Chapitre 9 : Une bien tranquille soirée.
[Je me stoppais soudain dans les escaliers, entendant Gabriel jurer dans le couloir. De toute évidence mon jeune ami était hors de lui. Il s'énerva ainsi à voix haute un instant, sans que je ne puisse saisir la moindre parole. J'hésitais à le rejoindre et, lorsque j'entendis une porte claquer, je décidai d'aller me renseigner. Holmes avait encore dû faire des siennes… qu'avait-il bien pu dire à notre petit journaliste pour que ce dernier sorte ainsi de ses gonds ? Espérant pouvoir lui faire entendre raison et passer une agréable soirée en compagnie de mes deux camarades, je m'engageai dans le couloir. Ces deux là étaient insupportables depuis quelques temps et leur mauvaise humeur commençait à déteindre sur ma personne. L'enquête qui stagnait, l'absence totale de loisir et la nostalgie qui me prenait lorsque je pensais à ma femme pesaient lourdement sur ma personne. Néanmoins, ne voulant pas sombrer dans une mélancolie persistante, j'avais décidé de prendre les choses à bras le corps. Notre affaire avancerait nettement plus vite une fois nos estomacs et nos esprits apaisés… ne serait-ce que pour une période aussi courte qu'une soirée. Mais bien sur, Holmes avait encore tout fait pour mettre à mal mes plans et, bien qu'il m'assurât ne jamais le faire consciemment, je commençais à me demander s'il ne prenait pas plaisir à voir ma mine déconfite, à la limite de l'énervement, quand il m'annonçait :
« Je pense qu'il va falloir tout annuler. »
Je le regardai alors qu'il sortait de notre chambre. Dans un premier temps, l'envie de lui dire ses quatre vérités me prit à la gorge, si fortement que je m'avançais un doigt menaçant tendu devant moi. Cette fois ci, j'étais bien décidé à ne pas me faire avoir. Je m'étais décarcassé pour leur offrir une soirée de repos, il était hors de question de voir Holmes la gâcher pour se replonger aussitôt dans ses notes et ses spéculations. Néanmoins, je fini par remarquer une marque sur son visage qui n'était pas là lorsque je l'avais quitté quelques instants plus tôt pour finir de planifier notre sortie. Une égratignure était bien visible sur sa pommette et je m'arrêtai devant celle-ci, étonné.
« Gabriel vous a frappé ? Demandai-je, imaginant difficilement notre ami levant la main sur Holmes.
- Ho ? Holmes parut surpris et porta sa main à sa joue. Puis, il rit doucement. Disons que je l'ai bien cherché. Il risque de me faire la tête un bon moment. »
Là-dessus, il me sourit et s'engouffra dans notre chambre. Je restais un instant interdit, cherchant à analyser correctement le comportement de mon camarade. Le journaliste venait de le frapper et pourtant il ne semblait pas en colère ? Venait-il de m'annoncer que tout cela était de sa faute ? Je fronçai les sourcils, dubitatif. Le jeune homme n'était pourtant pas du genre violent… mais je me souvenais de sa colère dans la ruelle, lorsqu'il s'était mis à frapper un mur du poing… Holmes avait-il encore laissé supposer qu'il n'avait rien à faire avec nous ? Entrant à mon tour dans la pièce, je trouvais le détective devant la fenêtre, les mains dans le dos.
« Puis-je savoir ce qui s'est passé entre vous et Gabriel ? Rien de grave j'espère. »
Holmes s'alluma une cigarette avant de me lancer un regard mystérieux. Un sourire passa sur son visage et d'un ton enjoué il me répondit :
« Nous avons abordé un sujet qu'il aurait préféré ne jamais soulever. Je vous assure, il s'en remettra avant que vous ayez eu le temps de dire ouf Watson. Bon, je suppose qu'il ne m'adressera pas la parole pour autant… Il lui faut juste le temps de… digérer la conversation. Cela me fera des vacances !»
Je m'installais sur mon lit, soucieux. Les paroles de Holmes n'allaient pas pour me rassurer. J'hésitais à poser plus de questions car, il fallait l'avouer, je me doutais du sujet de leur conversation. Et cela me mettait mal à l'aise… d'autant plus que la réaction d'Holmes était à mille lieux de celle à laquelle je m'attendais. Il semblait… content de lui. Et connaissant mon ami comme ma poche, cela ne me disait rien qui vaille. Peut-être se doutait t-il de la chose depuis longtemps et avait eu le temps de se faire à l'idée… C'était tout de même étrange qu'il prenne toute l'affaire d'une si bonne manière. Sentant mon visage se durcir, je finis tout de même par déclarer :
« J'espère que vous n'avez pas été trop brutal avec lui. En même temps, j'avais tenté de vous mettre en garde, vous ne m'avez pas écouté ! Je sais bien ce que vous pensez des gens de son espèce mais… »
Holmes me coupa, se tournant vers moi, visiblement étonné. Il avait émis un bruit étrange. Il allait surement souligner le fait que, des deux, le seul à avoir été brutal était Gabriel, avant de me montrer la fine blessure qu'il arborait au visage.
« De son espèce ? Répéta-t-il, incrédule. Il marqua une pause avant de se mettre à rire. Ho ! Mais ! Vous pensez que nous nous sommes disputés à ce sujet ? »
Il rit encore un peu avant de reprendre un semblant de sérieux, gardant pourtant dans son regard une lueur amusée. Cette fois-ci, je m'inquiétai vraiment, le comportement de Holmes était définitivement trop différent de celui qu'il arborait normalement. Je commençai à me demander s'il n'était pas sous l'effet d'une des drogues qu'il appréciait tellement utiliser…
« Au fond… vous n'avez pas totalement tort Watson… Il ne fait aucun doute que Gabriel aime les hommes ! »
Il repartit d'un rire tonitruant. Je ne comprenais définitivement plus rien.
« Je… je ne vous savais pas aussi libre d'esprit Holmes…, me contentai-je de balbutier.
- Passons Watson, après tout, je me sens d'humeur à sortir. Renfilez votre manteau, nous allons profiter de cette soirée à deux, comme au bon vieux temps ! »
Et, sans me laisser le temps de répondre quoi que ce soit, il sortit de notre chambre, coiffant son chapeau haut de forme, un sourire sur le visage. Abasourdi par la scène, je restai sur mon lit… Les choses n'allaient plus du tout dans le bon sens. Mon ami, pourtant d'un pragmatisme à toute épreuve, aussi fermé d'esprit que cela était possible, ce camarade même qui méprisait les femmes car il n'y avait rien de plus logique face à leur faiblesse… n'avait émis aucune objection face à l'homosexualité déclarée de Gabriel. Moi-même, l'idée me mettait mal à l'aise, me répugnait… et pourtant, je me considérais comme un homme tolérant. La voix de Holmes, m'interpellant depuis le couloir, me sorti de mes pensés et je me levais pour le rejoindre, encore sous le choc.
L'espace d'un instant, je piétinais sur place. Fallait-il tout de même proposer à Gabriel de venir avec nous ? Le regard éloquent de mon ami semblait clamer haut et fort : non ! Il me fit d'ailleurs signe de le suivre, avant de partir dans les escaliers. Je l'observais un moment, me lissant la moustache… Après quelques secondes de débat avec mon esprit, je décidai de céder à mes bonnes manières et de souhaiter à Gabriel une bonne soirée. Cela ne m'engageait en rien après tout, et il fallait tout de même lui faire savoir que nous partions. Ainsi, je toquai à sa porte, timidement. La première fois, je ne reçus aucune réponse, si bien que je réitérai mon geste. La voix étouffée par le battant me parvint aux oreilles, si atténuée que j'eus du mal à saisir tous les mots.
« Laissez-moi tranquille Holmes… je crois que vous en avez fait assez pour ce soir…
- C'est le docteur Watson, me risquai-je. »
Il y eut un nouveau silence, puis j'entendis du mouvement. Des pas traversèrent la pièce et le journaliste entrouvrit la porte, présentant à mon regard son visage. Deux yeux rougis vinrent se poser sur moi. Nous restâmes un moment à nous observer en silence avant qu'il ne me demande, la voix enrouée :
« Je peux vous aider ? »
Je lui souris tristement.
« Non, je tenais simplement à vous faire savoir que Holmes et moi partions pour…
- Hé bien Watson ? Vous attendez le dégel ? Hurla le dit détective dans l'escalier. »
Le regard du journaliste se porta aussitôt à ses pieds et une expression affligée prit place sur son visage. Je soupirai bruyamment jetant un regard dans le couloir.
« Je vous disais donc que nous allions partir pour le restaurant.
- Je…, murmura- t-il. Je ne me sens pas très bien… je pense que je vais rester ici… J'espère que vous comprenez… »
Il leva les yeux quelques secondes et me fit un pâle sourire. Je secouai la tête à l'affirmative, ne sachant pas vraiment ce que je devais lui dire. La situation me paraissait trop étrange pour que j'arrive à trouver les bons mots. La porte se referma devant moi, me tirant de mes tergiversations et je secouai la tête.
Une fois mon malaise atténué, je passais une agréable soirée avec Holmes. Nous ne remîmes pas sur le tapis les événements qui avaient eu lieu à l'hôtel et fûmes pris d'une sorte de nostalgie qui nous fit nous plonger dans nos souvenirs. A tour de rôle nous évoquions les épisodes de notre vie que nous avions jusqu'alors gardés pour nous. J'étais d'ailleurs étonné de voir Holmes si bavard, lui qui pourtant restait très réservé sur le sujet de sa vie privée. C'est ainsi que j'appris, entre deux rires, que ce dernier - ainsi que son frère Mycroft - s'étaient liés d'amitié avec ses jeunes voisins à l'époque où ils habitaient encore chez leurs parents, juste avant de partir pour le pensionnat, et qu'ils avaient effectué mille sottises en leur compagnie. Alors qu'il me racontait qu'il soupçonnait la plus grande des sœurs d'avoir eu le béguin pour lui un homme nous accosta. L'allure de ce dernier ne me disait rien qui vaille et, lorsque que je vis Holmes s'emparer de sa canne en vue d'une éventuelle confrontation, je compris qu'il fallait que je me tienne moi aussi sur mes gardes. L'homme était aussi large que grand, sentait mauvais et nous fit un sourire édenté avant de nous demander :
« Scusez-moi messieurs, il renifla bruyamment. Mais vous auriez pas une tite pièce ou quelque chose pour moi ? »
Il tendit devant nous une main crasseuse que j'observais avec dégout. Avant que je ne puisse répondre quelque chose j'entendis Holmes pousser un cri. Je tournai vivement la tête, portant ma main à mon arme, pour voir mon ami aux prises avec un second homme. Connaissant ses talents pour le combat, je me préoccupai de ma propre sécurité et refis face au colosse. Malheureusement, le temps que j'avais perdu à observer Holmes me fut fatal et je pris de plein fouet un coup de poing dans le ventre. Sous le choc, je tombai à terre, une vive douleur traversant mon foie. Ne pouvant perdre de temps à me lamenter sur ma douleur, je me relevai et ripostai d'un crochet du droit. Le choc dut me faire plus de mal qu'à mon adversaire et j'accusai le coup en serrant les dents. J'avais eu l'impression de frapper de toutes mes forces dans une porte en fer forgé. J'évitai de justesse un coup, me décalant sur le côté et sortis pour de bon mon pistolet. Mais, alors que je visais, je sentis un choc violent au niveau de mon crâne et tombai inconscient.
Je repris connaissance, assis dans une calèche, Holmes à mes côtés. A la vue du sang qui avait coulé sur sa chemise, il ne s'en était pas mieux sorti que moi. Inquiet, je voulus lui porter secours, du moins vérifier que la blessure ne lui avait pas été fatale, mais ne pus bouger mes mains. Je constatai alors que mes poignets et mes chevilles étaient retenus par des liens. Je commençais à me débattre quand une voix me demanda de rester calme. Je levai les yeux, surpris de n'avoir pas remarqué la présence d'une troisième personne, et me retrouvai face à face avec un rouquin, richement vêtu. L'homme avait les cheveux coupés court, un visage dur et bien dessiné, aussi carré que celui de l'agent Hargreave. Ses yeux verts, perçants, me fixaient alors qu'un sourire mauvais s'était peint sur ses lèvres. Je remarquai alors la présence d'une dent en or et, lorsqu'il vit mon regard fixé sur ce détail, la joie de l'inconnu sembla s'intensifier. Plutôt que de détourner le regard, je toisai l'homme, fronçant les sourcils.
« Ne vous en faites pas docteur, je ne vous veux aucun mal à vous et à votre ami. Je suis ici pour affaire et j'espère que monsieur Holmes nous fera le plaisir de se réveiller avant que je ne perde patience. J'espère que vous ne souffrez pas trop docteur, mes hommes n'ont malheureusement pas été tendre avec vous malgré mes suppliques. »
Je me rendis alors compte qu'en effet une douleur sourde irradiait dans mon crâne, de même que mon foie me fit savoir que le coup qu'il avait reçu ne lui avait que peu plu. Je serrai les dents, continuant à fixer l'homme qui porta une main, richement baguée, à son visage pour se gratter une barbe naissante. Enfin Holmes remua à côté de moi et je sentis un poids s'envoler. Le détective grogna en tirant sur son cou, toussa un moment et s'énerva à son tour sur ses liens. Je voulus parler mais je fus coupé par notre ''Hôte ''.
« Heureux de voir que vous êtes toujours en vie monsieur Holmes. J'aurais été bien embêté de me retrouver avec un cadavre sur les bras… D'autant que vous ne m'auriez été d'aucune utilité si vous étiez passé de vie à trépas.
- Qui êtes-vous ? Lui demanda Holmes. »
Le fait que mon ami ne sache pas à qui nous avions à faire ne me rassura en aucun cas. Holmes ignorait très peu de choses et je me sentis soudain en position de faiblesse me rendant compte que le rouquin, lui, semblait parfaitement savoir qui nous étions.
« Je me présente, Douglas O'Quinn. Je vois à votre expression monsieur Holmes que vous avez deviné sans aucun mal que cela n'est qu'un pseudonyme. De quoi asseoir un peu plus mon autorité, faisant ainsi référence au fait que son nom signifiait pour les natifs Irlandais « Le petit fils du chef ». Mais c'est ainsi que je suis connu dans tout New-York, aussi bien par mes frères Irlandais que par les bâtards de la police.
- Je pense pouvoir affirmer sans me tromper que vous faites partie de la pègre de ce pays…, répliqua Holmes, le visage dur.
- Ce n'était pas tellement difficile à deviner, je m'attendais à bien plus venant de vous, je suis un peu déçu ! Il partit d'un rire tonitruant, basculant sa tête en arrière. Je vis aussitôt une certaine lueur passer dans les yeux de mon camarade qui reprit toute son assurance.
- Votre commerce principal est la drogue, pour être exact la cocaïne, que vous consommez vous-même. La prostitution fait aussi partie de vos activités. »
O'Quinn cessa aussitôt de rire, sentant probablement le pouvoir qu'il avait sur nous s'amenuiser. Je cherchai rapidement ce qui avait pu mettre Holmes sur la voie et, me forçant à me concentrer, je tentai de porter mes yeux au même endroit que lui, quelques instants plus tôt. Je remarquai alors une fine poudre blanche déposée sous le nez de l'irlandais, cela expliquait les accusations liées à la drogue… je supposai ensuite qu'Holmes avait associé l'autre activité criminelle par simple bon sens. Après un silence durant lequel les deux hommes s'observèrent, le rouquin reprit :
« Je ne suis de toute manière pas là pour discuter avec vous de ce que je peux, ou non, faire de ma vie monsieur Holmes. Mais plutôt de ce que je peux faire pour vous aider. »
La phrase me fit l'effet d'une bombe et je tournai à nouveau la tête vers mon ami qui ne laissait rien transparaître.
« Et en quoi pourriez-vous nous être utile ?
- Votre petite excursion visant à mettre la main sur Bradford et ses associés n'est pas passée inaperçue. Et nous avons quelque chose en commun messieurs, vous et moi serions fortement heureux de voir ce chien derrière les barreaux. » Holmes émit un sifflement mais notre hôte ne se laissa pas perturber, continuant son explication. « Lui et moi faisons affaire depuis quelques années maintenant. Et jusqu'alors, j'étais très satisfait de notre collaboration. Mais depuis un certain temps Stanley a tendance à me prendre pour un con, et voyez-vous monsieur Holmes, je n'aime pas que l'on me prenne pour un con, vous comprenez n'est-ce pas ?
- Et bien, débarrassez-vous en comme vous savez surement si bien le faire…
- Ce n'est pas aussi simple que cela… malheureusement. Je me serais fait un plaisir de l'égorger comme le gros porc qu'il est, mais en ce moment, ce ne serait pas vraiment judicieux. J'ai la police qui me colle de très près monsieur Holmes… de si près que je peux sentir leur odeur désagréable de sales Américains à chaque fois que je fous un pied dehors. Vous pouvez me croire, si je lève le petit doigt sur ce salopard de Stanley Bradford, je me retrouverai définitivement en taule. Je ne m'occupe pas de leurs fesses moi, mais faut quand même qu'ils viennent fourrer leur gros nez dans mes affaires. L'agent Hargreave ne semble pas comprendre qu'on serait bien plus tranquille touw les deux si il arrêtait de me faire chier… Enfin bref, c'est l'erreur qu'ils attendent depuis un petit moment… Mais vous… »
Durant son monologue il avait sorti un couteau de l'une de ses poches et s'était mis à se curer les ongles avec. Il ponctua sa dernière phrase en pointant avec le détective, comme s'il s'agissait d'un simple crayon. Holmes observa la pointe en fronçant les sourcils.
« Vous par contre, vous pourriez m'en débarrasser de façon tout à fait légale. Nous y gagnerons tous dans cette affaire, croyez-moi.
- Et comment pourrais-je le faire arrêter ? Je n'ai rien sur lui…, fit remarquer Holmes.
- Ho mais, il suffirait par exemple de se pencher sur l'Air d'Angleterre. Entre autre. »
Le nom me fit ouvrir de grands yeux. Alors comme ça le malfrat pouvait nous renseigner sur le fameux bar que nous cherchions depuis plusieurs semaines ! Enfin notre affaire faisait un bon en avant… mais à quel prix… Mon ami, lui, resta impassible.
« Enfin ici, on ne l'appelle pas vraiment comme ça… Mais si vous acceptez de faire affaire avec moi, on vous conduira jusqu'à ce bordel pour que vous y fassiez ce que vous avez à y faire. En échange, vous faites un rapport détaillé des activités illégales de notre cher Bradford à votre copain le poulet et je m'occupe de vous fournir les documents nécessaires à le faire coffrer pour un bon moment. Bien sur, notre petit entretien reste entre nous… de même que toutes les choses pouvant m'incriminer dans cette affaire disparaitront miraculeusement des dossiers…
- Je peux savoir ce que monsieur Bradford peut avoir fait pour mériter un tel courroux ?
- Y'a pas trente-six solutions, et je vous assure que ce n'est pas une affaire de femme. »
Il eut un sourire étrange qui me fit froid dans le dos. Un silence suivit sa déclaration et Holmes se plongea dans une intense réflexion. Pour moi, les choses étaient claires : il n'était pas question de faire affaire avec cet homme. Il devait nous mener en bateau depuis le début et je n'aurais pas été surpris d'apprendre qu'il n'en savait pas plus que nous au sujet de l'Air d'Angleterre. De plus, il fallait être stupide pour ne pas comprendre que la vie de Bradford ne serait nullement épargnée… une fois en prison il serait victime d'un ''accident'', cela ne faisait aucun doute. Et en aucun cas je ne me voulais complice d'un meurtre. Je savais que Holmes allait penser la même chose…
« Très bien, finit-il par répondre. Comment allons-nous faire ?
- Demain un de mes hommes avec qui vous avez déjà fait connaissance viendra vous chercher pour vous emmener au lieu dit… et ensuite sur le retour on vous remettra les papiers. Si à un moment ou un autre vous tentez de me baiser, je vous promets que quitte à tomber, vous tomberez avec moi… Mais vous, ce sera au fond de la tombe. Me suis-je bien fait comprendre ?
- C'est on ne peut plus clair Monsieur O'Quinn. »
Je dévisageai Holmes, outré. Comment osait-il se corrompre de cette manière ? Depuis le début de cette soirée je ne reconnaissais plus mon ami. Il ne m'accorda même pas un regard pour me faire comprendre que tout cela n'était qu'une simple étape d'un plan visant à manipuler l'irlandais ou que sais-je encore.
« Hé bien, puisque nous avons réussi à nous entendre, je vais vous remmener chez vous.
- Ce serait fort aimable à vous, lui répondit simplement le détective. »
On nous relâcha devant notre hôtel et, à peine la calèche avait-elle tourné à l'angle de la rue, que j'explosai. La soirée avait été trop riche en émotion et je ne pouvais plus me contenir, cette fois il n'était pas question que je suive Holmes comme le bon ami que j'avais toujours été.
« Holmes ! Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de faire ?
- Oui, je m'apprête à faire avancer notre enquête et à mettre sous les barreaux un malfrat… D'une pierre deux coups disent les français… »
Je restai interdit devant la réponse qui, il fallait que je l'avoue, était plus que logique. Une fois de plus Holmes s'arrêtait aux faits et ne tentait pas de voir plus loin. Il fallait que j'arrive à lui faire entendre raison, nous ne pouvions définitivement pas nous associer à des gens de cette espèce !
« Mais nous signons l'arrêt de mort de Bradford en faisant cela ! Et nous couvrons un criminel de plus grande envergure ! Faire tomber un…, Holmes me coupa.
- Ce n'est pas notre affaire Watson, occupons-nous de ce qui se passe à Londres et laissons à la police New-Yorkaise ce qui lui revient de droit. »
Je regardai Holmes, stupéfait. Voilà donc ce qui lui passait par la tête ? Il n'avait toujours pas digéré le fait que Hargreave avait abandonné la filature de Bradford pour s'occuper des problèmes liés à la pègre de sa propre ville. Je me rembrunis encore plus devant cet état de fait.
« Vous vous moquez de moi Holmes, vous n'allez tout de même pas…
- Vous savez parfaitement que dans ces conditions mon affaire passe avant tout le reste Watson. Vous avez entendu O'Quinn, il est à deux doigts de se faire mettre derrière les barreaux, Hargreave y arrivera très bien tout seul, c'est un homme compétent. Alors autant se concentrer sur…
- Je ne suis pas d'accord Holmes ! M'écriai-je, le pointant du doigt. Je refuse de faire partie de cette association !
- Et bien soit Watson, me répondit-il, me regardant d'une manière qui me calma aussitôt. Ne compromettez pas votre si jolie âme pour la justice, je m'en sortirai très bien tout seul. »
Je voulus lui répondre quelque chose, vexé par ses paroles, mais déjà il rentrait dans l'hôtel, le visage impassible. Lorsque je le rejoignis dans notre chambre, il s'était de nouveau plongé dans ses notes et ne me répondit pas quand je m'excusai de mon comportement. Le cœur lourd je me couchai, repensant à cette soirée. Je tentai de changer mon point de vue quant à O'Quinn et le marché qu'il nous avait proposé. Je finis par m'endormir au milieu de mes réflexions.
Lorsque je me réveillai, Holmes n'était plus dans nos appartements. Paniqué, je me levai et m'élançai vers la porte. Il était donc sérieux quand il m'avait dit partir seul avec ces criminels ? Je ne pouvais pas le croire aussi inconscient. Prenant à peine le temps de me vêtir, je poussai la porte… qui resta close. J'appuyai de nouveau sur la clenche, mais rien… j'étais enfermé. D'un bref coup d'œil, je balayai la chambre pour trouver une clé, mais je me doutai qu'Holmes devait avoir pris toutes les précautions qui s'imposaient. Je courus vers la fenêtre dans l'espoir de l'apercevoir. Je restais alors coi, surpris de voir disparaitre au coin de la rue la haute stature de mon ami et la casquette marron de Gabriel.
