Dwalïn et Nori ont du succès apparemment^^
J'ai fait un ENORME twist dans le canon à la fin, vous me direz vos impressions. Mais il ne se passe pas grand chose (personne ne meurt, héhé). C'est plus un chapitre de transition.
Chapitre 10
I tried to walk together
But the night was growing dark
Thought you were beside me
But I reached and you were gone
Sometimes I hear you calling
From some lost and distant shore
I hear you crying softly for the way it was before
Where are you now?
Are you lost?
Will I find you again?
Are you alone?
Are you afraid?
Are you searching for me?
Why did you go? I had to stay
Now I'm reaching for you
Will you wait? will you wait?
Will I see you again?
You took it with you when you left
These scars are just a trace
Now it wanders lost and wounded
This heart that I misplaced
Where are you now?
Are you lost?
Will I find you again?
Are you alone?
Are you afraid?
Are you searching for me?
Why did you go? I had to stay
Now I'm reaching for you
Will you wait? will you wait?
Will I see you again?
RED, "Hymn for the Missing"
La Hobbite regarda le poney. Le poney regarda la Hobbite.
La Hobbite continua de regarder le poney. Le poney secoua la tête et claqua des sabots sur le dallage de pierre.
La Hobbite recula prudemment, sur la défensive. L'équidé hennit et renâcla, méfiant.
C'était ridicule.
Dawlïn était à deux doigt d'empoigner la petite sotte et de lui expliquer que non, ce n'était pas une sous espèce de Warg, et qu'il n'était absolument pas nécessaire de le regarder comme si c'était un serpent venimeux. Pauvre bête. Déjà qu'elle avait transporté le gosse sur son dos d'Erebor à Ered Luin...
- Jamais vu de poney, petite? demanda Bofur.
- Elle a passé toute sa vie dans un trou. Évidemment qu'elle n'a jamais vu de poney, grogna Dwalïn.
Parfois, ce type pouvait être un véritable imbécile.
La Hobbite avança à nouveau la main. Le poney, la renifla lentement, puis fourra son nez sous son bras. Elle lui gratta le dessus de la tête avec hésitation.
Le poney se frotta à nouveau contre elle et Dwalïn crut discerner l'ombre d'un sourire se dessiner à la commissure de ses lèvres, mais sous la crasse, il n'était sûr de rien.
Elle éternua brusquement. Le poney recula.
- Tout vas bien, petite?
Encore Bofur. Ce type avait visiblement une tendance marquée à s'inquiéter pour un rien. C'était bon, quoi.
La Hobbite essuya son nez qui coulait à présent comme une fontaine et éternua à nouveau. Une allergie. Elle faisait tout simplement une maudite allergie aux poils de poney. Dwalïn aurait presque pu en rire.
La fille s'écarta prudemment de l'animal.
- Minty ne mord pas, fillette, dit le marchand de jouet en grattant le poney sous le menton.
Bilbo le considéra avec méfiance, et Dwalïn faillit se frapper le front du manche de sa hache. Bofur faisait visiblement de son mieux pour être amical et briser la glace, mais Dwalïn voyait bien que ça ne servait à rien d'autre que la mettre mal à l'aise. Elle n'était visiblement pas habituée à ce qu'on fasse preuve de gentillesse envers elle, et pour l'instant toutes les amorces de conversation qu'avait tenté le marchand de jouet avait tourné court.
Elle ne leur faisait pas confiance, et Dwalïn comprenait pourquoi. Bofur la déstabilisait, et elle avait peur de lui. Il ne pouvait pas la blâmer pour ça, étant donné qu'il lui avait à peine adressé la parole, et qu'il avait une apparence pour le moins impressionnante.
La petite devait être habituée à craindre et à fuir comme la peste tout ce qui pouvait potentiellement représenter une menace, c'est à dire à peu près tout. Il était même estomaqué, en la voyant, qu'une créature pareille puisse parvenir à survivre dans un tel endroit. À la voir, il n'aurait même pas parié une demi-pièce d'argent sur elle.
Peut-être était-ce cette façon qu'elle avait de vous jauger et de ne pas vous lâcher du regard à chaque fois que vous entriez dans son champ de vision, de ces grands yeux verts pâles curieusement brillants qui faisaient comme deux trous pâles dans son visage noir de crasse. Il aurait pu facilement briser en mille morceaux cette frêle carcasse plus délicate que celle d'un oiseau, avec ses os proéminants et ses membres grêles comme des pattes d'araignées, de même qu'il avait l'impression qu'il pourrait faire le tour de sa taille d'une main. Et cela, la Semie-Homme semblait l'avoir instantanément compris, d'un seul regard.
Bon sang. Même le gamin, quoique plus petit de taille, était plus épais qu'elle.
La seule chose, qui semblait par contraste disproportionnée, outre ses yeux, étaient les pieds, grands et osseux, sur lesquels toute la pilosité de son corps semblait s'être rassemblée en une touffe de fourrure d'une couleur tout aussi indéfinissable que celle de sa chevelure collée par la crasse. Brun clair ou blond foncé. Impossible à dire. Il savait que les Semi-Hommes avaient de grands pieds, il en avait déjà vus, mais ces pieds-ci semblaient énormes en comparaison.
- Minty a transporté Kili sur son dos sur tout le trajet, d'Erebor à Ered Luin, continua de babiller Bofur.
Au nom du gosse, les yeux de la Semie-Homme s'illuminèrent un bref instant. Ça faisait ça à chaque fois.
Ces yeux le dérangeaient. Trop de choses y passaient. Espoir, joie, souffrance, douleur, la peur toujours. Ça faisait presque mal.
Il y avait quelque chose de l'esclave et du chien battu pendant trop longtemps dans ces yeux-là, et pourtant il avait vu s'y allumer une pure flamme de haine. La seule fois où le Roi sous la Montagne avait été mentionné.
Il y avait quelque chose d'effrayant chez cette fille, et il n'avait même pas honte de l'avouer.
Son expression hagarde, ou cette façon qu'elle avait de crisper ses doigts sur le manche de son couteau au moindre bruit, le léger tremblement maladif qui l'agitait en permanence, qu'elle ait plus de cicatrices que lui, ou peut-être le fait que ses vêtements étaient tachés de sang frais jusqu'au cou, ce qui était assez difficile à ignorer. De même que les trois traits sanglants tracés sur un côté de son visage, et qui ne pouvaient dire qu'une seule chose.
Vengeance.
La Hobbite avait tué. Il ne voulait savoir ni qui, ni pourquoi.
Elle était dangereuse.
Le poing de Dwalïn se crispa sur le manche de sa hache à la réalisation. Pas étonnant que Kili soit devenu aussi sauvage.
La Semie-Homme éternua à nouveau, s'essyant vigoureusement les yeux et le nez. Elle avait presque l'air inoffensive à cet instant précis.
Bofur déchira le rebord de sa tunique et lui tendit la pièce de tissu avec sollicitude.
- Vous n'avez pas l'air très bien.
Tiens donc. Non, elle avait juste un pied à la limite de la pourriture, de la fièvre et une allergie aux poils de poney par dessus le marché. Non, elle n'allait pas bien. Il ne serait pas surpris si elle ne tenait pas le voyage.
Quoique.
Elle n'était certainement pas faible.
Dwalïn jeta un regard en coin à Nori qui maintenait un chiffon sur son nez ensanglanté. Il fixa le voleur d'un air goguenard. Cet imbécile avait eu, enfin, ce qu'il méritait.
Bon, peut-être qu'il n'aurait pas dû pousser le vice jusqu'à lui demander comment il allait. Mais pour un peu, il aurait embrassé la Semie-Homme.
Nori secoua la tête et la renversa en arrière en se pinçant le nez.
- Tu aurais pu prévenir, maugréa-t-il.
Ses yeux étaient humides, il avait l'air absolument misérable.
La Hobbite lui montra les dents. Si le voleur pensait être accueilli à bras ouvert, il s'était visiblement trompé sur toute la ligne. Sa soit disant amie lui avait littéralement sauté à la gorge, et son nez en avait fait les frais. Il était sans doute cassé. Elle avait de la force, dans ses petits poings, mine de rien. La suite avait été un concert de hurlements auquel il n'avait pas compris un mot, à par peut-être "Comment as-tu osé laisser ta soeur toute seule?" et "Si tu avais été là, rien ne serait arrivé!", ce qui était parfaitement compréhensible. Il se rappelait de la petite Ori. Un bout de chou qui savait à peine marcher. Elle était donc en vie. Il ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Depuis, Nori boudait et avait la décence de paraître honteux et de faire profil bas, et Dwalïn commençait à se dire que tout compte fait, à défaut de son affection, la Semie-Homme méritait un peu de respect. Et le nombre assez conséquent d'insulte en Khuzdul qui semblaient composer son répertoire, des très classiques "Jargh" aux plus originaux "Rukhsul" et "Menu shirumund", n'y était sans doute pas étranger.
Il y en avait même dans le lot que lui-même ne connaissait pas. Il n'était pas sûr que la Semie Homme sache la signification du quart d'entre eux, mais ça expliquait pourquoi Kili l'avait joyeusement traité de trou du cul.
- On ne traîne pas, commenta le Nain chauve non sans jeter un dernier regard moqueur au voleur. Il ne se lasserait jamais de cette vue.
Sauf qu'apparemment, la fille ne savait pas à quoi servait un poney et continuait de fixer le sien comme s'il allait soudain se transformer en Warg et l'avaler toute crue.
Ridicule.
Dwalïn soupira, s'approcha et referma ses mains autour de ses hanches avant de la soulever et de l'assoir sur la selle. Elle ne pesait rien. Ses doigts se rejoignaient autour du frêle corps et il pouvait sentir tous les os rouler à travers le tissu crasseux comme si ils avaient été dépouillés de toute chair. Il se demanda même si la sacoche élimée qu'elle serrait contre elle comme si sa vie en dépendait ne constituait pas l'essentiel de la masse. Il ne doutait pas un seul instant de son contenu.
- Drogue, avait silencieusement articulé Bofur.
La Hobbite l'incendia du regard mais l'oublia bien vite pour tenter avec maladresse de garder son assiette sur l'animal.
- On tiens les rênes comme ça, l'informa-t-il en lui tendant les lanières de cuir qu'elle enroula autour de ses doigts avec incertitude.
Ça n'irait pas. On aurait dit un Orc à qui on aurait donné de la salade.
- Nori, aboya Dwalïn en pointant la Hobbite du doigt, tu montes avec elle.
L'intéressé haussa les sourcils et ouvrit la bouche, certainement pour argumenter, mais il lui lança un regard qui en disait long et le voleur jugea plus prudent de la fermer. Pour une fois.
Bilbo était mal à l'aise.
Le...poney était un cauchemar. Au nom de Mahal, Melkor et Yavanna, qu'est-ce que c'était donc que ça?
Ça avait quatre pattes, des oreilles pointues, et une sorte de balai brosse à la place de la queue et entre les oreilles. C'était aussi poilu qu'un Warg sans en être un. Les dents de la chose étaient plates, elle n'avait pas de griffes ni de crocs, et la fixait placidement avec une paire de gros yeux bruns et doux.
Bilbo renifla. L'odeur non plus, elle ne l'avait jamais sentie. Et elle était allergique, apparemment, par dessus le marché.
Il y en avait trois autres exemplaires, et elle ne comprenait pas pourquoi leurs propriétaires respectifs soit les grattaient entre les oreilles soit leur parlaient comme s'ils avaient pu leur répondre. Et en plus, ils avaient des noms. Franchement, qui irait donner un nom à un animal? Un animal aussi...inconfortable qui plus est?
La bestiole était tout simplement en train de se déhancher entre ses cuisses, chaque pas qu'elle faisait se répercutait douloureusement dans tout son corps, et malgré le bras de Nori passé autour de sa taille la maintenant fermement en place, il lui semblait qu'elle allait glisser à tout moment.
Elle pinça les lèvres d'agacement. Ils n'auraient pas pu prévoir, au hasard, un chariot?
- Tout va bien?
Le Nain à la chapka. Bofur, qu'il s'appelait. Il essayait d'être gentil, ou au moins amical, mais elle n'était pas à l'aise avec ça. Elle n'aimait pas qu'on la regarde avec pitié, et personne ne faisait preuve de gentillesse envers elle sans arrière pensée.
Enfin.
C'était sympathique à lui d'essayer.
Il avait même voulu regarder son pied, mais elle avait refusé. Personne ne touchait les pieds d'un Hobbit. C'était embarrassant et grossier, et elle voulait garder le semblant de dignité qui lui restait. Même Kili n'avait pas eu le droit, et pourtant il aurait bien aimé toucher la fourrure sur ses pieds pour savoir comment c'était. Ça ne se faisait pas, voilà tout, et elle pouvait s'occuper d'elle-même, merci bien.
Même si elle ne pouvait quasiment plus poser le pied par terre. C'était chaud et douloureux au toucher, et Bilbo ne pouvait qu'espérer que la gangrène ne gagne pas la jambe, mais personne ne poserait un doigt à moins de dix centimètres de ses orteilles. Question de principes.
Toutefois, elle songeait sérieusement à demander des herbes ou quelque chose dans ce genre-là.
Après tout, elle avait un long voyage devant elle. Et elle avait besoin de rester en vie jusqu'à...comment avaient-ils dit, déjà? Ered Luin.
Elle ne savait pas où c'était, mais Kili l'attendait là-bas.
Kili.
Elle avait du mal à réaliser, encore.
Kili était vivant.
Kili allait bien.
Kili.
Son petit garçon était vivant et en sécurité et l'attendait à des lieues de là.
Il était vivant et il était prince.
Il n'avait plus vraiment besoin d'elle mais il voulait encore d'elle. Le seul être au monde qui avait jamais voulu d'elle.
Elle se sentait mieux rien qu'à la pensée. Beaucoup mieux. Ça faisaient comme des papillons chauds dans son estomac, qui n'étaient pas de la faim.
Parce que Kili, son petit garçon, était vivant. Et qu'elle allait le revoir. Et c'était suffisant.
Bilbo éternua à nouveau. Ça semblait légèrement se calmer.
Derrière elle, Nori renifla.
Bilbo eut un vilain sourire. Elle n'avait pas pu s'en empêcher. Ses jointures lui faisaient encore mal. Tant pis. Il l'avait cherché, et elle espérait au moins lui avoir cassé le nez, tiens.
Non mais. Disparaître sans prévenir pendant une éternité et revenir ensuite la bouche en coeur comme s'il ne s'était rien passé?
Après le Roi sous la Montagne?
Après Kili?
Après Ori?
Sans blague.
Elle était furieuse.
Peut-être sa réaction avait-elle été disproportionnée, mais maintenant, les Nains avaient peur d'elle, même Dwalïn, le gros aux tatouages. Aussi peur qu'elle même avait peur d'eux. Et ses vêtements étaient toujours souillés de sang. Bénie soit l'allergie qui empêchait l'odeur métallique d'atteindre ses narines.
Une pensée désagréable tiraillait l'arrière de sa tête. Si Kili était vivant, cela signifiait qu'elle avait trucidé le Maître et Alfrid sans raison valable.
Mais non.
Ça revenait au même. Et puis, c'était loin d'être des innocents. Bilbo agit exactement de la même manière que chaque fois qu'un problème l'ennuyait. Elle l'oublia.
Le tunnel semblait s'éclaircir lentement. Un courant d'air froid s'infiltra dans ses vêtements. Différent de d'habitude.
La Hobbite réalisa alors pleinement ce que cela voulait dire.
Elle quittait la Montagne.
Elle quittait la Montagne, bon sang.
Elle allait voir l'Extérieur.
Elle n'arrivait pas à croire qu'elle allait vraiment faire ça.
Comment était-ce?
Vraiment des cendres et des braises et la désolation à perte de vue? Ou quelque chose d'autre?
Elle voulait savoir.
Et en même temps, une partie d'elle-même était réticente à l'idée-même. Ce qui s'étendait au dehors lui était inconnu, opaque. Elle ne savait pas à quoi s'attendre, et c'était terrifiant. Au moins, elle connaissait la Montagne.
Et puis il y avait cette autre Roi, au delà du dehors, ce Roi en Exil qui avait en personne requis sa présence, et dont même Nori parlait avec révérence. Elle n'avait pas une bonne expérience des Rois. Le dernier qu'elle avait rencontré avait voulu la tuer ou pire. Était-il différent? Qu'avait-il de spécial pour avoir gagné le respect si dur à obtenir de Nori?
Elle ne savait pas. Elle voulait savoir et en même temps pas. C'était pour le moins frustrant.
Il y avait de la lumière au bout du tunnel. Pas une lumière chaude comme celle des torches, cependant. Une lumière différente, plus claire, plus froide.
- Ferme les yeux, akhûnith, lui murmura Nori à l'oreille.
Elle obéit, ne se repérant plus qu'aux pas du poney sous elle, et à l'air froid sur sa peau brûlante. Un souffle glacial la frappa de plein fouet et elle sentit la consistance du sol sous les sabots de sa monture changer brusquement.
Elle inspira à fond. L'air était froid, mais léger et pur. Et il y avait quelque chose de différent, qui n'avait plus rien à voir avec l'atmosphère viciée des bas fonds de la Montagne.
Lentement, Bilbo ouvrit les yeux sur l'Extérieur.
Dis chantait. Thorïn posa lentement sa plume à côté du parchemin pour écouter. Cela faisait vraiment une éternité qu'il n'avait pas entendu sa jeune soeur chanter, réalisait-il.
Elle chantait pour endormir ses enfants, et il se rappelait qu'il n'y avait pas si longtemps, c'était à lui que revenait le rôle de bercer Dìs pour la mettre au lit. Pas si longtemps...des années plutôt, elle n'était guère plus qu'une petite fille lorsqu'il l'avait perdue de vue alors qu'il fuyait la Montagne.
Il n'y avait pas eu d'entre-deux. Il était toujours le grand frère, mais elle n'avait plus vraiment besoin de lui, et c'était un changement plutôt abrupt.
Toutefois, pourquoi fallait-il qu'elle choisisse cette chanson précise? Savait-elle qu'il pouvait l'entendre? Certainement. Les murs de pierre étaient fins, après tout.
Dìs avait une voix puissante, riche et veloutée. Autrefois, elle était renommée pour cela, et Thròr aimait l'entendre à l'occasion des fêtes. À présent s'y rajoutait comme un écho brisé et des sanglots contenus. Et une force inattendue. Le velours recouvrait de l'acier, désormais.
Et cette chanson-ci éveillait en Thorïn un profond sentiment de perte et de vide, amplifié par la peine de Dìs qui roulait dans les échos de sa voix sur la pierre.
- Le monde était jeune et les montagnes vertes.
Aucune tache encore sur la Lune ne se voyait,
Aucun mot n' était apposé sur les rivières ou les pierres,
Quand Durïn s' éveilla et marcha solitaire.
Il nomma les collines et les combres sans nom,
Il but l' eau des puits jusqu' alors non goûtée;
Il se baissa et regarda dans le Lac du Miroir
Et vit apparaître une couronne d' étoiles,
Comme des joyaux sur un fil d' argent,
Au-dessus de l' ombre de sa tête.
Le monde était beau, les montagnes altières
Aux Jours Anciens d' avant la chute
De puissants rois en Nargothrond
Et en Gondolin, qui maintenant
Au-delà des Mers Occidentales ont disparu;
Le monde était beau en l'Ere de Durïn.
Roi il était sur un trône ciselé
Dans des salles de pierre aux milles piliers,
Aux voûtes d' or et au sol d' argent,
Avec, sur la porte, les runes de la puissance.
La lumière du soleil, des étoiles et de la lune
En d' étincelantes lampes dans le cristal taillées,
Jamais obscurcie par les nuages ou les ombres de la nuit,
Brillait toujours là, belle et éclatante.
Là, le marteau sur l' enclume frappait,
Là, le ciseau clivait, et le graveur écrivait;
Là, était forgée la lame et fixée la garde;
L' excavateur creusait, la maçon bâtissait.
Là, étaient accumulés le béryl, la perle et la pâle opale,
Et le métal forgé comme les écailles du poisson,
Le bouclier et le corselet, la hache et l' épée,
Et les lances brillantes.
Inlassables étaient alors les gens de Durïn;
Sous les montagnes la musique s' éveillait;
Les harpistes jouaient de la harpe; les ménestrels chantaient,
Et aux portes les trompettes sonnaient.
Le monde est gris, les montagnes sont vieilles;
Le feu de la forge est d' un froid de cendre;
Nulle harpe n' est pincée, nul marteau ne frappe :
Les ténèbres règnent dans les salles de Durïn;
L' ombre s' étend sur son tombeau
En la Moria, à Khazad-Dûm.
Mais encore les étoiles noyées apparaissent
Dans le sombre Lac du Miroir privé de vent;
Là gît sa couronne dans l' eau profonde,
Jusqu' à ce que Durïn du sommeil se réveille.
La voix de Dìs s'éteignit lentement, et Thorïn sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale.
Il lui semblait qu'elle s'adressait directement à lui, et il se sentit vieux et fatigué une fois de plus. Son corps, ce corps-ci du moins, était peut-être encore relativement jeune, mais à l'intérieur, son âme était aussi âgée que les Montagnes, et sa soeur le savait pertinement. Elle attendait beaucoup de lui. On attendait beaucoup de lui, et pour l'instant, la seule chose qu'il voulait faire, c'était dormir. Dormir et ne plus jamais se réveiller, mais cette espoir était vain. Il se réveillait toujours.
La voix ensommeillée de Kili lui parvint à travers la cloison.
- Qui est Durïn, Amad? demanda-t-il.
La voix de Dìs était douce lorsqu'elle répondit.
- Durïn l'Immortel est notre ancêtre, Kidhuzel, le premier et plus âgés des Sept que Mahal a tiré de la pierre. Il règnait autrefois sur le Royaume de Moria, bien avant que le Fléau ne vienne.
- Pourquoi l'Immortel? demanda Fili avec curiosité. Il n'est pas mort?
Dis rit.
- Durïn est appelé l'Immortel parce qu'il s'éveille toujours de son sommeil plus profond que la mort et revient pour guider son peuple lorsqu'il a besoin de lui, dit la Naine.
- Mais pourquoi il revient?
Kili semblait légèrement sceptique.
Dis mit un certain temps à répondre. Enfin elle parla, et Thorïn devint attentif au moindre mot.
- C'est la Quête de Durïn, Kili, dit-elle. Vois-tu, lorsque Mahal tira notre peuple de la pierre, Durïn fut le seul pour qui ne fut pas créé d'épouse, nul ne sait pourquoi.
- Il était tout seul? C'est triste, commenta son plus jeune neveu d'une petite voix.
Thorïn se passa une main lasse sur le visage. Triste. Le petit n'imaginait pas à quel point.
- Durïn restait solitaire, et son désespoir grandissait avec le temps. Il éleva les mains vers le ciel et pria longtemps le Créateur de lui accorder une compagne, mais nulle réponse ne venait.
- Bilbo dit que les Valars répondent jamais quand on leur parle, grogna Kili.
Décidément, Bilbo disait beaucoup de choses. Mais Thorïn devait bien admettre que la mystérieuse Semie-Homme de son neveu n'avait pas tort sur ce coup-là.
- Pourtant, Durïn fut entendu, continua Dìs. Yavanna, l'épouse du Créateur, prit en pitié le Nain esseulé et alla plaider sa cause auprès d'Illuvatar, qui accèda à sa requête. Alors elle prit de la terre et de l'eau et façonna une compagne pour Durïn.
Un des enfants battit des mains. Il aurait penché pour Fili. Kili était trop dur pour applaudir. La Montagne semblait avoir aspiré hors de lui tout ce qu'il pouvait avoir d'enfantin.
- C'était une enfant de la nature et du soleil, non pas dure comme la pierre, mais douce et fertile comme l'argile dont elle était issue, car elle n'était pas de la race des Khazad, et Mahal ne lui avait pas donné vie. Mais Durïn l'aima car elle était son Unique, et il la prit pour épouse au pied du Lac du Miroir.
- Si c'était pas une Naine, intervint Fili, qu'est-ce qu'elle était?
Thorïn soupira. Il connaissait la réponse, mais il ne voulait pas l'entendre.
- Une Hobbite, bien sûr, la première de tous les enfants de Yavanna, expliqua la Naine.
- Une Hobbite comme Bilbo? s'exclama Kili.
- Dürin la nomma Melekinh, qui est le mot Khuzdul pour "Hobbite". Beaucoup de gens l'ont oublié, mais il dérive directement du mot "Reine" qui se dit Melhekhinh.
- À quoi elle ressemblait?
Fili était curieux. Il ne pouvait pas le blâmer.
- Nul ne le sait, murmura sa mère. Il est dit qu'elle était très belle.
Thorïn se massa les tempes du bout des doigts.
Oh, lui il savait. Il savait mieux que quiconque.
Des cheveux comme une rivière d'or bruni. Des yeux comme deux pièces de jade vert. Une peau de la blancheur de l'ivoire.
L'épouse de Durïn avait été belle. Plus que belle.
Avant qu'elle ne soit perdue. Avant, lorsqu'elle était autre chose qu'un rêve impalpable et cruel.
- Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda Kili.
L'histoire devenait délicate. Chaque enfant Nain l'apprenait, mais ce n'était ni un conte de fée ni une fable. L'histoire se terminait mal.
- Les Hobbits sont comme les fleurs, faits de terre, d'eau et de lumière, et sont éphémères comme elles. Ils ne sommes pas comme nous, les Nains, solides et inaltérables comme la pierre. La Reine fut emportée par un hiver particulièrement rigoureux, et Durïn fut à nouveau seul.
Il y eut un silence.
- C'est pas juste, commenta Kili.
Thorïn soupira. Non, ce n'était pas juste. Ça ne le serait jamais.
- C'est vrai, Kili. Ce n'était pas juste. Mais Mahal vit son désespoir et lui accorda un don, dit doucement Dìs. Il lui accorda plusieurs existences après sa mort, afin que Durïn puisse accomplir son serment fait à son épouse mourante.
- Quel serment?
- Qu'il la retrouverait toujours, dans cette vie où une autre, quel que soit le temps que cela lui prendrait.
Un des enfants renifla. Probablement Kili.
- Donc c'est pour ça que Durïn revient? Il cherche sa femme?
- C'est la Quête de Durïn, répondit Dìs. Vous êtes un peu jeunes pour comprendre la puissance de l'amour d'un Khazad pour son Unique, mais ça viendra plus tard.
- J'aime pas les filles, marmonna Kili, et Thorïn ne put s'empêcher de pouffer.
Son neveu, de fait, s'était beaucoup attaché à la petite dernière de Bard l'Archer, à l'instar de son frère, et la petite avait vite fait de les transformer en chevaliers servants. C'était quelque chose de les voir tourner dans la ville en lui soutenant une traîne faite d'un vieux rideau, prenant l'air très important et pompeux.
- Est-ce que Durïn a fini par retrouver sa femme? demanda Fili.
- Non, dit lentement Dìs. Il ne l'a pas encore retrouvé.
Un bruissement d'étoffe indiqua au Roi que sa soeur venait de se lever.
- Au lit maintenant, ordonna-t-elle. Vous avez vu l'heure?
- Mais Amad! protestèrent en choeur les deux garçons.
S'ensuivirent des rires et des plaintes à n'en plus finir jusqu'à ce que Dìs menace d'appeler Oncle Thorïn, et que tout ne se calme comme par magie.
- Est-ce que j'ai un Unique, Amad, moi aussi? demanda Fili d'une petite voix.
- Oui.
- Et toi?
- Oui.
- Et Oncle Thorïn?
- Ça, fit Dìs, tu lui demanderas toi-même. Bonne nuit, mizimel.
Les pas de Dìs se rapprochèrent, jusqu'à ce que la Naine apparaisse sur le pas de la porte.
- Thorïn? Tu...tu écoutais?
Il hocha la tête.
- Je suis désolée, Nadad, murmura-t-elle avant de quitter la pièce silencieusement.
Il ne pouvait pas lui en vouloir. Dìs savait ce qu'il ressentait, pour l'expérimenter elle-même au quotidien. Mais pour lui, il y avait de l'espoir, et pour elle aucun.
Elle lui manquait. Même avant qu'il ne comprenne pourquoi.
Il avait un Unique, qui de surcoît n'était pas une Naine, et qu'il n'avait jamais rencontré, mais tout ce qu'il savait d'elle, il l'avait vu en rêve.
Il voyait tout, en rêve, à vrai dire. Ce n'était pas des rêves, mais des échos d'autres existences qui arrivaient à point nommé quand il en avait besoin.
Il ne se rappelait pas des évènements, ni des personnes ni des lieux, et de cela, il était reconnaissant car il n'était pas Elfe, et ne supporterait pas d'avoir la mémoire encombrée par tous les souvenirs de siècles d'existence antérieure, mais il n'avait jamais eu à apprendre quoi que ce soit. Combattre, règner, juger, forger...tout cela, son âme, si ce n'est son corps, l'avait déjà fait.
Toutefois, la plupart du temps, il se contentait d'être simplement Thorïn Écu-de-Chêne.
Thorïn était bien plus facile à vivre. Il était simplement difficile de le faire cohabiter avec un autre dont les actions passées conditionnait les siennes.
Parfois il regrettait de n'être pas Frerïn, qui pouvait se permettre de vivre sa vie comme il le souhaitait. Qui n'avait aucun autre responsabilité que représentative et savait encore comment rire. Frerïn qui n'était tenu par aucun serment ni aucune Quête.
Tous les Nains avaient deux noms, un nom usuel et un nom caché, et très peu savaient à vrai dire, que le nom secret de Thorïn Écu-de-Chêne était en fait connu de tous.
Dìs savait, Frerïn savait. Balïn aussi, sans doute. Et l'Usurpateur.
Sinon, pourquoi, aussitôt qu'il avait accèdé au pouvoir, avoir envoyé ses troupes raser la Comté, cette enclave verdoyante à présent désert de cendres, et déporté ses habitants à Erebor, sinon pour l'atteindre, lui, Thorïn, et à travers lui, Durïn, dans ce qu'il y avait de plus intime?
Les rares Semi-Hommes rescapés de la rafle vivaient désormais ici, à Ered Luin, et aucun n'était son Unique. Il l'aurait su. Il devait en rester, selon les rapports, quelques dizaines dans les bas-fonds de la Montagne, pour qui il subsistait bien peu d'espoir. Et Elle était probablement morte. Au moment de la rafle, ou après. L'Usurpateur ne l'aurait jamais laissée en vie.
Thorïn avait espéré, lorsqu'il était jeune et idéaliste. Mais la réalité l'avait ensuite rattrapé.
Le devoir d'un Roi était de se sacrifier pour ses sujets, et il avait eu d'autres tâches, bien plus importantes que son serment, relégué au second plan.
Et en admettant qu'elle soit toujours en vie, elle ne l'attendrait pas. Elle ne se souvenait même pas de lui, et n'en avait même probablement jamais entendu parler.
Il en souffrait mais pas elle. Consolation? Il n'en était pas sûr.
De toute façon, il renaîtrait à l'infini jusqu'à l'accomplissement de son serment, alors une vie de plus ou de moins...
Les pensées de Thorïn dérivèrent vers la Hobbite de Kili. Elle ne correspondait pas à la description, bien que le petit ait été plus qu'imprécis, et il se refusait à avoir de faux espoirs.
Il était un Nain. Il était de pierre. Il avait peut-être traversé les siècles avec la persistance et l'obstination d'une montagne, mais dans cette vie-ci, il était Thorïn II Écu-de-Chêne, fils de Thraïn, fils de Thròr, Roi en Exil et seigneur d'Ered Luin. Et si cela signifiait souffrir et rester seul une existence de plus, alors il en serait ainsi.
à la semaine prochaine!
Traduction du Khuzdul:
Jargh: Idiot
Rukhsul: rejeton d'un Orc
Menu shirumund: Tu es imberbe (pire insulte au monde)
Melekinh: Hobbite (féminin)
Melhekhinh: Reine
Si vous voulez écouter la chanson de Dis, cherchez "Song of Durin" d'Eurielle sur Youtube, ça donne le frisson.
Notes: Je sais que Thorïn n'est pas Durïn dans le canon, mais c'est un AU alors je fait ce que je veux. Sinon, j'ai juste repris la légende en l'arrangeant un peu à ma sauce. Je ne sait pas si "Melhekhinh" dérive de "Melekinh" mais j'ai fait un peu de recherches et comme ça sonnait pareil, j'ai brodé dessus^^
