CHAPITRE 10

Les danseurs faisaient une pause. Niel avait relâché son attention et laissé Candy saluer ses amis Annie et Archibald. Il sirotait tranquillement son verre de champagne sur la terrasse en compagnie d'autres hommes lorsque soudain il sentit quelqu'un le saisir violemment par le bras. C'était Terrence Grandchester et manifestement il n'avait plus l'emprise sur le contrôle de ses émotions, l'alcool avait prit le dessus. Niel sentit la colère fondre en lui comme un faucon sur un lapin innocent.

- Qu'est-ce que tu me veux ? Il ricana tout en se dégageant de l'emprise d'une chiquenaude.

- Qu'est-ce que tu lui as fait ? Il chancelait. Ses yeux brûlaient de fureur.

- Hum ... Niel fit mine d'être malentendant de l'oreille gauche. De qui voulez-vous parler ?

- Tu ... tu le sais très bien ... et tu vas me le payer ... et Terry envoya son poing dans la figure à Niel.

Il fut dévié de justesse par un bras enveloppé de mousseline verte en même temps qu'une voix féminine hurlait « ARRÊTE ! »

- Candy ... il ricana tout en chancelant. Tu n'as pas mis beaucoup de temps pour me remplacer ...

- Ca suffit Terry ! Je peux savoir ce qu'il te prend ? Je te rappelle que tu es sorti de ma vie ! Elle ferma les yeux tout en se maîtrisant. Je me suis en quelque sorte comme « sacrifiée » pour Suzanne Marlow. Tu ne l'as pas oublié ? Si ?

- J'ai commis une erreur grommela presque inintelligiblement Terry. Je t'aime ... et je ne comprends pas pourquoi tu es avec cet abruti.

Candy sentit monter en elle une vague d'irritation. « Non mais ! Qui était-il pour la juger ? Non mais ! Est-ce qu'elle l'avait critiqué alors qu'il travaillait avec cette Suzanne qui était tombée amoureuse de lui ? Et qu'il n'avait pas franchement écarté ? »

- Je t'interdis de me juger, je trouve que tu es très mal placé pour ça.

Rire.

- Je sais soupira Terry, je sais (ses mains tremblaient et son visage devenait de plus en plus terreux), j'ai commis une erreur ... j'aurais dû t'emmener avec moi lorsque je me suis enfui du Collège.

- Pas forcément ... mais quand tu travaillais avec Suzanne tu n'as pu que remarquer qu'elle tombait amoureuse de toi ... tu ne l'as pas découragée.

- Je te promets que je n'ai rien vu !

- Ne fais pas l'idiot mais de toute façon cette nuit-là sur le toit de l'hôpital, j'ai fais un choix. Pour te soulager de ne pas le faire toi-même.

- Je le sais bien ! Je le sais ... mais tu ne vas pas aimer cet imbécile !

Les poings de Candy se contractèrent. Ses ongles lui entrèrent dans la paume de ses mains. Elle sentit l'irritation se muer en quelque chose d'autre tandis que ses pulsations cardiaques s'accéléraient.

- J'aime qui je veux déjà ... cela ne te concerne plus.

- SI ! Après tout le mal qu'il t'a fait !

- Je le sais mieux que toi mais n'empêche que les gens peuvent changer. Elle fit descendre son regard sur lui. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. « Comment peut-on tout détruire ainsi ? lui qui avait tout ! Argent, talent, famille et soutien ? ». En bien comme en pire que tout.

Terry chancela. Définitivement il venait de la perdre. Son égo ne pouvait entendre cette réalité là et la colère l'enflamma. Ses joues quelque peu creusées se colorèrent d'un feu nouveau tandis que ces muscles se tendaient comme la corde d'un arc. Il allait leur montrer aux deux qu'il ne fait pas bon de rejeter un Grandchester.

- Tu ne l'auras pas murmura t-il tout en brisant un verre et faisant se rependre le liquide jaune d'or. Sans crier gare il saisit Candy et la plaqua contre lui, les bords coupants du verre contre sa gorge. Ose m'approcher Legan et je te jure que tu auras comme fiancée un cadavre.

- TERRY ! LÂCHE-MOI !

- Non fit le souffle nauséabond d'alcool mêlé au tabac. Aucun de nous deux ne t'aura !

Menaçant il la fit traverser le salon devant les regards fatigués mais atterrés des convives. Albert tenta d'intervenir mais Terry lui montra que ses intentions étaient implacables, faisant se rapprocher le verre coupé de la peau blanche de sa prisonnière.

Ils sortirent. Niel partit en furie à sa suite mais Albert le stoppa.

- Nous ne pouvons rien faire ... c'est trop dangereux !

- S'il lui fait du mal ... il se passa une main tremblante dans sa chevelure parfaitement ordonnée, s'il la touche ... je jure que je pourrais le tuer moi-même !

- Je sais ! Il faut que nous réfléchissions au moyen de la sortir de là, et sans dommages !

Ils se regardèrent, une complicité toute nouvelle les liait à présent.

- Terry ! Je t'en prie lâche-moi ! ce que tu fais ne sert à rien !

Elle n'eut aucune réponse.

Elle perçut un bruit vague derrière eux, mais le couloir qui menait au monumental escalier était désert. Candy sentit son cœur battre la chamade, une déferlante d'angoisse la submergeait.

L'escalier apparut lorsque il y eut un « VLAN » puis un poing qui écrasa la figure de Terry, la prison de force se relâcha soudainement et elle fut envoyée contre le mur. Candy se sentit comme chanceler sous l'impact.

- Partez ... maintenant ! Une valise atterrît alors à ses pieds ainsi qu'une veste chaude.

- Qu'est-ce que ... Margareth ! Pour ...

- Partez. Dedans vous aurez de quoi prendre un billet de train !

- Je ... pour ...

- Je fais ça parce qu'un jour j'ai été à votre place. Sans crier gare elle fit demi-tour jugeant que la conversation était terminée. Candy prit sa valise et jeta un dernier coup d'œil à Terry qui reprenait doucement ses esprits mais qui à présent n'était plus qu'une poupée de chiffons, l'alcool ayant prit possession de la totalité de sa volonté. Elle prit ses jambes à son cou, descendant l'escalier une marche sur deux. Bientôt l'air frais de l'extérieur la fouetta, la faisant vivement frissonner.

Elle alterna sprint à la marche et arriva bientôt à son ancien logement. En passant devant une petite église, (celle de son ancien quartier) elle avait remarqué l'heure relativement tardive de deux heures du matin. « J'espère que mon logeur est là et qu'il n'a pas loué mon appartement ... sinon tant pis je vais bien trouver un endroit ! » Au loin il y eut le bruit d'un moteur et Candy imagina que Niel était à sa poursuite. « Si c'est Niel il va immédiatement savoir où je suis allée ... l'hôpital ! Là-bas il ne me trouvera pas ! » . Elle changea alors de direction tout en prenant garde à ne pas rester sur l'artère principale. Le bruit du moteur se rapprochait et sa curiosité la titillant elle se décida à vérifier alors qu'elle prenait un raccourci perpendiculaire à la grande route. C'était bien la voiture de Niel. Son visage s'étira d'un sourire satisfait constatant qu'il se dirigeait à l'opposé.

Pas de Candy. Niel était furieux après lui-même d'avoir perdu autant de temps. Albert et lui avait accouru lorsqu'ils avaient entendu les domestiques crier devant l'état de Terry marqué au front par une grosse bosse ainsi qu'un œil entouré d'un bleu tirant au violet. Niel ne s'était alors plus contenu et avait relevé son rival avec une force que lui-même ignorait.

- Où est-elle ? Où ? et il le secouait comme un prunier.

Terry passa de pâle à vert. Le malaise n'était pas loin. Il tenta de se dégager.

- Lâche-moi ... je ne sais pas où elle est partie !

- Tu mens !

- Tu es un expert ... tu devrais savoir que je ne mens pas, je ne suis pas comme toi ! Lâche-moi !

- C'est elle qui t'a fait ça ? reprit Niel tout en relâchant ses doigts du col de chemise de Terry.

- Non, j'ai à peine aperçu celui qui m'a mit à terre à vrai dire ...

Niel se mordit la lèvre inférieure et se tourna vers Albert.

- Tu n'as pas vu qui c'était ?

- Non. Il rechercha un point stable sur lequel s'appuyer. La sensation d'être sur un navire en pleine tempête ne le quittait pas. Il eut un petit rire. Te voilà dans la même situation que moi hein ? Même si tu es un Legan, (une moue mauvaise tordit son visage) ta fortune ne te sert à rien car toi non plus elle ne t'aime pas ! Il ricana. Quel dommage ! Un échec ... à toi qui a tout eu ... il fit claquer la langue contre son palais, tandis que Niel hésitait entre lui tourner le dos et le frapper. Franchement ? Pas de chance !

- Tais-toi ! Gronda Niel le visage empourpré et faisant de gros efforts pour se contrôler.

- T'as raison, je vais me taire, mais tu m'ôteras pas de l'idée que Candy ne t'aime pas. Il soupira. Toi et moi sommes liés maintenant, tous les deux dans la même galère.

- Tu te trompes marmonna Niel en le toisant. Je suis sûr qu'elle m'aime mais ... il s'agenouilla (car Terry venait de s'effondrer, ses pupilles avaient du mal à ajuster une vision efficace), mais ma famille est un frein. Je le sais et comme je le sais tu vois je vais agir en conséquence. Tu n'es pas trop en état de m'entendre mais si tu le peux enregistre bien ce que je vais te dire. Son regard navigua plus loin, fixant un point imaginaire puis il revient à un Terry qui reprenait un peu plus de forces. Je vais la retrouver, je mettrai le temps qu'il faut (tandis qu'il parlait Albert hochait sentencieusement la tête), et elle m'aimera. Elle m'aimera pour moi tu vois ... au lieu de m'enfoncer dans des problèmes qui pourraient me tuer, j'ai choisi moi de me battre. Il se releva lentement tout en balayant un Terry encore affaibli et qui cherchait à se relever. Il pensa alors qu'il était loin le temps où il méprisait son petit monde car fils du Duc de Grandchester !. Il reprit plus doucement. Franchement je ne vois pas ce que ma sœur et d'autres peuvent te trouver. Après cette dernière flèche Niel décida de prendre congé et retourna en direction du salon. Sa mère l'attendait visiblement mécontente. Surtout envers l'Oncle William.

- Pourquoi avoir invité ce ... ce rustre ? Un saltimbanque !

- Oh ... je dois beaucoup à ce saltimbanque et c'est réciproque. Dois-je vous informer lors de mes futures réceptions de mes amis ? Niel se sentit rougir comme si c'était lui qui venait de recevoir l'impact du coup. Sa mère se sentit fléchir. « Touchée » se dit-il.

- Il a osé dire à ma fille qu'elle était ... qu'elle était qu'une mal élevée ! Vous rendez-vous compte ?

Albert se contenta de rire. Niel lui prit congé et monta au plus vite dans sa voiture bien décidé à retrouver Candy et à la décider à revenir. « Voyons qu'aurais-je bien pu faire à sa place ? » Il réfléchit quelques secondes avant de sourire. « Je serais retourné à mon appartement bien sûr ! à moins que ... à moins qu'elle ait décidé de quitter réellement la ville ... » il secoua la tête. « Elle n'a pas d'argent, cette décision est irréaliste. Non elle a du retourner à son ancien logement ! ». Une vague inquiétude cependant le tançait sans répit. Elle trouva sa confirmation, « Candy n'était pas revenue et non il ne l'avait pas vu ce soir ! » lui indiqua le propriétaire. Niel était à présent furieux envers lui-même d'avoir opté pour la mauvaise solution. Il se décida d'aller faire un tour vers la « Joyeuse Clinique » du Docteur Martin mais là non plus il ne trouva personne. Il n'eut d'autres alternatives que de retourner au fief familial. Alors qu'il était en route il se dit que si ça se trouvait, Candy était à la gare et il fit demi-tour.

Candy quant à elle s'était mise à l'abri des regards en grimpant dans l'un des nombreux arbres qui bordaient la rivière. Protégée ainsi par le feuillage et l'obscurité elle se mit à réfléchir aux solutions qui s'offraient à elle. Il n'y en avait pas trente-six. Retourner à la Maison de Pony mais juste y faire un passage car Niel ne mettrait pas longtemps à remonter sa trace. La deuxième était de rencontrer l'Oncle William et de le convaincre de l'aider pour une dernière fois. Elle se rembrunit à l'idée qu'il avait donné son accord pour que Niel fasse en sorte de la kidnapper. « Il m'a toujours aidée, toujours ... je dois lui faire confiance ... de toute façon je n'ai pas d'argent, pas de sac non plus ... lui seul peut me sortir de ce pétrin ! » . Elle se cala de façon à ne pas risquer une chute dans son refuge de fortune et se laissa envelopper par le sommeil.

La gare était quasi déserte. Il s'enquit auprès d'une hôtesse si une femme blonde avait prit un billet de train et si oui pour où. Elle le toisa tout en lui adressant un regard suspicieux.

- Non je ne l'ai pas vu. Je tiens à vous dire que je vends des billets et que je n'informe pas n'importe qui sur la destination des voyageurs.

Niel se renfrogna devant le ton plutôt agressif de la jeune femme.

- Ne vous méprenez pas je vous prie ... mais c'est ma cousine et elle a oublié des papiers importants, d'où ma question. Désolé de vous avoir dérangé.

La jeune femme se contentât de hocher la tête. Niel repartit alors bredouille.

Candy frissonna alors que le soleil luttait pour traverser une épaisse couche de nuages. L'air était glacial mais heureusement l'anticipation de Margareth à lui fournir le nécessaire l'avait sauvée. Elle descendit avec précaution de son arbre lorsque le premier café daigna s'ouvrir. Il y avait de l'argent ainsi que ses papiers ! ceux de son sac ! elle murmura un « Merci Margareth ! je ne vous oublierai jamais ! » pour elle-même. Elle prit un café puis prit congé. Lakewood. « Je peux compter sur Georges et sa discrétion, il me conduira à Albert ... ! » . Valise en main elle prit la route.

Albert était bien à Lakewood et relativement inquiet de la disparition de sa fille. Il avait prit soin d'informer la police de sa disparition mais les heures s'étaient écoulées sans qu'il n'eut de nouvelles, bonnes et mauvaises. Ce qui était inquiétant mais au fond de lui il était certain qu'elle allait bien. La matinée venait de s'écouler lorsque Georges apparu.

- Monsieur ?

- Oui Georges, je ne suis pas occupé, qu'y a t-il ?

- Mademoiselle Candy est ici.

« Ouf ! » soupira t-il soulagé.

- Faîtes-la entrer Georges je vous prie.

Candy se présenta. Albert la détailla et ordonna à son homme de confiance de préparer un bain, des vêtements et qu'elle resterait manger ici. Elle tenta de protester, craignant que Niel vienne la retrouver.

- Niel ne viendra pas ici la rassura Albert.

- Je ne sais pas à vrai dire si je dois vous faire confiance ... vous l'avez cru lorsqu'il vous a dit qu'il m'aimait !

Albert sourit.

- Parce que je pense que pour une fois, Niel ne ment pas.

- Albert !

- Vous a t-il maltraitée ?

- N ... Non ! Mais je ne parviens pas à oublier le mal qu'il m'a fait par le passé ... elle lâcha un soupir.

- Je le sais, mais parfois les gens changent.

- Vous pensez que j'aurais du rester ? ne pas m'enfuir ?

- C'est ton choix et tu sais très bien que je ferais tout pour t'aider. Maintenant à toi de bien savoir ce que tu veux.

« Qu'est-ce que je veux ? Là est tout le problème ... je veux être loin de tout ça, tout oublier, recommencer une nouvelle vie ... laisser les André là où ils sont, repartir de zéro ! ». Elle regarda cet homme qui était la Providence même. Toujours là quand elle avait eu besoin de lui. Elle se mordit la lèvre inférieure. Comment allait-il prendre le fait qu'elle veuille annuler son adoption ?

- Je veux partir d'ici Albert. Je ne veux plus que les André ou Legan interfèrent dans ma vie. Je veux partir et recommencer tout de zéro.

- Hum ... es-tu sûre de ça ?

- Oui Albert. J'ai réfléchi cette nuit ... je n'ai rien à voir avec cette famille pour qui seules les apparences comptent ! le « pédigrée » de naissance fait en sorte que tu es bien élevé, bien sous tout rapport mais en fait tu peux être la pire des pestes ou des monstres, tu es bien né alors tout est pardonné ! je ne suis pas d'accord ... je ne veux plus faire parti de ce milieu. Elle se tût. Albert la regardait en silence, mains entre croisées sous son menton. Elle reprit presque dans un murmure que la Grand'tante Elroy serait satisfaite de sa décision. Elle ne l'avait jamais aimé, surtout depuis la mort accidentelle d'Anthony. Elle avait senti que quelque part elle lui en voulait du destin tragique d'Alistair. Il fallait toujours à cette femme un bouc émissaire.

- Je te comprends, fit Albert.

- Voilà tu sais tout. Maintenant il faut que je t'avoue que je n'ai pas grand'chose pour ça ... elle rougit. Elle avait horreur de quémander quoique ce soit.

- Je me doute. Je veux bien t'aider.

- Une fois que ça roulera Albert, alors promets-moi que tu annuleras mon adoption ...

Il se contenta de sourire.

- Albert !

- Nous verrons à ce moment là. Il se leva et s'étira. En attendant ressource-toi, ici tu es en sécurité.

- Pour Niel ...

- Oui ?

- Je ... Oh Albert ... je crois que je l'aime ... mais comprends-moi ! avoir cette femme comme belle-mère ! et Elisa ... ! c'est au-dessus de mes forces ... je ne veux plus être malheureuse à cause de la famille André et Legan.

- Je le sais. Cela pourrait se régler facilement tu le sais. Monsieur Legan t'apprécie et à présent Niel – j'en suis convaincu – se porterait à ton secours si tu en avais besoin.

Elle eut un petit rire.

- Monsieur Legan m'apprécie ? je ne le crois pas non ... il ne m'a jamais soutenu !

- C'était une autre époque.

- Niel ne pourra rien face à ces deux pestes. Elles inventeront une méchanceté et il les croira ... j'en suis certaine.

- Je suis presque convaincu que tu te trompes mais je t'aiderais pour ton projet. Allez va te détendre dans le bain que l'on vient de te préparer. Nous en rediscuterons plus tard.

Le bain lui fit un bien fou même si elle redoutait que Niel vienne voir Albert pour une fois de plus réclamer son soutien. Elle remercia intérieurement Margareth pour son aide et se demanda bien quelle en était la raison. Elle l'avait trouvée durant son séjour si distante ! Si avare de mot et si solitaire ... elle avait toujours cru qu'elle ne l'aimait pas. Lorsqu'elle sortit enfin de sa torpeur, elle vit que les domestiques lui avaient préparée une tenue pratique et passe-partout. Décidément Albert pensait à tout !

Georges indiqua à Candy qu'un train partait pour la Maison de Pony cette nuit à 21 h 34. Candy et Albert avaient convenu qu'elle passerait une petite semaine à l'Orphelinat, puis si la réponse de Patricia O'Brien revenait positive pour s'installer chez elle à Los Angeles elle s'y établirait le temps nécessaire pour trouver un travail, un appartement et partir de zéro. Bien entendu l'identité avait été revue et Albert avait suggéré le prénom « Rose » et Candy avait trouvé celui du nom « Parkson ». Albert avait promis qu'elle recevrait ses nouveaux papiers à l'orphelinat. Devant sa surprise il expliqua qu'il connaissait bien le chef de l'administration en charge des documents d'identité officiels. Il annula aussi l'avis de recherche qu'il avait lancé à la fin du réveillon. Enfin les deux hommes lui donnèrent une valise fournie en habits de rechange et de l'argent. Elle prit son dîner en leur compagnie puis prit congé. Un chauffeur l'attendait pour la conduire à la gare.

Candy monta dans son train comme prévu. Le wagon était quasi vide pour son plus grand soulagement. Du reste en cette période festive beaucoup de gens avaient décidés de reporter à plus tard leurs déplacements. Elle choisit une place en wagon deuxième classe, près de la fenêtre. Le coup de sifflet strident déchira le silence et le serpent de fer se secoua pour s'élancer.

Niel regardait la nature entrer en sommeil depuis le balcon, en chemise blanche impeccable, le froid glissant sur lui comme sur une carapace hermétique. Il avait fait le tour de tous les bâtiments où Candy avait pu se cacher mais aucune trace. Il avait fini par recontacter les deux hommes de main qui l'avaient kidnappée. Ceux-ci ne rechignèrent pas moyennant finances à de nouveau l'aider. Ils convinrent de se donner des informations un jour précis en semaine. Niel hocha la tête devant une lune impassible, il avait recommencé une partie et il la gagnerait, ça il se le jura à haute voix. « J'irais trouver l'Oncle William demain, il m'aidera, je sais qu'il croit en ma sincérité et sans lui je n'avancerais pas dans mes recherches, oui c'est ça, j'irais demain ». Il entendit une porte s'ouvrir derrière lui mais décida de l'ignorer. Lorsqu'il entendit la voix de sa sœur il faillit trahir son mécontentement par un gros soupir.

- Niel ! Mère et moi te cherchons partout !

- Pourquoi ?

- Nous nous faisons du souci. Il se contenta d'un petit rire sourd. Elisa soupira à son tour et s'accouda à la balustrade de pierre. Tu continues de penser à Candy ? N'est-ce pas ?

- Hum ...

- Ecoute ... je regrette de t'avoir humilié et mal traité depuis que tu t'es amouraché d'elle. Il fronça les sourcils, une discrète rougeur envahissait ses joues mais elle sut que le froid n'y était pour rien.

- Je ne suis pas « amouraché » comme tu dis. Il se tourna et la fusilla d'un regard sans pitié. Je l'aime Élisa même si tu as des difficultés à cerner ce mot. Il sourit, le visage tendu comme une corde qui va se détendre pour lancer une flèche. Toi ... et Mère, n'aimez personne, d'ou votre aptitude à nuire à ceux qui ne sont pas pourvus de la même tare que vous.

- Niel je t'en prie, baisse les armes. Je ... j'ai réfléchi ... enfin quelqu'un m'a forcé à réfléchir et je ne suis plus ton ennemie.

- Tu crois que je suis devenu naïf ?

- Non, elle afficha un pauvre sourire, hésitant sur la suite de la conversation. Non Niel, mais ... mais Terry m'a remise à ma place et j'ai compris.

- Pour une fois que ce saltimbanque raté fait quelque chose d'utile, siffla Niel tout en mettant ses mains dans les poches de son pantalon. Rentrons, je commence à sentir le froid.

- Oui Terry m'a mise en face de ce que je suis et ... j'ai compris qu'en fait je suis une sorte de monstre.

Niel regarda sa sœur avec suspicion. Quel jeu était-elle entrain de lui jouer ? Il la connaissait suffisamment pour savoir que l'introspection était la dernière action dont elle pouvait être capable. Ou alors avait eu lieu une sorte de miracle.

- Tu as une vision ? Comme là-bas ? Dans ce pays qu'on appelle le Portugal ou la France ? Tu es devenue tout d'un coup une sorte de Sainte ? Ou alors tu as fais une mauvaise chute de cheval, c'est ça ?

- Non Niel ne te moque pas. Terry m'a dit que j'étais suffisante, égoïste, imbue de moi-même et qu'aucun garçon ne pourrait m'aimer tellement j'étais imbuvable, hideuse en moi-même ! Même si je tentais de camoufler cette laideur par de beaux habits, en grattant on trouvait une sorte de ... de ... démon, je suis mauvaise Niel ! et durant tout ce temps j'ai cru que je faisais parti de la crème de l'éducation américaine !

Niel s'attarda à analyser si sa sœur ne lui mentait pas. Ayant largement mené son petit monde en bateau depuis sa plus tendre enfance, il aurait pu sans difficulté s'attribuer le titre d'expert en manipulation, et il mettait enfin cette compétence en action en tentant de décrypter le langage non verbal de sa sœur, ses expressions les plus inconscientes. C'était incroyable, mais Élisa semblait franche, et honnête, une date à marquer d'une pierre blanche sur le prochain calendrier qui se trouverait sous sa main.

- D'habitude tu cherches un bouc émissaire ... il faisait une moue dévoilant sa suspicion. D'habitude tu penses que tout ce qui t'arrive de mauvais est de la faute de Candy, que tu es ouvert les yeux m'épate !

- Tu peux dire ! Toi aussi tu l'as détestée ! Elle m'agaçait là ... à toujours être heureuse et s'en fiche de ce que nous pouvions lui faire ! Elle crispa ses mains de rage.

Niel tourna la tête soudain une ombre de tristesse passa sur son visage.

- Je sais. Jusqu'à ce que je change d'avis et je te promets que j'ai lutté ! Il soupira puis la regarda d'un calme Olympien. A force de lutter et bien je me suis rendu compte qu'elle occupait toutes mes pensées. Du matin au soir ! Élisa hocha la tête.

- D'ailleurs le fait que tu l'aimes est encore incroyable pour moi. Quand tu nous as craché ça devant maman et moi, ça a eu l'effet d'une bombe. Elle fit tourner ses yeux. Tu n'as jamais raconté comment cela est arrivé, comment une fille comme elle a pu te faire ça !

- Et bien j'étais dans une mauvaise situation face à deux voyous et elle est intervenue. Je ne lui avais rien demandé tu vois et elle leur a fait face ! Il scruta sa sœur. C'est ça qui m'a abasourdi vois-tu ! Depuis que je la connais je l'ai toujours dénigrée, cherché à l'humilier ... il écarta les mains et ajouta « tu le sais bien ! ». Et franchement c'était la dernière personne à qui j'aurais pu penser pour venir à mon secours.

- Tu ne sais pas pourquoi elle a fait ça ? Elle a toujours eu une idée derrière la tête cette chipie.

Niel eut un petit rire suivi d'une grimace comme s'il venait de mordre dans une rondelle de citron.

- Non. Non Élisa je pense que toi tu penses comme ça mais pas elle. Plus je la connais plus je pense qu'elle est intervenue comme ça ... si j'avais été quelqu'un d'autre elle aurait agi de même.

Elisa hocha sentencieusement la tête. « Oui, peut-être ... Si ça avait été quelqu'un d'autre elle aurait fait de même, c'était ce qui la caractérisait de moi ! Cette attitude de bonne samaritaine était tellement prévisible d'ailleurs ! Et très agaçante ! ». Elle soupira.

- Et puis ensuite elle était de nouveau là quand j'ai eu l'accident avec la voiture. Elle m'a reconnu et sans hésiter m'a à nouveau porté secours. Il se mordit la lèvre inférieure. Elle est devenue une obsession !

- Mais dans la famille cette fille de rien ... c'est une orpheline !

Niel regarda sévèrement sa sœur. « Décidément elle ne comprendrait jamais ! ».

- C'est peut-être une orpheline mais elle n'en est pas responsable et vois-tu j'aime mieux l'épouser elle qu'une autre qui me considèrera comme un simple porte-monnaie.

- Niel ! Élisa était visiblement offusquée.

- Quoi Niel ? Il rit mais son regard sombre la fixait sévère. Tu crois quoi ? Que Père a épousé notre Mère par amour et réciproquement ?

- Evidemment !

Il rit devant autant de naïveté.

- Elle l'a épousé pour le titre et pour sa fortune. Tu feras de même ... la contre partie sera de lui donner un héritier.

- Niel ! Le fait que tu sois tombé amoureux de cette fille te leurre ! Comment peux-tu dire ça ?

- Crois ce que tu veux. Toi aussi d'ailleurs tu aimes un garçon qui n'entre pas dans le moule même s'il vient d'une bonne famille. Il leva les yeux au ciel. Je veux parler de Terrence Grandchester !

A ce nom Élisa se boucha les oreilles.

- Ne dis pas ce nom !

- Ah oui ? Et pourtant tu nous as traînés à New York en prenant soin d'éloigner ta rivale ! Pour une première de sa pièce de théâtre ! Et tout à l'heure tu lui faisais bien les yeux doux !

- Merci Niel de remuer le couteau dans la plaie rétorqua t-elle soudain rougissante, la bouche tremblante à la simple évocation de ce souvenir.

- Tu n'es pas tombée amoureuse comme ça ... je me rappelle qu'au Collège – au début de notre arrivée – tu ne pouvais pas le voir en peinture.

Il se tût tandis qu'Élisa avait ses pensées tournées vers le passé.

- Alors ?

- Il m'a sortit du trou dans lequel j'étais tombée ... lui ... c'est le seul garçon à part toi qui a fait une fois dans sa vie, attention à moi !

- Pourtant depuis tu as eu quelques prétendants si je ne me trompe.

- Ils sont absolument inintéressants. Elle soupira tout en se penchant au-dessus de la balustrade de pierre. Elle posa sa tête au creux de ses mains en proie à une vague de tristesse. Je sais pourquoi, marmonna t-elle.

- Ah ?

Elle se tourna vers Niel, rougissante.

- Le seul garçon que j'aime me trouve ... elle inspira sentant un nœud dans ses cordes vocales qui dévoilerait sa faiblesse, (c'est-à-dire son chagrin d'être rejetée), elle chercha à assurer sa voix en toussotant. Niel, Terry me trouve la plus mauvaise des filles qui lui a été de rencontrer. Elle baissa les yeux tout en murmurant « je sais qu'il a raison ! ».

- Alors change !

- Même si je change il campera sur son idée de moi.

« Elle a raison ... il va falloir du temps pour faire accepter que nous ne sommes pas des monstres, Candy pense ou pensait ça il y a encore quelques mois ! Et à mon avis c'est toujours le cas ! ». Niel avait posé sur sa sœur un regard peiné. Elle comprit que lui aussi était confronté à cette situation.

- Je sais. Il soupira.

Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées toutes tournées sur le même problème. Enfin Élisa rompit la chape de plomb.

- Je vais changer Niel. Je me rends compte à quel point j'ai été une idiote ! Son visage avait perdu de sa suffisance. J'ai fait du mal à Candy et bien sûr il le sait ... il m'en veut pour ce qui s'est passé au Collège Royal de St-Paul ... je ne peux pas corriger le passé mais si je change vraiment il ravalera ses paroles ...

- Et cette Suzanne Marlow ?

Elle le fixa, les yeux ronds. Elle l'avait complètement oubliée ! Elle accusa le coup.

- Ce ne sera pas un problème.

Il eut un petit rire.

- Et je peux savoir comment tu comptes t'y prendre ?

- Je vais lui montrer une nouvelle Élisa. Il me choisira moi. Niel avait haussé ses sourcils parfaitement symétriques, n'ôtant rien à la perfection de son visage. Tu te demandes comment ? Il hocha la tête. Je vais travailler déjà. Niel fit une bouche en cul de poule.

- Euh ? Mère va hurler ... tu sais ce qu'elle pense de ça ...

- Je me fiche de ce qu'elle pense.

- Et ... quel travail compte tu trouver ?

- Candy est devenue infirmière ... ça ne doit pas être bien difficile !

« Il faut quand même être à l'écoute de l'autre ! être dans l'aide, donner de l'attention ! Si tu y arrives alors là ... tu m'épateras ! ».

- Candy a toujours été ... même si ça nous a agacé prodigieusement ... dans l'aide, à veiller à ce que ses amis, son orphelinat, ne manquent de rien, elle a dégourdi cette Annie Brighton qui n'a pas inventé l'eau chaude ! Elisa ne m'en veut pas mais ... je ne te vois pas dans ce métier !

- Je m'y vois Niel, je sais que c'est dur à croire ! Je vais changer Niel c'est la première promesse que je me fais à moi-même. En plus si je deviens infirmière je pourrais me rapprocher de cette Suzanne ...

- C'est pas dit que Terry fasse attention à toi ! En plus d'ici là il peut rencontrer une autre fille ! Nous avons ça en commun nous deux, nous sommes toujours certains que rien ne va nous empêcher à atteindre notre but.

- Je tente le coup. De toute façon au point où j'en suis je n'ai rien à perdre. Terry est le premier à dire clairement ce qu'il pense de moi. J'aurais mieux aimé que ce soit des louanges ... je viens de me prendre une énorme gifle !

- Tu ne veux pas rencontrer un autre garçon ? Terrence Grandchester n'a pas le vent en poupe en ce moment. Tout du moins il me semble.

Elle gloussa.

- Non Niel c'est Terry que je veux ! Tout comme toi tu veux cette Candy ! Elle se mordit la lèvre. Tu ... tu sais quelque chose ?

Son front se barra d'une nouvelle ride.

- Non.

- Peut-être que l'Oncle William ...

- J'y ai pensé. Je le vois demain. Il soupira et fixa un vieux chêne toujours majestueux malgré l'hiver. Moi aussi il faut que je redore mon image. Je pense y être en parti parvenu ... je dois à présent la rassurer sur le fait qu'elle ne risque rien à être ma femme. Qu'elle ne risque rien de ta part déjà.

- Je ne l'aimerais sans doute jamais ... mais je ne serais pas obligée de lui parler. Un ange passa. Je ferais un effort pour ne pas lui rendre la vie impossible. Niel hocha la tête.

- Merci.

Ils discutèrent de choses et d'autres puis prirent congés.

Le lendemain Élisa demanda à son frère qui allait rejoindre l'Oncle William à Lakewood, de la déposer à l'Hôpital Ste-Johanna. Tout en roulant Niel se surprit à sourire. Élisa était prête à changer sa vie, et lui également par la force des choses. Il repensa à cette fille qu'il avait si souvent humilié, qui l'avait tant insupporté et qu'à présent il ne saurait se passer. Le portail de la demeure s'ouvrit, il sentit son cœur piquer un sprint tandis qu'il faisait une rapide supplique : Pourvu que Candy soit venue lui demander son aide ! Et surtout que l'Oncle William soit encore prêt à jouer les entremetteurs !