Chapitre 10 : Vacances - Partie I
- Mais comment veux-tu que je m'en sorte toute seule durant huit semaines ?
Natsuki referma le coffre de sa voiture puis se dirigea vers le siège conducteur. Elle fixa son interlocutrice tout en mettant sa ceinture.
- Tout ira bien Nao. Les gars te fileront un gros coup de main. Et je reste joignable si tu as besoin.
- Mais ...
- J'ai un autre service à te demander. C'est le plus important d'ailleurs.
Nao leva les yeux au ciel attendant l'énonciation de ce service. Natsuki resserra son emprise sur le volant puis murmura.
- Prends soin d'Alyssa. Même si elle ne le reconnaîtra sûrement pas, elle est fatiguée. Elle enchaîne les gardes et une fois à la maison, elle veille sur ma mère. Alors si tu veux vraiment me rendre service, assures-toi qu'elle n'en fasse pas trop.
Nao fredonna une réponse tout en fermant la porte.
- Je l'aime tu sais.
- Alors qu'attends-tu pour lui dire?
Nao s'attarda un instant sur la question puis tapota le toit de la voiture.
- Tu devrais te mettre en route. Sauf si tu préfères perdre du temps auprès de tes enfants.
Natsuki allait répliquer mais se fit arrêter.
- Je lui dirais ... Quand elle sera prête à l'entendre.
- Mais elle est prête ...
- Nao?
Nao frotta l'arrière de sa tête puis fixa l'ensemble des personnes autour d'Alyssa. Elle se maudit intérieurement pour être venue à l'hôpital où travaillait Alyssa. Rectification, elle maudissait Natsuki pour l'avoir empêcher de penser à autre chose qu'Alyssa. Elle s'inquiétait également pour la jeune femme mais cette inquiétude avait été accentuée quelques heures auparavant par la demande de Natsuki.
- Je ... Je passais dans le coin et comme tu as fini ta garde je ...
Alyssa fixa un instant Nao qui tenta tant bien que mal de conserver le fil de sa pensée. Elle finit par secouer la tête puis rebroussa chemin.
- C'est une mauvaise idée. A plus tard.
Elle sentit une prise ferme sur sa main.
- Allons dans un endroit plus privé.
Nao se fit guider jusqu'à la salle de pause des infirmières puis se retrouva assise sur un canapé.
- Veux-tu quelque chose à boire?
Nao secoua la tête et essaya de détendre l'atmosphère. Ou plutôt de se détendre.
- Tu demandes à une ANA (N/A : signification Alcoolique Narcotique Anonyme) si elle veux boire ?
Alyssa secoua la tête tout en se servant une tasse de café.
- Et si tu me disais pourquoi tu es là? Rien à voir avec le départ de Natsuki?
Nao se releva et se plaça derrière Alyssa. Tout en enroulant ses bras autour de son cou, elle murmura.
- Elle s'inquiète pour toi ... Tout comme moi.
Alyssa se retourna puis sourit doucement.
- Nous nous connaissons depuis ... Combien ?
- Officiellement dix ans mais officieusement quatorze ans.
Alyssa rigola légèrement tout en caressant l'avant-bras de Nao.
- Exactement. Alors tu devrais le savoir depuis tout ce temps que je vais bien.
Nao caressa doucement le visage d'Alyssa surprise par le geste.
- C'est grâce à toi si j'ai réussi à me sortir de l'alcool et de la drogue. C'est grâce à toi si Natsuki et moi nous avons réussi à nous en sortir et aussi à travailler ensemble.
- Tu as connu Natsuki avant de me connaître.
Nao secoua la tête.
- Tu sais de quoi je parle. Et tu es encore là pour elle ...Ou pour moi. Alors nous nous inquiétons pour toi parce que nous tenons à toi. Alors sois honnête s'il te plaît ...
Alyssa ferma un instant les yeux.
- Très bien. Je suis fatiguée car mes patients sont parfois ingérables. Je suis fatiguée de mes journées et de mes nuits mais qu'est-ce-que cela change exactement que tu le sache hum? Et oui je m'inquiète pour Saeko et Natsuki. Et pire je m'inquiète pour toi car je n'arriverais pas à le supporter.
- Supporter quoi?
- De perdre l'une d'entre vous.
Nao ramena doucement Alyssa contre elle tout en murmurant.
- Saeko va bien. Et moi aussi. Concernant Natsuki ...
- Shizuru Fujino travaille ici. Je me suis renseignée sur elle et rien. Elle est quelqu'un de bien selon les dires des autres infirmières ou aides-soignantes. Alors pourquoi je n'arrive pas à avoir autre chose que du mépris pour elle?
Nao fronça légèrement les sourcils tout en caressant les cheveux d'Alyssa.
- Je ne sais pas quoi répondre à cela. Mais je ne pense pas qu'elle soit responsable des actions de Natsuki ... Natsuki est la seule responsable tout comme je suis la seule responsable de mes actions.
Alyssa se décala brusquement et explosa de colère.
- Et tu oses te demander pourquoi je suis inquiète? Tu n'es en rien responsable Nao!
- Peut-être mais la situation est différente entre Natsuki et moi. Shizuru n'a pas frappé Natsuki en la laissant pour morte. Elle ne lui a pas donné une bouteille pour qu'elle se soûle à en crever ou ne lui a pas mis un pistolet sur la tempe pour l'inciter à se suicider. Elle n'est pas mon père Alyssa. Alors tu devrais prendre du recul sur la situation. Elles étaient toutes les deux des ados effrayées. Nous avons beau avoir trente ans, tu es toujours persuadée que j'ai le même âge que lorsque nous nous sommes rencontrées. Mais je n'ai plus besoin d'une écoute ou de me sentir humaine. Je n'ai plus besoin que tu me protèges Alyssa. Et Natsuki non plus.
Alyssa rigola amèrement.
- Alors tu es venue ici pour me dire de rompre les ponts avec vous deux et de retourner aux États-Unis?
Nao secoua la tête tout en s'approchant d'Alyssa.
- Non. Je veux que tu me vois comme une femme. Je veux que tu me vois pour moi. Et je veux surtout que tu prennes en considération mes sentiments. Non pas par pitié ou peur que je me foute en l'air mais parce que je ressens plus que de l'amitié pour toi.
Alyssa resta un instant stupéfaite par les propos puis déglutit difficilement.
- Je ... Je ne m'attendais pas à cela. Je suis désolée de m'être emportée de cette manière Nao.
Nao força un sourire puis haussa simplement les épaules.
- Je voulais que tu le saches. Maintenant que c'est le cas, je ... Je vais retourner travailler et ...
- Tu ne veux même pas entendre ma réponse?
Nao fut prise de court lorsqu'elle sentit un léger baiser sur ses lèvres. Alyssa se recula puis sourit légèrement.
- Je ne sais pas comment Natsuki va prendre cette nouvelle.
Natsuki stoppa nette devant un portail. Elle pesa le pour et le contre puis finit par sonner. Pour simple réponse, le portail s'ouvrit. Devant elle, une demeure typiquement japonaise. Elle se gara dans un renforcement et sortit de son véhicule. Elle fut accueillie par Fukumi avec un léger sourire.
- Kazu' me doit son argent de poche de la semaine.
Voyant l'air interrogateur sur le visage de Natsuki, celle-ci reprit sans grande formalité.
- On a parié si t'allait venir ou pas. J'ai gagné. Kazu' était persuadée que tu allais te défiler.
- Heureuse que tu t'ai faite de l'argent sur moi ...
La jeune fille frotta l'arrière de son cou tout en fixant le sol.
- Gomen ne mais ... Je suis contente que tu sois là. Et Kazu' aussi. Elle ne te le dira certainement pas mais c'est important pour elle concernant ... Bah tu vois ...
- J'ai compris.
- Désolé encore pour le pari.
Natsuki se contenta de fermer sa voiture et de tapoter l'épaule de sa fille.
- Oublions cela.
Natsuki se laissa mener dans la maison jusqu'à rejoindre un petit salon. Assise, Shizuru la fixa un instant puis se reconcentra sur son thé. Natsuki souffla légèrement tout en déposant ses affaires au sol. Elle se ravisa dans son geste et donna son sac à sa fille.
- Peux-tu les mettre dans la chambre où je vais loger?
Comprenant le message, Fukumi hocha simplement la tête. Natsuki se rapprocha de Shizuru et s'installa à ses côtés.
- Merci pour l'invitation.
- J'aimerais te voir le moins possible durant ce séjour. Tu peux faire ce que tu veux de tes journées cela m'est bien égal. En revanche, je te demanderais d'avoir un comportement irréprochable devant mes filles.
- Nos filles.
Shizuru sentit Natsuki se relever.
- Même si je ne les connais pas depuis longtemps, j'aime mes enfants. Quoi que tu penses de moi, jamais je ne ferais quelque chose qui pourrait les blesser. Ou même te blesser.
- Vraiment? Ta mémoire te fait vraiment défaut Natsuki.
- Le passé appartient au passé, tu l'as dis toi-même. Et je ne compte pas avoir un mémo à chaque fois que je parle avec toi alors tu as raison, ignores-moi. Mais surtout fais face au présent et non au passé. Toute cette rancoeur que tu as contre moi ... Pourquoi les as-tu gardé si tu me détestes autant?
Avant même que Natsuki ne comprenne, elle reçut une gifle. Shizuru cracha le reste de ses paroles.
- Ne me demandes plus jamais ça tu entends?
Sur ce, elle quitta la pièce non sans laisser quelques larmes couler. Seule dans sa chambre, Shizuru respira doucement. Tout en se remémorant une partie de son passé.
Flash-back
- Nous devons parler ma fille.
- Père ...
Anata Fujino se posa à proximité de sa fille tout en s'appuyant sur sa canne.
- Nous nous faisons du soucis pour vous.
- Je vais bien.
Anata posa une main sur celle de sa fille qui caressait son ventre.
- Vous avez décidé de garder ses enfants mais ...
- Je peux m'occuper de mes enfants et de mes études.
Anata caressa doucement sa barbe.
- Reito Kanzaki est prêt à vous épouser et à l'élever comme son propre sang.
- Les élever vous voulez dire?
- Je pense qu'il serait préférable de n'en garder qu'un. Votre fille. Enfin votre fille normalement constituée.
Shizuru ancra son regard dans celui de son père.
- Je n'ai jamais aimé Reito. Et je ne suis pas partie de Fuuka parce que j'ai rompu avec Natsuki. J'aime encore Natsuki père. Et j'aime mes enfants.
- Elle a été congédiée de son appartement et de l'Académie de Fuuka. Elle a fait une overdose selon mes sources. Il n'y a plus rien qui vous rattache à cette femme. Le Seigneur ne laisse pas la vie à des personnes de son genre. Alors soyez raisonnable Shizuru.
Shizuru se releva difficilement. Malgré les informations, elle essaya de rester stoïque.
- Mes filles ... Elles sont ce qui me rattache à Natsuki. Alors je vous demande de respecter mon choix comme Mère le respecte.
- Personne ne voudra d'une femme salie par un être de ce genre.
- Alors je serais seule avec mes enfants.
Fin du flash-back
Un repas funéraire ... L'ambiance ne pourrait pas être autre chose. Kazumi en était persuadée. Elle en venait même à regretter de ne pas avoir invité Akemi. Elle fixa un instant sa soeur qui semblait prête à sortir en courant de ce dîner. Elle et Fukumi avaient senti la tension entre les deux adultes. Alors que Natsuki avait mangé son assiette à une vitesse éclaire, Shizuru n'avait quasiment pas touché à celle-ci. Natsuki se releva et frotta doucement la tête de Kazumi.
- C'est un excellent repas. Je vais aller me balader un peu. On se voit demain.
Une fois sortie, Shizuru reprit doucement son repas sous le regard oppressant de ses deux enfants. Kazumi finit par parler difficilement.
- Maman?
Shizuru fixa sa fille en attente de la suite.
- Je ... J'aimerais passer de bonnes vacances ...
- A quatre.
Kazumi remercia intérieurement Fukumi pour l'aider dans sa requête. Shizuru reposa sa fourchette et serra légèrement les poings.
- Kanin na mes chéries mais ... C'est un peu difficile pour moi. Je vais me reposer. Ne veillez pas trop tard.
Après un léger baiser sur le haut de chaque tête, Shizuru prit congé dans ses quartiers. Kazumi fixa un instant le ciel tout en murmurant.
- J'aime vraiment bien Natsuki tu sais.
Fukumi rigola légèrement sous le regard surpris de sa soeur.
- Tu vas me prendre pour une idiote mais j'ai cru que peut-être ... Juste peut-être M'man pourrait l'aimer de nouveau et qu'on puisse enfin avoir une vraie famille avec nos deux parents.
- Fukumi ...
- C'est idiot je sais mais ...
- J'aimerais aussi. Mais nous ne pouvons rien faire. Les choses sont trop difficiles et douloureuses. Maman souffre mais elle n'est pas la seule. C'est triste au final.
Kazumi se releva et alluma une bougie. Tout en la plaçant dans une lanterne, elle murmura.
- Nous devrions aller nous coucher. Une soirée films ça te tente?
- Seulement s'il y a de l'action.
- Tu ne dors pas?
Kazumi sursauta mais se détendit lorsqu'elle reconnut Natsuki. Celle-ci se plaça sur le banc à côté de sa fille.
- Je n'y arrive pas.
- Ta copine ... Akemi si je me souviens bien ... Elle doit te manquer non?
Une légère rougeur orna les traits de Kazumi.
- Akemi n'est pas ma copine ... C'est juste une amie.
- Je vois ...
Faisant de nouveau face au silence, Kazumi reprit dans un souffle.
- J'avais imaginé autre chose pour ces vacances.
Natsuki fredonna une réponse.
- Il semblerait qu'il y ait pas mal de sites culturels ... Nous devrions réfléchir à ce que nous voulons faire.
- Oui mais Maman ...
- Ne blâmes pas ta mère pour quelque chose dont tu n'as pas connaissance. C'est une femme bien.
- Mais toi-aussi non?
- Peut-être ... Mais ta mère doit le comprendre par elle-même. Je ne pouvais pas être plus satisfaite que de pouvoir vous voir. Le reste m'importe peu.
- Je ...
- Hum?
Natsuki sentit sa fille se coller davantage contre elle.
- J'aime bien quand tu es là.
Natsuki resserra son emprise tout en scrutant les étoiles dans le ciel. Elle n'avait pas ressenti ce sentiment depuis un moment. Le soulagement d'être à sa place.
Fin du chapitre 10
