10 | La peur de comprendre

J'arrive avec un bon rythme au dernier col qui mène au plateau où se niche Lo Paradiso malgré la couche de neige fraîche. Sur mes talons, Meninha tire la langue et marche dans mes pas pour ne pas s'enfoncer. J'imagine en souriant que bientôt elle ira plus vite que moi, comme tous les chiens de berger que j'ai croisés.

Sur la crête, je vois la silhouette d'un groupe de gardes avec leurs chiens. Aucun n'aboie, mais Meninha essaie évidemment d'attirer leur attention. Je leur fais un signe de la main tout en me baissant pour la faire taire. Moins de dix minutes plus tard, on se rejoint. Il y a Andrea, le grand chef, et deux gardes - un homme que je ne connais pas et le jeune Ilario, étonnamment pâle, presque verdâtre.

"Déjà revenu, Dottore !", me salue Andrea.

"C'était ce qui était prévu", je lui rappelle alors qu'on se serre la main.

Je crois qu'il a envie de creuser davantage - je me suis volontairement rappelé une partie de la montée combien il avait suivi nos échanges avec Ornella Fonsfata afin de me préparer aux sans doute inévitables allusions. Je n'y couperais pas si mon attention n'était pas toute entière captée par Ilario : outre le fait d'être pâle, il porte tout son poids sur une seule jambe et affiche un bandage au poignet.

"Qu'est-ce qui t'arrive, Ilario ?", je questionne donc.

"Rien, Dottore... Je me suis cogné... J'étais malade et... j'ai vomis la potion.. ça n'a pas totalement marché", il raconte, très gêné. "Mais je me suis enfermé ; je n'ai pas couru n'importe où !"

"Montre-moi", j'ordonne gentiment mais fermement.

"C'est rien, Dottore !", recule le garçon.

"Rien qu'à te regarder, je vois bien que non", je lui apprends. "Vous l'avez embarqué, si pâle et démoli ?", je me permets de demander à Andréa sans cacher ma critique. Tant pis si ça crée un incident.

"Il a dit que ça allait... J'ai remarqué qu'il boitait de plus en plus", admet le chef des gardes.

"Assieds-toi, enlève tes raquettes et montre-moi ta cheville, Ilario", j'ordonne en sortant de ma poche ma pochette de médecin à qui je rends sa taille d'un coup de baguette. Je m'agenouille près d'une pierre et lui fait signe de s'asseoir dessus. Le jeune homme jette un regard vers Andrea qui opine sobrement. "Tu as marché ? Combien de temps ?", je questionne alors qu'il s'exécute.

"On est en patrouille depuis midi", répond Andréa pour lui.

"Merlin, Cerridwen", je maugrée. "Tu veux boiter toute ta vie, Ilario ? N'importe quoi !" Je pointe ma baguette et fait apparaître une attelle sur sa cheville enflée. "Et ce poignet ?"

"Je l'ai bandé", tente Ilario. Je soutiens son regard, et il tend lentement le bras. Je m'attends au pire et j'ai raison.

"Il est cassé, Ilario. Je n'ose même pas imaginer ; tu dois être juste ivre de douleur, totalement dopé aux endorphines !"

"Je connais la douleur", il grogne.

"Je sais, Ilario", je promets. "Reste que, même pour un garou, ça me paraît... au-delà de toute raison."

"Je ne lui ai pas imposé de venir, Dottore", tient à signaler Andrea.

"J'espère. Je voudrais bien discuter à l'occasion avec le Conseil de certaines choses... de certains comportements... d'un point de vue médical", je précise. Andrea opine sobrement et sombrement. "Maintenant, ce gars", je raconte en montrant Ilario du doigt. "Il est hors de question qu'il marche, même un pas. Je le veux au dispensaire - mais pourquoi tu n'as pas consulté, Ilario ? Tu vomissais, tu étais blessé !"

"Je... tu n'étais pas là, Dottore", souffle le jeune garde.

"Defné était là exactement pour cela !", je continue de m'agacer.

"Je... je me suis dit que tu serais là demain..."

"Defné est une bonne médecin, Ilario", j'insiste. Quoi ? Ils n'ont pas confiance parce qu'elle est garou ? On croit rêver.

"Mais, c'est une femme... Je ne me... sens pas à l'aise."

"Que doivent dire les femmes que j'ausculte alors ?", je lui oppose.

"Elles disent toutes que tu es gentil..."

"Emmenons-le", je coupe court en me redressant.

Je le fais léviter jusqu'aux bergeries : Ilario en est désespéré ; le deuxième garde, lui, est impressionné de ma prestation. Meninha aussi d'ailleurs ; elle secoue la tête plusieurs fois avant d'accepter que le corps vole. Après un moment, Andréa me propose de me relayer en promettant assez humblement qu'il sait le faire. Je refuse poliment malgré la fatigue que je sens poindre. C'est peut être de la morgue, mais je tiens à montrer qu'ils se sont aventurés sur un terrain qui est le mien.

Alertés par les chiens, les bergers présents sortent à notre arrivée près des bâtiments. Ils n'osent pas spécialement de commentaires même quand ils ont appris les circonstances des blessures de Ilario. Je veux croire que mon insistance à soigner correctement le jeune homme les impressionne. Ils proposent un traîneau pour la fin du voyage, ce qui est une bonne idée. Tirés par quatre chiens, nous arrivons rapidement au dispensaire. Je note en descendant du traîneau que la neige est bien piétinée devant l'entrée ; la couche de neige fraîche rend ça évident. Je n'ai pas le temps de poser des questions, Timandra est sortie et s'inquiète :

"Il est blessé ? Un accident ?"

A sa voix, je décide qu'elle a une certaine amitié pour Ilario.

"Un manque de soin avant, pendant et après la pleine lune", je résume alors qu'on le dépose sur une table d'examen dans le dispensaire. Defné, qui est venue voir ce qui se passait, me regarde. "Il semblerait que le jeune homme préfère souffrir que de te consulter. Je vais essayer de rendre assez clair que c'est une mauvaise idée..."

"Dottore, dottoressa...", commence Ilario.

"Tu t'allonges, tu nous laisses faire", je réponds en mettant une main ferme sur sa poitrine pour qu'il se rallonge. "Timandra, tu peux raccompagner le reste de nos amis."

"Tu veux... tu as besoin de mon aide ?", questionne très bas en anglais Defné alors que je reprends mon recensement systématique des blessures d'Ilario.

"Du monde dans la salle d'attente, j'imagine."

"Moins qu'avec toi."

On se regarde et on hausse les épaules presque en même temps. Ça nous fait fugacement sourire.

"Je vais m'en sortir", je commente.

"J'en suis sûre. Rien de spécial à signaler pendant ton absence, à part une légère baisse de fréquentation... On a tenu les dossiers et les registres à jour... Et.. je dois partir tôt... avant la nuit", elle me rappelle.

Je la regarde mieux.

"Tu as l'air fatiguée", je décide. Elle hausse les épaules.

"Je reprends une cargaison de produits. Je te laisse de l'argent pour les ingrédients", elle rajoute en posant une bourse sur la table.

"Tu pars dans le Sud ?", je questionne l'air de rien.

"Entre autres", elle répond en se tournant vers la porte comme si la conversation était finie.

"Mystère persistant", je remarque.

Elle s'arrête et se retourne lentement pour me faire face.

"Quel mystère ?"

"J'ai un peu l'impression qu'il y a un sortilège qui t'oblige à disparaître de la vue des humains sinon tu serais... transformée en pierre", je badine tout en prenant mon temps pour enlever ses chaussures à Ilario et remonter lentement son pantalon.

"Quelle imagination, docteur Lupin ! Du travail, juste du travail, et des déplacements pour l'accomplir."

"Je me le tiendrai pour dit", je mens.

"À plus tard", elle termine avec une once d'hésitation qui ne m'échappe pas.

"À bientôt", je réponds en me tournant résolument vers mon patient.

oo Des décisions importantes

Le Conseil m'invite à dîner avec ses membres dès le lendemain soir. C'est Andréa lui-même qui me l'apprend en venant en personne s'enquérir de quand je compte laisser Ilario sortir du dispensaire.

"Vue sa difficulté à modérer ses efforts, pas avant demain", je réponds.

"Tu es en colère, Dottore", décide Andréa avec un mélange d'amusement et de respect.

"Un peu", je reconnais. "Je comprends bien la valorisation collective de la résistance à la douleur. Je dirais même qu'elle me change en bien des gens qui se ruent à Sainte-Mangouste pour le moindre mal de tête... Mais, là, c'est juste de la douleur inutile ; ne pas se soigner alors qu'on souffre d'une gastro-entérite violente parce que le médecin est une femme ; vomir pour cette unique raison les potions qui garantissent une transformation sereine ; se blesser à de multiples endroits parce qu'on n'a pas pu prendre correctement ladite potion, mais partir marcher pendant des heures alors qu'on a des arrachements ligamentaires, deux fractures et de multiples contusions... qu'y a-t-il de valorisant ?"

"Je suis d'accord, Dottore", promet Andréa, en levant les deux mains face à moi comme pour implorer mon indulgence. Ce type gère toute la sécurité de Lo Paradiso ; il est plus âgé que moi ; peut-être que je devrais me calmer. "Timandra dit que tu l'as..."

"...copieusement engueulé", je fournis quand il hésite sur la formulation.

"...et tu as eu raison. Nous avons créé ce dispensaire contre l'avis de la majorité qui souhaitait plutôt un zoomage à demeure... Nous encourageons tout le monde à consulter et... je suis désolé pour Ilario, Kane, mais... il faut être patient avec nous..."

"Vous pourriez répéter que nul ne sera - je ne sais pas, moi - exclu parce qu'il est venu me consulter !"

"Tu crois vraiment que nous excluons quiconque, Kane ?"

"Je ne sais pas exactement", je reconnais avec un peu d'embarras..

"Le Conseil sera heureux de t'éclairer", il décide, en faisant un signe vers la porte. J'opine, enfile ma veste et vais enfermer Meninha qui rechigne dans la cuisine. "Emmène-la, les chiens sont toujours bienvenus."

Dans la Maison du Conseil, il y a davantage de monde que la dernière fois. Des visages sont connus : Asfodelo, Livia, Massimo - le Conseil restreint, mais aussi Lucca, Cezar et Catelina ou Zeno. Je note l'absence de Rosabel mais aussi que je ne connais pas tous les visages.

"Tout le monde a envie de savoir ce que tu penses après près de deux mois avec nous", commente assez simplement Asfodelo, suivant mon regard. "A priori, pas que du bien", elle rajoute.

"Voilà une vaste question, pas entièrement juste", commente Livia Astrelli avec pas mal d'acidité. Son fils à sa droite grimace furtivement.

"Il a demandé à nous rencontrer", rappelle Asfodelo.

Je ne suis pas un diplomate mais je décide que cette ouverture-là est meilleure que la première.

"J'ai demandé à vous rencontrer pour qu'on discute, en effet, de ce que j'ai fait, de ce que vous voudriez qu'il se passe d'un point de vue sanitaire à Lo Paradiso. Après deux mois, disons que j'ai des questions clairement plus précises..."

"Nous t'écoutons", m'encourage le calme Massimo.

"J'ai besoin de comprendre mieux les craintes des gens", je formule prudemment. "Beaucoup sont blessés pendant la pleine lune, pour des tas de raison - du refus de prendre des potions à des prises inadaptées, à des oublis, à des maladies annexes. Je comprends et j'approuve évidemment que vous insistiez pour que tous prennent des potions Tue-loup, mais je me pose plusieurs questions. D'abord, j'ai vu des distributions collectives. Ça veut dire que tout le monde prend les mêmes dosages et la même potion ?"

Ils se regardent et, finalement, Asfodelo opine avec un éclair dans les yeux, comme si elle se félicitait que je pose la question.

"Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais les travaux les plus récents permettent de faire bien mieux que ça. Une approche individuelle, c'est la garantie d'une transformation encore mieux maîtrisée, de moins de fatigue, de moins d'effets secondaires... c'est plus sûr", je développe.

"On prendrait quoi en compte ?", s'intéresse Livia bien plus cordialement que précédemment mais j'ai l'attention de toute la longue tablée.

"L'âge, le sexe, le poids, la réaction à certains ingrédients... Je ne suis pas un expert, mais je connais des experts anglais - ceux qui produisent les potions pour la Fondation. Je peux les mobiliser...", je m'avance en en étant conscient mais en ayant l'impression que je dois le faire.

"Pourquoi feraient-ils ça ?", aboie un des hommes que je ne connais pas.

Il est assez âgé et suffisamment marqué pour que je sois certain de sa lycanthropie, et il est assis à la gauche d'Asfodelo. Ils ont même un air de famille, je décide alors même que cette dernière soupire et souffle en levant sa main gauche et en désignant son voisin : "Mon père, Furio. Kane Lupin, notre docteur",

"Ce n'est pas quelque chose de secret", je réponds sur le fond, refusant de me laisser intimider par les yeux sévères du vieil homme. "Ils ont déjà publié dessus. Ça demande évidemment un travail un peu systématique pour être mis en place à la taille de la communauté, mais ça peut être fait. Surtout en commençant par les gens connus pour avoir de mauvaises réactions à la potion tue-loup..."

"C'est intéressant", juge Catalina, mais ils sont plusieurs à opiner. L'inadéquation de la potion à certains leur parle.

"Lucca doit bientôt aller à Londres", rappelle Livia d'un air songeur.

"Vous devriez m'accompagner, Kane", rebondit ce dernier avec un sourire engageant.

Certains autour de la table ont l'air d'approuver, d'autres soupirent. Moi, je réalise immédiatement ce que Harry a dû affronter il y a plus de quinze ans.

"Lucca, je... je ne crois pas que vous alliez à Londres d'abord pour des raisons... sanitaires... et je n'ai d'autres compétences que la santé", je pose lentement. "Pour être clair, je ne serai d'aucune utilité dans une discussion entre vous et la Fondation. Pour le reste, je peux écrire et arranger un rendez-vous avec les maîtres de potions que j'ai en tête, mais on n'a pas besoin d'aller en ambassade les supplier de nous indiquer comment s'y prendre. Mon travail est ici, Lucca, auprès des blessés, des malades. Pas ailleurs."

Il me semble qu'une grosse majorité est satisfaite de ce qu'elle entend. Reste Lucca qui a légèrement blêmi et regarde Asfodelo, distante et impassible.

"Doit-on... comprendre que... tu... refuserais d'aider Lucca, Dottore ?", questionne finalement Massimo, les sourcils froncés.

Le vieux Furio marmonne quelque chose que je ne comprends pas où il est question des Lupin en général, il me semble. Merveilleux.

"Massimo, je... Pourquoi devrais-je aller à Londres ? La Fondation et Lo Paradiso ne m'ont pas attendu pour avoir des relations, si ?", je développe. "Vous ne m'avez pas demandé de prendre rendez-vous, vous l'avez fait de vous-même. À quoi je servirais ? Qui soignerait les malades en mon absence ?"

"C'était juste une idée comme ça", soupire Lucca alors que les regards des autres ont convergé sur lui. "Si c'est utile, je verrai ces maîtres de potions, mais j'entends que tu n'as pas besoin de les rencontrer pour adapter leurs travaux..."

"Oui, il faut leur écrire et commencer des essais", juge Asfodelo avec un certain enthousiasme pratique qui me fait plaisir.

"Et tu as parlé d'autres idées médicales, Kane, non ?", intervient alors Catalina.

"Eh bien", je reconnais. "On a pas mal avancé auprès des gens qui souffraient depuis longtemps de maux mal traités, généralement des traumatismes. Il reste ceux qui semblent croire que la douleur est une fatalité voire une distinction", j'insinue en regardant Furio que je parie poly-traumatisé ; il suffit de regarder l'équilibre de ses épaules pour imaginer que je trouverais plusieurs fractures de la clavicule mal soignées. Comme une confirmation inutile, il essaie de se redresser et grimace. Asfodelo approuve. "Je vais continuer à essayer d'aller vers eux, et si leur amis et leur entourage peuvent les encourager..."

"Bien sûr , Dottore", promet Massimo. "Il y a des jeunes comme des vieux qui doutent encore mais, moi, je compte donner l'exemple et venir te voir."

"Mais je pense que je vais avoir plus de temps pour aller vers d'autres populations : les jeunes, les femmes, voire les conjoints sorciers ou Moldus... Il y a de la prévention à faire... des relations de confiance à établir. Defné s'associera à moi pour tout ça", j'annonce

"La Dottoressa Karaman ?", s'ébahit Cezar mais il n'est pas le seul à le penser.

"Elle est d'accord", j'insiste en affrontant leurs regards stupéfaits.

"Elle s'est bien proposée pour te remplacer", commente Asfodelo.

"Ce Dottore, c'est un tombeur", s'amuse Andréa. "Il met toutes les filles dans sa poche..."

Je crois que je rougis.

"Dans tous les cas, c'est une bonne nouvelle", juge Livia magnanime. "Une double bonne nouvelle en un sens !"

"Et si tout cela me laisse du temps", je me risque sans trop savoir d'où me vient l'idée et le courage de le faire. C'est comme si la graine de la suggestion de Tiziano avait pris, à mon insu, dans mon esprit. "J'aimerais... en savoir plus sur les statuettes."

"Ah, voilà", commente Furio, comme s'il était resté embusqué à attendre que j'annonce mon prix.

"Je ne connais que la théorie", je précise, "et je n'ai vu qu'une seule application, ici... et d'ailleurs, quand on y pense, pourquoi y avez vous recours si rarement ?"

"Parce que nous faisons uniquement ce que nous savons faire", répond Livia avec un étrange sourire triste. "Pour développer d'autres usages, il faudrait... un médicomage prêt à chercher avec nous..."

"Avec vous ?", s'étrangle Furio. "Vous êtes d'une profonde naïveté ! Vous êtes prêts à lui donner la seule chose qui nous appartient en propre ! Il partira d'ici avec ses découvertes et vous serez revenus à la case départ !"

Il y a un brouhaha après ça - il y a ceux qui me défendent par principe - Catalina et Cezar en tête -, ceux qui espèrent des avancées - Livia, notamment, et ceux qui pensent que les statuettes ne doivent pas échapper à Lo Paradiso. J'entends des trucs comme "l'héritage de Taluti" plusieurs fois. J'entends aussi Livia rappeler qu'on ne peut pas dire que la famille Lupin n'ait pas été considérée dans son usage de ce qu'elle a appris jusqu'à présent. Ça, ça me donne envie de taper ma tête de Gryffondor contre la table en bois tellement je regrette d'avoir lancé le sujet. Les statuettes ont sauvé mon père ; j'étais là. Est-ce que même la façon dont j'ai évoqué la question n'est pas insultante ? Je cherche des yeux l'aide d'Asfodelo qui reste ostensiblement en retrait, je remarque. On se regarde et je comprends qu'elle estime que c'est à moi de me coltiner les opposants.

"Quand Livia dit 'chercher avec nous', c'est qu'elle sait qu'il faut une équipe", je tente. "Je crois qu'elle se trompe en croyant que moi, je suffirais à la tâche. Il faut aussi des théoriciens et des gens plus aguerris que moi. Je demande juste à être initié au fonctionnement, juste de quoi nourrir mes réflexions et mes connaissances. Si vous ne voulez pas, je comprendrai."

"C'est une décision importante", commente Asfodelo coupant les réponses qui fusent de diverses parts. "C'est une décision qui demande du temps et de la maturation. Nous pouvons l'inscrire au prochain Grand Conseil." Furio soupire mais ne rétorque rien ; Livia et Massimo approuvent silencieusement. "Je vous propose qu'on passe maintenant au dîner qui nous attend."

ooo Les paris vont bon train

Massimo a tenu sa promesse de consultation deux jours après le dîner. Son examen révèle plusieurs morsures lycanthropiques, et c'est la première fois de ma vie que je vois ça. Il n'a pas besoin que je pose de questions.

"J'ai... j'ai eu une... femme, Dottore, enfin... on a jamais été mariés mais... c'était comme si." J'opine. "Elle n'a jamais pu supporter la potion... et les statuettes... disons qu'on n'y a pas toujours eu accès... Elle a perdu tous les enfants que... ça la rendait folle... Elle a fini par y rester."

L'histoire est laconique et j'ai peur de comprendre. Mais un médecin ne peut pas ne pas vérifier qu'il a compris.

"Elle te mordait quand... ?"

"Quand elle était enceinte et que la lune montait... Je ne l'ai jamais mordue", il m'assure.

Je reste là à regarder les cicatrices. L'esprit assez vide - ça dépasse mon imagination médicale, je réalise. Je repense à Lucio, à ce qu'il était prêt à subir pour Stella et la naissance de leur enfant. Ça ne me rend pas spécialement plus bavard.

"J'imagine que tu n'es pas le seul, Massimo", je finis par souffler, très intimidé.

"Non, Dottore, évidemment", il confirme avec humilité.

"Je... j'imagine que tu souhaites garder ces cicatrices", je me risque.

Il plonge son regard clair dans le mien, fouille à la recherche d'un jugement, je pense. Ne le trouve pas, sans doute.

"Tu es... Je dois te dire, Dottore que j'avais un doute sur tes raisons de venir ici ; pas que j'aie de mauvais souvenirs de Harry ou que je n'admire pas ton père, Dottore. Mais on ne sait jamais ce qu'un gamin... tu pouvais être différent... ou venir pour de mauvaises raisons..."

"Ce sont des questionnements légitimes", je lui promets, moins vexé que je le pourrais, avec une simplicité qui m'étonne moi-même.

"Tu nous comprends mieux que je n'aurais osé l'espérer", il reprend. "Mieux que Harry, je crois." Le commentaire me laisse sans voix et il le remarque. "Vous êtes proches ?"

"Assez. Il est mon grand frère et mon parrain et a toujours pris ces deux titres très au sérieux. Il a insisté sur le fait que je devais me faire mes propres opinions sur Lo Paradiso. Il a peu partagé les siennes... Fiametta Cimballi m'a raconté sa rencontre avec Aradia Taluti la semaine dernière, et j'ai mesuré l'étendue de ce que je ne savais pas", je lui raconte avec une certitude profonde que je fais bien de lui confier ça. Un secret pour un secret, en quelque sorte.

Massimo rumine mes paroles.

"Aradia est... elle a au moins autant d'ambition pour Lo Paradiso que son père, sais-tu, Dottore ? Elle donne beaucoup à toute notre communauté mais visiblement moins aux hommes qui essaient de l'aimer... Peut-être est-ce impossible de faire les deux."

Peut-être faut-il choisir... Je me rappelle d'une jeune Auror qui ne cessait de me répéter ça. Alors, j'opine.

La visite de Massimo m'apporte un nouveau fond de patients âgés, masculins et solitaires qui m'occupe plusieurs jours, sans compter évidemment les rhumes et autres entorses bénignes. Je passe aussi du temps à essayer de dresser Meninha aidé par Ilario, qui semble prêt à passer la Passe Agnelli sous la neige pour moi pour que je l'ai à la bonne. Dire que, sans lui, je n'aurais jamais su comment m'y prendre avec ma chienne est un euphémisme.

Par ailleurs, je me mets d'accord avec Cezar et Catalina pour venir à l'école et ouvrir un dossier médical à chacun des enfants, qu'il soit garou ou non. Après de longues tergiversations, j'accepte de ne pas trop m'appesantir sur ce que l'étude de l'aura dira des capacités magiques.

"Nous essayons de ne pas trop insister sur les différences entre sangs de lune et garou", m'explique Catalina. "Ne rajoutons pas encore la possibilité que les capacités magiques soient variables."

Je ne suis pas tellement convaincu mais je ne veux brusquer personne, donc j'accepte au grand soulagement de Timandra et de Rosabel qui ont suivi les échanges de loin.

"J'avoue que j'attendais que tu donnes ton avis avant", je souris à cette dernière quand elle va jusqu'à me féliciter à haute voix.

"Kane... ce n'est pas ma place... Je me mêle sans doute trop de ce que tu peux avoir envie de faire ou pas - c'est l'avis de Zeno", elle rajoute en détournant les yeux. Timandra a un infirme hochement approbateur de la tête. "C'est vrai que tu as demandé à être initié aux statuettes pour réfléchir à d'autres applications ?"

"Pour participer à une éventuelle réflexion", je corrige avec un soupir. "J'aurais dû attendre pour dire ça ; ça a sans doute inutilement braqué une partie du Conseil", je leur avoue. Autant qu'elles sachent mon point de vue. "C'est loin d'être le plus urgent."

"De meilleures potions, plus adaptées...", souffle Timandra.

"Oui, promis, j'écris à qui de droit", je la coupe. Rosabel a un furtif sourire ; elle sait sans doute bien à qui je dois écrire. "Mais j'ai dit que je serai là bas à 14h, je mets suffisamment le bazar dans leurs classes comme ça..."

"Je peux t'accompagner, Dottore", propose Timandra.

"Non, reste là, s'il y a une urgence, tu me préviens", je commence avant de me demander quels moyens elle utiliserait.

"Un patronus ?", elle propose un peu timidement.

"Parfait", je réponds, rassuré. Je n'aurais pas voulu supposer à tort qu'elle maîtrisait une forme de magie supérieure et la vexer.

"Il est un peu faible... c'est un lapin", elle rajoute.

"C'est le docteur Karaman qui lui a montré... la semaine dernière", intervient Rosie.

"Tu avais essayé", rappelle mon infirmière.

"Mais Defné, elle, a réussi", commente Rosie.

"Defné est décidément... inattendue", je lâche ce qui me vaut un double regard inquisiteur. "Quoi ? Tout le monde me l'a présentée comme quelqu'un de froid et distant et... elle prend mon service pour que j'ai des vacances ; elle te forme..."

"Elle a toujours besoin d'argent", indique Rosie plutôt acerbe. Encore ma naïveté, je réalise, évidemment qu'elle a été payée pour me remplacer.

"Pour faire quoi ? Vous savez ?", je décide de demander.

Aucune de mes deux collègues ne semble avoir une réponse à ça et, moi, je décide de ne pas me mettre plus en retard.

"Mon patronus est un renard mais pas agressif", je précise pour la blague. "Ton lapin ne risque rien, Timandra."

"Il plaisante", soupire Rosie quand l'infirmière pâlit. "Les patroni ne s'attaquent pas entre eux. Et le sien est bien un renard."

"Comme Defné", remarque Timandra. Je crois que Rosabel n'y avait pas pensé avant - je le vois à son expression ; moi, je me contente de partir.

Outre le côté inutilement pédant de mes blagues, j'apprends pas mal de choses sur la communauté où je travaille durant les deux après-midis que je passe à l'école qui accueille une vingtaine de gamins et de jeunes adolescents.

"Ensuite, soit ils partent - s'ils ont de la famille ailleurs, par exemple", explique Cezar. "Soit ils entrent en apprentissage dans la communauté. C'est surtout le cas pour les enfants garous évidemment."

Dans les faits, seuls un tiers des élèves sont garous. Quatre ont été mordus par leurs parents - "des accidents", tient à préciser Catalina, et je ne peux que me souvenir des confidences de Cezar sur la transmission de la lycanthropie dans sa famille. Le nombre me semble aussi bien expliquer la crainte générale d'une contamination au moment de la pleine lune. Ça me conduit à me promettre d'écrire le soir même une longue lettre à Severus pour lui parler de mon projet d'adapter sa nouvelle potion tue-loup à toute une communauté. Je ne crois pas qu'il critiquera l'idée sur le fond mais restent les formes tellement importantes pour Severus. Je sais qu'il serait horrifié d'apprendre que j'ai considéré son accord comme acquis, par exemple. "Toujours aussi présomptueux, Kane", j'ai l'impression de l'entendre.

Un autre gamin, sec et maigre, a été mordu par son oncle qui l'a ensuite amené à la communauté. Aporia se fait un plaisir de m'indiquer que cet oncle est le jeune Cecilio, un des bergers agressifs, et ça me rend assez inquiet pour ce jeune Teo, il faut bien le dire. Une gamine aux grands yeux bleus, Hannelore, est née dans une famille moldue autrichienne et a été mordue alors qu'ils campaient en sauvage dans la montagne ; les Aurors des deux pays ont soupçonné que le coupable venait de Lo Paradiso. Si le garou s'est finalement révélé Suisse, la famille a, dans l'affaire, entendu parler de la communauté et a décidé que c'était la meilleure solution pour leur fille.

"Les parents vivent avec elle à tour de rôle ; ils prennent des congés sabbatiques. Ils ont aussi apporté de nouveaux clients à la Communauté", me raconte Cezar.

Les autres sont tous des Sangs de lune et connaissent l'expression.

"Aporia dit que toi aussi", souligne une grande gamine d'une douzaine d'année. Une des plus grandes de la classe en âge comme en taille, Allegra a des capacités magiques certaines qui pourraient sans conteste s'épanouir dans le monde sorcier. Catalina et Cezar sont bien d'accord avec moi, mais me confient la peur de ses parents de la laisser partir.

"On fait de notre mieux pour elle, Kane, mais il est clair que nous ne sommes pas une école de magie", soupire Catalina.

Malgré la rapidité de l'examen, je peux quand même lui confirmer que la plupart des enfants ont une aura magique réelle, plus ou moins développée, plus ou moins consciente, mais mobilisable. À cause de ce qui a été la première très grande affaire de la vie d'Auror de ma jumelle, la question du développement des auras magiques, son rythme, ses conditions, ses effets est devenue un sujet très à la mode en Angleterre, et je connais de jeunes chercheurs qui vendraient peut-être leur baguette pour pouvoir avoir accès à une population test aussi intéressante. Je pourrais suggérer à Lucca de les rencontrer - ne pense-t-il pas au futur de son fils Roméo, par exemple ? Envisage-t-il d'en faire un garde ou un berger ? Sans doute pas. Reste que j'ai affirmé devant tout le Conseil que je ne voulais pas m'occuper de plus que de la santé des membres de Lo Paradiso, je me rappelle fermement.

"Vous faites déjà beaucoup", je lui promets en coupant court à la tentation.

Aporia m'accompagne quand je rentre au dispensaire, avançant qu'elle doit rejoindre sa soeur de toute façon. J'opine sobrement, essayant de rester aussi neutre que possible. On avale de fait la moitié du chemin avant qu'elle n'ose une ouverture qui lui ressemble bien :

"Les paris vont bon train, Dottore, mais personne ne sait si vous avez... conclu avec la zoomage."

"Ah, ah", je décide de rire. "J'espère que vous ne jouez pas d'or quand même !"

"Ça te fait rire, Dottore !", elle s'offusque un peu.

"Je préfère parce que si je réfléchissais trop sérieusement au peu de cas que vous faites de mon intimité, je pourrais me mettre en colère. Je préfère prendre ça comme une blague", je lui renvoie assez fraîchement.

On reprend notre progression en silence et j'espère avoir clos le sujet. Je suis un incurable optimiste.

"Rosie dit que tu ne prends jamais trop les femmes au sérieux", reprend la jeune fille.

"Je doute sincèrement qu'elle ait employé ces mots-là", je réponds sèchement.

"Tu es sorti avec elle ?"

"Tu le sais déjà, Aporia."

"Et tu l'as quittée ? Parce qu'elle était une louve ?"

"Non."

"Pourquoi ?"

"Parce que c'est elle qui m'a quitté", je réponds, agacé de constater que Rosie raconte un peu ce qui l'arrange. À moins que ce soit Aporia qui ne retienne qu'une partie de ce qui est dit.

"Sérieux ?"

"Aporia, je ne suis pas un homme qui saute sur chaque femme qu'il rencontre. Je ne suis ni parfait, ni un salaud. Je cherche ma voie, je construis ma vie et j'espère trouver, en le faisant, quelqu'un avec qui ça ferait du sens. Je ne couche pas avec toutes les femmes auxquelles je parle, qu'elles soient louve ou zoomage !"

"Ça n'a pas marché avec la zoomage !", elle se réjouit.

Merlin...

"Crois ce que tu veux, Aporia, ça ne m'intéresse pas", je lui assène en mettant toute ma rage à arriver au dispensaire sans qu'elle n'arrive à me rejoindre. On a les compensations qu'on peut.

oooo Tout ça ne colle pas

La troisième pleine lune se rapproche comme un rappel du temps qui passe, des journées de travail qui se suivent avec leur routine, leurs petites joies et leurs contrariétés passagères. Defné est revenue depuis une semaine et a tenu les permanences promises pour les femmes ; le Conseil a trouvé le budget pour ça et a sans doute insisté pour que les femmes en profitent. Le nombre de consultantes est raisonnable pour un début ; même Defné est positivement surprise. Le Conseil n'a par contre pas fait un seul retour sur les statuettes, et j'ai estimé que toute insistance de ma part serait fondamentalement malvenue.

Deux jours avant la pleine lune, j'accepte d'accompagner ma collègue au chevet de Beatrice, une moldue enceinte que je n'ai jamais encore rencontrée. La naissance est pour dans un peu moins de deux mois, mais elle est déjà allongée en raison de contractions récurrentes. Par ailleurs, Defné craint des complications lors de la naissance en raison de la forme de son bassin. Selon elle, Rosabel - qui nous accompagne dans un silence éloquent - ne pourra jamais faire face seule pour un accouchement.

Pour la millionième fois, je me dis qu'il faut que je trouve le moyen que nous nous retrouvions le moyen de nous parler, mon amie d'enfance et moi, sans imaginer par quel biais mystérieux on pourrait arriver à le faire sans s'écharper.

Beatrice est intimidée par notre arrivée en masse mais comprend, petit à petit, le pourquoi de notre présence et finit par l'apprécier. Rosie fait un remarquable travail pédagogique en ce sens, il faut le souligner.

"Donc si la Dottoressa n'est pas là... vous viendrez, Dottore avec Rosabel", résume Beatrice, appuyée sur une pile d'oreillers.

"Je vais suivre votre état, quand Defné n'est pas là", je reformule. "Rosie passera chaque jour et, moi, une fois par semaine sauf si Rosie signale quoi que ce soit. Dans ce cas, je viendrais et nous préviendrons Defné de votre état. On travaille en équipe mais la plus qualifiée ici, c'est Defné..."

Il me semble que Beatrice regarde ma collègue turque, qui s'est redressée de toute sa hauteur à côté de moi, avec des yeux nouveaux. C'est le moment que choisit un lapin argenté un peu flou pour passer à travers de la porte. Son apparition terrifie proprement Beatrice.

"Qu'est-ce que c'est !?"

"Un patronus - un messager magique", explique Rosie en lui prenant la main

"Timandra ?", je souffle. Defné confirme d'un bref signe de tête et elle a après tout été son professeur.

"Dottori. On a deux hypothermies... une avalanche... Battista et Lucio - Lucio est très mal", explique la voix de Timandra sortant du lapin argenté.

Defné se lève immédiatement et, moi, je sors ma baguette pour répondre à notre infirmière que nous arrivons et, qu'en attendant, elle doit privilégier tout ce qui peut les réchauffer. Mon renard part en courant après le lapin et le distance très vite. Defné a la bouche ouverte et elle croise mon regard ; je lui souris, conscient qu'elle vient de réaliser la convergence de nos patronus - sauf qu'elle ne sait pas que je le sais depuis le premier jour.

"Allons-y", je décide de ne pas insister.

"Oui et, avec les protections de Lo Paradiso, on ne peut malheureusement pas transplaner", elle soupire en mordillant sa lèvre.

"Et on n'a pas de balai", rajoute Rosie. "Les balais marchent mais... pas grand-monde ne sait s'en servir... Vous avez besoin de moi ?"

"Non, termine les visites", décide Defné en prenant l'initiative.,

Je la suis. Dehors, Meninha et ses deux colosses se lèvent et emboitent nos pas. La réalité est que ma jeune chienne et moi arrivons les derniers au dispensaire. Il y a foule de sauveteurs inquiets dans l'antichambre, mais seul Andréa a accompagné les blessés dans la salle d'examen. J'imagine qu'on peut remercier Timandra.

"Lucio a perdu connaissance", nous apprend l'infirmière, visiblement à la limite de ses nerfs et de son expertise.

"Mais qu'est-ce qu'il fichait sous une avalanche alors qu'il a un bébé nouveau-né et une famille à s'occuper !", s'agace Defné en sortant sa baguette pour un premier examen rapide de son aura.

"C'est ma faute", soupire le jeune Battista. "Je... on avait fait un pari... entre jeunes... de celui qui ferait la plus longue descente en luge et..."

"Il est allé se coller tout en haut de la grande pente au dessus des bergeries. Lucio les a vus et a voulu les arrêter. Mais Battista avait commencé à descendre, et l'avalanche est partie... Lucio a été pris... On a creusé plus de dix minutes pour le retrouver... Il ne respirait plus", raconte Andrea irradiant de colère.

"C'est ma faute", gémit Battista.

"On n'a pas le temps, Andrea", j'indique avec toute l'autorité que je peux réunir. Le chef des gardes acquiesce, et je rejoins Defné qui dresse le tableau en anglais.

"Hypothermie profonde, il est toujours à peine au dessus de 30 degrés, des brûlures superficielles, des engelures aux pieds et au mains, trois fractures mais aucun organe vital touché..."

"On va le ramener", j'espère à haute voix.

"On doit y arriver", elle opine. "Surtout si tu vas le chercher... ll nous faudrait un peu d'air, non ?"

"Andrea et Timandra, sortez-nous Battista d'ici. Il reste au chaud et tu le surveilles, Timandra", j'ordonne en italien.

"Mais", tente Andrea.

"Maintenant", j'insiste sans me retourner. Je me suis placé près de la tête de Lucio et je me prépare "à aller le chercher". J'entends que Timandra organise le transfert de Battista, c'est ma dernière pensée consciente non tournée vers l'esprit de Lucio.

La conscience du berger a été assez longue à mobiliser, j'ai eu l'impression de rencontrer des pensées aussi gelées que ses mains ou ses pieds ; Defné s'est occupée du corps - stimuler la circulation, réparer les fractures, et, moi, j'ai soutenu l'esprit pour qu'il finisse le boulot. Son inquiétude pour sa famille a été clé pour le ramener. S'il a retrouvé la parole et la faculté de se nourrir, Lucio n'est néanmoins pas assez remis le jour de la pleine lune pour supporter de prendre la potion Tue-loup. Le jeune Battista, lui, a pu sortir le lendemain de l'accident, en assez bonne santé mais singulièrement calmé. Il nous a solennellement promis de prendre les potions "cette fois-ci".

"Je crois qu'on n'aura pas d'autre solution que l'isoloir pour Lucio", je partage avec Defné qui, une fois de plus, vient de m'annoncer qu'elle doit partir ce soir pour revenir le lendemain. "Je resterai peut-être ici, au cas où", je rajoute en évitant son regard parce que je crois que n'importe qui y lirait le calcul.

"Tu n'as sans doute pas le choix pour l'isoloir", elle commente assez froidement. "Il va se blesser et tout casser sinon. Mais... qu'est-ce que tu crois pouvoir faire pour lui pendant la pleine lune ?"

"Me transformer et rester avec lui."

"Toute une pleine lune ?"

"Je l'ai déjà fait."

L'évocation de Rosabel est là entre nous, presque palpable, il me semble. Defné a l'air de chercher comment argumenter sans trouver.

"Ton choix, évidemment", elle abdique en prenant sa tasse et en partant vers la cuisine.

"Dottore", ose alors Timandra qui était visiblement derrière nous. "Asfodelo ne sera jamais d'accord..."

"Elle n'a pas besoin de le savoir."

"Mais si jamais elle l'apprend... elle m'en voudra tellement !", argumente l'infirmière.

"Je lui expliquerai."

"Lucio ne sera jamais d'accord non plus", elle ne lâche pas.

"Ce n'est pas à lui de..."

"Bien sûr que si, Dottore, s'il te blesse ou.. pire... il s'en voudra tellement ! Comment tu peux lui faire ça !"

Rosie nous a rejoints en entendant l'échange, et Defné est derrière elle. Trois femmes qui vous veulent du bien, c'est parfois beaucoup trop pour un homme.

"Ok, ok, ne montez pas toutes comme ça sur vos balais", je cède avant qu'une d'elles n'ouvre la bouche. "Je serai sagement à la Maison du conseil..."

"Merci, Kane", ponctue Rosabel au nom de toutes.

Au moins le début de la nuit, je me promets quand elles décident de me laisser mon bureau à moi tout seul.

Je laisse passer le zénith lunaire avant de mettre mon plan à exécution. Tout le début de la soirée, j'ai remarqué que Timandra ne me lâchait pas des yeux malgré les mômes dont elle doit s'occuper. Il a fallu que j'aille rejoindre le vieux Cezar et qu'on se lance dans une partie d'échecs pour qu'elle se convainque que je n'allais pas m'envoler. Si elle savait.

Quand le plus profond sommeil a gagné jusqu'aux sentinelles volontaires, je me lève sans bruit et ouvre une fenêtre du premier étage de la Maison du Conseil. J'ai enfermé Meninha avec les chiens des autres, et c'est sans doute une bonne chose. Je m'assois les jambes dans le vide et me hisse sur le toit. D'un coup de baguette, je referme la fenêtre parce que si quoi que ce soit entrait par ma faute dans la Maison du Conseil, c'est moi qui ne me le pardonnerais jamais. J'ai eu le temps d'y réfléchir.

Ceci fait, je me transforme et m'envole vers le dispensaire. Ça fait longtemps que je n'ai pas laissé à mon hibou une occasion de faire un vrai vol de nuit, si proche de ses besoins naturels. L'ivresse du vol manque de me submerger, je le sens bien. Il me faut toute ma volonté pour ne pas chercher une souris ou me perdre dans la nuit. Je devrais faire ça plus souvent, je décide. Peut-être même que ce serait une alternative intéressante pour promener Meninha.

Je me retransforme à quelques mètres de la maison, et le contact de la neige fraîche qui entre dans mes chaussures me donne des frissons. J'observe dans la pénombre sans percevoir d'agitation, juste des gémissements qui peuvent provenir de Lucio. Je m'approche en essayant de ne faire aucun bruit. Devant la porte, j'observe à la lueur de ma baguette des marques dans la neige qui n'étaient pas là quelques heures plus tôt. Il y a aussi un traîneau. C'est lui qui a fait les marques, je réalise alors que des gémissements proviennent de l'appenti - les chiens de Defné.

"Tout ça ne colle pas", je marmonne pour moi-même.

Je suis venu pour confondre Defné, sans doute transformée dans mon bureau, mais aussi pour savoir comment Lucio tient le coup. C'est ce que je me suis répété toute la nuit, mais j'ai un vrai doute maintenant au moment d'entrer dans le dispensaire. J'ai l'impression que je vais tomber sur bien plus que mon imagination a pu construire. Reste que je suis venu, je me secoue.

Je finis par m'approcher à pas de loup de la porte. Derrière le bois épais, j'entends des voix, plusieurs. Ça n'a pas beaucoup de sens, des voix humaines. J'hésite la main sur la poignée puis décide une nouvelle fois que je suis allé trop loin pour m'arrêter maintenant. J'ouvre donc, et les conversations s'arrêtent. Ils sont une petite dizaine dans cette pièce : Defné, trois hommes adultes, cinq femmes, trois mômes. Quatre baguettes sont pointées vers moi, dont celle de ma collègue. Elle est la première à la baisser.

"Entre Kane", elle souffle. Le plus jeune homme a l'air prêt à intervenir mais un autre lui fait baisser sa baguette après un coup d'oeil à Defné.

"Qu'est-ce qui se passe ici ?", je questionne en anglais.

Le regard de Defné fait plusieurs fois le tour de la pièce avant de se poser sur moi.

"Qu'est-ce que tu crois ?", elle demande en haussant les épaules.

ooooooooooooo

Casting par ordre d'apparition (je suppose que vous avez intégré Defné, Timandra et Aporia)

Andrea | garou, chef des gardes, a connu Harry

Ilario | garou, jeune garde, a poussé Kane a prendre un chien

Asfodelo | garou, chef de l'atelier des plantes, présidente du Conseil restreint

Livia | garou, maître des potions, mère de Lucca, membre du Conseil restreint

Massimo | garou, tanneur, membre du Conseil restreint

Lucca | garou, membre du conseil élargi, responsable des formations, mari de Aradia et père de Romeo

Cezar et Catelina | sorcier et garou, s'occupent de l'école

Zeno | Berger, garou, a connu Harry, mari de Rosabel.

Furio | garou, père de Asfodelo

Cecilio | Garou, berger, refuse de prendre la potion tue-loup

Teo | garou, neveu de Cecilio

Hannelore | garou, autrichienne, née de parents moldus

Béatrice | moldue enceinte, compagne du berger Fabio

Battista | garou, berger, refuse de prendre la potion tue-loup

Lucio | garou, berger, mari de Stella, père de Melchiore et Leacana

J'espère que cette semaine vous allez recevoir l'avis de parution ! Bon, ça vous fait deux chapitres, ça devrait vous inspirer !