- Shhhhhht baka ! souffle-t-il en me bâillonnant d'une main, avant de regarder autour de lui d'un air inquiet.

- Vu l'heure et le lieu, je doute que vous ayez à craindre une émeute, articulé-je derrière sa paume.

- On ne sait jamais, fait-il en me libérant. Bon, il y a un endroit où on peut parler discrètement ?

- Heu… j'habite pas loin, mais je vous avoue que je préférerais un autre moment que (je regarde mon portable) 3h35 du matin pour discuter.

- Je n'aurais peut-être plus l'occasion de le faire avec notre planning et je ne veux pas que Keii-chan soit au courant.

Là pour le coup, ça m'intrigue et je lui fais signe de me suivre, tant pis pour ma fatigue, j'irais me coucher après. Qu'est ce que ce mec aussi célèbre peut bien avoir à dire à un rien du tout comme moi, qui nécessite d'aller le voir à une heure aussi avancée de la nuit ? J'ai beau réfléchir, je vois pas.

Du coup je l'emmène à l'appart après m'être assuré que Tomo est pas là, je lui amène un truc à boire, puis m'assois face à lui. Il reste silencieux un moment, restant juste à me dévisager ce qui commence à me mettre mal à l'aise. Quand même pas lui aussi…

- Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Qu'est ce qu'il y a entre Keii-chan et toi ?

Je le dévisage, ahuri.

- He ?

- En ce moment, il ne parle que de toi, ce qui commence à être un peu pénible, donc qu'est ce qu'il y a entre vous ?

- Heu… A ma connaissance, rien de particulier. Enfin on est amis quoi, mais à part ça…

Et c'est la vérité en plus. D'autant qu'il est plus que probable qu'il est plus que probable qu'il se passera jamais rien, parce qu'il y a aucune raison logique qu'il se passe quoi que ce soit.

- Te fous pas de moi ! s'exclame-t-il soudain, furieux, en bondissant du canapé comme un diable de sa boite. Jamais il avait autant parlé d'un mec !

- Oi du calme ! fais-je à mi voix. Vous allez réveiller…

Trop tard, la porte de la chambre de Tomo vient de s'ouvrir. Pour la discussion en toute discrétion, c'est loupé.

- Keii, c'est toi qui fais tout ce bordel ? T'as vu l'heure ? formule-t-il d'une voix pâteuse qui me fait penser qu'il a bu et pas qu'un peu.

- Qui… commence l'idole, stupéfait.

Idole que je bâillonne immédiatement. Avec un peu de chance, mon coloc est trop ivre pour se rendre compte de la troisième présence dans la pièce.

- Oui c'est moi, désolé Tomo, réponds-je. Retourne dormir, j'arrête de faire du bruit.

- Hum. D'accord, j'ai…

Il s'interrompt. Pourvu que…

- Kato Shigeaki ?! s'exclame-t-il en reconnaissant le News à son tour.

Oh merde, il était pas assez bourré pour penser qu'il rêvait.

- Barrez-vous ! Vite ! fais-je alors à l'adresse du chanteur.

- Mais je…

- Tirez-vous ! répété-je en le poussant littéralement vers la sortie.

- D'accord. Mais j'en ai pas fini avec toi, me dit encore l'idole.

- C'est ça, c'est ça… fais-je en refermant la porte derrière lui.

En d'autres circonstances, j'aurais 1) rigolé de cette réplique tirée d'un mauvais film et 2) peut-être apprécié de me retrouver nez à nez avec un membre du groupe que j'aimais depuis peu. Mais bon ça, ça aurait été dans le cas où a) le chanteur en question ne m'aurait pas accusé de je sais même pas quoi exactement et b) qu'il aurait pas réveillé mon coloc.

- Keii, pourquoi il y avait un membre de News dans l'appart ?

- Tomo, s'te plait, il est presque quatre heures du mat', on peut pas remettre cette conversation à plus tard ? Je suis mort et j'ai juste envie de pioncer.

- Mais quand même, il y avait Kato Shigeaki dans le…

- Tomo, pitié… Demain, ok ? Demain je te dirais ce que je sais.

Je peux pas lui dire que je lui expliquerais tout, vu que j'ai moi-même rien compris à la situation.

- Mais demain tu vas rentrer aussi tard, comme tous les jours et quand je repartirais bosser après-demain matin, tu dormiras encore.

Je soupire lourdement. Je vais pas lui dire que Koyama-san m'a laissé ma soirée de demain pour que je puisse profiter d'Halloween, sinon il va me scotcher à mort et je vais plus pouvoir m'en débarrasser.

- Je lui ai rentré dedans en sortant du resto, il a dit qu'il avait à me parler et m'a demandé un endroit discret donc je l'ai emmené ici. Voilà t'es content ? résumé-je, lassé.

- Et il te voulait quoi ?

- Mais je sais paaaaaas ! Il a commencé à me demander ce qu'il y avait entre Keiichiro et moi et il était super insistant, j'ai rien capté à son délire. Maintenant t'en sais autant que moi, donc bonne nuit, dis-je en allant m'enfermer dans ma chambre.

C'est pas poli de le planter là, mais de un je suis plus que crevé et de deux cette conversation commence à me gaver profond, surtout que j'ai AUCUNE EXPLICATION A RIEN, PUTAIN DE MERDE !

31octobre 2015

10h45

Je me réveille que maintenant, parce que ma journée d'hier a été vraiment trop longue et crevante (d'autant que je suis pas totalement rétabli) et puis comme je suis off ce soir, j'ai absolument rien qui me presse, alors… je vais avoir touuuuuut mon temps pour réfléchir à ce qui s'est passé hier soir. Surtout après le boulot. Il faut que je me repasse mentalement la conversation pour tenter de comprendre.

Il a dit " je ne vais pas y aller par quatre chemins. Qu'est ce qu'il y a entre Keii-chan et toi ?" et ensuite, comme il m'a pas cru quand j'ai dis qu'il y avait rien de spécial, il a dit un truc du genre "il arrête pas de parler de toi et ça commence à être pénible". Ca fait égocentrique de dire ça, mais avec le recul (et le sommeil passé par-dessus l'événement aussi), on dirait… qu'il est jaloux et qu'il venait jauger son rival (moi) D'où le "j'en ai pas fini avec toi" qu'il m'a sorti avant de partir. Mais non, c'est complètement con. Ces mecs se connaissent et sont dans le même groupe depuis plus de dix ans. Si Kato avait eu des sentiments Keiichiro, il aurait eu plus que largement le temps de lui dire. Surtout qu'ils avaient le unit KoyaShige aussi. Je dois me planter, il doit y avoir autre chose, c'est pas possible autrement. Surtout que bon, une idole connue internationalement comme lui doit rien avoir à craindre d'un inconnu comme moi.

Aaaaaah je vais virer fou à force de me poser des questions, il faut que j'arrête ! Ou plutôt… il faut que j'en parle à quelqu'un d'extérieur (et pas à Tomo). Vu l'heure ici, il est 18h30 passé à Paris. Avec un peu de chance, Guillaume sera rentré du taf. Je vais essayer de l'appeler sur Skype.

J'allume donc mon pc et le wifi mobile de Tomo (faudrait que je m'en prenne un perso, mais je sais pas si c'est accessible aux étrangers qui sont pas résidents permanents. Faudra que je me renseigne), puis ouvre le logiciel. Il a l'air en ligne mais ça veut rien dire, des fois il est AFK et il le dit pas. Tant pis, j'essaye. Ca sonne. Deux fois… Trois fois… Merde, il décroche p…

« Yo Keii ! », me fait-il en prenant la comunication.

- Yo, fais-je en souriant. Bien ou bien ?

« Bien. Quoi de neuf, vieux ? Tu survis ? Tokyo t'as pas encore bouffé ? »

- J'habite plus Tokyo en fait.

« Ah ouais ? »

Merde, ça fait combien de temps que je lui ai pas parlé ? On dirait que ça fait des semaines, alors qu'il est parti que depuis six jours. Seulement six putains de jours, mais les événements se sont enchainés à une telle vitesse que j'ai l'impression que bien plus de temps à passé.

- Nan j'ai déménagé à Machida. L'appart que t'avais visité avec moi la veille de ton départ.

« Ah ouais c'est vrai. Mais c'était pas encore fait à ce moment-là. Et ça se passe bien ta nouvelle coloc ? Pas de Ren bis à déplorer ? »

- M'en parle pas…

Il explose de rire.

« Nan, sans déc' ?! Raconte ! »

- Je sais même pas par où commencer…

« Il t'es arrivé tant de trucs que ça en seulement six jours ? »

- Comme tu dis…

« Et t'as l'air paumé. Allez, raconte-moi tout. Que je vois si je peux t'aider à distance. »

Du coup, je lui explique tout de A à Z, en commençant par le jour qui a tout bouleversé : mon malaise croissant au fur et à mesure de la journée, mon insistance pour aller bosser malgré tout (« Mais t'es con ou quoi ?! Si j'avais été là, je t'aurais attaché à ton pieu ! »), mon arrivée au resto et de nouveau mon insistance pour aider, l'arrivée miraculeuse de Keiichiro (« Attends, t'essaye de me dire que non seulement t'as rencontré le fils prodigue mais qu'en plus il t'as empêché de te vautrer et à bosser à ta place ? Putain mais t'es verni toi ! »), ma maladie qui avait empiré et mon réveil à l'hosto avec Keiichiro à mes côtés (« Ah ouais carrément ! C'est un saint le mec quoi. »), les visites de mon sauveur, mon retour au resto hier soir et enfin ma rencontre aussi improbable que chelou avec Kato.

Il y a un blanc dans la conversation après mon long récit et mon pote a l'air pensif.

- Guillaume ?

« Attend, je réfléchis. »

- On est pas couchés alors, répliqué-je pour l'emmerder.

« Connard », m'insulte-t-il en riant, avant de reprendre d'un air sérieux. « Bon écoute, après tout ce que tu m'as raconté, voilà ce que je crois. Déjà, tu peux t'inventer toutes les excuses du monde, c'est évident que c'est pas juste de l'attirance que t'as pour ce mec, Keii. T'en es tombé amoureux. Ensuite… »

- Mais tu…

« Ta gueule. Tu me donneras tes arguments à deux balles quand j'aurais fini. Bon, j'en étais où… Ouais donc c'est clair que t'en es tombé amoureux… et que lui aussi. Et me sors pas l'excuse bidon du " C'est une star et je suis personne gnagnagna" parce qu'elle est débile. Déjà parce que les sentiments se commandent pas et ensuite parce que, putain, y'a qu'à toi que ça peut ne pas sauter aux yeux que ce gars a flashé sur toi dès qu'il t'as vu. Réfléchis deux secondes, Keii : il te connaissait pas, il t'avait jamais vu, mais en quelques minutes il te vient en aide et décide de te remplacer, puis t'emmène à l'hosto alors que rien l'y obligeait, fait le forcing auprès des infirmières pour venir te voir après l'heure des visites et vient te voir plusieurs fois ensuite. Moi j'appelle même plus ça des signaux à ce niveau-là, j'appelle ça des néons géants. »

- Mais nan, il a juste beaucoup d'empathie, c'est tout.

« Et toi t'es juste con alors. Pourquoi tu refuse de voir la vérité en face ? C'est quoi ton problème ? »

C'est quoi mon problème… Bonne question… J'ai probablement la trouille. La trouille d'avoir une relation sentimentale avec un mec beau et adorable mais surtout adulé par des milliers de personnes. La trouille de finir par découvrir que sous ses airs angéliques, c'est en fait un enfoiré. La trouille de souffrir quoi.

« Keii, arrête de te retourner le cerveau et fonce. Il attend juste que tu fasse le premier pas. »

- Comment tu le sais ?

« Dans le cas contraire, il t'aurait pas envoyé autant de signaux, il aurait juste attaqué. »

Ah bah bien. Si on est aussi manches l'un que l'autre, on a pas le cul sorti des ronces.

« Et en ce qui concerne l'autre gars là… »

- Quel gars ?

« Celui de son groupe. »

- Ah, Kato. T'as une théorie pour lui aussi ?

« Pas une théorie, vieux, une évidence. »

- Quelle évidence ?

« Ce mec est jaloux. »

Bizarre, c'est ce que je me suis dis tout à l'heure.

- Jaloux de qui et de quoi ?

« De toi et de la relation que t'as réussi à tisser en peu de temps avec son pote. Pour moi, ce Kato est dingue de ton Keiichiro et il a jamais osé lui dire, du coup il voulait voir à quoi ressemblait son rival. »

- Mais c'est ouf ! Je veux dire, il est méga connu, pas trop mal physiquement et Keiichiro est son meilleur ami depuis des années, il aurait largement eu le temps de se déclarer.

« Il a probablement jamais osé, peut-être parce que justement c'est son meilleur ami et qu'il craignait de le perdre si les choses se passaient mal entre eux. Mets-toi à sa place deux minutes et imagine que t'es dingue de moi depuis des lustres. T'aurais pas la trouille que je me barre ou autre si ça se terminait mal entre nous ? »

- Hum… Probablement si, fais-je en essayant de SURTOUT PAS m'imaginer en couple avec Guillaume.

« Donc c'est sûrement la raison de son silence à mon avis. Et puis visualise le truc : ça fait des années qu'ils sont ensemble tranquillou lui et ses potes et d'un coup, bim ! tu débarque comme un chien dans un jeu de quilles en bouleversant tout sur ton passage. Il a peur de le perdre, tout simplement. Et quand on a peur, la meilleure défense, c'est l'attaque. Et c'est ce qui s'est passé hier soir quand il s'est pointé devant toi. »

Bah merde alors…C'est ouf comme Guillaume peut avoir un point de vue très lucide et éclairé sur ce que je vis, tout en y assistant pas. Ce mec a raté sa vocation, il aurait du faire psy. Un psy un peu brut de décoffrage, mais très certainement efficace. Y'a qu'à voir avec moi…

« Alors tu vas faire quoi maintenant ? »

- A quel sujet ?

« Au sujet des licornes volantes », répond-il avant de lever les yeux au ciel. « A ton avis, de quoi on parle depuis un quart d'heure ? De ton Keiichiro et de ce Kato, pardi ! »

- C'est pas mon Keiichiro… rétorqué-je en me sentant rougir.

« Ca le sera si tu bouge ton cul. Donc ? »

- Bah… je l'aurais bien appelé mais j'ai pas son numéro…

« Tu veux dire qu'avec tout le temps qu'il a passé à ton chevet, ça t'as pas traversé l'esprit de lui demander ?! »

Et à la façon dont il dit ça, ça donne l'impression que c'est une catastrophe internationale.

« Keii, tu sais que je t'adore… mais des fois, t'es tellement pas dégourdi que j'ai envie de te donner des baffes. »

- Merci, ça fait toujours plaisir, grogné-je.

« Bah écoute, avoue que t'es pas doué. Je sais bien que t'es nul en drague mais là quand même y'a de l'abus. Bah t'as plus qu'à demander son numéro à sa mère. »

- Hein ?! Mais t'es dingue, je vais en entendre parler pendant des lustres si je….

« Tu vas te le faire piquer par son pote si tu te magne pas le tronc. C'est ce que tu veux ? Le perdre avant d'avoir tenté quoi que ce soit ? »

- Non… grogné-je.

« Alors t'as intérêt à le faire. Et vite pour couper l'herbe sous le pied de ton rival. Ca va être au plus rapide là. »

- Je sais pas si j'en suis capable, Guillaume…

Je l'entends soupirer d'ici.

« Keii, t'es un mec, pas une lavette, alors sois sûr de toi, merde ! En plus c'est du tout cuit, il va te tomber dans les bras. »

Me tomber dans les… Je viens de penser à un truc chiant.

« Et allez, c'est quoi cette tronche que tu tire maintenant ? A quoi t'as encore pensé ? »

- Qu'est ce que je fais si c'est un seme et pas un uke ou un seke ?

Il y a un blanc et à travers sa webcam, mon pote me fixe chelou.

« Tu veux bien éviter d'utiliser des mots japs quand tu me parles en français ? J'ai pas pigé un broc de ce que tu viens de me dire. »

- Qu'est ce que je fais si lui aussi c'est un dominant et pas un dominé ? répété-je en oubliant volontairement le dernier terme, intraduisible en français.

« … Rassure-moi, t'es pas réellement en train de te poser la question ? »

- Bah…

« Attends Keii… »

Je l'entends pianoter sur son clavier. Qu'est ce qu'il fout ? Et d'un coup, une photo de Keiichiro s'affiche sur notre fenêtre de conv. Il a du aller la chercher sur Google. D'où le bruit de clavier.

« Regarde. Regarde son visage. Sérieux, il est évident que c'est une guimauve. Ca se voit dans ses yeux que même s'il dit non aujourd'hui, il dira oui demain et qu'il accepterait n'importe quoi du moment qu'une personne qui lui est chère lui demande. Crois-moi, t'as aucun souci à te faire de ce côté-là. Si y'en a un qui doit se la prendre, ce sera pas toi, mec. »

Ah Guillaume… La poésie, le tact et la délicatesse incarnés. En tout cas ça me fait sourire.

« C'est tout ou t'as encore des craintes à apaiser ? Parce que mon McDo doit être froid maintenant. »

- Merde, je savais pas que t'étais en train de bouffer ! T'es con, t'aurais du me le dire, je t'aurais rappelé plus tard.

« T'en fais pas. Mon pote qui flippe, c'est plus important qu'un repas froid. »

- T'es le meilleur, mec.

« Ouais je sais. »

Je sais qu'il rigole parce qu'il est pas du tout imbu de lui-même. Du coup, je le chambre sur le même ton.

- Et si modeste.

« Arrête tu vas me faire rougir. Bon alors tu vas demander son numéro à sa mère et l'appeler hein ? »

- Ouais mais pas ce soir. Koyama-san m'a laissé off pour que je puisse profiter de mon premier Halloween au Japon.

« Cool. Et tu vas faire quoi alors ? »

- Probablement m'acheter un déguisement et aller trainer au carrefour de Shibuya. Ren m'avait dit qu'il valait le coup d'œil le soir d'Halloween parce qu'apparemment tout le monde ou presque est déguisé.

« Sérieux ? Bah prend des photos, je veux voir ça. »

- Ca marche.

« Allez je te laisse, mon Big Mac m'appelle. »

- Ok, à plus, fais-je en rigolant.

La communication se coupe et je me surprends à sourire tout seul. Je me sens vraiment mieux là.

Bon… si déguisement il doit y avoir, je trouverais sûrement ça dans Takeshita Dori. Si du moins les magasins ont pas été dévalisés. Et si j'y allais avec Saori ? Ce serait mieux que tout seul nan ? Du coup, je lui envoie un message (plus le courage de téléphoner après ma longue converse avec Guillaume).

"Salut Saori-chan. Si tu es libre aujourd'hui, tu serais d'accord pour m'accompagner chercher un déguisement pour ce soir ?"

Voilà. Clair, concis, sans fioritures. Ce qu'on peut pas dire de la réponse qui arrive quelques secondes plus tard.

"Keii-chan ! Je pensais justement à toi tu sais ;-) J'adorerais t'accompagner :-D Tu sais déjà où tu veux aller ? Tu as prévu quelque chose de particulier pour ce soir ou tu veux qu'on improvise ? Ca te dérange pas si je reste avec toi au moins ? *_* A ce soir, mon chou ;-) Chu chu 3 3 3"

Pouark… Je fais une overdose de smiley. Je comprendrais jamais pourquoi les filles aiment ces trucs. Et "mon chou" ?... Heuuuuuu… WTF ?!

Bref je réponds brièvement.

"J'ai pensé à Takeshita Dori. Retrouvons-nous là-bas dans un heure."

Ca c'est un texto de mec. Pas besoin de discutailler trois plombes.

"Ca marche ;-) A toute alors -)"

Cinq mots, quatre smiley. Seriously girl ?!

12h

Je suis arrivé en avance pour une fois. Remarque déjà quand on était allés au Swallotail, j'étais en avance. Mais là c'était parce que je voulais pas qu'on risque de louper notre créneau. Là c'est différent.

Saori arrive peu après et me fait un signe de la main, avant de se précipiter vers moi en souriant largement. Elle est encore habillée comme une poupée, ça doit être son style.

- Coucou Keii-chan ! me salue-t-elle. Tu attends depuis longtemps ?

- Non, je viens d'arriver, t'en fais pas.

Repasser au japonais après avoir tapé la discute en français pendant presque une demie heure fait bizarre.

- Ca t'embête si on va manger avant de faire les boutiques ? Je me meurs de faim et il y a un super resto d'omurice vers le milieu de la rue.

Omurice ? Ah le truc que ma mère faisait quand j'étais gosse parce que mon père adore ça. Je savais même pas comment ça s'appelait en japonais parce qu'elle appelait ça "omelette fourrée".

- Heu ouais, si tu veux.

- Tu en as déjà mangé ?

- Quand j'étais petit, ma mère m'en faisait.

- Même en France ?

- Bah oui.

- Alors tu vas adorer celles de ce resto. Viens.

Je lui emboite le pas sans discuter, mais je suis un peu perplexe quand même. L'omurice c'est bon, je dis pas le contraire, mais un resto entier basé uniquement sur ce plat, ça me parait exagéré. Enfin ça devrait pas me surprendre, on est au Japon après tout et au Japon, y'a des trucs un peu (totalement) dingues, c'est connu.

A cette heure de la journée, en théorie, il y a moins de monde qu'en soirée. En théorie. Parce qu'on est le jour d'Halloween et que donc la rue est blindée de monde comme si la moitié de la capitale s'y était donné rendez-vous. On piétine au lieu de marcher, comme si on était devant les vitrines des Galeries Lafayette sur le boulevard Haussmann au moment de noël. Et putain, je déteste autant ça à Tokyo qu'à Paris. Du coup, je bous intérieurement et, franchement excédé après dix minutes, finis par lancer à Saori d'un ton sec.

- C'est encore loin ?

Elle se retourne et me fixe avec étonnement.

- Plus tellement non. Qu'est ce qui t'arrive, Keii-chan ?

- Je déteste piétiner…

- Mais… tu t'attendais à quoi en venant dans cette rue précise le jour-même d'Halloween ? A la trouver déserte ?

- Mais nan… Mais…

- Allez allez boude pas –même si t'es trop chou quand tu fais la tête. On y est presque. C'est un peu plus loin sur la droite.

Je marmonne dans la barbe que j'ai pas et continue à la suivre, me frayant difficilement un chemin dans la rue bondée.

- On y est, m'annonce-t-elle soudain. Le resto est au deuxième étage de ce bâtiment.

Enfin… C'est pas trop tôt… Je monte donc avec elle jusqu'à l'étage en question… et bloque littéralement devant l'entrée de l'établissement. Le truc s'appelle "Pomme's" (rien que le nom est chelou) et de ce que je vois, il est BLINDE de peluches de pandas ! Et de chiens jaunes chelous !

- Nan. Nan nan, ça va pas être possible ça, fais-je en reculant malgré moi.

- Quoi ? Mais pourquoi ?

- C'est un resto de nanas.

- Ca t'as posé aucun problème au Swallotail. Tu t'es même amusé comme un petit fou, proteste-t-elle.

- Ca a rien à voir. Le Swallotail c'était la super classe. Là c'est juste… mignon.

- Et t'aime pas ce qui est mignon ?

- Pas franchement.

Elle perd contenance quelques secondes, puis s'accroche à mon bras.

- Allez Keii-chan, s'il te plait… Ce sera la dernière fois…

- C'est une…

"C'est une fois de trop". C'est ce que j'allais dire et je me rends compte que cette scène est un copié-collé de celle qu'on a joué au Swallotail justement. Sauf que cette fois c'est de la comédie pour aucun de nous.

- S'il te plait…

Elle me fait des yeux de chat potté. Je déteste quand elles font ça pour arriver à leurs fins. Mais bon… Saori est une amie.

- Bon… Disons que je vais me forcer, mais retiens bien que ça me coule. Donc première et dernière fois, ok ?

- Promis ! fait-elle en retrouvant le sourire, avant de m'entrainer "de force" à l'intérieur.

La salle est pas très grande, mais l'image du chien jaune chelou est omniprésente sur les murs et même les baies vitrées, de même que celle du grand-père panda (ouais c'est pas un panda normal, c'est un grand-père panda parce qu'il a une calvitie). Autour de la table où la serveuse nous a installés, il y a en plus des tas de peluches de tailles différentes de ces deux mascottes et je me sens aussi peu à ma place que mal à l'aise dans cet environnement. Maintenant je sais ce que ressentaient les mecs trainés au Swallotail par leurs copines.

Je comprends le trip du chien jaune chelou quand on nous donne les menus. Oh nan… Nan mais là nan quoi… Je vais mourir noyé dans la guimauve et le kawaii : ce chien jaune chelou, c'est pas un chien… c'est une omurice. Ouais ouais, ils ont personnifié une omelette fourrée en lui faisant des pattes, des oreilles, des yeux et un museau. Et les plats ont cette tête aussi ! Tuez-moi…

- Saori-chan… T'es sûre que tu veux manger ici ? Ca craint… soufflé-je.

- Oui je suis sûre. Tu as accepté, Keii-chan et je suis certaine que tu es un homme de parole, murmure-t-elle en réponse. Allez, choisis vite.

Je bougonne de nouveau dans la barbe que j'ai pas et prend au pif une omurice avec une sauce brune sur le dessus qui, sur la photo du plat, fait comme une couverture à l'omurice-chien.

Mon amie passe la commande et, assez vite, la serveuse nous apporte des mugs en plastique décorés des deux mascottes, remplis de soupe miso, ainsi que deux autres, vides et munis d'un couvercle rouge, dans des sachets plastique, qu'elle présente comme un cadeau gratuit. Cadeau que je cède de bon cœur à Saori parce que j'ai aucune intention de me taper la honte en rentrant avec ce truc.

La soupe est bouillante et je me crame la bouche en essayant de boire une gorgée.

- Attends un peu que ça refroidisse, baka, me dit-elle en rigolant.

Je lui tire la langue d'une façon très mature et repose le mug toujours plein.

- Alors tu as une idée du costume que tu veux ? me demande ma pote.

- Quelque chose de classique je pense. Un squelette ou un vampire probablement.

- Hum… C'est le déguisements les plus demandés, tu sais. Ca m'étonnerait qu'il en reste encore quand on arrivera.

- Dans ce cas, tu as une suggestion ?

- Pas pour le moment mais je vais y réfléchir.

La serveuse choisit ce moment pour nous amener nos plats et Saori s'exclame immédiatement :

- Kawaii !

Bon, j'avoue que la bouille de chien qu'ils ont fait sur l'omurice avec du transfert comestible est effectivement plutôt mignonne. Mais ça reste de la bouffe quoi. Enfin pour moi du moins. Ma pote, elle, a plutôt l'air de se demander si elle doit le bouffer ou l'adopter.

- Mange, Saori-chan, fais-je en attaquant mon assiette sans état d'âme.

- Keii-chan, non ! s'exclame-t-elle soudain d'un air épouvanté, alors que je porte une cuillère à ma bouche. Pourquoi t'as fais ça ?! Pauvre petit…

- He ?

De quoi elle parle ? Elle est dingue ou quoi ?

- Tu lui mange la tête… C'est cruel… dit-elle, quasi au bord des larmes.

- …..Saori-chan, c'est une omurice. C'est pas vivant, c'est fait pour être mangé. En entier, me sens-je obligé de dire, totalement atterré.

- Je sais mais…

- Mais rien du tout. Mange.

J'aime beaucoup cette fille, mais là c'est du grand n'importe quoi. Les nanas sont vraiment incompréhensibles et les japonaises c'est encore pire.

Je finis mon plat rapidement (une omurice c'est pas énorme) et passe les dix minutes suivantes à la regarder hésiter à attaquer la "tête".

- Je te jure que si tu te grouille pas de finir, je la bouffe moi-même, la menacé-je parce que là ma patience arrive à ses limites. Ca devient ridicule ça.

- T''as pas de cœur…

Retenez-moi, sinon je vais la secouer comme un prunier… Du coup, pour en finir avec cette situation absurde qui a déjà que trop duré, je choppe ce qui reste de son plat et l'engloutit sans remord, ce qui lui fait écarquiller les yeux.

- Problème résolu, fais-je en faisant comme si je l'avais pas remarqué. On paye et on y va ?

- Je te déteste… Tu es le pire… murmure-t-elle.

Mais oui, mais oui. Je sais très bien qu'elle le pense pas. Elle va juste bouder un moment comme n'importe quelle fille contrariée et puis elle se rendra compte que c'est absolument grotesque.

Je me dirige donc vers la caisse en la laissant trainasser derrière et règle pour nous deux. En ressortant, je lui fourre dans la main une peluche porte-clé de l'omurice-chien que j'ai pris pour elle en même temps que je payais.

Elle regarde la peluche… et me fait un grand sourire.

- Merci Keii-chan ! Il est trop chou ! s'exclame-t-elle d'un air ravi.

J'ai jamais vécu une situation aussi absurde de ma vie.

- Je suis pardonné alors ?

Enfin c'est pas comme si j'avais réellement un truc à me faire pardonner. Après tout, j'ai fais que bouffer un truc fait pour.

- Bien sûr ! répond-elle d'un ton d'évidence absolue. Allez on a un déguisement à trouver pour toi. Au travail.

On redescend donc dans la rue et on fixe les boutiques aux alentours.

Le problème de faire les boutiques avec une japonaise, c'est qu'elle s'arrête tous les deux mètres pour regarder les trucs qu'elle trouve mignons. Et c'est très vite pénible.

- Saori-chan, je te rappelle que c'est pour me trouver un déguisement qu'on est là. Tu auras tout le temps de faire les magasins plus tard.

- Oui pardon, je me concentre. Oh regarde celle-là, il y a l'air d'y avoir encore pas mal de trucs. Viens on y va, dit-elle en m'entrainant par la main.

Au moment où on rentre, je percute quelqu'un qui était dans l'entrée. Décidément ça va devenir une habitude.

- Déso… commencé-je avant de me dire que je connais les yeux qui dépassent du masque chirurgical couvrant les trois quarts du visage. Keiichiro ? fais-je à mi-voix, ébahi de ce nouveau concours de circonstances.

- Toma-kun ?! fait sa voix à travers le tissu qui lui sert à se déguiser. Qu'est ce que tu…

Son regard tombe alors sur la main de Saori qui a pas lâché la mienne… et, abasourdi, je le vois prendre la fuite en courant.

Heu…

- Qu'est ce que tu attends pour lui courir après ?! me fait mon amie en me poussant littéralement à l'extérieur de la boutique. Vite !