On enchaîne, on enchaîne !

: Journal des Reviewers :

Roxanne Black : Oh ? Dois-je comprendre que j'ai trouvé une vraie fidèle ? MERCI ! Combien de chapitres ? Difficile à dire. Comme cette fic est classée « scénairo long », je ne peux pas prévoir à l'avance. Je peux te dire que j'ai déjà 26 chapitres. Peut-être 32, 33 ? Surprise ! Kiss !

Elenthya : Bouuuh, elle m'a oubliéééée ! XD Mais bon, tu es là, c'est le principal. Je pense que les jumeaux ont surtout trouvé des adversaires à leur taille. Ils ne sont pas tout puissant comme ils le pensent. Lol. J'espère que ce chapitre sera à la hauteur de tes attentes. Au fait, c'est moi où je te sens particulièrement exigeante avec cette fic ? Quelle pression ! XD Kiss et merci :

Penchons-nous sur un des persos les plus énigmatiques de cette histoire…


Chapitre 10 : Te protéger

Dans une immense salle lumineuse parquetée et aux innombrables miroirs qui reflétaient le soleil, une grande et belle jeune femme toute vêtue de noir avec une petite jupe volante autour de la taille élevait une jambe tendue à la verticale pour former un Y parfait. Les cheveux revenus en chignon, ses grands yeux bleu ciel ressortaient comme deux magnifiques aigues marines sur son visage aux traits délicats.

Un petit grincement perturba sa concentration. Elle rabaissa lentement sa jambe puis se tourna vers la porte du fond :

- Tu veux quelque chose, Sayu ?

Après un temps, la porte s'entrebâilla et une petite silhouette émergea dans la lumière. Un petit visage rond, des yeux noirs curieux et des cheveux bonds blanc coupés au carré, une fillette d'environ cinq ans d'âge accourut, serrant contre elle un lapin en peluche.

- Tu es trop jolie maman ! On dirait un ange, surtout quand tu as ta robe ! s'exclama-t-elle, les yeux pétillants.

La ballerine lui sourit d'un air attendri et caressa doucement les cheveux de l'aînée de ses filles qui trépignait sur place.

- Quand je serai grande et belle comme toi, je serai aussi une danseuse !

- C'est beaucoup de sacrifices, Sayuri… Le ballet demande du temps, du travail, des contraintes… Et puis, que ferait Sanae sans toi, hum ?

- Hé ? fit la fillette sans comprendre.

Sa mère s'agenouilla et lui prit les mains.

- Toutes les deux, vous avez beau être jumelles, vous êtes très indépendantes. Vous faites souvent les choses chacune de votre côté. Je ne suis pas souvent là, papa travaille dur, et vous êtes toutes seules. Sayuri, c'est toi, l'aînée. Tu dois bien t'occuper de Sanae, d'accord ? Si tu es une bonne grande sœur, tu pourras faire une bonne danseuse, car une ballerine danse pour elle, mais aussi pour les autres.

- Oui ! Je serai une bonne grande sœur !

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Le noir. De grandes ombres imposantes et effrayantes qui s'élevaient dans les ténèbres. Des personnes qui couraient dans tous les sens, leurs pas qui craquaient dans le sol. Des faisceaux de lumière qui s'entrecroisaient dans la panique. Et elle, elle courait aussi, le cœur battant. Elle avait un point de côté, ses poumons étaient compressés l'un contre l'autre tellement elle était essoufflée. Mais elle s'en moquait.

- Sanae ! Sanaeee !

Une sensation. Elle se mit à courir plus vite jusqu'à dépasser les adultes qui avaient pris la tête. On l'appela, on lui ordonna de revenir sinon elle allait se perdre elle aussi. Mais elle n'écoutait plus. Elle traversa un buisson et enfin, elle la vit. Assise contre un arbre, recroquevillée sur elle-même, une fillette tremblait comme une feuille, les bras autour d'elle et les yeux fermés.

- Sanae !

Elle ouvrit des yeux embués de larmes à l'entente de son prénom.

- Sa… Sayu…

Elle se précipita vers elle et la prit dans ses bras alors qu'elle explosait en pleurs sous la pression nerveuse.

- Tout va bien, ta grande sœur est là… murmura-t-elle en lui caressant les cheveux. Shhh… Ca va, Sanae. Je serai toujours là pour toi. Je te protègerai… Toujours…

- - - - - - -

Un long couloir qu'elle traversait, guidée par la douceur d'une mélodie cristalline et pure qui coulait dans ses oreilles avec une clarté incomparable. Elle poussa une porte derrière laquelle une jeune fille qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau caressait les cordes de sa harpe classique. Quand elle la vit entrer, elle cessa de jouer et lui adressa un grand sourire.

- Bonsoir, Sayuri. Bonne journée ?

- Je suis fourbue.

Elle s'empêcha de lui rendre le « Et toi, bonne journée ? » qui se devait, mais la mine plus que réjouie de sa cadette l'avait interpellée.

- Toi par contre, tu as l'air aux anges… constata Sayuri en dénouant le nœud de son uniforme. C'est quoi, ce grand sourire ?

Le sourire de Sanae s'était encore agrandi, peut-être un peu de gêne cette fois. Elle détourna les yeux, les joues roses, et caressa les cordes de sa harpe en un doux trémolo.

- En fait… Je crois que je suis amoureuse ?

- Aaaah ! Je le savais ! s'exclama Sayuri en riant pour lui faire un gentil shampooing sur la tête. Je me disais que tes symptômes étaient inquiétants ! Ah ah ah ! Alors, qui c'est ? Il est à Cerisiers et Orchidées ?

Sa jumelle hocha timidement la tête et joua avec ses doigts quelques secondes.

- C'est Kaoru Hitachiin. Tu sais ? Un des garçons du Cercle d'hôtes dont je t'avais parlé.

Le sourire impatient et heureux s'évanouit du visage de Sayuri aussi vite que la poussière était balayée par le vent.

- Ah.. !

Elle ouvrit brutalement les yeux, le front moite et le cœur encore un peu emballé. Elle fixa pendant quelques secondes le plafond sans oser remuer un cil. Tout un coup, un visage apparut au-dessus d'elle.

- Ca va, Sayu ? Cauchemar ?

Sayuri se redressa de son lit et regarda Sanae qui la dévisageait d'un air un peu inquiet. Un rêve. Ce n'était qu'un rêve. Encore un peu hagarde, l'aînée des Suzumura essuya son front du revers de la main.

- Sayuri ?

Elle regarda sa jumelle qui s'inquiétait. Et pourtant, c'était elle qui était la plus préoccupée des deux en cet instant. Tous ces flashs, c'était un signal d'alarme que son subconscient lui envoyait. Il était temps de faire quelque chose. Cela devenait très urgent. Malgré toutes ses insurrections et ses plans, Sanae commençait à apprécier les frères Hitachiin. Elle courrait à la catastrophe. Elle avait pourtant promis à sa mère, elle avait déjà tout fait pour sa sœur. Et Sanae avait besoin d'elle plus que jamais. Même si cela devait passer par l'improbité la plus condamnable et la plus honteuse.

Sans quitter les yeux de sa sœur, Sayuri posa sa main sur sa joue.

- Sana. Tu sais que je ferai tout pour toi, n'est-ce pas ?

Son autre fronça du nez en signe d'incompréhension.

- Mais que me dis-tu là ? Tu es bizarre. Allez, habille-toi et va prendre ton petit déjeuner, ça ira mieux !

Puis elle se leva du lit de Sayuri et quitta la chambre d'un pas guilleret. La jeune fille resta sans bouger quelques instants. Oui, c'était décidé, ça serait pour aujourd'hui. Elle prouverait que Kaoru Hitachiin n'était pas quelqu'un de bien pour sa cadette.

Lorsque Sayuri Suzumura descendit dehors après sa toilette et s'être habillée, sa volonté n'en fut que plus renforcée. Alors qu'elle cherchait Sanae, elle trouva cette dernière à l'ombre d'un parasol, allongée sur une chaise longue à admirer les frères Hitachiin disputer une partie de basket-ball endiablée. Qu'elle détestait ce regard empli d'insouciance et de confiance que sa sœur avait quand on savait comment ces deux-là étaient. Pourquoi refusait-elle de voir ?

- Kaoru drible, il va surprendre son adversaire… ! commentait le cadet des frères en jonglant avec le ballon.

- On va voir ça ! rétorqua l'aîné en tentant une feinte.

- Manqué ! Il court ! Rien ne va l'arrêter, il saute, tire et… c'est marqué !

Dans un beau lancer, le ballon atterrit en plein dans le carré dessiné sur le panneau puis retomba dans les mailles du filet. Hikaru demanda une revanche et Kaoru fit le tour d'honneur du terrain, applaudit par la spectatrice qui les avait observés.

- Bravo ! félicita Sanae. Jolie détente.

- Ah ah ! Merci ! répondit Kaoru en attrapant une bouteille d'eau. Peut-être pourra-t-on initier un jour nos deux princesses au basket ?

- Pas si je ne peux vous initier à l'ikebana.

Le jeune homme la dévisagea, agréablement surpris. Il avait pourtant dit ça de façon un peu en l'air pour plaisanter, persuadé qu'elle aurait refusé, mais non. Au contraire, elle avait accepté et avec une condition accompagnée d'un sourire en coin.

- Euh… Eh bien… Pourquoi pas ? On verra ça un de ces jours…

Réclamé par Hikaru qui lui demandait s'il attendait la neige, Kaoru prit congé de Sanae et retourna sur le terrain pour disputer la revanche. Sayuri n'avait rien perdu de l'échange. Oui, vraiment très urgent. Plus elle attendrait, plus la chute serait difficile pour sa jumelle.

L'adolescente quitta l'ombre de la véranda et descendit le petit escalier de pierre pour aller rejoindre sa sœur sur la chaise longue. Cette dernière remarqua bien vite l'air renfrogné de son autre et lui demanda ce qui n'allait pas. Etait-ce à cause de son mauvais rêve du matin ? Sayuri se mit à réfléchir à la vitesse de la lumière. D'ordinaire, elle trouvait toujours le moyen détourné de faire dire des choses blessantes aux jumeaux en face de Sanae, mais là, la donne était différente.

- Euh… Eh bien… Non, ce n'est rien.

Sanae haussa un sourcil dubitatif puis sourit à son aînée. Elle pouvait tout lui dire, elles étaient sœurs, non ? Si elle ne lui en parlait pas, à qui le ferait-elle ?

Sayuri observa de loin les deux garçons qui à présent s'étaient alliés pour se faire plusieurs passes afin de marquer des paniers.

- Je… Je ne sais pas… Je trouve Kaoru-san étrange depuis quelques temps.

- Ah bon ? s'étonna Sanae en suivant le regard de sa sœur. Je ne trouve pas. Qu'est-ce qu'il a ?

- Depuis un temps, je le surprends à me regarder à la dérobée… J'ai parfois droit à un sourire, ça fait peur…

Elle surveilla la réaction de sa cadette. Elle avait froncé les sourcils d'un air interrogateur. On dirait que ça marchait. Elle soupira.

- Du coup, je me sens mal à l'aise vis-à-vis de toi. Je ne sais pas ce qu'il lui prend, à cet idiot.

Bien que nageant encore dans le doute, le visage de Sanae s'était quelque peu racorni. Elle sirotait à la paille son diabolo grenadine sans ciller en tournant et retournant la petite ombrelle jaune qui surmontait le verre. Sayuri reconnut ce geste. Sanae tournait toujours une mèche de cheveux sur son index ou les objets qu'elle avait dans les mains quand elle était nerveuse.

- Je te promets que la prochaine fois, ça va tonner ! décréta Sayuri avec le poing serré. C'est d'un impoli d'épier les gens de la sorte !

- Laisse-les un peu, tous les deux… tempéra sa jumelle d'une voix étrange.

Puis elle se leva en reposant son verre sur la petite tablette. Sa aînée lui demanda où elle allait et elle lui répondit qu'elle allait s'exercer un peu à la harpe, elle avait envie de jouer. Autre signe annonciateur. Sanae s'en remettait souvent à sa lyre quand elle avait les idées sombres. Sayuri la laissa s'éloigner sans rien dire puis reporta son attention sur les frères Hitachiin. Obligée de faire l'hypocrite devant sa jumelle à cause de leur propre hypocrisie. Qu'elle les détestait.

Le midi, les quatre jeunes gens se retrouvèrent à la table du déjeuner sous la tonnelle. Hikaru et Kaoru avaient encore les joues rougies par l'effort fourni durant leur match de basket même après s'être rafraîchis sous une bonne douche. Ils avaient troqué leur tenue de basket pour un ensemble tee-shirt et pantalon léger identique et parlaient avec entrain sur une nouvelle idée de thème « Sportif » pour le Cercle d'hôtes. Quant à elles, les sœurs Suzumura demeuraient silencieuses pour les raisons qui leur étaient propres. Si Sayuri faisait silence volontairement, Sanae se posait pleins de questions et son moral était un peu à la baisse.

Les jumeaux se rendirent rapidement compte du silence.

- Eh bien, Princesses ? Quelque chose ne va pas ? s'enquirent-ils en se tournant vers elles.

- Nous vous laissons parler, c'est tout, répondit calmement Sayuri en découpant un morceau de son sanglier.

Un sifflement admiratif masculin s'éleva de la tablée. Pas de réponse assassine ? Pas de ton d'exaspération ? Ils s'étaient attendu à un « J'attendais de voir quand est-ce que vous nous remarqueriez » ou « Ce qui ne va pas, c'est que je supporte depuis bientôt 15 minutes votre insupportable logorrhée », mais ce ne fut pas le cas. Mademoiselle Suzumura aînée aurait-elle rentré ses griffes ?

- C'est gentil, admira Hikaru avec un hochement de tête un peu ironique.

- Vous commencez à devenir charmante, Sayuri-san, ajouta Kaoru avec un sourire aussi significatif.

Un rapide sourire triomphant ourla les lèvres de la jeune fille qui portait son verre à sa bouche. Ils étaient tombés dans le panneau. Un petit coup d'œil à sa voisine de droite lui indiqua que son subterfuge avait aussi bien fonctionné. Sanae avait baissé les yeux sur son assiette d'un air éteint. Elle avait toujours été quelqu'un qui accordait sa confiance sans vouloir la remettre en doute. Sayuri savait qu'elle était un monstre d'utiliser ainsi la crédulité de sa sœur, mais c'était pour son bien.

- Sanae-san ? firent les jumeaux, intrigués par son silence.

- Ah ! Excusez-moi ! sursauta-t-elle, tirée de ses pensées. Tout va bien, ne vous inquiétez pas.

Hikaru et Kaoru crurent en cette apparente bonne figure et au sourire qu'elle leur renvoya et repartirent sur un autre sujet de discussion. Sanae était perdue. Sayuri aurait donc raison ? Kaoru aurait-il des vues sur elle ? Elle eut un pincement en son cœur.

Après le repas qu'elle poursuivit tout aussi silencieusement, la cadette des sœurs s'essuya la bouche puis se leva de table.

- Ah, Sanae-san ! l'interpellèrent les garçons. Nous voulions savoir si…

- Veuillez m'excuser, mais j'ai à faire.

La jeune fille s'éloigna vite de la tablée. Pantois, les frères Hitachiin se grattèrent la joue. Elle agissait bizarrement aujourd'hui. Ce matin, tout avait l'air de bien aller pourtant.

- Sayuri-san, y a-t-il un problème avec votre jumelle ? demandèrent-ils en regardant la silhouette de Sanae devenir plus petite au fur et à mesure qu'elle marchait.

Leur interlocutrice huma le parfum de son thé à la verveine qu'elle porta ensuite à sa bouche.

- Ma sœur est une personne très douce mais fragile. Elle a ses hauts et ses bas. Mais je suis là pour prendre soin d'elle. Que vouliez-vous lui demander ?

Les jumeaux lui confièrent alors qu'ils avaient beaucoup apprécié la démonstration de harpe faite par Sanae la veille et qu'ils avaient voulu lui demander s'ils pouvaient venir l'écouter cette fin d'après-midi pendant son entraînement quotidien. Cette nouvelle était exactement l'opportunité dont rêvait Sayuri pour parachever son plan. La jeune fille dissimula son exultation derrière le masque de la neutralité et se contenta de hocher simplement la tête.

- Cette doléance me semble recevable. Cet après-midi vers les 16 heures, cela vous convient-il ? Et je ne tolèrerai aucun retard, vous avez déjà assez de vices.

- Reçu ! acquiescèrent les garçon avec contentement.

Sanae détourna la tête qu'elle avait dirigée vers son épaule pour jeter un coup d'œil en arrière. Quel était ce sourire ravi qui illuminait le visage de Kaoru ? Elle avait si mal.

¤¤¤

Durant l'après-midi, les frères Hitachiin avaient choisi de paresser après la matinée sportive et agitée qu'ils avaient eue. Pour leur digestion, ils s'étaient allongés sous un saule dans l'herbe tendre et s'amusaient à trouver des formes dans les nuages.

- Elle est bizarre, Sanae. Tu ne trouves pas ? dit Kaoru en découvrant les contours lointains d'un cheval au galop dans le ciel.

- Hummm… marmonna son frère distraitement, le nez dans un livre. Dis, c'est moi ou elle t'intéresse ?

Kaoru eut un faible sursaut et s'empressa de démentir en répliquant qu'il ne faisait que constater, rien de plus.

- Et toi ? A lire tes haiku, tu vas me dire que c'est pour ta culture générale, hein ? renchérit-il en donnant un petit coup dans le livre qui tomba sur le nez d'Hikaru.

- Raaah ! Voilà ! Tout le monde au Japon connaît au moins un haiku ! protesta son frère en colère. Je ne veux pas passer pour un ignare !

- Alors aucun de nous n'est intéressé par personne !

- Exactement !

- Parfait ! conclurent-ils en se tournant le dos.

Cela dit, chacun s'avoua que les jumelles les intriguaient toujours un peu plus. Sanae faisait preuve d'un mutisme anormal et sa sœur démontrait aujourd'hui une amabilité encore plus anormale. C'était surtout cela qui faisait peur. Pourquoi avaient-ils le sentiment d'être dans un curieux engrenage ?

L'après-midi s'écoula doucement dans le parc du pavillon secondaire Hitachiin. Les jumeaux s'étaient rapidement réconciliés car aucun d'eux ne pouvait nier l'évidence : ils avaient tout les deux un livre qui se rapportait aux sœurs Suzumura en guise de lecture de chevet. Quand 16 heures approcha, ils quittèrent leur matelas d'herbe qui avait pris leurs formes et s'en retournèrent vers la résidence.

Lorsqu'ils entrèrent dans la grande salle qui étouffait de chaleur à cause de la réflexion du soleil sur les miroirs, ils ne trouvèrent que Sayuri en tenue de danse. La jeune fille qui faisait ses étirements d'échauffement en se tenant à la barre aperçut ses deux visiteurs dans le reflet du miroir puis se tourna vers eux.

- Entrez, invita-t-elle avec quelques pointes.

- Vous êtes toute seule ? notèrent les jumeaux, un coup d'œil à la harpe isolée dans un coin.

- Il semblerait.

Elle examina sa montre et s'étonna du retard de Sanae, d'ordinaire si ponctuelle. Cela ne lui ressemblait pas. Kaoru se proposa d'aller la chercher et ressortit de la salle suite à l'acceptation de Sayuri. Elle aurait préféré que ce soit Hikaru qui sorte mais cela n'avait pas d'importance, elle avait une idée pour que l'effet final soit le même.

Resté avec la ballerine en herbe, Hikaru mit les mains dans ses poches et la regarda faire ses exercices.

- Vous êtes beaucoup d'élèves dans votre classe ?

- Autant de garçons que de filles. Nous sommes 10.

Le jeune homme imagina une ribambelle de garçons en collants moulants à faire des pointes les bras au-dessus de leur tête et une irrépressible envie de fou rire s'empara de lui.

- Et vous avez aussi un partenaire de danse ?

- Bien entendu. Mais il fait plus figurant.

- Figurant ?

Sayuri lui expliqua que les hommes dans la danse classique, à part les danseurs étoiles, n'avaient que pour seul rôle d'aider la danseuse dans les portées ou pour l'aider à maintenir une position si celle-ci était trop difficile. A l'école de sa mère, ils avaient commencé cette année les portées en couple.

- Mais même toute seule, j'essaye. Il y a cette position avec les jambes à la verticale et corps penché…

Tout en parlant, Sayuri s'exécutait, un peu nerveuse. Le temps tournait. Elle pencha encore le buste à mesure qu'elle levait sa jambe gauche tendue en arrière mais son point de stabilité fut vite dépassé et elle perdit l'équilibre.

- Ah ?

- Eh oh, doucement !

Sayuri ne tomba pas car on lui avait pris la taille. Elle leva les yeux vers Hikaru qui lui fit remarquer qu'elle serait belle, la première étoile, si elle perdait ses dents en tombant de façon aussi stupide. Elle fut surprise de voir qu'il avait réagi. Hikaru s'en étonnait aussi, c'était comme un réflexe. Elle avait la taille fine. De ses deux mains, il pouvait presque en faire le tour.

La jeune fille préféra ignorer ce fourmillement qui remontait dans son dos. Elle aurait pu se pencher encore et réussir à maintenir la position sans aucune difficulté, mais elle fit semblant de ne pas tenir et partit en avant. Entraîné dans sa chute, Hikaru vacilla et perdit aussi l'équilibre.

Sanae ne bougeait plus. Là, dans le reflet du miroir qu'elle apercevait derrière la porte entrebâillée, elle voyait une tête rousse qui lui tournait le dos, renversée à quatre pattes sur sa sœur aînée. Non… Kaoru… ? Sayuri avait raison ! Les yeux brûlants, la jeune fille claqua brutalement la porte et s'enfuit à toutes jambes sans remarquer le garçon qui allait à sa rencontre.

- Ah, San… Hé ?

Kaoru ne sut quoi faire tant Sanae le dépassa à grande vitesse. Il comprit tout de suite qu'il s'était passé quelque chose et accourut dans la salle de danse où il trouva son frère hors de lui face à une Sayuri tout aussi outrée et hargneuse.

- Sayuri-san ! Je viens de vois Sanae-san et… commença Kaoru, un peu déboussolé.

- Je le savais ! explosa Hikaru en assassinant la jeune fille des yeux. Qu'est-ce que vous manigancez à la fin ? Vous aviez tout planifié pour que votre sœur assiste à cela, n'est-ce pas ? Pourquoi ?!

Il y eut un silence où les yeux parlèrent plus que les voix, mais les tons étaient différents. L'indignation, l'incompréhension la colère bouillonnante hurlaient dans les iris ambrés des jumeaux Hitachiin tandis que le mépris, l'aversion et la haine froide persiflaient dans ceux charbon de Sayuri.

- Répondez ! ordonna à son tour Kaoru, les poings serrés. Dites-nous enfin pourquoi vous nous dédaignez autant !

- Je vais vous le dire, Hikaru et Kaoru Hitachiin ! répliqua Sayuri en haussant le ton à chaque syllabe. Je voulais que Sanae réalise enfin à quel point vous êtes d'immondes menteurs hypocrites !

Elle était dans une fureur si noire qu'elle en tremblait.

- Même si nos parents nous ont jugées nubiles, JAMAIS je n'accepterai mon mariage et celui de ma sœur avec deux garçons comme vous qui se sont impatronisés dans le mensonge !

- Quel mensonge ? s'insurgèrent-ils.

- Celui que vous réitérez tous les jours dans votre maudit Cercle d'hôtes !! Vous ne faites que mentir à toutes ces filles qui viennent vous voir en vous donnant grossièrement en spectacle ! Vous vous jouez des sentiments de vos clientes comme vous vous jouerez des nôtres !!! Vous ne profiterez jamais de nos sentiments pour les piétiner ! Et surtout pas ceux Sanae qui… !

Elle s'interrompit. Elle ne pouvait pas dire que Sanae était amoureuse de l'un d'eux. Sanae était si douce, si gentille. Elle n'aurait jamais dû donner son cœur à un menteur. Nourrir des sentiments pour tel personnage si fourbe était comme donner de la confiture aux cochons. Il ne la mériterait jamais. Jamais.

De leur côté, les frères Hitachiin étaient complètement ahuris, incapables de bouger. Tout s'expliquait à présent. Les critiques violentes aux Cercle d'hôtes, les insultes répétitives à propos d'une certaine « hypocrisie », le mépris général de Sayuri, la mise en scène face à Sanae, tout s'imbriquait. Sayuri Suzumura n'était donc pas un monstre de haine égoïste et fermée. Elle était juste une sœur. Une sœur qui protégeait son autre.

- Vous vous trompez, dirent-ils enfin.

- Il est vrai que nous montons en scène nos numéros d'amour fraternel… commença Hikaru à voix basse.

- … mais nous respectons nos clientes. Nous ne…

- Le respect par le mensonge ? siffla Sayuri en plissant les yeux. Ne me faites pas rire.

- La seule chose sur laquelle nous mentons, c'est de dire que nous nous aimons plus que comme des frères. Mais le reste, nous le pensons.

Ils se turent et observèrent Sayuri. Elle semblait s'être calmée, à croire qu'elle avait réellement besoin d'évacuer une bonne fois pour toute toute cette animosité qui pesait sur son cœur. Cependant, sa rancœur envers les jumeaux était toujours présente car elle n'avait pas cessé de les fixer haineusement.

- Sayuri-san… Si nous sommes hypocrites, qu'êtes-vous pour avoir fait cela à votre sœur ? demandèrent les garçons avec calme.

- Je l'ai fait pour la protéger.

Et quand ils lui demandèrent si pour elle, la protection devait passer par les pleurs, le ressentiment qui ondulait en elle retomba comme un soufflé. Elle avait fait pleurer Sanae ? Elle ne voulait pas ça. Elle voulait juste qu'elle soit en colère contre eux, contre Kaoru, qu'elle le haïsse de tout son cœur. Toutes les fois depuis sa naissance où elle avait promis encore et encore d'être une bonne grande sœur et de prendre soin de sa cadette vinrent matraquer sa mémoire. Qu'avait-elle fait ?

Sans un mot, Sayuri se précipita hors de la salle de danse. Non. Non. Ca n'aurait pas dû se terminer comme ça. Elle n'avait pas voulu ça.

Elle la trouva dans sa chambre, allongée sur son lit. Les rideaux avaient été tirés et il faisait presque froid dans la pièce. Sayuri eut un tressaillement en elle quand les hoquets étouffés de Sanae lui parvinrent aux oreilles.

- Sanae…

Pas de réponse, elle sanglotait encore. Peu fière et honteuse, la jeune fille vint s'asseoir près d'elle et posa la main sur son épaule pour la serrer doucement.

- Sana, je…

- C-Comment… a-t-il… pu… renifla sa jumelle, la tête dans l'oreiller.

- Non, Sanae. Kaoru ne m'a jamais fait du charme. D'ailleurs, ce n'était même pas lui que tu as vu, mais Hikaru. C'est moi qui avais tout organisé pour que tu ouvres les yeux…

Les soubresauts se calmèrent aussitôt sous sa main. Sanae se redressa lentement et regarda sa sœur. Elle était toute échevelée, ses yeux étaient rouges et ses joues filées de larmes avaient pris les plis des draps. Son visage était vide.

- C'est ignoble…

- Je suis d…

- C'est immonde ce que tu as fait, Sayuri ! cria Sanae d'une voix cassée. C'est inhumain de faire preuve d'autant de perfidie ! C'est toi, l'hypocrite ! Sors d'ici !! Je te DETESTE !

Ce fut au tour de Sayuri d'être clouée sur place, le teint livide. Elle ne vit pas Sanae replonger dans son oreiller pour pleurer sa déception car elle ne voyait plus rien et n'entendait plus rien que ce « Je te déteste » retentissant.

Elle ne sut pas comment elle était revenue à sa salle de danse. Elle ne savait même pas combien de temps encore elle était restée dans la chambre de sa jumelle ni par où elle était passée ni les personnes qu'elle avait croisées. Mais elle était là, à regarder dans le miroir son horrible image assombrie par le ciel du soir qui passait par les vitres. Qu'elle était laide, qu'elle était immonde. Dans un geste plein de rage, Sayuri frappa son reflet comme elle aurait voulu se gifler elle-même et glissa lentement par terre, la poitrine soulevée de pleurs silencieux. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pleuré.

Elle n'entendit pas tout de suite la porte grincer des pas claquer doucement contre le parquet.

- Sayuri-san…

Elle redressa faiblement la tête et vit dans le miroir qu'Hikaru et Kaoru étaient plus loin derrière elle.

- Laissez-moi… ordonna-t-elle d'une voix faible.

Elle avait essayé de contenir ses sanglots, mais eux, ils les avaient entendus. Cela leur fit étrange de voir Sayuri Suzumura, le roc inébranlable dans une telle situation de faiblesse. Mais ils se refusèrent à la juger.

- Vous devriez lui parler.

- Et lui dire quoi ? répliqua-t-elle, une main devant ses yeux comme pour couvrir sa honte. Je la répugne maintenant. Je voulais juste la protéger ! J'ai toujours dit à tout le monde que je m'occuperai d'elle, je n'agissais que pour son bien. Même si nous sommes souvent séparées, je n'ai que Sanae dans ma vie. Je me moquais d'être haïe du monde entier tant que elle, elle me regardait avec son sourire…

Elle sentit des mains lui prendre chacun de ses bras pour l'amener à se relever et à se retourner.

- Lui dire tout ça, ça serait très bien, murmurèrent les garçons qui la tenait.

Près de l'entrée, Sanae mit ses yeux embués de larmes dans ceux surpris de sa cadette. Une larme traversa son sourire puis elle se dirigea vers Sayuri que les jumeaux lâchèrent au moment de la prendre dans ses bras.

- Sanae… ?

- Idiote, chuchota Sanae à son oreille en la serrant de toutes ses forces. Je sais que tu veux me protéger. Mais toi, apprends à ne pas te surprotéger toi-même. Ca te fait faire n'importe quoi.

Sayuri cligna des yeux. Elle avait raison. Peut-être voulait-elle aussi se protéger de cette souffrance qu'elle prédisait pour sa sœur. Soulagée et heureuse de recevoir le pardon de sa jumelle, la jeune fille la serra à son tour dans ses bras et lui répéta qu'elle était désolée et qu'elle voulait juste son bonheur.

Un bras sur les épaules l'un de l'autre, Hikaru et Kaoru ne surent retenir un sourire face à la scène. Le mystère Sayuri Suzumura venait de se lever et ils étaient incapables de lui en vouloir pour cela parce qu'ils auraient tous les deux fait la même chose s'ils avaient été dans la même situation. Au fond, ils admiraient l'amour de Sayuri pour Sanae. C'était souvent par amour que l'on faisait les choses les plus horribles.

Quand elles se séparèrent, les jumelles se tournèrent vers eux et Sayuri n'osait pas les regarder en face.

- Je… Je ne sais pas comment m'excuser pour…

- Alors veuillez écouter ce que l'on a à vous dire et considérez l'incident comme clos, proposèrent-ils avec compréhension.

Les filles hochèrent la tête puis tous les quatre s'assirent sur le parquet pour discuter. Cela faisait longtemps qu'ils auraient dû faire cela.

- On veut surtout que vous sachiez que nos quelques rares défauts ne contiennent pas de l'hypocrisie, déclara Kaoru avec un sourire amusé. Au contraire, nous n'avons pas notre langue dans notre poche. Nous vous respectons toutes les deux et ce n'est pas parce qu'on nous a fiancé à vous sans prévenir que nous allons nous venger sur vous avec le mensonge.

- Et nous n'avons pas pour habitude de jouer avec les sentiments, affirma Kaoru. Nous aimons taquiner et piéger, mais pas en nous attaquant aux sentiments. Notre code nous l'interdit. Jamais au grand jamais nous ne ferons souffrir le cœur de demoiselles.

- Convaincues ? terminèrent-ils ensemble.

Sanae se tourna vers sa sœur et l'interrogea des yeux. Sayuri les croyait à présent. Ils semblaient vraiment sincères et il était vrai qu'ils n'avaient jamais été langues de bois. Dès que quelque chose n'allait pas, ils le disaient. Elle les avait jugés bien sévèrement. Après un temps, l'aînée des sœurs opina du chef.

- Très bien. Je vous crois.

Puis elle leur renvoya un sourire en coin bien à elle.

- Mais n'espérez pas me voir toute gentille avec vous pour autant.

- Nous n'aurions pas accepté, Princesse Sayuri, répondirent les jumeaux avec un rictus diabolique.

Et ils éclatèrent tous de rire pour effacer toute cette noirceur accumulée depuis qu'ils se connaissaient. Une nouvelle ère s'ouvrait et un vent de renaissance soufflerait à présent sur eux. Mais Sayuri n'était pas quelqu'un qui abandonnait facilement. Kaoru Hitachiin n'était peut-être pas le monstre tricheur qu'elle croyait, mais elle n'allait pas lui céder sa sœur unique aussi facilement ! Après tout, elle était une grande sœur avec un gros syndrome protecteur, non ?


Voilà, on sait maintenant pourquoi Sayuri était si acerbe face aux jumeaux. Mais je rassure les personnes qu'ils l'aiment bien, elle ne va pas perdre de son caractère hautain et un peu supérieur, ça serait trop facile. XD J'aime trop les persos comme elle.

J'espère que ce chapitre ne vous aura pas déçu. C'est vrai que le stratagème de Sayuri était assez « facile », mais comme je ne pouvais pas faire intervenir une tierce personne… lol.

Prochain chapitre, on va les faire sortir un peu !