Auteur: Ariani Lee
Bêta-lecture : Shangreela


I am You and you are Me

~09 : Jardins secrets ~

You waste your time with hate and regrets
You're frozen, when your heart's not open
Now there's no point in placing the blame
And you should know I suffer the same
If I lose you my heart will be broken
You're frozen when your heart's not open
If I could melt your heart, we'd never be apart
Give yourself to me, you hold the key

(Madonna, Frozen)


Margaret mit pas mal de temps à revenir. Deux jours après l'enlèvement de Kairi, ils se résignèrent à affronter les quelques jours à venir, tous conscients que ces derniers allaient promettaient de compter au nombre des pires de leur vie. L'attente était pénible pour tous, l'inactivité aussi. Mais Roxas s'efforçait de rester calme et de compartimenter.

Il essayait de ne rien négliger : il passait une partie considérable de son temps libre avec Sora, qui supportait assez mal de rester seul, à essayer de l'occuper quand Riku n'était pas disponible. Quand ils étaient libres tous les trois, ils allaient manger une glace ou se rendaient sur l'île et s'entraînaient dans la grotte cachée derrière la cascade, à côté de la Porte. Sora et Riku, qui pouvaient se confier leur Keyblade respective sans que celle-ci disparaisse, s'intéressaient au double wielding, son style de combat, et cela avait le mérite de tuer le temps et de leur donner l'impression de faire quelque chose d'utile. Les horaires d'Axel ne lui permettaient pas de se joindre à eux pour ces séances, ce dont Roxas était satisfait, mais pas de la même façon qu'auparavant.

Maintenant, il avait autant envie que peur de voir Axel. Il se contentait largement des moments où il le voyait à son travail, et où ils ne se parlaient toujours pas. Axel semblait se satisfaire de ce qu'il lui avait accordé, et lui laissait tout l'espace qu'il voulait. Mais ce n'était plus le même silence lourd de malaise et de ressentiment, c'était un calme serein. Roxas regardait Axel, et Axel faisait comme s'il ne se rendait compte de rien pour qu'il se sente libre de continuer à le faire. Roxas le savait, mais ça lui convenait. Il pouvait réfléchir tout en l'observant pendant que Riku et Sora - qui avaient visiblement compris qu'il valait mieux le laisser tranquille - discutaient de leur côté. Mais même si c'était important, ces moments étaient aussi éprouvants nerveusement. Il passait par tant d'émotions et de sentiments différents, au fil de ses réflexions, qu'il lui fallait ensuite deux ou trois heures pour tout digérer et remettre ses idées en ordre. Quand il repartait avec Riku et Sora, il était souvent en colère ou au bord des larmes. Il n'était pas encore prêt à renouer avec Axel mais il le voulait, même si pour l'instant il ne se sentait pas capable d'en faire plus que ça.

Il fut amené à se souvenir qu'à une époque, il avait regardé Axel pour le plaisir. Parce qu'il y avait de la beauté dans son visage et dans ses gestes, dans son corps et dans sa démarche. C'était un spectacle agréable, à tout point de vue, et dont il aurait été stupide de se priver. Pourtant, il l'avait fait pendant des semaines, pensait-il parfois en résistant à l'envie de se mordre la lèvre pendant qu'il observait Axel. Maintenant, il y avait quelque chose en plus, quand il le regardait. Roxas ne savait pas ce que c'était, mais il ne trouvait pas ça désagréable.

Il repensait souvent à ce qui s'était passé, dans la chambre de Riku, et se demandait ce qui l'avait poussé à réagir comme ça alors qu'il était resté de marbre jusque-là. Il aurait pu marquer son accord d'un regard et d'un hochement de tête, au lieu de quoi il s'était approché, il lui avait tendu la main, et il s'était blotti dans ses bras. Il y était peut-être même resté trop longtemps. Pourquoi un tel revirement ? Roxas commençait à penser que le fait qu'Axel ait tenu à tout lui redire, à s'expliquer encore une fois, l'avait touché. Et il avait dit "Je t'aime". Et sa voix, triste et défaillante, quand il lui avait demandé de lui donner une autre chance, lui avait donné l'impression qu'Axel avait réellement besoin de lui. C'était la première fois depuis le jour où il avait découvert ses manigances.

Finalement, Axel avait enfoui son visage dans ses cheveux pendant un instant, il l'avait serré plus fort, et puis il l'avait relâché et s'était reculé. Roxas était devenu rouge vif, et Axel avait fait comme s'il n'avait pas remarqué.

- On devrait y aller, avait-il dit, ou les autres vont finir par se demander ce qu'on fabrique.

Roxas avait hoché la tête et il était parti rejoindre les deux autres dans le salon, Axel sur ses talons. Sora et Riku avaient fait mine, eux aussi, de ne pas s'apercevoir que son visage avait changé de couleur. Comme ils avaient prétendu ne pas remarquer sa manœuvre pour se retrouver seul avec Axel. Tout le monde faisait comme si de rien n'était, et Roxas n'avait ni la volonté ni l'énergie de s'en vexer. Ils étaient tous au courant, quel autre moyen avaient-ils donner l'impression d'avoir encore un peu d'intimité que semblant de rien? Même si chacun savait avec quoi il était aux prises, c'était un combat qu'il devait mener seul. Alors il faisait semblant de ne pas voir qu'ils faisaient semblant. Ridicule, certes, mais ça fonctionnait.

Le reste du temps, il y avait les cours, les devoirs, les obligations familiales (qui étaient vitales puisque c'était ce qui empêchait la mère de Sora de s'inquiéter). Et Sora, bien sûr. Remonté comme un coucou, menaçant à chaque instant de craquer et de se mettre à échafauder des plans foireux.

Comme Riku l'avait prédit, la police les interrogea tous, et elle attendit même le lendemain pour le faire. Ils eurent vite confirmation du fait que leur principale hypothèse était que Kairi avait refait une fugue. Ils vinrent à l'école pour interroger Sora, Roxas et Riku. Ils furent appelés chacun à leur tour pendant que les autres restaient en classe, et ce fut Sora qu'ils convoquèrent en premier. Il leur répéta ce qu'il avait dit aux parents de Kairi le soir de sa disparition, et Riku et Roxas corroborèrent ses dires, et les policiers repartirent comme ils étaient venus. Ils n'avaient pas vraiment l'air inquiet, non plus.

Sora avait beau savoir que c'était une bonne chose pour eux, il trouvait ça affligeant. Quand ils se rendirent chez le glacier pour voir Axel, après les cours, ils apprirent que la police s'était montrée moins aimable avec lui.

- Ça se voyait qu'ils avaient rien contre moi, les rassura Axel en voyant leurs mines inquiètes. Mais ils étaient vraiment méfiants. C'est parce que je suis nouveau dans le coin ?

- Sans doute, admit Riku, et Sora acquiesça. Les gens ici n'ont pas l'habitude des nouvelles têtes, alors en trouver une dans le cadre d'une enquête a dû leur déplaire.

- Comme c'est d'ici qu'elle venait, ils étaient suspicieux, c'est normal. Mais bon, on a rien à se reprocher, alors y a pas de soucis à se faire. Vous voulez quoi ?

Il prit leur commande et les servit pendant que Sora se remettait à râler après le flegme des représentants de la loi. Roxas cessa rapidement d'écouter et le laissa se plaindre à Riku. Il n'aimait pas du tout ce nouveau côté de Sora, mais il fallait prendre son mal en patience : la situation n'était pas commune et pour le moment il détestait le monde entier. Roxas se laissa plutôt distraire par la carte qu'il avait toujours sous les yeux. Une grande photo s'étalait en plein milieu - la Coupe Destinée. Il s'en souvenait ; délicieuse, et trop grande pour une seule personne...

Il se remit à écouter quand Axel, après leur avoir distribué leurs glaces, s'adressa à Sora.

- Je crois que tu la sous-estimes, lui dit-il. Elle sait se défendre.

Sora secoua la tête.

- Elle sait manier la Keyblade mais pas l'invoquer, et ça m'étonnerait qu'elle en trouve une là où elle est.

- Je parlais pas de ça, répondit Axel. Même désarmée, elle a de la ressource.

- Je crois que tu devrais l'écouter, Sora, dit Riku avec un drôle de sourire. Après tout, il est le seul d'entre nous à l'avoir enlevée.

Sora ouvrit grand la bouche et resta muet. Roxas prit une bouchée de son Abracadamiam pour se donner une contenance. C'était un sujet qu'il n'avait jamais osé mettre sur le tapis.

- Et à l'avoir séquestrée, retenue contre son gré, s'accabla Axel. Je sais, je sais. Donc je sais comment elle est, quand elle est prisonnière. Elle a peut-être pas autant besoin d'être protégée que vous le croyez.

- Raconte ! Dit Sora, et il y avait une note de sincère curiosité dans sa voix.

Roxas et Riku se rapprochèrent pour écouter, tous deux intéressés, pour des raisons différentes.

- C'était une horreur. Elle m'a fait vivre un enfer, avoua Axel.

- Comment ? S'étonna Riku.

- Elle avait que deux attitudes. Quand on était en mouvement, elle se débattait, elle résistait tout le temps et elle a essayé de s'enfuir à chaque déplacement. Comme vous le savez, elle a fini par y arriver. C'était une vraie furie, j'avais un mal de chien à la tenir. J'aurais voulu pouvoir me planquer quelque part et y rester mais avec Saïx qui me filait le train j'étais obligé de rester en mouvement et je vous jure qu'elle a sauté sur chaque opportunité. Et quand on était à l'arrêt quelque part, elle s'asseyait dans un coin et elle me regardait sans dire un mot. Pendant des heures. Et y avait de la pitié dans son regard. Ça me rendait marteau parce qu'elle avait même pas peur, elle me plaignait. C'était sincère et ça se voyait. Elle observait, aussi. Rien lui échappait, elle était à l'affût en permanence. J'étais presque soulagé quand elle a fini par m'échapper. J'avais compris depuis un moment que j'arriverais jamais à lui faire de mal. C'est une Princesse de Cœur, Sora, et quelqu'un d'aussi fondamentalement bon que toi ne peut peut-être pas s'en rendre mais ça a un effet sur ceux qui les approchent. Elles éclaircissent l'ombre, par leur simple présence elles combattent les Ténèbres dans le cœur des gens. Pour moi, c'était insoutenable à l'époque.

- Je suppose que ça doit entraîner une certaine forme de torture psychologique, à la longue. Quand tu es autant incapable de renoncer que de faire taire ta mauvaise conscience.

L'intervention pensive de Riku sembla faire réaliser à Axel qu'il parlait beaucoup, car il n'ajouta rien. Roxas suçota nerveusement sa cuillère. C'était à lui qu'Axel n'avait pas réussi à renoncer. C'etait à ça que Roxas avait pensé quand il avait écrit cette lettre d'adieu, quand il n'imaginait pas une seule seconde qu'il pourrait retrouver Axel, et qu'alors tout leur passif se dresserait entre eux comme une muraille. Il le savait déjà, mais entendre Axel l'évoquer (parce que même s'il ne l'avait pas dit, tout le monde le savait de toute façon)... c'était intense. Quant à la façon dont Riku avait été au bout de sa pensée à sa place...

Ils se comprennent d'une façon qui m'échappe... Mais je ressens aussi ça quand je suis avec Kairi. Elle fait ressortir le meilleur chez les gens.

Le petit discours d'Axel ne rassura pourtant guère Sora puisqu'il n'y était à aucun moment question d'une attaque spéciale, et que des créatures immunisées contre la Keyblade avaient toutes les chances de l'être aussi contre l'influence d'une Lumière pure. Au lieu de recommencer à se plaindre, il râla en silence, ce qui fut plus agréable pour tout le monde. Riku, de son côté, s'intéressa à ce qu'Axel avait à dire d'autre et l'interrogea à ce sujet. Roxas écouta leur conversation en silence jusqu'à ce qu'ils s'en aillent.

Finalement, la soirée fut paisible. Sora continua d'enrager en silence, et Roxas en profita égoïstement pour se reposer et réfléchir sans sortir de son propre mutisme.

Le lendemain, après leurs exercices dans la cachette secrète, ils avaient retrouvé Axel chez Riku et avaient regardé la météo avec angoisse. Ils n'étaient pas sûrs que le brouillard qui véhiculait les ombres avait quoi que ce soit à voir avec un phénomène météorologique ordinaire, et de ce fait il y avait de bonnes chances pour que la météo ne puisse pas le prévoir. Pourtant, ils furent tous soulagés de voir que le temps était censé rester au beau fixe encore un moment. Ils écoutèrent également un bulletin météo à la radio, et consultèrent plusieurs sites internet. Comme toutes les prévisions étaient sensiblement les mêmes, ils supposèrent qu'elles étaient fiables.

- J'ai une nouvelle à vous annoncer, déclara Axel après qu'ils aient lu les dernières estimations de météo. Je vais déménager.

- Déjà ? S'étonna Sora, l'air déçu. Oh, c'était cool que tu sois ici, c'était notre quartier général !

- On pourra peut-être déplacer le quartier général chez toi ? Suggérant Riku.

- J'y ai pensé, répondit Axel. Ici, avec tes frères, c'est peut-être plus l'idéal.

- Clairement.

- Mais ça fait même pas un mois que tu travailles, comment t'as fait pour payer une caution ? Si c'est pas indiscret, ajouta Sora.

Axel haussa les épaules et ouvrit la bouche pour lui répondre, mais il fut interrompu par Roxas.

- Tu vas habiter où ? Demanda celui-ci avec raideur.

Il y eut comme un raté dans la conversation. Pendant une demi-seconde, la chambre de Riku connut un silence anormal, puis Axel reprit comme si Roxas ne venait pas de lui adresser la parole en public pour la première fois depuis des semaines.

- Non, en fait... vous allez voir, c'est assez chouette en fait. L'immeuble où je travaille a deux étages, et au-dessus du glacier, il y a un petit appartement meublé qui appartient aussi à mon patron. Puisque de toute façon c'est lui qui me paye, il a accepté de me le louer sans caution, et il déduira le loyer de mon salaire. L'un dans l'autre, ça a l'air plutôt honnête, et c'est une chance. Riku, ton sens de l'hospitalité est exemplaire et tes frères sont... ben, tes frères, mais je tiens pas à jouer les pique-assiettes plus longtemps qu'indispensable.

- Y a pas de malaise, répondit Riku. Moi aussi, si j'avais le choix je préfèrerais vivre sans moi.

Sora ricana.

- Et sans tes frères, insista-t-il sournoisement.

- C'est pas ce que j'ai dit ! Se récria aussitôt Axel, embarrassé, mais Riku lui adressa un petit sourire.

- Mais je sais, t'inquiète...

Roxas songea que c'était sans doute bon signe, de voir Sora se remettre à balancer des vannes. Pourtant, quand ils repartirent ensemble, ce dernier replongea aussitôt dans son mutisme contrarié. Pour la première fois, Roxas se demanda s'il y avait un rapport avec lui, et s'il avait offensé Sora sans le vouloir. Roxas réfléchit à la question et trouva un parallèle avec ce que Sora avait dit de la police. Peut-être qu'il ne manifestait pas assez son inquiétude pour Kairi ? Bien sûr, il était inquiet, mais ils étaient bloqués. Est-ce que Sora lui en voulait de ne pas vouloir laisser se perdre ce temps et de le mettre à profit pour essayer de régler ses propres problèmes ?

En arrivant à la maison, il décida que non, ça ne pouvait pas être ça. Sora était la personne la plus altruiste qu'il connaissait, avec Kairi, et il n'avait jamais vu quelqu'un de moins disposé à la mesquinerie. Soit il y avait autre chose, soit il ne s'agissait que de son inquiétude.

Une véritable métamorphose se produisit à l'instant où ils passèrent la porte, et Sora redevint lui-même aussitôt qu'il entra dans ce que Roxas avait fini par appeler la Zone Rosa. C'était la même chose tous les soirs. Rosa savait que Kairi avait disparu et ça la rendait plus anxieuse que d'habitude - les disparitions de Kairi étaient souvent synonymes de problèmes pour son fils. Sora ne cachait pas son inquiétude, mais il se montrait beaucoup moins renfermé en présence de sa mère, d'autant plus qu'ils rentraient tard et qu'ils n'auraient rien à gagner à ce qu'elle se méfie.

Ils mangèrent et restèrent dans la cuisine pour faire leurs devoirs, s'efforçant l'un comme l'autre de paraître aussi normaux que possible. Mais après qu'ils eurent souhaité bonne nuit à Rosa et regagné leur chambre, le phénomène s'inversa, comme toujours. La mauvaise humeur de Sora lui retombait dessus dès qu'ils étaient seuls à nouveau, aussi visiblement que si la lumière avait baissé. Les deux derniers jours, Roxas ne s'en était pas formalisé (d'autant que le premier soir il aurait donné beaucoup pour que Sora se taise), mais là, il s'interrogeait. Il regarda Sora s'assoir sur le lit et se mettre à regarder par la fenêtre avec l'air de quelqu'un qui a très envie de casser quelque chose. Roxas prit la chaise de bureau. Il faisait tout noir, dehors, il n'y avait rien à voir. Finalement, au bout d'un moment, il décida de lui parler, quitte à déclencher un nouveau torrent de jérémiades. Il chercha quoi dire - "ça va ? " était déplacé, il savait très bien que ça n'allait pas - et finalement, opta pour une autre platitude qui avait le mérite de ne pas être une question stupide.

- Tu regardes quoi ? Demanda-t-il.

Il faisait vraiment noir comme dans un four, là dehors. Sora haussa les épaules sans répondre. Roxas baissa la tête, dépité. Il était bien avancé.

Mais un instant plus tard, Sora se tourna vers lui. Peut-être, songea Roxas, se rendait-il compte qu'il se fichait de ce qu'il regardait et qu'il cherchait juste à engager la conversation. Comme il ne disait rien, Roxas le relança.

- A quoi tu penses ?

Sora haussa les épaules à nouveau.

- Ça a l'air d'aller mieux entre toi et Axel, dit-il.

Il avait toujours l'air contrarié, et Roxas hésita avant de répondre.

- Il y a un problème ? Je veux dire, autre que le problème, évidemment. J'ai fait quelque chose de mal ? Si c'est le cas, je préfèrerais que tu me le dises.

La surprise défroissa le visage de Sora, qui se ressembla d'un seul coup beaucoup plus.

- Quoi ? Non, pourquoi ?

Roxas soupira de soulagement. Il paraissait sincère.

- Parce qu'à ta façon de le dire, ça ressemblait à un reproche.

- Oh, Roxas ! Non, pas du tout ! C'est... c'est cette situation, ça me rend malade. Je sais bien que c'est pas une excuse pour bouffer le nez de tout le monde. Je suis désolé, mais c'est parce qu'il y a qu'à vous trois que je peux dire ce que je pense !

- En ce moment, tu me dis plutôt rien du tout...

- Et tu... non ! Vraiment, c'est pas du tout ta faute ! Je me rends bien compte que je suis infect dès que j'ouvre la bouche, et on est ensemble pratiquement tout le temps. Alors j'essaye de me taire pour te laisser penser. Je sais que tu as d'autres problèmes à régler.

- C'est vrai, mais ça veut pas dire que je m'inquiète pas pour Kairi.

- J'ai jamais pensé que tu t'inquiétais pas pour elle ! Je peux pas t'en vouloir de simplement arriver à le gérer mieux que moi...

Il avait achevé sa phrase presqu'à voix basse, et paraissait soudain si malheureux que Roxas éprouva pour lui un grand élan d'affection et le désir, tout aussi puissant, de le consoler et d'effacer la tristesse de son visage. Il avait envie de le prendre dans ses bras.

- Tu étais comme ça aussi, les deux autres fois ?

- Odieux, tu veux dire ?

- Non, aussi inquiet.

Sora secoua la tête.

- C'était... différent. Évidemment que j'étais très inquiet, mais je l'ai aidée. J'étais capable d'intervenir grâce à la Keyblade, je la cherchais tout le temps et partout, je faisais quelque chose ! Alors que là, je sais où elle est mais je peux pas l'atteindre, et même si je le pouvais, j'ai pas le pouvoir de me battre contre ces créatures ! Sans parler de cette femme qui sait tout et qui dit rien et qui nous traite comme des gosses, acheva-t-il d'un ton clairement boudeur.

Roxas baissa la tête, conscient de la gravité de la situation. S'ils devaient compter sur lui pour se battre, ils allaient avoir un gros problème.

- Tu n'arrives toujours pas à te rappeler comment tu as fait ? Demanda Sora comme s'il avait pu lire le cours de ses pensées sur son visage.

Roxas secoua la tête. Pendant qu'ils étaient dans la grotte, il avait laissé Riku et Sora s'entraîner seuls pour essayer d'invoquer son Persona à nouveau. Toutes ses tentatives avaient été des échecs complets : il était incapable de rappeler la créature. Sans les témoignages des trois autres, il aurait ignoré son existence. Il ne l'avait même pas vue.

- J'étais pas conscient quand ça s'est produit. Quand je l'ai serré dans mes bras, tout est devenu noir. Je ne sais pas ce que j'ai fait, mais j'ai dû faire quelque chose de travers parce qu'après ça, c'est le blackout total. Le néant complet, et la voix qui résonnait dans ma tête. Au moment où j'ai repris mes esprits, c'était terminé et j'étais couché dans les... dans les bras d'Axel, acheva-t-il en s'empourprant, et en se maudissant pour ça.

J'ai de plus en plus l'impression qu'il vaudrait mieux pour tout le monde que je règle mes problèmes personnels. Si cette nouvelle façon de combattre repose sur la force de l'esprit... Je suis totalement instable.

Pour une fois, Sora ne fit pas semblant de ne rien remarquer. Au contraire, il afficha soudain un drôle de sourire malicieux.

- Alors, dit-il. Tu me racontes ? Qu'est-ce qui se passe entre vous ?

Roxas passa du rouge brique à l'écarlate cramoisi. Désespéré, il cacha son visage dans ses mains.

- Ah, j'en ai marre ! Râla sa voix étouffée. Je rougis super facilement, je peux pas m'en empêcher ! Pourquoi j'ai ça ? C'était jamais arrivé avant !

Sora réfléchit sérieusement avant de répondre.

- Peut-être parce que maintenant, ton cœur n'est plus en sommeil ? Proposa-t-il. Du coup, tu ressens les choses à cent pour cent. C'est le cas ?

- ... Oui. Tout est plus... plus fort qu'avant.

La joie, la surprise, la douleur, la peur...

- Alors sans doute que ça va finir par passer, t'es juste pas encore habitué.

- J'espère que t'as raison.

- Allez, raconte-moi ce qui se passe !, ça te fera du bien aussi.

- Tu sais déjà ce qui se passe, dit amèrement Roxas en se redressant. Tout le monde le sait. Et ça n'a fait que me forcer à précipiter les choses.

- C'est vrai, je sais ce que ton autre Moi a dit. Mais c'est pas la même chose qu'exprimer toi-même le fond de ta pensée. Et puis peut-être que c'était le coup de pouce qu'il te fallait pour avancer... Tu parles de précipitation, mais tu comptais attendre encore longtemps avant de te pencher sur la question ?

- Tu comprends pas, dit sourdement Roxas. J'ai connu Axel toute ma vie. Depuis le premier jour, il a toujours été là. Il m'a appris tout ce que je sais, et m'a prouvé que je pouvais ressentir des choses alors que tous les autres juraient l'inverse. Il était tout pour moi : un père, un frère, un ami... Je croyais en lui comme toi tu croyais en ta mère quand t'étais gosse, et je me serais battu pour lui comme je me battrais pour toi s'il le fallait. Je vivais en gravitant autour de lui, c'était ma zone de confort. Quand il partait sans moi, j'avais l'impression que tout était déséquilibré. Mais sur la fin, on faisait que s'engueuler, tout le temps… et quand j'ai su qu'il avait toujours eu les réponses à mes questions et qu'il m'avait rien dit, ça m'a pas seulement fait mal. Ça a... ça a ébranlé les fondations de mon identité.

Il soupira.

- J'ai toujours voulu savoir qui j'étais. C'est ce qui m'a finalement poussé à déserter. C'est ce qui l'a empêché de me dire la vérité, ce qui m'a ramené à toi. C'était la quête de ma vie. Quand j'ai appris qu'Axel me mentait, je savais encore moins qui j'étais, sauf que j'étais encore plus perdu qu'avant.

- Mais tu sais à quel point il regrette tout ça ! Je suis sûr qu'il te l'a dit, et puis ça se voit ! Il est malheureux comme les pierres, tu parles d'une façon de redécouvrir ce que ça fait, d'avoir un cœur...

- Je sais... et je déteste le voir comme ça, mais en même temps, il y a toute cette colère... C'est comme tout ce que je n'étais pas parvenu à ressentir à l'époque, je le ressentais maintenant. À chaque fois que je veux aller vers lui, je me souviens que pendant des mois, il m'a regardé droit dans les yeux et il m'a menti, et que je me suis aperçu de rien. Il a toujours eu l'air sincère ! Comment je pourrais être sûr qu'il l'est maintenant ?

- Je suis sûr qu'il l'est !

- Moi aussi, avoua Roxas. Ma tête le sait, mais...

- Pas ton cœur, acheva Sora.

- C'est ça. Y'a pas de preuve tangible, rien qu'il pourrait dire ou faire qui me donnerait l'assurance totale que je cherche. Ça existe pas, c'est tout. Je peux pas être sûr à cent pour cent, alors il va falloir que j'accepte le risque. Objectivement, je peux rien lui demander de plus. Il a déjà fait plus que sa part du boulot. C'est à mon tour, maintenant, de faire un travail sur moi-même, et c'est ça que j'essaye de faire en ce moment.

- Je suis tellement content de t'entendre dire ça ! s'exclama Sora en se fendant d'un vrai, grand sourire qui éclaira littéralement la pièce. On s'inquiète pour vous, même si on veut pas se mêler de vos affaires. Depuis que vous êtes arrivés, on dirait que les choses ne font qu'empirer avec le temps. Je t'avoue que je commençais à me demander ce que tu attendais exactement.

Roxas secoua la tête.

- Je suis désolé pour Axel et pour vous, je sais que ça a duré trop longtemps. Il ne s'agit pas d'une... d'une querelle d'amoureux, ou d'une infidélité ou je ne sais quoi d'autre. Ce n'est pas seulement ce que je ressens pour lui, c'est le rôle qu'il a joué dans ma vie. Le perdre c'était tout perdre. Ne pas pouvoir lui faire confiance c'est ne pouvoir faire confiance à personne.

- Mais tu as confiance en moi ! Protesta Sora. Pas vrai ?

- Nos cœurs n'ont fait qu'un pendant la majeure partie de notre vie, et c'est grâce à cette connexion entre toi et moi que je fais aussi confiance à Riku et à Kairi.

- T'as l'air d'avoir déjà beaucoup réfléchi à la question, remarqua Sora.

Roxas affichait une mine sérieuse et sombre, pourtant il parlait avec une certaine fermeté, et ce même lorsqu'il hésitait.

- C'est parce que j'y pense tout le temps.

Sauf que là, je le fais à voix haute... Tu sais déjà tout ce que je voulais le plus cacher, alors peut-être que ça vaut le coup d'essayer.

- Je veux vraiment essayer. Je veux le croire, passer au dessus de tout ça et repartir de zéro. On a cette chance inespérée et on est coincés comme ça juste parce que j'ai cette espèce de blocage. C'est comme si je devais, tu sais, fermer les yeux et sauter, et que mon corps refusait de bouger. Sauf que c'est mon cœur qui est paralysé.

Il prit une profonde inspiration puis expira, longuement.

- J'ai peur. Et j'ai peur de ne jamais cesser d'avoir peur.

Sa voix tremblait, pour la première fois depuis qu'il avait commencé à parler, et Sora ne lui répondit pas ; il ne savait pas quoi dire. Il cherchait encore quand Roxas le regarda à nouveau et lui demanda :

- Est-ce que tu es amoureux de Kairi ?

Sora devint rouge écrevisse. Roxas éprouva une pointe de satisfaction mesquine en voyant qu'il n'était pas la seule victime de ce phénomène.

- Euh, c'est quoi cette question ?! Bafouilla Sora. D'où tu me sors ça ?! On parlait pas de toi et Axel, là ?

Roxas se gratta la nuque.

- Excuse-moi. Je te demanderais pas ça si c'était pas important.

Sora rentra la tête dans les épaules, renfrogné à nouveau et toujours très rouge. Il se racla la gorge, puis il toussota, puis enfin il répondit... sans vraiment répondre.

- Je... je sais pas. Je l'aime beaucoup, c'est ma meilleure amie. Objectivement, elle est sans doute un peu plus... beaucoup plus que ça, céda-t-il face au haussement de sourcils dubitatif de son interlocuteur. Mais Riku aussi, il compte beaucoup pour moi, plus qu'un ami, ça veut pas dire que j'en suis amoureux !

Roxas avait presqu'envie de rire. Il l'aurait fait s'il n'avait pas craint que Sora le prenne mal.

- Bien sûr, mais est-ce que c'est pareil ? C'est tout à fait le même sentiment ?

- Ça a la même intensité, en tout cas ! Répliqua Sora, toujours sur la défensive.

- On dirait que tu essayes de démonter une accusation. Je te fais pas un reproche, j'essaye juste de comprendre.

Sora se redressa et se calma un peu.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Roxas lui fit une drôle de grimace.

- Je sais quel âge j'ai l'air d'avoir, et parfois, je me sens infiniment plus vieux que ça, mais quand même... ma vie a été très courte. Et j'ai "grandi" entouré d'une bande de malades qui n'avaient pas de cœur et qui m'engueulaient dès que je manifestais un début d'émotion. Je suis... vraiment très nul en la matière. Je prends les modèles que j'ai, tu vois, et toi et Kairi... Est-ce que tu l'aimes ?

Sora rougit à nouveau mais ne protesta pas, cette fois. Il baissa les yeux un moment avant de répondre, et quand il le fit, cela lui demanda visiblement un gros effort.

- Je sais pas. J'ai... jamais essayé de savoir. Je l'aime de tout mon cœur mais je suis incapable de te dire si je l'aime... comme ça. Je me suis déjà posé la question, mais je crois que je suis pas encore prêt à y répondre.

Roxas baissa la tête, visiblement déçu.

- Hé, dit doucement Sora. Pourquoi tu me demandes ça ? Pourquoi tu parles de modèle ?

- Parce que, avoua Roxas, pour elle, ton regard est différent. Tu me regardes pas comme ça, ni Riku, ni ta mère. Personne, seulement Kairi. Et... parce qu'Axel me regarde de la même façon. C'était déjà le cas à l'époque.

Sora lui sourit, et lui ouvrit les bras.

- Viens là, l'appela-t-il.

Roxas s'empourpra derechef et Sora gloussa.

- Éteins la lumière, si tu veux. On va pas tarder à dormir de toute façon.

Roxas s'exécuta précipitamment et grimpa sur le lit. Il trouva Sora dans l'obscurité et se blottit contre lui.

- Je suis tellement bien dans tes bras, marmonna-t-il.

- Moi aussi, répondit Sora en frottant sa joue dans ses cheveux. Je me sens entier. On a été un tellement longtemps que je sais pas si je m'habituerai réellement un jour à être séparé de toi. Je ressens ça avec personne d'autre, c'est un truc complètement à part.

- Je ressens la même chose, dit Roxas en se rappelant ce qu'il avait éprouvé dans les bras d'Axel.

C'était totalement différent. Ceux de Sora lui procuraient une sensation de plénitude ; dans les bras d'Axel, c'était le désir d'une union différente, et un lien qui se tissait. C'était ce qui l'avait autant effrayé que comblé quand il s'était retrouvé dans son étreinte.

- Avec toi... ça fait du bien sans faire de mal.

Sora le serra plus fort.

- Ça va aller, lui dit-il à voix basse. Tout s'arrangera, j'en suis sûr. Et je peux peut-être pas te dire avec certitude que je suis amoureux de Kairi mais il y a un truc que je peux t'assurer : si Axel te regarde comme je la regarde, ça veut dire qu'il mourrait pour toi, et qu'il ne saurait pas vivre sans toi.

Roxas se recroquevilla contre lui.

- ... Merci, Sora.


From the notes that I've made so far
Love seems something like wanting a scar
Well I could be wrong
I'm just not sure you see
I've never been in love before
Never been in love before
Never been in love before
T
ell me the meaning of love

(Depeche Mode, The meaning of love)