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10-A tout jamais
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Le thé trace un ru ardent et fin dans la gorge d'Ange, comme une chaîne d'or chauffée à blanc que l'ironie du sort l'aurait conduite à avaler, par erreur. Un soupir s'échappe de ses lèvres enflammées, chargé d'une odeur brûlante et fruitée. Un soupir, une plainte presque... Une supplique matinale à un être inconnu. Bill la regarde brutalement, sa face simiesque changée encore, transformée en porte close, lui qui sait si bien être Janus, le présent et l'avenir du nom.
Là, ils sont là, posés en bibelots majestueux au milieu de cette salle à manger d'hôtel de luxe, élevés au rang de conquistadors contraints, exhibés et nus, renversés sur ce théâtre guignolesque grandeur nature, en subtiles parodies de ce qu'ils sont, insouciants et froids tour à tour. Tour de chant, tour de manivelle, tour de force, tour du monde rien ne bouge, rien ne cille, sur cette scène froide les acteurs mangent sans un mot.
La bouche pourpre de framboise, sensuel et sexuel comme toujours, Bill tend son bras pâle au travers de la table, et sa blancheur laiteuse traverse la lumière en un éclat immaculé. Rien ne se perd, de ses gestes, car s'ils croient être seuls eh bien, non, ils ne le sont pas, par-dessus leurs épaules veillent des visages transfigurés par leur nuisance. A quelques tables de là, trois jeunes hommes les scrutent, sans gêne ni pudeur, et puis aussi un autre, moins juvénile, plus sombre, plus douloureux, plus doucereux. Ils sont épiés. Epiés.
Osons plonger dans ces corps abîmés par cette noble maladie qu'est l'ivresse des déments, pour nourrir leurs noires ambitions. Osons fouiller dans leurs chairs de nos poignards blancs de rage, dans l'espoir d'y trouver quelque sorcellerie qui rassasie nos pauvres dents avides de scandales. Osons ne pas voir cette chose étrange, ce sentiment sournois et sale, cette affection malsaine. Osons détourner nos regards, et n'en parler à personne. Osons parachever l'œuvre, bonifier le vin, envoler la musique. Osons le silence, nous qui ne nous battons que par les mots.
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La chambre est devenue le théâtre de toutes les infamies. Pour eux les Titans il n'y a rien de pire que l'écœurante couleur pêche, et ils se croisent dans son écrin comme s'ils avaient peur de s'enliser , âprement, avec la crainte de voir leurs pieds disparaître dans les profondeurs de la moquette claire.
Clac. Ange et Bill sont une photo arrachée au temps, un instantané noir, blanc et rouge où le chanteur est assis sur une chaise damasquinée, face cachée par l'encre bouillonnante de sa chevelure, et où Ange, nue encore d'une nuit dont elle n'est pas sortie sans sévices, expose la vindicte de ces cicatrices dans son ardeur provocatrice. Clac. Ils sont avares de paroles et prodigues de douleur, mais quelquefois ils parlent et, comme ici, l'air étouffe leurs lèvres ouvertes et transforme leurs phrases en cris.
-Tourne-toi.
Tourne-toi, regarde-moi. Montre-moi ce corps que tu essayes de cacher en le montrant. Offre-toi, Ange. J'ai payé pour cela. Ange pivote avec rage.
-Ferme les yeux.
-Non.
-Ferme les yeux, Ange.
Alors, quoi? Oui, elle ferme ses paupières, et le Jeu c'est l'inconnu qui la tourmente, l'incertitude, la vague haineuse qui la submerge. Ange sent quelque chose glisser sur ses épaules, et elle imagine les mains de Bill serpenter sur ses omoplates comme sur les cordes d'un violoncelle brisé, arpenter sa musique, détruire ses notes bancales et fières. C'est peut-être de l'eau car cela louvoie entre ses membres, serpente sur sa peau, tantôt soyeux tantôt glacial. Cela s'infiltre en elle, marque son corps d'un sceau de lourdeur et de luxe, ondule, claque, s'arrête.
-Réveille-toi.
Ce n'était pas un sommeil, à peine un rêve aux accents félins, et pourtant Ange semble renaître, se déployer musicalement au rythme de la chose qui palpite sur elle. La grande psyché une fois de plus l'éclaire, inspirée par son histoire, et embellit le nom de la succube pour donner vie à son mirage. C'est une robe qui la couvre toute entière, qui la nourrit de sa teinte froide et veloutée, vert d'eau foncé et pâle en même temps, la couleur d'un souvenir imbibé de l'eau d'un marécage, d'une fée égarée au détour d'une sylve inhospitalière. Un vêtement précieux, rare, dont les drapés pesants l'enveloppent comme pour l'étouffer, la garder vierge de toucher dans sa prison de brocart. Et, tourbillonnant, volages, autour d'elle, découpant la paisible symétrie de son présent, des fermetures d'argent déchirent ses formes, torturées, s'arrachent en l'étreignant avec grâce, s'affrontent de leurs œillades métalliques dans le fracas des Walkyries.
Une robe-donjon, une robe-pomme, pomme rouge empoisonnée qui cèle sa véritable nature. Ange s'observe et se couture. Point de suture, elle s'épand en doutes quand le timbre satisfait de Bill l'électrise.
-Ce n'est pas un cadeau.
Alors Ange se tourne, pour qu'il sache qu'elle ne s'y est pas trompée, parce qu'elle l'accuse mieux sans le voir, en lui tournant le dos, parce qu'au fond c'est un cadeau quand même, elle l'ignore et lui impose son dos veiné d'émeraude.
-Je sais.
Que sait-elle, en vérité? Pas grand-chose, si ce n'est qu'il se faut se battre, et que l'indifférence est la pire des armes. Quelle bataille? Peu importe. Puisqu'elle gagnera. Elle gagne toujours.
N'est-ce pas?
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Est-ce seulement à cela que se résume sa vie? Oxygène & Fuite. Un trait ébène vient souligner ses pupilles froides et brillantes d'une énergie faiblissante. Bill K. est un paradoxe. C'est un de ces êtres sibyllins et sautillants, faussement faunes et vrais enchanteurs, malgré tout lui-même désenchanté, enlisé dans la profondeur de son désespoir, mais la tête haute sous les louanges dont on l'accable. Bill est un mot cassé, une seule syllabe écorchée et acide dans la platitude de l'univers. Une éructation unique, ultime, rauque, un prénom qu'on oublie parce qu'il ne cache rien, pour ne garder que ce K, mystérieux, sombre, qui pèse sur la silhouette agenouillée de tout son poids de lettre acclamée.
Tout se prépare. Il y a des bagues enfilées une par une aux doigts d'un enfant comme un rituel mortuaire, une femme qui attend son promis dans une chambre douce qui la répugne étrangement, elle qui s'était habituée à n'éprouver que de l'indifférence, il y a une sonnerie de portable à laquelle on répond d'un ton vengeur, une équipe d'hommes en rouge, un miroir qui accueille le visage d'un homme rompu de coups, flagellé de larmes, implacable. Tout se prépare, avec la lenteur d'un maelström, tout tourne encore et encore, à contrecœur, parce qu'il le faut.
-Ça va être à vous.
L'habitude s'est installée sans qu'ils la voient, langoureuse, elle s'est assoupie dans leurs lits à la place de leurs compagnes. Désormais seules son odeur et la complainte de la solitude bercent leurs pleurs et teintent leurs oreillers. Ils s'avancent. Encore.
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Concerto. Ici commence l'inconnu, la complainte du chat noir, des chats gris, et du chat-soleil. Ange pose le pied dans la loge qui surplombe la scène comme elle découvrirait une Amérique. Drapeau baissé, crocs dehors. Pourtant, rien dans cette atmosphère fébrile et furieuse ne la surprend vraiment, elle qui est née entourée de boue et de cochons. Ici elle reconnait son univers premier, et elle le méprise, oh oui, de toute son âme polluée et profane. Allelujah.
Immobile au centre de la foule grouillante, Ange fixe la scène vide, les blessures à vif, prête à sauter. A s'enfuir. Enfermée dans sa robe resplendissante, qui coule sur son corps et aveugle ses sens de sa beauté inouïe et rare, elle demeure, immuable. Ange.
Elle cherche celui qu'elle est venue applaudir à contrecœur, mais sur la scène il n'y a rien qu'une acclamation immense, sale, qui emplit la salle de ses millions de voix. Une nausée remonte dans le diaphragme d'Ange, grossit au rythme des bravos qui enflent. Tout d'un coup, ce soir lui semble d'une texture presque vomitive, ardente et absurde.
Du haut de son balcon d'où les roses ont été bannies, la Dorée, reine d'un univers qui n'est pas le sien, gouverne ses sujets sans qu'ils s'en aperçoivent, suprêmement supérieure. Sa chevelure rousse voltige, allume des feux-follets sur sa poitrine de jade. Respire.
A-t-elle aussi oublié comment être humaine?
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Une dernière minute de pause, soufflée, retenue, arrachée au temps, le bouton enfoncé dans l'attente du ressort impatient. Avant la mousson. Une mélodie crève les tympans malmenés de Bill, le torture avec la ferveur joyeuse du vainqueur. Ne s'arrêtera-t-il jamais de sonner, ce stupide appareil séparateur et immonde? Qu'on le fasse taire, Grands Dieux!
-Kaulitz.
"Une poule sur un mur..."Une comptine encore, revenue des confins du souvenir, qui occulte tout de sa voix gamine et agaçante. Ne pas écouter, ne pas même entendre, ne pas sauter, Kaulitz, mon ego, mon frère... Un sourire vrai se cristallise sur les lèvres de Tom, engourdit celles de son jumeau.
-Mary!
L'écho s'écrase sur les batteries, supplicie Bill par sa voix miroir. Oxygène. Puis tout s'emboite, vite, trop vite, Tom crie au téléphone, la porte s'ouvre dans un glissement sordide, et elle est là, droite et menaçante, celle qu'on n'avait vu qu'en rêve, diaphane et chimérique. L'Ennemie.
"Qui picote du pain dur..."
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Cette étalation de bonheur, d'amour, oh Dieu cela la rend malade, vraiment, malade et las, nauséeux même, misérable. Il n'ose même pas les regarder, tellement ils l'écoeurent de blondeur à peine contenue, d'adorable candeur. La seule qu'il voudrait voir maintenant, c'est cette prostituée, amère et cynique, Ange. Une vision furtive des deux mômes enlacés secoue son être jusqu'au spasme. Dans le miroir, la gorge encore pleine des effluves de son dégoût, il regarde un adulescent piégé dans sa mue, haletant, à bout de souffle, épuisé d'avance par la route qui, il le sait, ne manquera pas de se dérouler devant lui.
Même l'exaltation de la substance pure n'aura pas su le retenir assez longtemps dans ses ongles évanescents. Tornade, il entre, dérange, passe, ferme la porte, et il n'est plus là déjà, imperceptible, il n'en reste qu'une respiration, à peine, un murmure. Et pourtant ils le suivent, machinalement, comme les pantins sans âme qu'ils sont, abandonnant dans leurs traces une jeune fille aux cheveux dorés, exposée au pire des fléaux.
La lune tourne et chaque jour montre une autre de ses multiples facettes. Bill est comme elle, d'une insaisissable matière, souriant parfois sans fard et soudain changeant du tout au tout, haineux et alerte, farceur, grave. Entouré par l'or fané des lunettes de théâtre d'Ange, il danse sur la scène, hurle à s'en tordre les poumons, audacieux d'énergie retenue et condensée dans ses mots. Le regard indolent de la Dorée le suit, s'amuse de ses failles. L'épie.
Qu'on n'oublie pas qu'il n'est qu'un homme, un adolescent aux mœurs étranges! Alors il lève ses pupilles d'enfant vers elle, qui le juge du haut de son piédestal, et une prière, une menace emplit les modulations âpres et amères de sa langue natale. Il crache un abîme, caresse le bord d'un "Ne saute pas", l'implore, s'agenouille, s'humilie et lui rappelle ses origines. Il devient plus que le gamin bouillonnant et noir, le porteur d'un message d'espoir qu'elle ne veut pas entendre.
Il s'envole avec ses syllabes faibles, étend ses ailes pourpres sur les cheveux d'Ange qui alors semblent être une pluie de cuivre, diluvienne, énorme. Quelque chose naît, un enfant difforme, un Amour vampiresque et trompeur, dans les cendres de leurs œillades brisées , et dès qu'il se tortille dans leurs bras impuissants, déjà il est un fardeau, ce nourrisson de la Haine, cet indésirable rejeton adultérin.
Les portes s'ouvrent, les croix se fendent, les abysses s'encrent, les dragons s'enchaînent. Le dernier Spring Nicht tombe comme un point d'orgue sur la salle. Dans la loge, emportant avec elle le berceau et les langes d'un monstre innommable, une déesse s'enfuit.
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Rien ne l'atteint. Les lumières le noient, et il boit au calice leurs délicieux mensonges, il s'enivre de leurs serments. La voix levée vers Ange, il se transforme, la regarde partir, mais rien ne l'atteint. Même pas les pires tortures, ou le serpent de plomb qui s'agite dans ses entrailles. Rien. Cet Amour n'est rien, rien qu'une autre illusion, un cauchemar. Et quand elle laisse seule la loge faiblement éclairée par les cris des jeunes filles pré-pubère, même s'il sent arraché à lui le fruit de sa chair, il reste. Il chante. Rien ne l'atteint plus.
Sa voix imprègne tous les coins, élève ses fidèles, explose au cœur même de sa douloureuse puissance et de sa douceur factice. Elle débusque les fautes, rachète les péchés. Elle s'éteint dans un cri d'agonie. Et il ne reste que le silence, la menace blonde et rousse, le danger. Les lumières agonisent, la marée se retire.
Bill marche, les épaules serrées dans leur étau de cuir, des paroles gutturales dansant autour de ses mains d'inventeur, encore grandi par le force qu'une entité lui a, pour une nuit, octroyée, quand l'Ennemie s'impose devant ses pas alourdis du fardeau de l'orgueil.
-Bill.
-Marylou.
-Enchantée.
Elle lui tend sa main fragile de femme naïve, où brille une bague d'argent ciselé, qu'il ignore. Sans paraître la voir, il s'avance, ne s'arrête pas devant elle, frémit sous son parfum d'innocence fausse, et lui glisse à l'oreille les prémices de la guerre prochaine.
-Je vais te détruire, Marylou.
Elle tressaillit sans répondre, tourne la tête pour répondre d'un geste au signe de main de Tom qui l'appelle en riant presque, enfonce ses yeux dans ceux du chanteur qui profite de cet acte fou pour lui souffler une dernière menace.
-Ce n'est pas fini.
Non, en vérité, Bill, ce n'est pas fini. Mais la fin approche à grands pas.
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Dieu qu'il a mal! Une douleur transperce sa cage thoracique, que les mots ne peuvent extraire de sa carcasse. Un flot de fluides vient irriguer le muscle paresseux qui entre ses côtes éructe des battements rouillés, une grimace de souffrance sublime ses traits. D'où lui vient cette maladie incurable et vicieuse?
Vite il se réfugie dans l'étreinte de celle qui ce soir a fui l'ouragan qui les menace. Mais Morphée peine à les atteindre, eux qui maintenant sont grands d'un nouveau vice, qu'on dit éternel parfois et qui même dans les Enfers où elle sommeille assied son règne tyrannique. Les deux amants fixent au-dessus d'eux le ciel qui se refuse à se dévoiler.
Les certitudes dans leurs esprits les assaillent en lettres brûlantes, s'acharnent sur leurs poignets blanchis sous l'effort, échafaudent une symphonie trop grandiose pour leur ouïe de pauvres mortels. Oh encore une fois ils se préféraient en statues d'airain, qu'écrasés sous cette douleur au nom sulfureux.
Ils s'aime mal, à leur manière tordue et démesurée, sans aveux et sans douceur, mais ils s'aiment. Que c'est glaçant de s'avouer cet amour, de se l'enfoncer dans les veines à coup de clous et de pieux! Qu'ils ont peur de s'avouer, qu'ils redoutent cette faim malsaine et presque incestueuse! Qu'ils regrettent leurs paroles cyniques et leur Haine réciproque, emportés par le poids de cette chose écœurante! Qu'ils souffrent!
La voix d'Ange s'élève, douce-amère, à la frontière du son, étouffée entre saturation et songe.
-Regarde.
Les yeux toujours fixés au plafond, Bill attend. Que veut-elle qu'il regarde? Elle, sa beauté presque surnaturelle, vacillante et indéfinie? Eux, l'improbable bourbier où ils se tiennent enlacés? Lui, son âme et sa pâleur acide? Mais déjà elle parle de nouveau, d'un timbre léger mais dur.
-On ne voit pas les étoiles.
Que veut-elle, lui éclater au visage cette vérité que rien ne peut détruire, ou lui offrir de construire leur propre étoile, à la force de leurs bras maigres et brillants de chaleur sous l'effort? Bill ne dit rien.
Les étoiles ne sont pas à leur portée.
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