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Au bout de deux interminables semaines, l'absence de Dylan commençait sérieusement à peser sur les fines épaules couvertes d'éphélides de Katherine. Elle avait bien du mal à accepter le fait que sa fille était à nouveau loin d'elle après ces deux mois de presque totale félicité en sa compagnie. Katherine avait plus que jamais besoin d'elle. Elle avait sérieusement besoin d'avoir sa fille près d'elle pour lui mettre du baume au cœur par sa simple présence mais, à son grand malheur, son psychologue semblait injustement déterminé à la priver du bonheur que lui procurait le fait d'être mère. Katherine se sentait étrangement perdue sans sa fille unique. Elle avait l'impression d'avoir à nouveau perdu tous ses repères vitaux. Son immense maison était à nouveau entièrement vide. Il n'y avait plus la moindre trace de présence humaine, si ce n'était la sienne. Katherine était seule, seule face à ses pensées sombres qui la dévoraient toute entière. Aussi curieux que cela puisse paraître, elle n'avait pas le sentiment de voir agir ses antidépresseurs comme il le fallait. Et cela la rendait plutôt bougonne. Elle ne comprenait pas la raison pour laquelle elle devait se gaver de médicaments qui se révélaient parfaitement inefficaces. Elle avait tout-à-fait conscience de sa situation actuelle: elle glissait de plus en plus profondément dans le gouffre de sa propre souffrance. La tristesse semblait la submerger comme après sa brusque rupture d'avec Robin. À présent, il n'y avait plus une seule femme qui lui manquait mais deux: Robin Gallagher, la femme qu'elle avait si tendrement aimé pendant des semaines, et Dylan Mayfair, le fruit de ses entrailles.
Malgré le pesant sentiment de peine qui lui rongeait un peu plus le cœur chaque jour, Katherine avait réussi à trouver la motivation de mettre un terme à la construction de l'entreprise qu'elle avait amoureusement crée avec sa fidèle amie et voisine, Bree Hodge. Bree & Kathy's, restaurant luxueux et service de traiteur prévu pour être on-ne-peut-plus efficace, était sur le point d'ouvrir ses portes aux alentours du centre-ville dès la nuit tombée. D'un commun accord, Bree et Katherine avaient pris la sage décision d'organiser une soirée d'ouverture où de nombreux critiques culinaires étaient invités ainsi que quelques amis. Les places restantes étaient réservées à de parfaits inconnus curieux de découvrir ce nouvel établissement. Et malheureusement, cela ajoutait une nouvelle couche d'angoisse dans l'esprit désordonné de Katherine. Malgré toute la tendresse qu'elle avait ressenti en voyant grandir ce projet si fou au fil des jours, des semaines et des mois, elle avait peur de le voir faire faillite dès son lancement.
Chaleureusement installée dans son lit douillet, Katherine secoua vivement la tête. Elle n'aimait pas se laisser aller à des pensées négatives. Même si elle manquait cruellement de confiance en elle, elle avait entièrement confiance en Bree qui avait déjà eu la chance de prouver son talent en cuisine auprès de millions de personnes auparavant. Lorsque Katherine se redressa pour se retrouver en position assise sur sa housse de matelas violet de pérylène, elle grimaça. Une solide boule s'était crée dans son ventre vide et semblait prendre un malin plaisir à lui faire mal. Katherine n'arrivait pas à déterminer la raison de sa présence. Il pouvait autant s'agir d'une simple boule d'angoisse que d'une envie persistante de nourrir son estomac privé de nourriture depuis maintenant trois repas consécutifs. D'un geste vif, elle rabattit ses couvertures sur le côté et sortit du lit avec un long soupir.
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Malheureusement pour Katherine, la nuit tomba bien vite. Elle sortit de la salle de bain propre comme un sou neuf et maquillée le plus naturellement possible. Elle pénétra dans sa chambre uniquement vêtue d'un soutien gorge en dentelle blanche et d'une serviette de bain bleue claire nouée autour de la taille, enfila une robe de soirée cocktail rose saumon et une paire de talons aiguilles assortie avant de finir ses préparations en mettant deux minuscules boucles d'oreille en or blanc.
Une fois prête, elle descendit lentement les escaliers, ouvrit la porte d'entrée et se faufila rapidement à l'extérieur avant de changer d'avis. Habituée à la sécurité garantie par la vie dans une banlieue comme Wisteria Lane, elle ne prit même pas la peine de fermer sa porte à clé. Elle fit claquer un court moment ses talons hauts sur le trottoir en béton et se rendit aux portes de la maison voisine. Elle frappa trois fois consécutives. La porte blanche ivoire ne tarda pas à s'ouvrir sous une Bree Hodge vêtue d'une courte robe de cocktail bleue turquoise. Katherine leva un sourcil, réaction instinctive que Bree interpréta comme un compliment muet.
_ Bonsoir Girlfriend, il est l'heure de la sentence, déclara Katherine en désignant la très fine montre en or qui ornait son poignet.
Le mot utilisé par Katherine, plein de puissance, arracha un sourire amical à Bree. Elle enfila sa veste, délicatement posée sur un porte-manteau, et rejoignit son amie sous le porche.
_ « Sentence » est un bien grand mot, Kathy. Je dirais plutôt qu'il est l'heure de…
Bree s'arrêta un instant pour réfléchir. Elle avait bien du mal à trouver les mots pour décrire l'impression qu'elle avait à présent.
_ Soyons honnête, le mot « sentence » semble parfait dans le cas présent, dit Katherine dans un sourire narquois.
Bree hocha doucement la tête de haut en bas. Katherine avait terriblement raison. Il n'y avait pas la moindre hyperbole à voir dans le mot « sentence » pour la seule et unique raison que les deux femmes avaient littéralement l'impression de parier sur leur propre survie dans le milieu professionnel de la cuisine ce soir. Bree le savait de par son passé, les critiques pouvaient parfois être atrocement cruels. Á vrai dire, c'était le principe même de leur métier. Ils se devaient d'être honnêtes, quitte à blesser les heureux propriétaires du nouveau restaurant à la mode.
Bree sortit lentement les clés de son automobile de sa légère pochette de marque reconnue et invita Katherine à monter côté passager après avoir ouvert les portières de manière électronique. Katherine ne se fit pas prier et s'installa à bord sans la moindre hésitation. Elle régla son siège, d'ordinaire occupé par Orson Hodge, l'ex-mari de Bree, bien plus grand qu'elle. Bree s'installa à son tour, régla doucement le rétroviseur avant de mettre le contact. Elle appuya sur l'accélérateur et commença à rouler.
_ Il est temps de savoir ce que vaut notre projet, dit Bree.
Elle ôta un court instant ses mains du volant pour croiser les doigts. Terrassée par son angoisse grandissante, Katherine l'imita avec un faible sourire.
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Bree arrêta sa voiture le plus loin possible du restaurant afin d'éviter que la lourde présence humaine prévue ce soir n'abime la mécanique sur roues. Elles restèrent un moment à bord afin d'observer le fruit de leur travail. Elles sourirent. Elles étaient si fiers d'y être arrivé. Elles descendirent de voiture et s'avancèrent vers le bâtiment avec lenteur. Lorsqu'elles arrivèrent enfin devant le restaurant, Bree lança les clés à Katherine avec un sourire radieux.
_ À toi l'honneur, dit Bree.
_ Je ne peux pas. Tu as bien plus d'expérience que moi.
_ C'est ton idée, Kathy. C'est notre projet mais tu en es la source principale. Alors permets-moi d'insister: à toi l'honneur.
Katherine ouvrit timidement les portes de leur restaurant de luxe juste avant l'ouverture officielle. Elle prit le soin de refermer les portes derrière elle pour éviter toute intrusion impromptue. Une fois à l'intérieur, les deux femmes réalisèrent qu'un groupe de critiques attendaient sagement sur le parking. À cette vue, le cœur de Katherine rata un battement. Elle déglutit. Bree posa ses mains sur les épaules de son amie et lui expliqua sa rapide conclusion: il était fort possible que les critiques cherchaient à se faire une opinion propre de l'apparence extérieure du restaurant car, contrairement à ce que toutes les mères du monde pouvaient bien dire à leurs enfants pour les soulager de bien des maux, l'apparence avait son importance dans le monde de la cuisine. Cette évocation provoqua un petit pincement au cœur de Katherine. Son enfant se trouvait à l'autre bout des États-Unis d'Amérique et elle était prête à donner corps et âme pour avoir sa fille auprès d'elle en ce jour symbolique. Bree attrapa le bras de son amie pour l'entraîner dans la cuisine où de nombreux employés s'affairaient. Soudain, toute l'angoisse de Katherine se dissipa. Elles ne connaissaient pas la moitié des employés de cuisine mais elle les sentait incroyablement motivés.
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Pour alerter l'assemblée de son envie subite de prendre la parole, Bree se leva et frappa minutieusement son verre de Apple Cobbler avec une petite cuillère. Une vague de silence envahit le bâtiment avec douceur jusqu'à le noyer dans son entier. Bree leva son verre en l'air et déclara vouloir porter un toast en l'honneur de son amie, associée et voisine, Katherine Mayfair.
_ Katherine a toujours été une amie fidèle pour moi. Et travailler avec elle aujourd'hui me semble tout naturel. C'est elle qui a eu l'idée de Bree & Kathy's et je tiens à l'en remercier. Merci, Kathy. Vraiment. Jamais je n'aurais pensé me relancer dans la cuisine. Pas sans toi, en tout cas. Et, par miracle, tu es revenue dans notre banlieue il y a prêt de trois mois et tu m'as redonné espoir. Ce restaurant, cette soirée, ces invités... Tout cela n'est possible que grâce à toi. Je lève alors mon verre en ton honneur. À Katherine Mayfair.
Les joues de Katherine s'empourprèrent face à tous ces compliments. Toute l'assemblée imita Bree. De plus en plus gênée, Katherine se cacha derrière son verre et but une longue gorgée de vin rouge.
_ Je vous souhaite un très bon appétit, déclara Bree avec une certaine sympathie juste avant de s'asseoir à nouveau.
Cette dernière phrase fit naître une immense joie en Bree et Katherine. Elles étaient entièrement satisfaites de leur ouvrage. Soudain à l'aise, elles laissèrent promener leurs yeux clairs sur l'assemblée. Les sourires gravés sur les visages des critiques culinaires semblaient prouver qu'elles avaient parfaitement réussi à construire une entreprise à succès. Elles avaient officieusement réussi leur pari. Le lendemain, la preuve allait apparaître dans prêt de la moitié des journaux de la ville de Fairview. Ainsi, le restaurant et service de traiteur de réception Bree & Kathy's donnait l'impression d'être promis à un grand avenir.
Soudain, quelque chose dans le fond du restaurant attira l'attention de Katherine. Une dizaine de femmes, terriblement jolies et très peu vêtues pour la plupart, étaient attablées autour d'une table en bois massif bien garnie. Au milieu, un visage. Angélique et doux. Un sourire. Une paire d'yeux ravissants. Une poitrine divine visible au travers d'un décolleté plongeant. Katherine avait beau avoir du mal à visionner la jeune femme à cause de la distance, elle n'avait aucun doute quant à son identité. Il ne pouvait s'agir que de Robin Gallagher. Le corps de Katherine se raidit, ce qui n'échappa pas au regard analytique de Bree.
_ Qu'est-ce qu'il y a, Kathy?
_ Robin…, dit faiblement Katherine.
Pour éviter de fondre en larmes devant tous les clients du restaurant, Katherine se faufila lentement mais sûrement dans un endroit plus calme afin de se ressaisir. Les lèvres de Bree se pincèrent pour ne former qu'une ligne fine. Même si elle l'appréciait grandement, la présence de Robin était bien la dernière chose souhaitée en ce jour angoissant. Prenant conscience de la soudaine solitude de sa mère, Andrew s'assit à la place précédemment occupée par Katherine. Il félicita Bree et lui promit d'attendre patiemment le retour de Katherine pour en faire de même. Le brusque retrait de Katherine sortit totalement de l'esprit de Bree jusqu'au moment où, une dizaine de minutes plus tard, alors que le restaurant battait son plein, un bruit étrange se fit entendre en cuisine...
