avec timidité, la joie avait guidé ses pensées : ce comportement était tellement éloigné de celui de Thorin ou Dwalïn !

Elle jeta un regard circulaire autour d'elle : ses deux compagnons de nuit avaient quitté les lieux. Les doux rayons d'un soleil très matinal éclairaient la petite chambre. Edlothia avait bien dormi, mais trop peu. Bilbon avait poussé le confort jusqu'à la texture douillette de l'oreiller. La jeune femme ignorait quels étaient les plans de la Compagnie, mais elle savait que sa forme ne serait pas à son paroxysme aujourd'hui.

Sans plus tarder – elle ne voulait pas donner prétexte aux mâles de la Compagnie pour la rabaisser –, elle enfila ses bottes de cuir laissées au pied du lit et rejoignit la salle à manger. Elle y retrouva quelques Nains attablés. Tous les jeunes étaient présents, à savoir Kili, Fili et Ori, mais aussi Nori et Bifur. Les autres avaient sûrement déjà fini leur petit-déjeuner et devaient vaquer à des occupations inconnues de la jeune femme. Au-dehors, des éclats de voix se faisaient entendre : peut-être préparait-on à l'extérieur quelques préparatifs.

Les hommes présents l'accueillirent d'un simple hochement de la tête, retournant rapidement à leurs repas. Seul Kili daigna s'intéresser un peu plus à la demoiselle de la Compagnie : le sourire franc qui illuminait son visage rieur suffit à Edlothia pour réchauffer son cœur.

- Venez vite nous rejoindre, Damoiselle, ou vous risquez de ne plus rien avoir à vous mettre sous la dent !

Edlothia ignorait comment cela était possible, mais la table regorgeait encore de nourriture. Des fruits, du pain et du beurre recouvraient la table. Une multitude de miettes indiquait que le reste de la Compagnie avait déjà pris leur petit-déjeuner. Même si les aliments étaient moins nombreux que la veille, il y avait de quoi nourrir encore tout un groupe de Nains affamés !

Comme le jeune Nain lui faisait signe de s'installer à ses côtés, Edlothia ne se fit pas prier ; installée entre Kili et Fili, elle croqua dans la première pomme qu'elle trouva.

- Vous êtes bien mystérieuse, Damoiselle Edlothia ! s'exclama Kili dans sa lancée. J'ignorai qu'une Magicienne pouvait manier aussi bien le fer !

« Quoi ? ». Comment était-il au courant ? La concernée eut à peine le temps de se demander de quelle manière il avait appris cela que le morceau de pomme qu'elle venait d'avaler se coinça brusquement dans sa gorge. Edlothia toussa bruyamment, agrippant son cou à deux mains comme si ce geste pouvait éjecter l'aliment. Son visage prit rapidement des teintes rougeâtres. A cette vue, tous les Nains s'affolèrent :

- Kili, qu'as-tu fait ? hurla Bifur.

- Mais rien, je le jure !

- Edlothia, vous allez bien ? s'enquit Fili en omettant le « demoiselle », oubliant pour un temps les convenances.

- Donne-lui un gros morceau de pain ! lui intima Ori qui s'était rapproché.

- Tu veux qu'elle s'étouffe encore plus ? lui reprocha Nori sous la colère.

- On ne va pas la frapper quand même ? s'inquiéta Kili.

Les voix fusaient à ses oreilles sans que la jeune femme y prête réellement attention. Son cœur cognait si fort que son ouïe était uniquement focalisée dessus. Elle sentait le morceau de pomme coincée dans le creux de sa gorge et s'affola plus qu'autre chose en constatant que même de fortes quintes de toux ne pouvaient l'extirper du canal.

Ori était planté comme un piquet, son bout de pain à la main, ne sachant s'il fallait le faire manger à la jeune femme ou non. Les autres Nains formaient un cercle étroit autour de son corps frêle et grondaient, intimant à Edlothia de cracher sa « foutue pomme », pour reprendre l'expression de Bifur.

Soudain, des pas précipités se firent entendre dans la pièce. Tout à coup, sans prévenir, une main s'abattit avec violence dans le dos de la jeune femme qui, prise d'une douleur brusque, voulut crier : aucun son ne sortit, mais le morceau de pomme comprit le message car il fusa hors de sa bouche et atterrit dans son verre rempli d'eau.

Tous les yeux se tournèrent vers Thorin. Le regard sévère comme à son habitude, il avait toujours sa main plantée dans le dos d'Edlothia.

- Me… merci, balbutia la jeune femme.

Elle aurait pu s'offusquer du seul fait que le Nain-presque-roi ait levé la main sur elle, mais elle n'avait guère la force de réagir. Certainement qu'elle aurait une immense trace de main marquée de rouge sur sa peau. Ils n'avaient même pas débuté le voyage que déjà, elle pouvait compter une douleur à sa future liste de blessures acquises auprès de la Compagnie de Thorin Ecu-de-Chêne.

- Il va vous falloir plus qu'un remerciement pour survivre, disciple de Gandalf, réprimanda ce dernier, presque bougon. Je vous conseille de ne pas me décevoir, ou votre prouesse de la veille ne sera plus qu'un simple souvenir.

N'était-ce qu'une impression ou depuis qu'ils s'étaient rencontrés, Thorin ne l'avait jamais appelée par son prénom ? Edlothia, ce n'était pas compliqué à retenir, tout de même…

Tous les Nains s'étaient tus, comme si Thorin venait de déclamer un discours solennel. Ce dernier ne s'attarda pas et s'éclipsa aussi discrètement qu'il était arrivé, sortant du trou de Hobbit par la porte principale.

- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, dit Kili, les yeux empreints de sollicitude. Enfin, même si je ne sais pas quel mal vous a pris…

Edlothia était aussi surprise que lui. Elle aurait tant aimé que la scène de la veille ne fusse pas ébruité ! Thorin avait voulu la tester, elle s'était simplement défendue. Elle n'arrivait pas à en vouloir au noble Nain, car cela lui avait permis de se connaître un peu plus soi-même. Et puis, comme il lui avait expliqué, ce n'était qu'un avant-goût de ce qui l'attendrait au cours de ce voyage.

Toutefois, elle avait pris conscience que se protéger aussi rapidement avec sa lame n'était pas à la portée de tous. Elle en était ressortie perturbée mais déterminée. Que cela signifiait-il ? Etait-ce un simple accident, un instinct ? Ou alors un réflexe acquis par l'expérience ? Il faudrait à l'avenir qu'elle s'exerce à nouveau avec une lame. Heureusement que Gandalf lui avait intimé de garder son poignard avec elle…!

« Gandalf ! »

Tout ceci, c'était grâce au Magicien Gris ! Il avait tellement insisté pour qu'Edlothia garde son arme avec elle ! Avait-il prévu tout ceci ? Ou du moins, avait-il pressenti qu'elle savait manier les armes ?

Elle ne savait vraiment pas comment remercier le vieil homme – encore ! Grâce à lui, elle avait su imposer un semblant de respect au sein de la Compagnie. Et cela avait une grande valeur à ses yeux.

Tss… mais comment ferait-elle, en plein combat ? Face au Dragon, quand les Nains se rendraient compte qu'elle ne savait pas se battre… car, au final, que savait-elle réellement faire ? Même si son réflexe avait été fort désorientant mais honorable, Edlothia n'avait pas mis à l'épreuve toutes ces compétences : elle ne savait pas de quoi elle était capable ! Si elle savait se défendre… pouvait-elle se battre ? Rien n'était moins sûr.

- Ce n'est rien, Monsieur Kili, répondit-elle dans l'espoir de le rassurer et qu'il ne se pose pas davantage de questions. J'ai juste avalé de travers…

- Oh, je vous en prie, pas de « Monsieur » entre nous ! s'offusqua faussement le brun dans un sourire. Au vu de la situation dans laquelle nous sommes, je crois que les convenances n'ont pu lieu d'être.

La mine des Nains se renfrogna, car Kili évoquait évidemment un temps glorieux où le peuple d'Erebor était encore maître de ses domaines.

- Dans ce cas, c'est la même chose pour vous : pas de « demoiselle ». Pour vous tous, d'ailleurs, continua-t-elle en observant les autres Nains.

Ils hochèrent la tête et se remirent rapidement à leurs petits déjeuners, souhaitant oublier au plus vite de funestes souvenirs. Bifur, toutefois, voulut en savoir plus :

- Il est vrai que cette « prouesse » est surprenante venant d'un brin de femme comme vous ! Balin nous a vaguement conté votre exploit de la veille : je ne peux vous cacher ma curiosité !

Ainsi donc, c'était le sage et discret Balin à la barbe blanche ! Valait-il vraiment la peine d'en informer les autres ? Les autres Nains l'observaient avec insistance cette fois-ci, curieux d'en apprendre davantage à ce sujet.

- Thorin m'a surprise, c'était plus un réflexe de ma part ! Je ne suis pas aussi habile que cela au combat.

Edlothia devait se défendre au mieux face aux Nains. Même si elle avait acquis un minimum de considération, elle ne devait pas se trahir ou en faire trop, au risque de se ridiculiser plus tard.

- Tout de même ! renchérit Nori. Thorin sait manier la lame avec une grande excellence ! Vous ne devriez pas être aussi modeste si vous possédez de réelles compétences dans le domaine de l'escrime.

« Ou pas », eut-elle envie de répondre.

- Je serai ravi de pouvoir me confronter à vous lorsque le temps le permettra, lui proposa alors Fili.

Edlothia se retint de s'étouffer une nouvelle fois.

- Êtes-vous… sérieux ? lui demanda-t-elle, incertaine.

- Tout à fait, je ne vois pas pourquoi je plaisanterai sur un sujet aussi noble que le duel.

Edlothia le dévisagea sans retenue, car le regard du jeune blond luisait d'une lueur déterminée, presque farouche. Elle l'imaginait sans peine dans son armure, armée jusqu'aux dents, tandis qu'elle n'aurait que son maigre poignard pour se défendre. Elle aurait presque eu envie de lui dire qu'elle n'était qu'une jeune femme inoffensive, mais cet argument n'aurait pas trop joué en sa faveur.

- Possédez-vous une lame, jeune fille ?

Contre toute attente, c'était le fort et désagréable Dwalïn qui venait de s'exprimer. Appuyé contre le mur à l'entrée de la pièce, il la sondait de ses petits yeux sombres et antipathiques. Son ton était tout aussi déplaisant, bien que toute once de moquerie ait disparu.

- Je n'ai que mon poignard, et rien d'autre.

- Même pas un bâton de magicien ? interrogea-t-il, cette fois-ci railleur.

- Aucunement, répondit Edlothia avec tout l'aplomb dont elle fut capable.

- Est-il possible de jeter un œil à ce fameux poignard ? demanda Fili, intéressé.

Elle hésita d'abord, ne sachant quelle démarche adopter. Elle aurait été tenté de refuser, car selon Gandalf, son arme n'avait aucune signature : la jeune femme ne voulait pas que les Nains se posent une quelconque question sur ses origines…

La lumière se fit alors dans son esprit, et on aurait pu presque voir ses deux prunelles s'allumer comme un foyer de maison : les Nains étaient experts dans l'art de la forgerie ! Bilbon et Gandalf le lui avaient assez dit. Peut-être sauraient-ils la renseigner sur cet étrange poignard que le Magicien Gris lui-même n'avait su identifier. Néanmoins, le risque n'était pas éloigné : si les Nains ne reconnaissaient pas également le poignard, alors elle devrait s'attendre à des suspicions…

Elle finit par se décider rapidement lorsqu'elle constata que ses futurs camarades de route la contemplaient d'un drôle d'air, certainement étonnés qu'elle mette autant de temps à leur répondre. Elle sortit alors le poignard de sous sa manche sous des paires d'yeux surprises et le tendit au jeune blond en espérant qu'il saurait discerner la provenance de la petite lame.

- Quelle étrange cachette ! s'exclama Ori.

- Parfaite pour surprendre son adversaire.

Dwalïn continuait de fixer Edlothia du regard : sa voix amère sous-entendait clairement que sa parade de la veille face à Thorin ne relevait que de la chance du fait qu'il ignorait qu'elle était armée.

Fili tenait avec une grande délicatesse le poignard, comme s'il craignait de l'abîmer. Edlothia l'observa avec admiration, la bouche entrouverte, un air niais accroché à la figure. Le Nain au visage juvénile couvait l'arme du regard comme on surveillerait un enfant. Ses doigts caressaient chaque parcelle de la lame en argent pour en connaître tous les détails. Ses deux mains réunies soupesaient le poignard et le retournaient doucement. Ces gestes passionnés auraient presque pu lui faire oublier qu'il s'agissait d'une arme redoutable si le bout de son doigt n'avait pas frotté le bout de la lame. Une goutte de sang perla sur sa peau à l'endroit où le poignard l'avait piqué.

- Affûté juste comme il faut, commenta Fili d'une voix grave, d'une légèreté pratique pour le combat, d'un argent dur comme le minerai…

Il la rendit à Edlothia sans un sourire néanmoins :

- Mais j'ignore totalement d'où ce poignard provient.

La réponse tomba comme le glas de la défaite. Fili gratta son menton barbu, perplexe. Edlothia se fit toute petite sur sa chaise alors que les Nains s'échangeaient des regards déconcertés.

- Allons, tu as bien regardé la lame ? La garde ? s'enquit Dwalin en s'approchant à grands-pas.

- Vous me prenez pour qui, maître Dwalïn ? s'indigna Fili. Je sais de quoi je parle, tout de même ! Ne croyez pas que mon jeune âge fourvoie mes yeux !

Le Nain au crâne rasé lui arracha sans ménagement le poignard des mains, dédaignant la délicatesse du forgeron qu'avait exprimée à l'instant le blond. Il la scruta dans ses moindres contours, jusqu'aux reflets qu'émanaient la lame d'argent. Ses larges épaules finirent néanmoins par s'affaisser face à l'étrange obstacle qui s'opposait à ses connaissances.

- Ce fer argenté ne provient ni des Monts Brumeux, ni des Montagnes Bleus ! s'énerva Dwalïn.

Edlothia cacha son visage entre ses mains lorsqu'elle vit son poignard passer de main en main entre les doigts experts de tous les Nains présents. Bofur et Gloin, attirés par tout ce bruit, se mêlèrent à leurs compères et analysèrent à leur tour le poignard de la jeune femme. Mais au final, la conclusion ne changea guère.

- Même si ce poignard n'est pas fait pour les grandes batailles, celui qui l'a forgé savait ce qu'il faisait, commenta Nori. La lame est récente. C'est un travail d'une qualité certaine : il est fort probable que ce soit un Nain qui l'ait forgé…

- Eh bien, cela ne me dit rien ! beugla Dwalïn, la mine rageuse.

- Vous devez venir de contrées fort éloignées, Edlothia, fit valoir Kili.

C'était exactement ce qu'elle voulait éviter ! Des questions sur ses origines ! Comment pouvait-elle leur répondre alors qu'elle ne se souvenait de rien ?

- Seriez-vous du Nord ? demanda Bifur.

« Mentir, et ne pas défaillir » se répéta-t-elle en boucle tel un leitmotiv.

- Je viens de Gobelmalen, dans les Collines du Vent, énonça Edlothia comme elle réciterait un poème.

Elle aurait presque eu envie de se gifler : comment une réponse comme celle-là pourrait les contenter ? « Idiote que tu es, Edlothia ». Evidemment qu'ils la questionneraient davantage : ce village perdu au nord de la Comté semblait trop paisible pour accueillir une arme tellement sophistiquée – ou pas – que même une troupe de Nains ne parvenait à l'identifier !

- Les Collines du Vent ? C'est une plaisanterie ? se moqua ouvertement Dwalïn.

Plusieurs Nains approuvèrent également, hochant la tête et fixant le poignard désormais entre les mains de Bofur.

- Nullement, maître Nain. C'est un cadeau qu'on lui a fait lorsque j'ai emmené ma jeune disciple dans les régions désertiques du Nord.

Gandalf venait d'entrer, talonné de près par Thorin. Il était étrange, voire drôle, de constater que la simple vue de ces deux personnages imposants pouvait faire comprendre à n'importe quel inconnu qu'ils étaient les meneurs de cette Compagnie.

Gandalf venait encore de la secourir. Mais combien de temps ses interventions vont encore durer ? Edlothia pressentait qu'un jour, la vérité serait dure à contenir. Et aucun Magicien Gris ne pourra venir à son secours.

Thorin ne comprenait pas trop la raison de ce remue-ménage causé par son poignard, mais il paraissait très pressé.

- Nous partons. Tout de suite.

Cet ordre donné de toute sa hauteur nobiliaire fit taire les discussions comme un seul homme. Les Nains se levèrent, volèrent quelques fruits au passage, jetèrent encore un dernier regard intrigué à Edlothia et sortirent de Cul-de-Sac. Ils avaient tous des sacs de voyages sur leurs dos.

Edlothia s'avança vivement vers Gandalf, en embarquant à son tour une dernière pomme.

- Nous partons ? Enfin, je veux dire, nous quittons Cul-de-Sac ? lui demanda-t-elle.

- Nous quittons la Comté, jeune fille ! Préparez-vous au commencement de notre voyage.

Elle leva les sourcils à cette dernière phrase énigmatique.

- Une longue marche sans fin et semée d'embûches, lui dit-il dans un clin-d'œil espiègle.

Edlothia ne répondit pas, restant un instant plantée dans la salle à manger. Elle finit par être seule car tous les hommes avaient quitté l'humble demeure de Mr. Sacquet, sauf Gandalf qui s'était enfoncé dans le vestibule. Elle regarda autour d'elle : rapidement, sa gorge se serra, son cœur s'accéléra et une boule se forma au creux de son estomac.

Elle quittait la Comté. Là, tout de suite. Ces mots se répétaient en boucle dans sa tête. Cet endroit si paisible, si enchanteur ! Elle n'y était restée que quelques jours, mais elle avait l'impression d'y avoir été chez elle pour toute une vie. Les gens y étaient accueillants et chaleureux… à des kilomètres de l'ambiance arrosée de l'auberge du Poney Fringant ou du caractère rude des Nains ! La nature enveloppait la région dans un immense voile de verdure qui semblait ne jamais se faner. Chaque brin d'herbe, chaque insecte, chaque brise légère apportait un sentiment de sécurité et de quiétude, bien loin de la solitude du bois de Chet. Les Nains lui semblaient être des hommes vigoureux et impulsifs, tellement éloignés du caractère pacifique des gentils Hobbits ! Dire qu'elle devrait supporter leur tempérament ronchon pendant des semaines… voire des mois !

A l'idée de quitter ce cocon de tranquillité pour un monde inconnu et dangereux, les larmes lui montèrent aux yeux. La jeune femme avait peur. Elle en prenait réellement conscience, à présent, mais bien trop tard à son goût. Elle ne s'y était nullement préparée. Dans un accès de lâcheté et de couardise, elle eut envie de tout laisser tomber, de dire à Gandalf qu'elle tremblait à l'idée de se faire tuer et de se faire héberger par Bilbon le temps qu'elle retrouve sa mémoire. Son imagination lui fit alors voir dans un élan de sadisme mille créatures maléfiques s'amusant à la taillader en pièces…

- Où est donc la jeune magicienne ?

C'était la voix de Thorin, si forte et si agacée qu'Edlothia l'avait entendue de l'intérieur. Elle redescendit sur terre comme si on venait de lui arracher la jambe. Elle prit son courage à deux mains et s'élança avec vivacité vers la porte d'entrée. Elle ne voulait pas regarder en arrière. Au sinon, la culpabilité l'envahirait toute entière : les remords quant à sa participation dans la Compagnie la démangeaient déjà. Mais enfin, à quoi s'attendait-elle ? A cueillir des œillets en compagnie d'une troupe joyeuse en quête de bon temps ? Ces Nains de la Montagne Solitaire portaient un lourd fardeau et ils n'avaient guère de seconde à consacrer au repos.

Lorsque sa main enserra la poignée, toute volonté quitta ses muscles. Sa raison lui hurlait de franchir la porte, mais son cœur lui murmurait de se retourner. Ce qu'elle fit. Alors, une larme unique coula le long de sa joue. Même si sa mémoire était défaillante, Edlothia lui faisait assez confiance pour pouvoir ancrer dans son esprit chaque détail, chaque recoin de Cul-de-Sac. Le vestibule ouvert baigné par la lumière du soleil levant : ce fut la dernière image qu'elle eut de Cul-de-Sac. Car elle ne reviendrait peut-être pas.

Edlothia ouvrit la porte et la referma sans délicatesse derrière elle. Le claquement du battant en bois sonna à ses oreilles comme le signe d'un nouveau départ. Et lorsque ses yeux se posèrent sur la Compagnie composée de treize mâles attendant impatiemment sa venue, elle se dit que le voyage serait pénible. Elle avait l'impression terrible qu'on l'extirpait de son confortable foyer.

- Le voyage n'est pas fait pour les retardataires, retenez bien cela, la sermonna Thorin.

Sur ces mots peu encourageants, la troupe commença à se mettre en route, descendant en file indienne la petite côte menant à Cul-de-Sac. Aussitôt, Edlothia remarqua qu'il manquait deux couleurs à ce tableau. Elle rejoignit Bombur sans difficulté car il se trouvait en queue de file.

- Où sont Bilbon et maître Gandalf ? lui demanda-t-elle.

Bombur sursauta, ne l'ayant pas entendue approcher. Ses sourcils broussailleux étaient levés. Il était surpris que la demoiselle de la Compagnie s'adresse à lui.

- Le Magicien s'est mis en tête d'attendre le semi-homme, mais il ne viendra pas.

Il modérait ses propos, guettant la moindre de ses réactions du coin de l'œil. Décidément, la place d'Edlothia au sein du voyage serait dure à conquérir.

- Pourquoi dites-vous cela ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulait douce afin de ne pas le froisser.

- M'enfin, cela tombe sous le sens ! s'exclama-t-il, étonné. Monsieur Sacquet tient trop à sa maison pour pouvoir quitter ne serait-ce que son village.

En avisant la mine attristée de la jeune femme, Bombur eut un sursaut de bonté et lui dit d'un air compatissant :

- Certainement que ce petit homme aurait apporté de la gaieté, mais n'ayez pas trop d'espoir.

Edlothia hocha la tête, la tête baissée. Elle avait été la première à confier ses inquiétudes à Gandalf quant à la venue de son ami, mais maintenant qu'elle se retrouvait au beau milieu de ces Nains, elle aurait aimé apprécier encore quelques instants la compagnie de Bilbon. Toutefois, avec le désordre qu'ont mis les Nains dans son trou, il n'était guère étonnant que le petit homme ne fusse enclin à les aider.

Le soleil commençait lentement son ascension dans le ciel bleu tacheté de petits nuages blancs. La vie prenait progressivement possession du village : quelques Hobbits matinaux émergeaient de leurs trous de collines et s'occupaient de leurs jardins. Ils regardèrent passer la Compagnie avec de drôles de tête, s'interrogeant sur le fait que quatorze individus qui n'étaient nullement de leur race traversaient les champs de Hobbitebourg sans gêne.

Edlothia marchait à l'arrière de la file. Elle n'osait aborder aucun des Nains de la Compagnie. Ces derniers le lui rendaient bien car aucun ne lui adressèrent la parole. Pas même le pétillant Kili, occupé à discuter avec Fili. On la laissait derrière dans la solitude la plus absolue. D'une part, elle s'en trouvait attristée : accoutumée à la compagnie de Gandalf, elle n'avait guère l'habitude d'être plongée ainsi dans le silence. D'autre part, ne pas avoir à engager de conversation la préservait des questions dérangeantes. Elle ne s'en plaignait pas.

Ils quittèrent rapidement le village au bout d'une petite heure de marche mais n'allèrent guère plus loin. En effet, quelque chose d'inattendu les attendait à la sortie des pâturages. Des chevaux. Ou plutôt, des poneys au regard de leurs petites tailles adaptées pour des enfants. Il y en avait bien une dizaine, revêtus de robes aux couleurs différentes. Les bêtes avaient le corps épais et étaient toutes scellées. Leurs rênes étaient attachées à une clôture : leurs propriétaires les avaient laissés ici délibérément.

- Allez, préparez vos affaires : nous chevauchons de ce pas ! tonna Thorin.

Ces poneys étaient donc à l'usage des Nains ? Elle n'eut pas besoin de se poser davantage la question, car ils s'avancèrent chacun vers leur monture. Avec des gestes connus par cœur, acquis par l'habitude des voyages, ils fixaient leurs sacs de voyage aux scelles afin de n'être guère encombrés.

Edlothia se retrouva donc penaude et stupide à ne savoir que faire. Elle se contentait d'observer bêtement les Nains, n'osant leur demander si un destrier avait été réservé à son usage.

Ses pensées se volatilisèrent néanmoins aussitôt que Thorin s'approcha d'elle, rênes à la main. Il tirait derrière lui une monture tout à fait docile.

- Voici le cheval que Gandalf vous a attribué, lui dit-il sans plus de précision. Votre sac de voyage est déjà en place, vous n'avez plus qu'à le monter.

- Merci, le remercia-t-elle en réceptionnant les rênes que le Nain lui remettait.

Alors qu'il commençait déjà à s'éloigner, elle le retint :

- Comment s'appelle-t-il ?

Le Nain se tourna lentement vers elle, les sourcils levés dans un mouvement signifiant clairement que la question était sans intérêt.

- Longo.

La réponse était sèche car Thorin considérait réellement que cette information n'avait aucune importance. Il s'éloigna définitivement d'elle, retournant auprès de son poney aux poils entièrement noirs. Il aurait bougonné dans sa barbe à son encontre que cela ne l'aurait même pas étonnée.

Edlothia lança alors un regard totalement dépourvu à Longo, qui semblait d'ailleurs lui retourner la même lueur hébétée à travers ses grands yeux sombres. Cette bestiole l'intimidait, mine de rien. Elle détailla ce cheval qui serait sien le temps de ce voyage. Il n'était pas aussi grand qu'un cheval adulte bien constitué, mais sa stature restait plus imposante que celle des Nains. Sa robe était marron pas ce marron pareil aux troncs des arbres du bois de Chet. Non, ce marron était clair et vif, lui rappelant l'intérieur boisé de Cul-de-Sac ainsi que les petites figurines en terre cuite qui en décoraient les meubles. Ses pensées convergèrent immédiatement vers Bilbon : irrémédiablement, sa présence chaleureuse lui manqua…

La jeune femme aux cheveux roux n'était pas très grande et sa tête dépassait à peine les crins de la monture. Serrant fort les rênes entre ses doigts afin que le cheval n'ait pas l'idée de s'enfuir sous une quelconque impulsion, elle se décala légèrement afin de l'observer davantage. Ses poils étaient propres et bien brossés on avait dû en prendre soin il y avait peu de temps. Un tapis blanc en toile avait été disposé sur sa colonne vertébrale afin d'adoucir le poids de la scelle passée par-dessus. Les rênes étaient assez longues afin de permettre à la jeune femme de diriger correctement la bête. Sa queue fouettait l'air afin de chasser les mouches qui perturbaient sa tranquillité. Et effectivement, le sac que lui avait gracieusement acheté le Magicien Gris était fixé à sa scelle. Finalement, elle ne transportait pas grand-chose par rapport aux Nains dont les énormes sacs de toile cachaient presque la robe de leurs montures.

Edlothia revint devant l'animal. Elle amorça un geste afin de faire passer les rênes par-dessus son encolure mais une impression fortuite vint tout à coup chambouler son esprit. Elle s'arrêta net, figée, et se retint de respirer.

Un souvenir, là. Dans sa tête.

L'odeur du cheval. Elle lui rappelait quelque chose. Un morceau de mémoire, lointain, diffus, commença à s'immiscer. La senteur du foin et du fumier, commune à tous les équidés, la transportait dans un passé dont la jeune femme ne saurait dire s'il était proche ou éloigné de son présent actuel. Des sons pulsaient à ses oreilles : des sabots retournant la terre au grand galop, la crinière claquant au vent, la respiration saccadée d'avoir parcouru de trop longues distances. Puis, quelques images, beaucoup plus confuses, perturbèrent sa vision : un ciel nuageux moucheté de teintes foncées, une pluie battante qui succédait à un soleil éclatant, des terres rocailleuses côtoyant des champs de verdure.

Elle avait l'impression d'être à la place du cavalier. La scène se déroulait sous ses yeux comme si elle vivait cet instant. Plus rien autour d'elle ne comptait, si ce n'était cette chevauchée qui évoluait sous ses yeux ébahis.

- Edlothia ?

La jeune femme poussa un léger cri et se retourna vivement. C'était Fili. Son visage exprimait l'inquiétude et la sévérité. Ses doigts étaient enserrés autour de son bras gauche, mais ils donnaient la sensation d'une caresse car ils n'étaient pas fortement agrippés à sa tunique. Comme si Fili n'osait la toucher.

- Vous ne bougez plus depuis un moment, expliqua-t-il. Quelque chose ne va pas ?

Derrière le jeune blond, les Nains avaient pratiquement fini de préparer leurs montures et n'avaient rien remarqué de son absence éphémère.

- Non, tout va bien, Fili, je vous remercie, dit-elle en balayant l'air d'un revers de la main.

Le Nain hocha la tête, retournant à son poney non sans lui jeter un dernier regard étonné.

Edlothia plongea son regard dans celui de Longo. Que s'était-il passé ? C'était un souvenir, il n'y avait aucun doute là-dessus. Mais il était trop flou pour que la jeune femme en tire davantage d'informations. Etrangement, ses jambes tremblaient comme si elles avaient fonctionné pendant des heures. Comme le cavalier de sa vision. Ses narines remuèrent : l'odeur puissante du cheval paraissait s'infiltrer avec force dans ses trous nasaux. Mais ce n'était pas celle de Longo. Comme si elle appartenait à un autre cheval… également celui du souvenir.

Possédait-elle une monture ? Avait-elle chevauché récemment ? Ou était-ce simplement des souvenirs plus éloignés, sans rapport avec sa perte de mémoire ?

Edlothia cligna des yeux, remuant la tête afin de chasser ces questions. Elle chercherait une réponse plus tard car son mal de tête reprenait ses droits. La jeune femme s'y était habituée et aurait presque pu l'accueillir comme un vieil ami s'il ne l'épuisait pas à chaque fois. Son corps était perturbé, presque malade, à cause des fortes émotions dégagées par ce souvenir. Et cette migraine persistante, bon sang !

En tout cas, elle devait se hâter, car presque tous les Nains avaient déjà pris place sur le dos de leurs montures. Il ne manquait plus que Bombur, que Dwalïn et Glóin aidaient à monter sur son poney blanc. Edlothia ne perdit pas de temps : elle prit place sur le flanc gauche de Longo et regarda un instant la selle. Savait-elle au moins monter à cheval ? Elle connaitrait la réponse tout de suite.

De sa main gauche, elle prit les rênes et agrippa la crinière du cheval, afin de se fixer un point d'appui. De la main droite, elle attrapa l'étrier et enfonça son pied dedans. Elle était bien incapable de sauter sur son dos d'une simple acrobatie. Elle était donc prête à porter tout son poids (ce ne devait pas être difficile au vue de sa maigreur) afin de faire basculer ses fesses sur la selle. Rien de plus banal, au final. Se hisser sur l'étrier, passer sa jambe droite de l'autre côté de la selle et s'installer sur le dos de la bête. Si des Nains petits et bien en chairs y parvenaient, Edlothia ne devait pas rencontrer de difficulté majeure.

Du moins, c'est ce qu'elle avait cru au premier abord.

Alors qu'elle s'appuyait de tout son poids sur ses deux bras, poussant sur ses avant-bras et sa jambe pour que son corps se propulse du sol, forçant sur l'étrier, un craquement retentit. Edlothia poussa un cri de douleur. Son bras droit sembla se casser en deux et fut bien incapable de s'accrocher plus longtemps à la selle. Elle bascula sur le côté, car son membre ne la soutenait plus.

C'est ainsi qu'elle chuta et tomba lourdement sur ses côtes. Un autre cri franchit ses lèvres, non seulement à cause de la chute, mais également car son pied était resté coincé dans l'étrier. Sa jambe restée tendue ne supporta pas la dégringolade.

Affalée dans l'herbe fraiche et rosée du matin, Edlothia était à moitié sonnée. Une douleur aigue s'était emparée de son coude droit. La jeune femme n'en revenait pas. La confusion embrumait son esprit, mais elle n'eut aucun mal à identifier de quel mal elle venait de souffrir.

Son coude. Son coude droit n'avait pas guéri.

Comment cela était-il possible ? Gandalf avait extirpé le bout de flèche coincé dans sa chair et guéri sa blessure grâce à sa magie. Elle avait eu tellement foi en ses talents de guérisseurs qu'elle ne s'était pas davantage posée de questions ! Après tout, la blessure ne s'était pas davantage infectée, et même si la douleur revenait quelquefois, c'était surmontable ! Alors pourquoi ?

Longo s'agita. Il hennit et commença à se cabrer. Il ne devait pas supporter qu'on soit accroché à sa selle de cette manière. Ou était-ce sa chute qui l'avait apeuré ? Les paupières à moitié entrouvertes, l'esprit brouillé, la jeune femme n'eut même pas la force d'esquiver les pattes du cheval. Un sabot s'enfonça brutalement dans la terre à quelques centimètres à peine de son visage.

Elle entendit alors des bruits, des sons diffus et affolés. On donnait des ordres. Les Nains étaient descendus de cheval et s'étaient attroupés autour de son corps gisant. Elle reconnut plusieurs têtes au-dessus d'elle. Le costaud Dwalïn extirpait sa botte toujours coincée dans l'étrier tandis qu'Ori maintenait fermement les rênes de Longo dans le but de le calmer. Loin de lâcher sa jambe d'un coup – comme on aurait pu s'y attendre, Dwalïn l'accompagna doucement jusqu'à ce qu'elle touche le sol. Finalement, Longo fut apaisé et éloigné par le jeune Nain de la Compagnie.

Une ombre se pencha au-dessus d'elle et lui tapota vigoureusement les joues. Edlothia se força à ouvrir les yeux : sa douleur au bras suffisait amplement, nul besoin de lui charcuter le visage en plus ! Elle découvrit le visage sévère de Thorin.

- Comment se sent-elle ? demanda Kili non loin d'eux.

- On va vite le savoir, murmura Thorin.

Sa voix ne présageait rien de bon car elle était beaucoup trop implacable au goût d'Edlothia.

Elle ne se trompa guère.

Sans ménagement, il empoigna son bras droit et tira d'un coup sec pour la soulever.

Un nouveau craquement.

Elle cria. La douleur se décupla aussitôt. Au moins, cela avait eu le mérite de la réveiller totalement. La jeune femme arracha son bras de la poigne de Thorin et parvint à s'asseoir sur son arrière-train. Elle lança un regard coléreux au noble Nain et oublia toute sa réserve naturelle :

- Pourquoi avez-vous fait cela ? vociféra-elle, les yeux lançant des éclairs.

- Ce n'est pas une simple chute de débutante, rétorqua-t-il, austère. Vous êtes blessée. Depuis quand ?

Autour d'elle, les Nains s'interrogeaient et chuchotaient entre eux. Dwalïn soupira bruyamment, oubliant qu'il avait été doux avec elle à l'instant. Edlothia fixait Thorin, hébétée. L'avait-il observé pour deviner cela?

- Je… je… balbutia-t-elle, prise au dépourvu.

- Depuis quand ? répéta-t-il en haussant le ton.

Gênée, elle tint son coude de sa main gauche, soutenant sa blessure et apaisant imperceptiblement la douleur.

- Environ trois semaines.

Sa lèvre claque entre ses dents. Il s'agenouilla alors et prit le poignet de la jeune femme entre ses doigts. Sa large main faisait sans difficulté le tour de son bras. Edlothia se crispa aussitôt, craignant une nouvelle fureur du Nain. Elle ne bougea pas d'un poil, guettant ses réactions.

D'un geste brusque, il remonta la manche de sa tunique jusqu'à faire apparaitre le bandage de la jeune femme. Edlothia grimaça sous la douleur. Elle n'avait pas changé la protection depuis un certain temps. Elle ne put que constater avec honte sa propre négligence alors que le tissu autrefois vert était entaché de sang. Il y avait également des auréoles brunes : c'était là du vieux sang, séché par le temps.

Comment avait-elle pu passer à côté de ça ?!

- Quelle est l'origine de cette blessure ? demanda Thorin sur le ton de l'exigence.

Edlothia se mordit la lèvre. Elle ne voulait pas répondre, à ça non ! Lui dire qu'on l'avait attaquée en lui tirant une flèche ? Cela ne ferait qu'attisait la méfiance des Nains à son égard. Elle était censée être la disciple de Gandalf le Gris. Ils risquaient de l'incendier de questions si elle leur racontait qu'elle avait été victime d'une attaque alors qu'elle était, à leurs yeux, sous la protection d'un Magicien puissant.

Elle rassembla toutes les forces dont elle disposait encore dans ses prochaines paroles. Elle soutint le regard de Thorin, tranchant comme la lame. D'ordinaire, elle aurait plié sous ces prunelles impitoyables. Mais le contexte était tout autre.

- Cela ne vous regarde absolument pas, Thorin roi sous la Montagne.

Elle tremblait face à sa propre audace. Sa gorge était serrée par l'angoisse d'avoir répondu ainsi au noble Nain. Son coude souffrant avait au moins le mérite de faire bouillonner son sang, lui conférant un courage insoupçonné.

Si Thorin était surpris, alors il le cacha bien, car les traits de son visage ne se modifièrent nullement. Même si elle était agenouillé à sa hauteur, Thorin inspirait autant de prestance qu'à l'accoutumée. Edlothia s'efforça de ne pas faillir devant lui.

Son visage ridé par les âges se pencha alors doucement vers elle. Trop doucement à son goût, comme un prédateur approchant sa proie.

- Cela concerne toute la Compagnie, disciple de Gandalf.

Sa voix n'était qu'un murmure, mais il glissait sur sa peau aussi froidement que les écailles d'un serpent. Il voulait l'intimider. Et cela fonctionnait, car toutes les barrières qu'Edlothia avait forgées se brisèrent les unes après les autres. Elle redevenait lâche et peureuse, et elle détestait cela.

- Alors, reprit-il dans un souffle. Cette blessure ?

Il articulait chaque mot distinctement pour qu'il s'imprime avec force dans sa tête. Edlothia vacilla sous la panique. Dans une ultime tentative, elle essaya de détourner la conversation :

- Cela ne fait aucune importance, dit-elle alors que son bras meurtri était secoué de spasmes.

- Cela a toute son importante, jeune impertinente !

Ce n'était plus un grondement sourd mais un rugissement coléreux. Thorin était désormais hors de lui, fulminant face à l'inconscience de la rousse. Les Nains autour d'eux observaient l'échange. La grande majorité dévisageait Edlothia de la même manière que le roi-Nain, irrités par l'aveuglement de la prétendue magicienne.

- Gandalf aurait peut-être dû vous enseigner la sagesse avant de vous jeter dans la fosse aux loups ! l'admonesta-t-il âprement. Vous apprendrez pour votre gouverne personnelle qu'un blessé est totalement inutile pendant une mêlée, surtout contre des créatures aussi repoussantes que les Orques. Et surtout qu'on est une femme…

La jeune femme baissa le regard, définitivement misérable alors que Thorin Ecu-de-Chêne lui renvoyait dans la figure sa propre imprudence.

- Alors ?

Edlothia était acculée contre un mur. Elle ne pouvait plus se cacher. Elle ne s'en sentait plus capable. Mais elle tenta de lui mentir, une dernière fois, dans l'espoir qu'il avale cette fantaisie.

- Un animal m'a attaquée par surprise.

Au lieu de le fixer dans le blanc des yeux afin de lui témoigner de sa fausse bonne foi, elle avait détourné le regard. Son corps la trahissait ! Un coup d'œil suffisait pour voir que Thorin ne la croyait pas du tout.

- Vous voulez vraiment que je vérifie ?

Il l'avait coincé avec tant de facilité. Elle n'avait pas le choix. Au final, mentir n'était pas la meilleure option. Les Nains ne lui accorderaient pas leur confiance s'ils savaient qu'elle leur cachait trop de choses.

- Une flèche a transpercé ma chair.

Autour d'elle, les exclamations résonnèrent. Les Nains étaient surpris. Ce ne devait pas être courant, à fortiori pour une femme, d'être victime des traits décochés par un arc.

- Comment expliquez-vous cela ? interrogea Thorin, suspicieux.

Là, elle devait mentir. Dire n'importe quoi, mais fausser la vérité ! Elle se rapprochait dangereusement de sa perte de mémoire. Et cela, elle ne voulait pas le dévoiler, même s'il aurait été tentant d'alléger sa conscience. Certes, Gandalf le lui avait interdit pour sa propre sécurité. Mais il s'agissait de bien plus que cela : c'était personnel, intime. Une part d'elle-même qu'elle avait à retrouver. Elle ne voulait en aucun cas que toute la Terre du Milieu fusse au courant. Elle ne voulait pas que sa mémoire devienne une faiblesse. Si seulement elle était aussi intimidante que Gandalf ou Dwalïn, cela arrangerait tellement de choses !

Toutefois, Edlothia ne voulait tout simplement pas admettre que c'était cette perte de mémoire qui affaiblissait son caractère. Elle était peureuse car elle ne savait pas. Le savoir était l'arme qu'elle devait se réapproprier. L'ignorance était la brèche par laquelle pouvait se faufiler un ennemi. Cette ignorance, c'était sa vulnérabilité.

Et cette vulnérabilité dévoilait toutes ses failles devant le puissant Thorin Ecu-de-Chêne qui lui demandait juste la vérité.

Mentir était sa seule alternative. Trouver un mensonge, là, dans la seconde. « Allez, ce n'est pas grand-chose. Dis-lui quelque chose qui satisfera sa curiosité ». Plus elle mettrait du temps à répondre, plus Thorin se posera des questions. Il lui fallait juste faire un dernier effort. Après tout, avec le recul, cette question était tout à fait banale. Une question, une réponse. Point final.

L'allure intimidante du Nain fut sa source d'inspiration, à sa propre surprise.

- Un voleur s'en est pris à moi une nuit.

Elle chercha dans les souvenirs qui lui restaient la force de renforcer son mensonge.

- Je m'étais égarée et il s'en est pris à moi... Mais j'ai eu le temps de me défendre.

Elle regardait cette fois-ci Thorin dans les yeux. Elle avait puisé dans sa propre expérience afin d'apporter des détails convaincants. Ce n'était pas totalement une invention de son esprit car c'était réellement ce qui lui était arrivée. C'était sûrement cela qui lui avait donné l'assurance de servir cette phrase au Nain.

Une nouvelle fois, Thorin n'exprima rien de ce qu'il pensait réellement. La colère imprimait toujours son visage, mais rien n'indiquait s'il la croyait ou non.

De longues secondes s'écoulèrent durant lesquelles les deux individus se fixèrent. Yeux noirs contre yeux bleus.

- Laissez, mon oncle, intervint Kili. Elle est blessée… elle a besoin de soins.

Ces mots sages prononcés par le jeune Nain semblèrent réveiller le roi-Nain. Ainsi, Kili était le neveu de Thorin Ecu-de-Chêne ? Il n'avait pas hérité de son caractère, pour sûr !

- Qu'on l'aide à se relever et à monter sur son cheval !

Thorin se releva brusquement. Son regard s'était complètement détaché du sien. Il ne la regardait plus du tout désormais. Elle ne devait être qu'un bout de viande amoché à ses yeux.

- Óin ! appela-t-il.

Le Nain à la barbe grise et tressée se détacha du groupe.

- Regarde ce que tu peux faire pour ça, ordonna-t-il en insistant sur le dernier mot. On part dans cinq minutes !

Les Nains s'éloignèrent de la jeune femme pour rejoindre leurs montures. S'interrogeaient-ils sur sa blessure ? Sur les explications qu'elle avait données ? Excepté Óin – avait-il des connaissances médicales pour que Thorin l'ait ainsi désigné ? –, seuls Kili et Nori restèrent à ses côtés. Au moins s'inquiétaient-ils de son sort.

Óin s'accroupit à côté d'elle et demanda avec une grande politesse à examiner son bras de plus près. Elle accepta sans broncher : après cette chute inopinée et la poigne brutale de Thorin, elle était capable de tout supporter !

- Avec un peu de chance, ce n'est pas grand-chose, tenta aimablement de la rassurer Kili.

Edlothia lui répondit par un faible sourire. Elle regardait Ecu-de-Chêne regagner son poney. A deux doigts… il avait été à deux doigts de la vérité ! Il s'en était fallu de peu. Dire que le voyage avait à peine débuté ! Et s'il se posait des questions sur son compte ? A moins qu'il ne la trouvait trop insignifiante pour s'intéresser à sa petite personne. Tant mieux, dans ce cas. Elle aurait moins de soucis en tête.

La jeune femme laissa Óin défaire son bandage. Il n'eut pas trop de difficultés car il n'était pas très bien attaché autour de son coude. Le Nain tenait son poignet d'une main épaisse mais étonnamment délicate tandis que de l'autre, il retirait le bandage en effectuant des rotations autour de son coude. Ses gestes étaient légers mais chacun d'entre eux déclenchait des élancements de plus en plus aigus. Edlothia se retenait difficilement de gémir. Elle mâchouillait nerveusement sa lèvre inférieure à l'en faire rougir.

Le tissu finit par tomber et révéla un petit trou ensanglanté. La plaie s'était rouverte et les brises matinales y instillaient des piqures cuisantes. Le sang coulait le long de son bras en de minces filets carmin. Une ecchymose presque noircie formait comme un cerne autour de la plaie. Sa peau était méchamment gonflée. Monter sur le cheval semblait avoir été trop rude pour sa blessure ancienne : elle avait dû trop forcer sur son bras, sans s'en rendre compte.

- Tss… ce n'est pas bon, ce n'est pas bon !

Edlothia releva vivement la tête. Le visage marqué par l'âge d'Óin se crispa sous une inquiétude inattendue. La jeune femme fronça les sourcils. Son cœur s'accéléra. Pourquoi cette angoisse soudaine ? Oui, sa blessure n'était pas belle à voir, la douleur était insupportable… mais on pouvait la guérir, non ? Avec tous les bagages que les Nains transportaient, il y avait forcément du nécessaire afin de soigner cette vilaine plaie. Elle en était persuadée !

A moins qu'elle ne se soit autant fourvoyée ?

Comme elle l'avait prédit, Óin ordonna à Kili de lui ramener une trousse. Elle contenait quelques petites fioles et des bandages. Le Nain guérisseur nettoya consciencieusement la plaie ainsi que le sang qui perlait le long de son membre. Edlothia le regardait faire, sage et intimidée par ces grandes mains et cet air sérieux plaqué sur la mine d'Óin. Il était très concentré. Les autres Nains attendaient sur leurs poneys, certains avisant la scène de loin, les autres se désintéressant totalement d'elle.

Óin commença à exercer son coude à quelques manœuvres. Mais chaque gymnastique se révéla être une véritable torture pour la jeune femme. La douleur suintait jusque dans son os. Son sang écumait à l'intérieur, comme si chaque mouvement le faisait entrer en éruption.

Mais lorsqu'Óin lui demanda de plier le bras ne serait-ce qu'une seule fois, Edlothia en fut incapable. Son poignet remua mais ne fléchit pas comme elle l'aurait voulu. C'était comme si une pierre s'était logée dans son coude, l'empêchant de mouvoir son membre librement.

- Êtes-vous gauchère ou droitière, Dame Edlothia ?

Elle se remémora les instants où elle dut se servir de ses mains : aux repas et à la signature du contrat…

- Droitière.

Le Nain râla dans sa barbe. Avait-elle dit quelque chose de mal ? Il réfléchit alors à toute allure, caressant sa barbe distraitement. Après tout, Thorin n'avait dit que cinq minutes !

- Tenez…

Óin fit quelque chose à laquelle elle ne s'attendait pas : il sortit son épée de son fourreau. Une arme au tranchant épais. Il lui tendit le pommeau argenté.

- Prenez-la en main et exécuter quelques mouvements.

Edlothia regarda la lame un instant sans vraiment comprendre les desseins d'Óin. Mais elle lui obéit sans hésiter : plus vite il la guérirait, plus vite on reprendrait la route.

Kili aida la jeune femme à se mettre sur ses deux jambes. Edlothia mit un certain temps avant de conserver un certain équilibre. Son coude meurtri l'étourdissait. Elle secoua la tête afin de se remettre les idées en place. Ses yeux tombèrent sur la lame. Elle était déterminée à manier l'épée du Nain afin de prouver à tous ces mâles qu'elle était parfaitement en état de lutter à leurs côtés. Hors de question qu'une pauvre blessure n'entache ses ambitions !

Sa main empoigna avec une fermeté incroyable la garde de l'épée…

… mais l'arme s'échappa de l'emprise de ses doigts. Elle tomba sur l'herbe dans un léger bruit, presque discret.

Edlothia contempla sa main comme si elle ne lui appartenait plus. Son coude irradiait de douleur. Elle ne put empêcher les larmes perler au coin de ses yeux tant cela était insupportable.

L'épée avait été trop lourde. La jeune femme n'avait même pas pu la garder plus d'une seconde dans le creux de sa paume. Sa blessure n'avait tout simplement pas supporté le poids de l'arme forgée dans l'argent.

Elle commença à comprendre ce qui lui arrivait vraiment. Ce qu'elle n'avait pas encore saisi – ou tout simplement refuser d'admettre. Ce fut Óin qui lui asséna le constat d'une voix grave et désolée – car lui, avait compris depuis le début :

- Votre os est cassé. Il n'y a pas grand-chose à faire, malheureusement.

Il hésitait, ne sachant s'il devait continuer sur sa lancée.

- A moins que le temps ne guérisse votre blessure, ce dont je suis incertain au vue de sa gravité… je crois que vous ne pourrez jamais manier d'arme.

Kili ouvrit la bouche, éberlué. Nori se releva, prêt à annoncer l'invalidité de la jeune femme au chef de la Compagnie. Óin, lui, était encore plus affligé qu'auparavant, voire ennuyé, car il savait qu'une telle blessée n'avait aucunement sa place dans une Quête dangereuse.

Edlothia regardait le guérisseur sans vraiment faire attention à lui. Cette révélation tournait en boucle dans sa tête. Elle analysait chaque mot, le sens insufflé à chaque parole. Son souffle était lourd tandis que, pétrifiée, elle assimilait la vérité. Dure et inflexible.

Infirme… Elle était infirme.


Bonjour à tous,

Je tiens à m'excuser pour cette longue attente, mais je suis cette semaine partie en vacances. Je pensais pouvoir jongler entre la rédaction du chapitre 10, la lecture d'autres fics et la publication de reviews… il faut croire que j'étais trop audacieuse.

J'espère que ce chapitre vous a plu (et surpris !). Une vraie rupture par rapport au chapitre précédent.

N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !

Je remercie tous les lecteurs ainsi que les reviewers réguliers: merci de lire ma fiction!

Et maintenant, la réponse aux reviewers non-inscrits :

PaulinaDragona : merci beaucoup pour tes messages ! En effet, j'ai tenu à insister (même si là encore, c'est un thème récurrent dans les fics) sur la non-acceptation des femmes dans une aventure exclusivement masculine. Il est vrai que chez les Nains, ce sentiment est exacerbé par le fait qu'il n'y ait pas beaucoup de Naines… (les pauvres, quand même).

J'apprécie beaucoup Bilbon, je pense qu'il peut être très fermé comme très ouvert avec les personnes qui le mettent à l'aise. Mais bon, son caractère est si changeant !

Si le dernier chapitre t'a étonné, j'ai hâte de voir ton ressenti sur celui-là

Encore une fois, je te remercie de suivre Edlothia avec assiduité !

bee-du-06 : merci pour ton message et je suis ravie que le chapitre t'ait plu les informations sur Edlothia arriveront au ralenti, alors j'espère que tu es patiente. Mais sache qu'il y a au moins un indice dans chaque chapitre !

Laurne : oh là là, je suis émue par ce que tu me dis là… tout ça pour moi ? je suis vraiment contente que l'histoire t'intéresse à ce point. Du coup, je suppose que tu as dû être déçue pour l'attente quant à ce chapitre… je suis désolée, mais je fais vraiment de mon mieux. Dès que j'ai une heure de libre, hop, j'allume le PC !

J'espère que ce chapitre aura été à la hauteur de tes attentes

Anonyme : whaou, merci beaucoup pour tes messages ! Tu passes tous les détails au scanner, j'aime ça ! En tout cas, je suis ravie que le début t'ait plu. Merci pour Gandalf, cela me rassure de savoir que je respecte comme il faut son caractère (c'est très difficile !). Alors, il te faudra être patient car l'action n'arrive que bien plus tard, mais j'espère que la suite t'ait plaira tout autant !

Et merci à P'tit Tardigrade de m'avoir mise dans ses favoris, ainsi qu'à Aanonyme de m'avoir mise dans ses suivis !

A dans deux semaines ! (j'espère !).