Hey hey!
On approche de la fin: après celui-ci, plus qu'un chapitre! Il ne se passe pas grand chose ici, pour être franche. Je mets simplement en place tout ce qui va se passer la semaine prochaine...
Enjoy!
-Vous êtes fou, dit-elle avec malice.
-Et c'est incurable, rit-il.
Elle inclina la tête, sourit à nouveau et prit son élan pour se jeter à son cou et le faire basculer dans l'eau à son tour.
5 septembre :
Il revint plus tôt, ce jour là. Comprendre qu'il devait véritablement laisser Laura partir ne signifiait pas qu'il s'empêchait de regarder en arrière, ou qu'il comptait dire adieu à ces séances qu'il estimait se devoir autant qu'à elle.
Il surprit Anastasia en train d'observer les lanières de métal qu'il s'était échiné à découper quelques jours auparavant. Depuis, il avait pu les redresser, et en relier certaines pour en faire un cadre. Elle se tourna vers lui avec un sourire victorieux, et il sut qu'elle avait trouvé.
« C'est un sommier ! s'exclama-t-elle avec joie.
Il ne réussit pas à déterminer quelle était la source de sa joie. Le fait qu'il construise quelque chose pour s'accorder un peu de confort, ou la vue que le sommier était fait pour deux personnes.
Parce que la pensée d'avoir de la place ne le dérangeait plus tant que ça, après tout.
Occupé qu'il était à observer la jeune fille rire aux éclats en tournant autour de l'objet en formation, il ne remarqua pas le tas de feuilles près de l'entrée, toutes couvertes de l'écriture fine de sa compagne.
« Il n'y a pas d'automne, ici, sourit Anastasia.
Il se tourna vers elle, sourcils haussés.
-Vraiment ?
-Vraiment, confirma-t-elle. Il n'y en a pas besoin. C'est une préparation à l'hiver, chez nous... pas d'hiver, pas d'automne, conclut-elle.
Ils étaient réunis sous un arbre épineux Anastasia s'était assise contre le tronc, et, pour lui parler, elle avait relevé le regard du papier sur lequel elle était en train d'écrire.
Il ne demanda pas ce qu'elle notait elle ne le lui offrit pas.
Elle observait pensivement les feuilles, et il devina qu'elle se souvenait d'un de ses cours. D'une autre de ces merveilles qu'elle avait apprises sur la vie.
-Je n'ai jamais vraiment aimé l'automne, finit-elle par dire en revenant à ses feuilles.
Il sourit, mais ne releva pas quelque chose lui disait que la jeune femme n'avait pas vraiment cherché de réaction, en disant ça.
Qu'elle n'était pas vraiment avec lui, à l'instant.
Ce sont les petits détails qui me manqueront le plus. La façon dont vous compreniez sans que j'aie besoin d'expliquer. Enfin, pour les choses importantes.
Le tas des pages grossissait pour le protéger d'éventuelles bourrasques, Anastasia avait déposé un galet dessus. Elle passait presque tout son temps à ça, maintenant, à ça, et à jouer avec le cheval. Il répondait à la voix désormais, y compris à celle de Bill qu'elle avait entraîné dans ses jeux.
La voir retourner vers une activité si passive surprenait Bill : il l'avait connue studieuse, mais son but était alors pratique là, il se doutait qu'il avait affaire à l'Anastasia de ses études, l'élève qui étudiait pour étudier. C'était un domaine où elle se trouvait confortable, en maîtrise. Mais il s'étonnait qu'elle ait accepté de revenir à une façon d'agir, de penser qui était tant de ce qu'elle avait été, 150 000 ans plus tard... L'immobilité de la jeune fille était contredite, cependant, par l'énergie qu'elle mettait à son ouvrage, ce qui l'apaisait un peu.
Il s'en ouvrit à Laura, un jour qu'il l'avait laissée plongée dans une écriture frénétique.
« Je ne sais pas ce que je devrais en penser... quand tu te plongeais dans tes papiers comme ça, ça n'était jamais bon signe. Et elle te ressemble tellement que...
Chose assez rare, il s'était placé face à la tombe, ce jour-là. Face à la tombe, et à la plaine, de sorte que, quand la vision des pierres devenait trop lourde, il lui suffisait de relever les yeux de quelques centimètres pour apercevoir la cabane au loin, vers l'Est. Ça n'avait pas été un choix conscient, et pour l'instant, il n'avait pas eu besoin de l'idée d'Anastasia pour se réconforter.
D'ailleurs, actuellement, l'idée d'Anastasia était plutôt source d'une sourde inquiétude que d'un quelconque réconfort.
-Le retour du soleil ne sera peut-être pas suffisant pour amener tes fleurs à germer, dit-il après un temps. Les graines de céréales n'auront pas de problèmes, mais les coquelicots devront sûrement attendre le printemps. J'ai hâte de les voir...
Il sourit, presque gêné.
-Des projets, dit-il doucement. Des plans pour l'avenir. Je ne peux pas laisser Anastasia...
Il s'inventait des raisons, il le savait. Et il savait, aussi, que Laura l'aurait su.
-Le truc, soupira-t-il, abandonnant l'idée de la leurrer, et lui avec elle, c'est... Elle parle de la vie, Laura, insista-t-il, de la vie et de la merveille qu'elle représente, de la merveille que mon corps représente. Tu te battais si fort pour cette vie. Et moi... moi je ne suis plus sûr de savoir pourquoi je refusais ce que tu voulais avec tant de force...
Il releva le regard. Sourit à la vue de la jeune fille, assise sous l'auvent, comme en attestait la présence du cheval. Y reprit la force qui commençait à lui manquer si près de son annonce.
-Et si le meilleur moyen de te rendre hommage, c'était de vivre ? Si la cabane n'était pas assez, pas représentative de ce que tu étais ?
Les cours, tout ça, bien sûr que j'ai dû développer. Mais ça ne comptait pas. Ce qui comptait vraiment, les sentiments, tout ça, vous avez toujours tout compris tout seul.
Peut-être que cette fois-ci vous ne comprendrez pas, mais je ne pourrai pas vous expliquer.
Il tendit la main, hésitant, vers le cheval, puis tourna la tête vers Anastasia pour vérifier la validité du geste.
La jeune fille ne bougea pas d'un millimètre. Elle lui retourna un regard totalement neutre.
« Vous auriez fait une bonne enseignante, fit-il remarquer.
Et son cœur ne se serrait plus comme avant à la pensée de son modèle principal sur le sujet.
Anastasia eut un petit rire.
-Je ne crois pas, contra-t-elle. Maintenant arrêtez de détourner la conversation et concentrez-vous.
Il roula des yeux, mais retourna à sa tâche. Tournant sa paume vers le haut, il laissa l'équidé renifler sa main, puis la retira doucement.
L'animal étendit le cou vers lui pour conserver le contact, et il se sentit sourire.
-Parfait, commenta une voix derrière lui, mais il se força à rester tourné, refusant de se laisser déconcentrer. Quand vous souriez, expliqua Anastasia, vous vous relaxez, et vous lui faîtes comprendre qu'il fait quelque chose de positif. N'oubliez jamais ça.
Il garda son sourire et passa avec douceur le licol de l'animal sur sa tête.
En quelques secondes, il avait assuré la boucle, et saisissait la longe. Il se mit en marche, s'assurant que l'équidé ne dépassait pas son coude, puis s'arrêta.
Il lui suffit de se reculer en laissant du mou dans la longe et d'esquisser un geste vers le ventre du cheval pour que celui-ci pivote des hanches. Un cercle complet dans un sens, puis dans l'autre, et il le caressa avant de repartir tout droit.
Il remuait les lèvres en avançant, et Anastasia sourit largement en comprenant qu'il cherchait à se remémorer chacun des exercices qu'elle l'avait chargé de réaliser ce matin-là.
La façon que vous aviez de m'écouter, aussi. C'était extraordinaire. Je ne pense pas que vous savez ce que vous m'avez offert ici, Bill, ce avec quoi je ressors de cette histoire. Vous êtes véritablement une personne fantastique.
« Je vais partir faire une balade, déclara-t-elle quelques jours plus tard, alors qu'ils partageaient leur café matinal en regardant la pluie tomber.
Il lui jeta un regard interrogateur. Elle haussa les épaules, et il laissa glisser.
-J'ai du travail à faire sur le sommier, de toute façon, dit-il.
Elle lui sourit.
-Quand je reviendrai, on pourrait essayer de fabriquer un matelas digne de ce nom ? suggéra-t-elle, et il sourit.
-Je savais qu'on aurait dû trouver des moutons, plaisanta-t-il.
Elle eut un petit rire, mais il avait vu son regard se faire lointain.
-Vous n'êtes pas sérieusement en train de...
-Je n'ai pas d'idée, avoua-t-elle. Pour l'histoire des moutons, je veux dire. Je ne sais pas s'ils ont des animaux qui produisent de la laine et peuvent être facilement domestiqués, ici.
-Ah, parce que vous savez comment faire un matelas ? s'exclama-t-il, surpris.
Elle haussa les épaules.
-Non, dit-elle simplement. Mais j'ai des idées.
Vous restiez toujours ouvert à tout ce que je pouvais dire. Je vous ai trouvé au fond du trou, obsédé par votre deuil et votre cabane, et pourtant jamais vous ne m'avez ignorée. Vous avez toujours suivi chaque explication comme si c'était la chose la plus importante au monde... J'ai vu la lumière revenir dans vos yeux avec chaque cours que je retrouvais.
Son regard tomba sur la tombe à ses pieds.
Elle ne mentait pas quand elle admettait que l'ensemble de cette situation l'amenait à des réflexions dont elle ne savait que faire : la théorie du temps, que ce soit d'un point de vue physique ou philosophique, lui avait toujours paru un sujet fascinant mais bien trop complexe pour elle.
Elle aimait ramasser des fleurs et se sentir utile en plantant des légumes. Elle était faite pour observer le regard des gens à qui elle allait expliquer comment rentabiliser leur terre. Elle était faite pour s'enrichir de rencontres avec des esprits qui ne voyaient pas les choses comme elle, pour être remise en question, pour avoir l'impression qu'elle aidait, pour s'émerveiller, encore et encore, de la perfection qu'était un être vivant. De la pure beauté qu'on pouvait trouver dans la moindre cellule de cette planète, et peut-être même d'autres si on le lui permettait.
Elle n'était pas faite pour essayer de saisir les tenants et aboutissants de l'existence de robots capables d'avoir des sentiments, ou en tous cas d'en être persuadés, et de posséder une part de l'ADN qui codait ses propres protéines.
Elle n'était pas faite pour rencontrer des gens aussi évidemment extraordinaires que Laura et Bill. Et pourtant, elle ne pouvait pas nier qu'elle l'avait fait. Elle avait l'impression de connaître la rousse à présent, et elle savait qu'elle connaissait l'homme qu'elle avait laissé derrière elle.
Elle s'assit à côté de la tombe
« Bonjour, Laura, dit-elle doucement.
Elle se retourna brièvement pour observer le soleil sur l'horizon. Elle avait encore le temps.
-Je ne sais pas ce que Bill vous a déjà dit, alors peut-être y aura-t-il répétition. Je m'en excuse par avance.
Une profonde inspiration.
-Je m'appelle Anastasia Simons. J'ai vingt-deux ans. Je suis Française, ce qui est une nationalité. Apparemment, le concept vous est étranger. Laissez-moi développer un peu, parce que ça me semble important...
Peut-être m'avez vous rendue aussi folle que vous, à la fin, mais j'aimerais plutôt dire que, pour la première fois de ma vie, j'ai cru en quelque chose. Vraiment cru, je veux dire. Sans preuve, sans démonstration, sans données scientifiques. J'ai cru en vous, et en Laura. Et même en me raccrochant à mes cours, ce que vous m'avez appris est et restera la plus belle leçon que j'aie jamais reçue.
Elle lui raconta tout. De l'ONU à la recette de la tarte à la rhubarbe de sa mère, en passant par la Guerre Froide et Roméo et Juliette. Elle lui raconta la culture florissante de l'Humanité, les mystères qu'ils ne parvenaient pas à résoudre. La grandeur des pharaons et la fierté des rois de France. Les espoirs de guérir le SIDA et le bonheur simple de lever la tête vers les nuages. La peur du terrorisme et les jeux olympiques. La mythologie.
Elle lui avoua sa jeunesse, dont elle prenait conscience plus que jamais ces derniers mois.
Elle lui demanda de prendre soin de Bill.
Nous n'avons jamais parlé de musique. Ça me surprend, maintenant que j'y pense. La musique était ma vie. Elle m'offrait des milliers de mondes où je n'avais pas besoin de faire, juste d'être. Elle était suffisante.
Votre musique vient directement de votre cœur, et elle n'offre que ce monde-là. Pourtant, je pense qu'elle était suffisante.
Ils ne parlèrent que peu pendant le repas de midi. Anastasia jetait des coups d'œil à l'extérieur, et il finit par lui proposer :
« Vous voulez qu'on finisse sous l'auvent ?
Elle secoua la tête.
-Je peux attendre, offrit-elle avec un sourire.
Ils finirent rapidement leur déjeuner, puis Bill se détourna pour récupérer ses chaussures et se préparer à partir.
Il entendit derrière lui la jeune fille sortir de la cabane, et se retourna vers elle.
Il la fixa quelques instants sans comprendre alors qu'elle levait son visage vers le ciel, yeux fermés et sourire aux lèvres. Elle écarta les bras, et tout à coup il remarqua la lumière particulière qui semblait la baigner.
-Anastasia ?
Elle tourna la tête vers lui et ouvrit les yeux. D'un geste de la main, elle l'invita à le rejoindre.
Le soleil l'inonda dès qu'il mit un pied dehors. Sans vraiment y croire d'abord, il leva les yeux vers le ciel et remarqua alors que les nuages qui avaient constitué leur quotidien au cours des derniers mois avaient presque tous disparu.
Ce n'était pas une éclaircie. C'était la fin de la saison des pluies.
-Chez moi, il y a un proverbe, dit Anastasia, attirant son attention alors qu'il imitait sa position, profitant du soleil sans crainte pour la première fois depuis trop longtemps. Après la pluie, le beau temps.
Elle lui fit un clin d'œil, et il eut l'impression qu'elle ne parlait pas que de la météo.
Vous allez terriblement me manquer, Vieil Homme.
Il lui fallut plus de temps que d'ordinaire pour arriver jusqu'à Laura. Il tentait de saisir tout ce que le soleil avait remis en valeur en revenant, des gouttes d'eau délicatement en équilibre au bout des brins d'herbe aux oiseaux qui voletaient en pépiant joyeusement.
Et puis, l'astre qui ne se cachait plus martelait son dos avec application lors de sa montée vers la tombe. Il commençait presque à regretter d'avoir choisi cet endroit : lorsque les années pèseraient sur ses épaules plus que ce qu'elles ne faisaient déjà, que ferait-il ? Demander à Anastasia de l'accompagner lui paraissait déplacé, comme si le fait qu'elle n'ait pas réclamé à revenir lui signifiait qu'elle avait été mal à l'aise, ce jour-là.
Il choisit de ne pas s'attarder sur sa pensée implicite qu'il comptait toujours être là dans quelques années.
Cependant, lorsqu'il se redressa au sommet de la côte, il oublia tout ce qui ne concernait pas la vue qui s'offrait à lui.
La tombe était saccagée.
