Etait-ce donc à cela que ressemblait le chaos ?
Une partie de l'esprit de Lily se le demandait, tandis que l'autre cherchait à comprendre comment elle était arrivée ici. Figée, incapable de remuer le moindre membre, elle fixait, impuissante, les immenses colonnes de fumée noire qui s'élevaient d'étranges maisons circulaires ravagées par les flammes d'une multitudes d'incendies tout aussi bizarres que les demeures. Car si elle entendait le ronflement du feu, le crépitement du bois enflammé, l'explosion des fenêtres et les hurlements des habitants prisonniers de leurs maisons flamboyantes, elle ne comprenait pas comment les incendies pouvaient rester stables à ce point. Comme s'ils avaient possédé une âme, ils ne dépassaient pas l'enceinte des propriétés dont ils se nourrissaient.
Où était-elle donc ? Comment était-elle arrivée ici ? Quel était cet endroit ? Les questions tournaient à une vitesse prodigieuse dans son esprit, tandis les hurlements des habitants à l'agonie s'éteignaient les uns après les autres. L'air s'emplissait de l'odeur du sang, de la chair brûlée, du bois cramé et d'autres parfums plus écœurants et étouffants encore. Comment faisait-elle pour ne pas vomir ? Pour ne pas se mettre à hurler ? Pourquoi restait-elle immobile ?
Soudain, elle baissa la tête à son insu, comme si quelqu'un d'autre avait contrôlé son corps. Un détail lui sauta aux yeux : son accoutrement. La nuisette qu'elle avait enfilée quand elle était allée dormir ne couvrait plus son corps ; elle portait à présent une longue robe blanche, ceinte d'une fine chaîne d'or, et dont le décolleté l'aurait sûrement fait rougir de gêne si elle avait contrôlé son enveloppe charnelle.
─ Demetra !
Contre son gré, Lily tourna la tête en se redressant. Un homme s'avançait vers elle, grand et mince, les yeux vitreux et une main crispée sur son épaule ensanglantée. Le corps de Lily bondit agilement sur ses pieds nus et se précipita à la rencontre de l'individu, qui s'adossa contre le mur d'une propriété et sembla pâlir brusquement.
─ Edrihn ! s'exclama la voix de Lily, alarmée.
Lily ne chercha même plus à comprendre quoique ce soit. Elle était persuadée de rêver et pourtant, les choses lui paraissaient d'une réalité effroyable. Elle entendait les battements affolés de son cœur, les brins d'herbe sous ses pieds, la brise nocturne transpercer le tissu de sa robe et lui apporter les odeurs ignobles qui empestaient la ville. C'était comme si, contrairement à ce qu'elle avait pensé, c'était elle qui se trouvait dans un corps étranger.
─ Fuyez, dit le dénommé Edrihn d'une voix rauque et douloureuse.
─ Non, je…
Elle tendit une main en direction de l'épaule d'Edrihn et la posa sur celle de l'homme. Celui-ci essaya de protester, mais il paraissait paralysé. Lily sentit alors un étrange frisson remonter toute sa colonne vertébrale puis circuler dans le bras levé. Lorsque le fourmillement atteignit sa paume, une lueur dorée en jaillit. Edrihn se raidit d'un coup, une lueur douloureuse dans le regard, tandis que Lily assistait, sa bouche virtuelle entrouverte, à un spectacle à la fois dégoutant et fascinant.
Quelque chose suintait de la blessure béante d'Edrihn ; un liquide sombre en dégoulinait, comme si le sang de l'homme s'était brusquement mis à repousser ce poison jusqu'à l'éjecter dans son intégralité de son corps. Alors, les chairs se rapprochèrent les unes des autres. Implacable, le corps de Lily, d'une sérénité soudaine et effroyable, continua de produire sa lumière dorée avec la paume de sa main, sans accorder la moindre attention aux gémissements agonisants d'Edrihn.
La surface de la peau se referma alors. L'espace d'une seconde, une cicatrice luisante scintilla, puis se volatilisa. L'épaule couverte de sang, Edrihn rouvrit les yeux en poussant un grand souffle et lança un regard réprobateur à la jeune femme.
─ Vous n'auriez pas dû, dit-il d'une voix sévère.
─ Mais je l'ai fait, répliqua la bouche de Lily.
Edrihn se releva, rétabli. Il semblait n'avoir aucune envie de la remercier mais Lily sentit qu'elle n'en attendait pas moins, comme s'il était parfaitement naturel de ne recevoir qu'un reproche pour avoir sauvé la vie de cet homme.
─ Maintenant, nous pouvons fuir, déclara alors Lily.
Edrihn hocha la tête et prit la tête du binôme. L'angoisse réapparut dans le corps de Lily, qui aurait pu transplaner directement si elle avait pu reprendre le contrôle de son corps ne serait-ce qu'une minute. Hélas, elle eut beau fournir tous les efforts de volonté dont elle était capable, elle ne parvint même pas à faire s'arrêter son enveloppe charnelle. Elle aurait préféré.
Car lorsqu'ils atteignirent la rue voisine, un sinistre spectacle s'offrit à leurs yeux. Les cadavres d'une dizaine d'hommes, de femmes et d'enfants jonchaient la terre de l'allée, leur sang aspiré par le sol ou faisant scintiller les brins d'herbe sur lesquels il s'était déposé. Edrihn marqua un temps d'arrêt, blêmit dangereusement mais reprit malgré tout sa marche. La gorge nouée, l'estomac contracté à l'extrême, le corps de Lily lui emboîta le pas.
Dans un silence écœuré, ils enjambèrent les corps, sans même entendre les terribles bruits qui venaient du cœur de la cité. Lily, elle, les entendait, résignée à ne pas regarder les dépouilles des malheureux, à ne même pas y penser. Il se passait quelque chose de particulièrement violent quelque part, tout près, comme un combat ayant recourt à des sons plutôt qu'à des sortilèges. Des déchirements semblables à des coups de tonnerre éclataient par instants ; des coups sourds d'une brutalité inouïe précédaient des dégringolades de pierre, comme si des murs s'effondraient sous un impact puissant.
Ils parcoururent plusieurs allées, s'éloignant du combat rageur qui se livrait au cœur de la cité, croisant d'autres cadavres par dizaines. A mesure qu'ils s'écartaient de la bataille et des hurlements, la cime de hauts arbres sombres s'élevait de plus en plus haut au-dessus des flammes ravageant les maisons. Les incendies paraissaient n'avoir épargné aucune maison, tout comme les agresseurs n'avaient épargné quasi-personne.
─ Par les dieux !
Il fallut une bonne seconde à Lily pour réaliser que ces mots s'étaient échappé de sa bouche, encore à son insu. L'instant d'après, son corps se précipitait tout entier vers l'un des quelques corps qui gisaient dans une ruelle voisine. Lily entendit vaguement Edrihn protester, mais son corps n'y accorda aucune importance. Il avala les mètres à une vitesse prodigieuse que Lily ne pourrait jamais égaler en l'ayant sous son contrôle puis il se jeta à genoux.
Les mains de Lily se saisirent du corps et tressaillirent. Le cœur de la jeune femme battait encore, très faiblement, mais elle était toujours vivante. Délicatement, elle bougea la fille pour la blottir contre elle et écarter les longs cheveux d'un bleu sombre qui dissimulaient le visage blafard de la blessée.
─ Adonia ? murmura la voix de Lily.
La dénommée Adonia fascina sombrement Lily. Car à présent qu'elle était sur le dos, Lily et son corps pouvaient constater que les blessures infligées à la jeune femme étaient différentes que celles ayant tué les autres habitants. Sa robe pourpre, aussi légère que celle que Lily portait, était déchiquetée, comme si des animaux sauvages aux griffes acérées lui avaient bondi dessus, sauf que la robe n'avait pas été la seule chose à pâtir de cette attaque sanglante.
Car les griffures avaient également laissé leurs traces sur la peau même de la jeune femme et glissaient de ses clavicules jusqu'à son nombril. Et c'était ça, plus qu'autre chose, qui fascinait Lily, car malgré ses terribles blessures, la jeune femme, à peine plus âgée qu'elle, était toujours vivante. Souffrante, à l'agonie, mourante même, mais vivante.
─ Ah, dit Adonia dans un souffle presque inaudible. Je suis… contente... que tu sois…là.
─ Attends, je vais te soigner, dit la voix tremblante de Lily.
Mais Lily sut que c'était impossible : elle l'entendit dans sa propre voix.
─ Non, dit Adonia de cette même voix faible. Tu… tu ne peux… rien. Des Siligs…
Qu'étaient les Siligs ? Lily l'ignorait, mais elle sentit sa mâchoire se crisper de colère et de dégoût.
─ Mor… Mor… balbutia Adonia.
Un froid glacial se répandit dans le corps de Lily. Adonia aurait tout aussi bien pu appeler le Lord noir par son nom, l'effet aurait été le même si Lily avait eu le contrôle de son corps. Toutefois, elle réalisa que le froid mordant qui mettait son enveloppe charnelle au supplice n'était pas causé par la terreur du nom, mais par la personne qui le portait.
─ Où est-il ? souffla la bouche de Lily d'un air horrifié. Adonia, où est ton fils ?
─ Je… l'aime…
Adonia essaya d'afficher un sourire, mais la faible étincelle qui habitait ses yeux sombres s'éteignit au même moment et un râle franchit ses lèvres. Sa poitrine dénudée, ensanglantée et lacérée, s'affaissa pour la dernière fois ; et les mains de Lily tremblèrent violemment.
─ Demetra, nous devons partir ! intima alors Edrihn d'un ton dur.
─ Non, répliqua la bouche de Lily dans un souffle étranglé. Il faut trouver son fils…
─ Il est sûrement déjà mort, gronda Edrihn. Un enfant n'a pas pu survivre, Votre Altesse, nous devons partir. Si les Siligs rôdent dans les parages, nous n'aurons aucune chance de…
─ Nous ne partirons pas sans son fils !
Même dans ses pires colères, Lily n'avait pas souvenir de s'être montrée aussi glaciale. La voix douce que son corps avait jusqu'alors employée s'était brutalement transformée en une lame tranchante et glacée.
─ Pardonnez-moi, Votre Altesse, dit Edrihn d'un ton attristé et déterminé.
Alertée par la résignation de l'homme, la tête de Lily se tourna vers lui au moment où il abaissait son bras. Lily sentit son corps rater un battement et regarder l'objet sombre que tenait Edrihn dans sa main pour l'assommer…
Lily se redressa brutalement, traversée d'innombrables frissons glacés, une sueur froide perlant sur son front. Le souffle court, haletant, elle mit quelques secondes à réaliser qu'elle se trouvait dans son lit, à des kilomètres de cette ville ravagée par les flammes qui hantait encore ses yeux. Etait-ce un rêve ? Un cauchemar, plutôt. Le plus réaliste et le plus terrifiant qu'elle ait jamais fait, en vérité.
Lily se glissa hors de son lit et s'approcha de la fenêtre entrouverte. Elle l'ouvrit en grand et s'accouda lourdement sur la balustrade, savourant la fraîcheur de la nuit s'engouffrer dans sa chambre et caresser son visage. « C'est ridicule ! » songea-t-elle. Ce n'était qu'un cauchemar, saisissant, mais simplement un cauchemar. « Comme si ça pouvait être autre chose ! » ajouta-t-elle mentalement avec mépris.
Lily ferma les yeux et inspira profondément. Si seulement elle avait fait ce cauchemar à Poudlard, elle aurait pu s'en débarrasser immédiatement. Hélas, les images revenaient inlassablement dans son esprit, la harcelant sans cesse avec plus de force. Si elle avait été dans son dortoir, elle aurait pu en discuter à ses amies. Elles auraient pu s'amuser à interpréter son rêve, comme elles le faisaient si souvent lors de leur cinquième année.
Bien sûr, Lily connaissait suffisamment Sonia pour anticiper ce qu'elle lui dirait si elle lui parlait de ce cauchemar demain matin. La petite brune affirmerait que Lily s'inquiétait trop pour l'avenir, qu'elle ne se détendait pas assez et que, d'une certaine manière, son inconscient lui faisait visionner des rêves lugubres où Lily perdrait tout ce qu'elle aimait. Et ce ne serait pas faux. L'avenir après Poudlard était plus qu'incertain, d'autant que le Seigneur des Ténèbres semblait vouloir sa mort. Dumbledore l'avait lui-même reconnu : « Lord Voldemort n'a pas l'habitude que ses cibles réchappent d'une attaque, et il est peu probable qu'il jette l'éponge. »
Quant à Mary Macdonald, Lily pensait savoir ce que la blondinette dirait. Elle rejetterait la faute sur la pression exercée par cette dernière année à Poudlard, avec les Aspic, les cours et tout ça. Elle serait à la fois dans le vrai et dans le faux, car Lily savait comment gérer la pression des examens – ne l'avait-elle pas déjà démontré lors de leur cinquième année ?! Oui, Mary appréhenderait ce cauchemar de sa manière préférée : se plaindre du travail écrasant que les professeurs leur donnaient et de l'angoisse que les examens inspiraient.
Et pourtant, même si Sonia et Mary seraient dans le vrai, Lily sentait qu'il lui manquerait un détail, un critère, une explication qui justifierait l'intensité de son cauchemar. Lily poussa un nouveau soupir et s'efforça de vider son esprit. Elle avait souvent entendu parler de l'occlumancie, surtout dans les livres ou les discussions chantant les louanges de Dumbledore, mais elle ne s'y avait jamais vraiment daigné s'y intéresser.
A présent que Dumbledore l'avait encouragée à étudier l'occlumancie, toutefois, Lily s'apercevait que cet art ne comportait que des avantages… quand on le maîtrisait. Car si Lily savait vider son esprit, en fournissant beaucoup d'efforts, elle était loin de compter parmi les occlumens du pays. Cette branche de la magie était beaucoup plus subtile que ne le pensaient les étudiants. Vider son esprit, c'était une chose, mais faire disparaître un seul souvenir, une seule émotion, sans que les autres ne soient touchés, c'était carrément autre chose.
Lily rouvrit les yeux en frissonnant légèrement. Ce petit bol d'air frais l'avait parfaitement calmée ; et malgré les souvenirs de son cauchemar qui menaçaient de revenir à la charge, elle regagna son lit sans refermer la fenêtre.
Dès qu'elle reposa la tête sur l'oreiller, elle se rendormit.
