Chapitre 10
Le lendemain, même si j'ai beau être complètement épuisée, je dois subir huit heures de coaching intense avant de passer pour mon interview diffusée en direct dans tout Panem.
Je dois cacher que cette perspective me dégoûte, faire semblant d'aimer la torture que Sephona et Dominic me font subir tour à tour. D'abord, j'ai quatre heures de cours de «bonnes manières» avec Sephona qui essaye de m'apprendre toutes les habitudes du Capitole en un temps record. Inutile de dire que je ne suis pas une élève très assidue...
A la fin, j'ai les joues en feu tellement j'ai sourit.
Elle m'a appris les moments appropriés où sourire, à la fin d'une phrase, au début, ou même en plein milieu si jamais j'ai besoin de faire une pointe d'humour. J'ai aussi appris à marcher droite, à tenir correctement mon maintient tout en ayant auparavant chaussé des talons aiguille.
Je crois que ce critère était bien l'un des pires de cette journée.
Je devais faire le tour du séjour au moins vingt fois sous les humiliations incessantes de Brutus qui s'amusait à caricaturer Caesar Flickerman, et ce avec une pile de livres bien trop lourds sur la tête.
Même au dernier moment j'ai réussi à me prendre les pieds dans le tapis, et Sephona s'est résolue à prévenir Lenny qu'il ne devait pas ajouter de talon à ma tenue pour l'interview.
Je ne sais pas comment j'ai retenu mon cri de joie, mais quand Sephona l'a annoncé, j'avais envie de hurler mon soulagement à la terre entière.
Foutues hormones.
Evidemment, c'est ce moment-là qu'on choisit Enobaria et Cato pour revenir parmi nous. Mon visage est devenu rouge carmin et j'ai soigneusement évité le regard de mon coéquipier pendant tout le repas de midi, même si c'était tout sauf facile à faire.
Même avec Dominic, je n'ai pas réussi à me concentrer tant mon esprit était ailleurs.
Je pousse un profond soupir de soulagement lorsque Lenny vient me rejoindre.
Même si il vient du Capitole, c'est une des personnes de mon entourage des plus censées. Il m'offre un sourire et s'empare fièrement d'un sac en plastic dans lequel doit être conservée ma tenue pour ce soir. Sans trop regarder Lenny ouvrir le sac, j'essaie de me rappeller les conseils de Dominic. «J'essaie de trouver quoi faire de toi. Comment te présenter au public... Pour l'instant, le public t'adore. Fille de gagnante, soeur de tribut finaliste... Tribut de Carrière, aussi...»
J'entends dans mon dos Lenny qui accroche la robe sur un cintre.
Mon équipe de préparation fait son entrée dans la pièce, et les filles me forcent à m'asseoir devant la coiffeuse. On étale sur mon visage du fond de teint qui cache mes cernes créés par cette nuit, on fait ressortir les traits les plus importants : cils, sourcils, lèvres, pommettes, tout y passe.
Puis Eva m'enduit le corps d'une poudre qui le fait scintiller sans qu'il soit impossible à regarder. Mes cheveux soigneusement coiffés en un chignon, avec une natte transversale sont enduit de paillettes discrètes.
June me fait me lever et Lenny s'approche fièrement de moi.
- Tu veux garder le suspens ou voir ta tenue tout de suite ?
Je hausse les épaules. Autant économiser ma salive pour tout à l'heure...
- Très bien... Ferme les yeux, m'ordonne Lenny.
J'obtempère en silence.
Je sens d'abord le contact doux de la soie qu'on fait glisser sur mon corps nu, et ensuite le poids du vêtement. Mes jambes flanchent immédiatement. Ce n'est pas étonnant, la robe doit peser au moins vingt kilos... Je me cramponne à Fiorella pendant qu'on m'enfile mes chaussures, dont les talons font bien six centimètres de moins que les horribles choses avec lesquelles Sephona m'a torturée ce matin.
Quand Lenny m'informe que je peux ouvrir les yeux, toujours sans masquer sa fierté, je reconnais à peine la fille devant moi, piégée dans le miroir sur mesure.
Ma peau cintille, mes sourcils sont soulignés par des courbes noires. Je cligne des yeux, et remarque que mes paupières sont devenues jaune pâle.
Et ma robe, oh, la magnifique chose qui m'empêche de tenir debout, est magnifique. Jamais je n'ai vu quelque chose d'aussi soigné.
Les baleines lui donnent une forme ronde, qui cache mes jambes sous une sorte de dôme.
Chaque détail est soigné, les nombreux volants composant ma jupe ont des jaunes différents.
Je ne suis pas jolie, ni belle.
Non, je suis bien plus que ça. Lenny m'a transformée en un véritable soleil.
Pendant un long moment, un silence calme règne dans la pièce, qui apaise mes hormones et mes neurones survoltés par l'agitation de la ruche qu'a été la suite du District Deux depuis ce matin.
Je lève les bras et fait un tour sur moi-même afin de m'admirer sur toutes les coutures.
Le silence éloquent m'informe que je suis éblouissante.
La robe est coupée de façon à ce que je n'aie pas besoin de la soulever quand je me déplace, ce qui m'ôte un stress considérable. Quand Lenny renvoie tout le monde pour nous laisser seuls, je me sens presque détendue.
Presque. La simple idée de la retransmission de cette foutue interview dans tout Panem me donne la nausée.
- Quelle approche a choisi Dominic ? attaque tout de go Lenny sans me laisser un moment pour souffler ou m'habituer à l'entrave que consitue le corset de la robe.
Je plaque une main contre ma taille pour m'y habituer et Lenny affiche un large sourire.
- Ah, le corset. La torture de toutes les femmes du Capitole... Essaye de supporter cette chose, tu sais qu'on dit qu'il faut souffrir pour être belle.
Je secoue la tête.
- Mais comment arrivent-elles à respirer en portant ça tous les jours ?
- Avec l'habitude, répond-il d'un ton affable. En même temps notre vie est loin d'être trépidante comparée à celle d'un tribut de Carrière.
- Sans blague. On voit qu'elles ne font jamais de sport.
Lenny éclate de rire.
- Ces femmes sont des pimbêches sans intérêt qui n'ont jamais connu la réalité de la vie à Panem ! Pour moi qui vient du District Six, le Capitole est un véritable enfer.
Je le regarde gravement et essaye d'éviter de répondre à cela. Ca me fait un choc de savoir qu'il vient d'un des Districts. Voilà pourquoi il me paraissait si...différent des autres. Si normal. Si humain, en fait.
- Bref, tu n'as pas répondu à ma question. Quelle approche a choisi Dominic ?
- L'indifférence, je réponds. Comme si tout ceci n'était qu'une simple formalite avant de rentrer chez moi.
- Bonne idée, concède Lenny. Ca te va comme un gant. Sais-tu ce que va faire Cato ?
Je souris discrètement.
- Ils ont hésité entre l'agressivité et l'assurance, mais se sont finalement dit que l'agressivité convenait parfaitement au tribut du District Onze, ce gros tas de muscles.
Lenny approuve d'un hochement de tête.
- C'est tout ce que je sais, ajoutè-je. Il n'ont rien voulu me dire de plus.
- Pour garder le suspens, rigole Lenny.
Il s'approche de moi, me tend la main, que j'attrappe en me levant.
Bientôt, je serais en direct devant tout Panem.
Les interviews ont lieu sur un plateau construit devant le Centre d'Entraînement, afin de ne pas avoir à déplacer les tributs dans le Capitole, parce qu'un incident n'est jamais inévitable. On a juste à traverser la rue pour se retrouver sous les projecteurs. L'horreur absolue.
Etrangement, le trac ne m'atteint pas.
Lorsque nous rejoignons les autres, voir Cato dans un smoking jaune citron qui lui va à ravir me suffit pour ressentir une énième bouffée d'adrénaline.
Il me dévore du regard mais personne n'a l'air de s'en offusquer.
J'accepte les compliments des Vainqueurs et de Sephona, qui se sont fait beaux pour l'occasion. Brutus passe sa langue sur ses lèvres comme si il me prenait pour son prochain repas, et je pouffe de rire.
Les portes du Centre s'ouvrent, la rue est déserte.
Le groupe des vingt-quatre tributs et de leurs mentors est encadré par une bonne quinzaine de Pacificateurs, d'autres sont occuppés à surveiller les barricades pour empêcher des curieux de s'approcher de nous.
Je regarde Glimmer d'un air carnassier, elle me rend la pareille lorsque nous montons sur le plateau.
A l'intérieur, nous sommes accueillis par une foule en délire. Caesar Flickerman nous présente et rappelle le numéro de cette édition des Hunger Games, avant qu'on ne soit tous cachés de l'autre côté du décor. On passera chacun son tour, d'abord la fille du District et ensuite le garçon, ce qui signifie que je serais troisième. Le must, c'est que le public ne sera pas (encore) lassé.
Je vais devoir être farouche, séduisante aussi, pour attirer les sponsors, et tout cela en démontrant que je me fiche totalement des Hunger Games, de l'arène, du Capitole et du public de Panem. Ô joie.
Les gradins accueillent les invités de marque et les stylistes, qui se trouvent au premier rang. Les caméras zoomeront sur eux lorsque la foule appréciera leur travail. Les gens du Capitole sont debout.
Toutes les télévisions de Panem, du Capitole au District Douze, sont allumées. Ce soir, l'électricité sera surmenée partout.
On appelle Clove Kentwell, et je me vois comme dans un rêve sortir des coulisses et rejoindre Caesar sur le plateau. Je serre la main de ce cher présentateur et m'asseois en même temps que lui.
- Alors, Clove, je suis heureux de te rencontrer enfin. On parle beaucoup de toi depuis la Moisson, le savais-tu ?
J'affiche une mine naturellement surprise.
- Oh, absolument pas, Caesar. Jamais je n'y aurais pensé.
- Et te doutes-tu de la raison ? demande-t-il d'une voix aguicheuse.
Je hausse les épaules avant d'adresser un sourire à la foule.
- Je n'en ai absolument aucune idée, je dois avouer, dis-je d'un ton blasé.
- Tout le monde a reconnu ton nom de famille, dit Caesar. Kentwell. Vous vous en souvenez ? demande-t-il à la foule qui hurle son approbation.
- C'est vrai ! je concède. Ma mère a gagné les Jeux il y a longtemps...
- Et quelle victoire ! Faire brûler son adversaire...
- Elle était assez barbare dans sa jeunesse, dis-je avec un petit rire. Et je crois qu'elle a déteint sur moi.
- Te sens-tu prête, dans ce cas ?
- Oui Caesar, je suis on ne peut plus prête.
- Ravi de l'apprendre.
- Ne m'enterrez pas tout de suite...
Caesar secoue la tête.
- Loin de moi cette idée ! s'insurge-t-il. Quels sont tes points forts ?
Je prends le temps de réfléchir, et souris.
- Je suis musclée, je cours vite, et je ne suis pas facile à coincer. Quand on veut m'avoir, on se retrouve souvent avec quelques os cassés et plusieurs dents en moins. Ou même pire quand je suis vraiment en colère.
Caesar hoche la tête, et se tourne vers le public.
- Vous avez entendu cela ? rigole-t-il. Je vous déconseille de croiser Clove le soir au milieu d'une rue déserte !
La foule éclate d'un rire gras, ne prenant pas du tout Caesar au sérieux. Je me contente de leur offrir un sourire délicieusement sadique.
Le buzzer retentit.
- Ah, malheureusement le temps de parole de notre douce amie est écoulé...
J'affiche une moue neutre. Je m'en fiche totalement.
- Désolé, c'est fini, dit-il au public. Bonne chance, Clove Kentwell, tribut du District Deux.
Je hoche la tête d'un air sec avant de disparaître le plus vite possible dans les coulisses.
Cato rejoint Caesar, et dans leur conversation il est question de stratégies, de regret envers la nourriture délicieuse du Capitole, des coaches du Centre d'Entraînement, que Cato remercie chaleureusement. Il adresse un message de notre part à nos amis Carrières, qu'ils nous manquerons, qu'on se battra en pensant aux bons moments passés avec eux. Il remercie son coach de l'avoir porté jusque là. Quand Cato nous retrouve, je me retiens à grand peine de me laisser tomber dans ses bras. Ce ne serait pas cohérent avec l'image que je donne aux Vainqueurs depuis la Moisson : celle de la fille insensible, sûre d'elle, de la solitaire prête à tout pour parvenir à ses fins.
Nous écoutons avec attention toutes les interviews, sans aucune exception.
Cato prend studieusement des notes qu'il étudiera ce soir avec Brutus. Ils n'ont pas l'air d'avoir prévu de dormir cette nuit...
Mon attention commence à se relâcher lorsque Caesar interview les tributs du Dix, mais mes neurones sont de retour lors de l'interview du Douze. Autant se focaliser sur eux.
L'interview de la fille n'est pas inoubliable, elle a l'air d'une gourde en tournoyant sur elle-même, mais a eu son petit succès avec les idiots du Capitole. Celle du garçon, en revanche, est assez différente de toutes les autres pour que je focalise mon attention sur lui.
Il plaisante, affable, et s'entend avec Caesar Flickerman comme si ils se connaissaent depuis des années. Ses comparaisons des autres tributs avec les petits pains de leurs District fait rire Zophia, mais les autres Vainqueurs la fusillent du regard.
Pour ma part, je le trouve aussi ridicule que la fille du Douze. Et je suis jalouse de son autodérision naturelle.
Ce n'est que quand Caesar Flickerman commence à lui demander si il a une petite amie qu'un léger sourire étire mes lèvres.
- Un beau jeune homme comme toi. Tu dois bien avoir une fille en vue, insiste Caesar. Allez, dis-nous son nom.
Le garçon du Douze lâche un soupir et je sens Cato se tendre à côté de moi.
- C'est vrai, il y a une fille. Je ne pense qu'à elle depuis qu'on est gamins. Mais je suis à peu près sûr qu'avant la Moisson, elle ne savait même pas que j'existais.
Cato s'agite, et bizarrement, je pressens la stratégie du mentor derrière les mots du blond. Un amour compromis par les Hunger Games. Quelle blague.
- Elle a quelqu'un d'autre ?
- Je ne sais pas, mais beaucoup de garçons du District s'intéressent à elle.
- Je vais te dire : gagne, et rentre chez toi. Elle t'accueillera à bras ouverts, non ?
- Ça ne marcherait pas. La victoire...ne pourra pas m'aider.
- Pourquoi ça ?
- Parce que...parce qu'elle...est venue ici avec moi.
Après la bombe du District Douze, j'entends à peine Cato se lever et claquer la porte de sa chambre sans dire un seul mot. Et c'est à peine si j'arrive à dire aux autres que je vais dormir.
J'ai besoin d'avoir la tête vide.
Et puisque je n'ai pas retenu le nom de cet imbécile du District Douze, je trouve que Joli Coeur lui va comme un gant.
