Plus ça va, plus les chapitres sont longs, plus je rajoute des trucs à la dernière minute...Je sens qu'avant la fin de cette fic, je vais encore partir dans des divagations dont je ne soupçonnais même pas l'existence.

Aujourd'hui, donc, des révélations. Une mystérieuse lectrice aux lunettes pour myope. Un cheesecake suicidaire et un ballon assassin... Bonne lecture et rendez-vous à la fin de la page.


_ Les clients, Walker !

Le jeune homme sursauta vivement, lançant un regard dérouté et flou à la cantonade, la marque qu'avait imprimée sa paume contre son front laissant une trace rougeâtre sur sa peau.

Une jeune femme patientait au comptoir, un livre en main et sacoche sur l'épaule, un air ennuyé peint aux traits. Elle fronçait légèrement le nez derrière ses lunettes rectangulaires, une mèche de cheveux châtains taquinant sa joue, échappée d'une queue de cheval bâclée qui lui tombait à moitié sur l'épaule. Allen rougit, embarrassé, refermant prestement l'ouvrage qu'il consultait pour se redresser vivement.

_ Je suis désolé, s'excusa-t-il en s'inclinant rapidement.

La fille émit un « hum » peu intéressé, lui tendant son achat qu'il s'empressa de scanner, emballant soigneusement le livre dans un sac de papier. La fille paya en le remerciant du bout des lèvres, réajustant machinalement sur ses oreilles le casque qu'elle avait pris soin d'ôter avant de passer en caisse et le salua. La porte se referma dans un tintement de clochette, laissant l'albinos encore vaguement gêné dans le silence retrouvé. Bookman lui cola une large claque à l'arrière du crâne.

_ Aïïïeuh !

_ Ça t'apprendra, bon à rien ! Délaisser les clients, heureusement pour toi que tu as une gueule d'ange qui plait à tout le monde, sans quoi, je t'aurais flanqué à la porte !

Allen le fixa pendant quelques secondes, se massant l'arrière de la tête de sa main gantée, espérant que le vieil homme plaisantait. Il était bien difficile de déterminer à quoi pouvait bien penser Bookman ; l'homme semblait ne plus montrer la moindre émotion, aussi bien positive que négative, depuis des années.

Le gérant grommela, passant près de son employé qui se réinstallait sur le haut tabouret du comptoir. La fille était restée un moment dans les rayonnages mais avait été la seule cliente de ce début d'après-midi, ce pourquoi Allen s'était plus ou moins autorisé un petit écart en prenant avec lui une pile de bouquins à consulter. Il n'avait pas vraiment prévu de se retrouver à ce point perdu dans sa lecture pour ne pas faire attention à l'adolescente. Discrète comme pas deux qui plus est, l'albinos ne l'avait pas entendue arriver jusqu'à lui. Pire encore, son visage lui semblait vaguement familier et il était persuadé qu'elle venait régulièrement à la boutique.

_ Qu'est-ce qui te passionnait à ce point-là ? Questionna le vieux Bookman en se hissant sur la petite estrade derrière le comptoir, attrapant l'ouvrage qu'Allen avait refermé à la va vite, écrasé sur le bois.

L'une des pages s'en était cornée et le libraire lui jeta un regard noir. L'albinos se recroquevilla d'instinct, ses bras montant naturellement pour protéger ses côtes et tenter de se croiser sur sa nuque. Il était stupéfiant de voir à quel point ses réflexes de survie, mis en place lorsqu'il avait emménagé avec Cross —l'homme n'était pas violent par nature mais avait la main un peu lourde lorsqu'il avait un ou deux coups dans le nez— s'étaient également développés en présence de Kanda pour s'appliquer désormais à moult situations. Allen savait que Bookman ne lui ferait pas le moindre mal —quoique… vieux mais pas impuissant, il avait encore une sacrée poigne, le grand-père— et pourtant, il adoptait presque naturellement une posture défensive. Il devenait vraiment parano ces derniers temps.

Le vénérable lissa soigneusement la page abimée, grommelant, puis jeta un coup d'œil curieux à la couverture.

_ Le bestiaire fantastique moyenâgeux ? Vraiment, Walker ?

L'étudiant haussa les épaules, dépliant ses membres pour reprendre une attitude normale une fois certain qu'il n'écoperait pas d'une claque ou d'un coup de poing bien assené.

_ Pour le plaisir, biaisa-t-il en se grattant l'arrière du crâne. Il grimaça légèrement cependant que Bookman reposait l'ouvrage pour prendre ceux qu'il avait mis de côté.

Il haussa un sourcil sceptique lorsqu'il vit les titres, levant les yeux vers le jeune homme qui semblait brusquement gêné, comme prit en flagrant délit.

_ J'ignorais que cela t'intéressait.

_ Ah. Disons que… j'avais envie de changer un peu ?

Bookman haussa les épaules, lui rendit son livre et repartit vers l'arrière-boutique. Il s'arrêta sur le seuil, le sermonnant d'un doigt noueux et accusateur.

_ Et que je ne t'y reprenne pas, gamin, à maltraiter mes clients !

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_ Al ! Fait gaffe !

Le jeune homme sursauta, surpris, et son cheesecake ne dut la vie sauve qu'à l'intervention de Lavi. Ce dernier reposa tranquillement l'assiette sur la table, jetant un regard sceptique à son ami. Allen se passa une main sur le visage, visiblement las.

_ Al, vieux, est-ce que ça va ? S'enquit gentiment le rouquin en reprenant le cours de sa lecture, un lourd volume en cyrillique dont il avait à traduire un passage pour son prochain examen de russe.

_ Quoi ?

Lavi soupira, fermant l'ouvrage tout en marquant la page, scrutant l'albinos qui lui faisait face, le regardant avec sa bouille de gamin perdu qui ne comprend pas la question que vient de lui poser la maitresse. Installés sur les tables extérieures de la cafétéria, les deux amis profitaient de leur après-midi de libre, qui pour réviser, qui pour se prendre un « petit goûter » qui avait bien failli terminer sur le dallage. Lenalee devait les rejoindre un peu plus tard, terminant son entrainement en vue du match qui devait se dérouler à la fin de la semaine. Ses séances de volley étaient de plus en plus intensives et la jeune fille s'y donnait volontiers à fond, trouvant dans la balle un bon exutoire à sa propre angoisse, rapport aux examens. Dernières semaines du mois, ils avaient encore quelques épreuves d'ici les prochains jours avant de raccrocher leur uniforme et partir un mois en vacances d'été. Conformément aux prédictions de la brune, Lavi avait totalement oublié la proposition qu'elle avait faite à la mi-mai et avait dû batailler ferme auprès de son grand-père pour partir avec ses amis et la famille Lee. Allen avait bien entendu donné son accord ; ayant effectivement une semaine de libre au beau milieu d'Aout, et tous devaient embarquer avec le grand frère hystérique pour camper chez une de leurs vieilles tantes. Allen y voyait là une excellente occasion de s'éloigner de Kanda, ce qui lui permettrait sans doute de réfléchir un peu plus posément à ce qu'il avait vu dans la poubelle au début de la semaine.

Du moins, avait-il espéré pouvoir mettre de côté l'évènement pour y songer tranquillement mais force lui était d'admettre qu'il ne pouvait pas se le sortir de l'esprit. Et ce manque d'attention avait bien entendu été remarqué par l'œil acéré de son cher ami irlandais.

_ T'es distrait en ce moment, nota inutilement ledit ami en fronçant légèrement le sourcil. Ce sont les examens qui te taraudent à ce point ?

_ Ah ? Oui, tu as sans doute raison… Allen soupira, épuisé.

Il dormait très peu ces derniers temps, obnubilé par ce que ses yeux avaient capté au fin fond de ce putain de gobelet. Il savait que ses suppositions étaient ridicules —bon dieu, il espérait en tout cas qu'elles le soient— et désespérait de se les sortir du crâne. Il n'en n'avait certainement pas soufflé mot à Kanda, craignant presque sa réponse alors qu'une fois de plus, il aurait pu tout aussi bien se fourvoyer.

' Non. Cette fois ci, c'était bien trop gros pour ne pas être réel… '

_ Al ? Toujours avec moi ou bien faut que j'appelle la station Mir pour espérer avoir un contact efficace ?

L'albinos ne réagit pas immédiatement, tirant un soupir désabusé à son camarade. Il y avait bien des jours où Allen n'était effectivement pas bien réceptif mais là, ça virait au grotesque ! Lavi avait l'impression de s'adresser à un enfant de 5 ans dont l'attention se limitait à quelques minutes. Il agita la main devant le nez du plus jeune qui en était même venu à bouder son sixième dessert. Diantre, quelque chose d'horrible devait se tramer !

_ Lavi ? Questionna l'albinos d'un ton rêveur. Son regard argenté se perdait dans les légères bourrasques de l'été, emportant la poussière et l'odeur des cèdres qui poussaient, majestueux, au beau milieu de leur espace vert.

_ Qu'est-ce qu'il y a ?

_ Tu m'aimes ?

Le rouquin bénit le fait de n'avoir rien avalé à ce moment-là, sans quoi Allen en serait actuellement couvert. Figé sur place, ahuri, l'irlandais se demanda vaguement si son ami était sérieux. Après tout, c'était parfaitement son droit… lui qui n'avait jamais manifesté le moindre intérêt pour la gente féminine, voilà qui expliquerait bien des choses. Après, que le plus jeune fantasme sur lui, Lavi avouait sincèrement qu'il ne savait pas comment le prendre.

Il referma le livre qu'il avait rouvert quelques secondes plus tôt ; ce n'était pas maintenant qu'il réviserait son russe. Bras croisés, regard rivé au petit anglais, il prit appui sur le dossier de sa chaise, se balançant légèrement d'avant en arrière, témoin de son malaise cependant qu'il cherchait ses mots.

_ C'est très flatteur, Al. Mais tu sais que je préfère les blondes à forte poitrine.

Le prendre à la rigolade, faire passer la pilule sur le ton de l'humour, Lavi ne voyait pas vraiment comment agir autrement pour le moment, la situation était bien trop nouvelle et inédite pour qu'il puisse s'en tirer sans dommages. Autant pour lui que pour l'albinos. Allen se tourna vers lui, lui balançant un regard de traviole, entre le scepticisme et l'agacement.

_ Lenalee n'est pas blonde, que je sache.

L'autre balaya l'argument d'un geste de la main, trop heureux de changer de sujet et de se rendre compte qu'il s'était totalement fourvoyé sur le sens de la précédente question. Pas plus mal, ceci dit, il n'aurait pas forcément été capable de gérer une crise de larmes de la part de gamin. Et bon dieu, perdre une amitié précieuse sur quelque chose d'aussi… bête. Non pas qu'il renierait son meilleur ami si ce dernier avait effectivement des sentiments pour lui, mais Lavi doutait qu'Allen aurait souhaité rester dans ses parages si d'aventure il s'était fait rejeter.

_ C'est l'exception qui confirme la règle.

Pourquoi nier l'évidence ? Lavi ne l'aurait jamais avoué ouvertement mais la cadette Lee était tout à fait à son gout. Si d'ordinaire, il ne se serait pas fait prier pour aller lui adresser quelques mots doux et conclure dans la foulée, il se trouvait curieusement démuni face à la jeune fille, un nœud au creux de l'estomac et le regard fuyant. Avancer en sa direction avait toujours un côté exaltant qu'il ne retrouvait chez aucune fille qu'il courtisait mais paradoxalement, se retrouver en sa présence et imaginer… un peu plus, le mettait dans un profond malaise honteux. Ce pourquoi, à son grand désarroi, il n'y aurait probablement jamais de « un peu plus que ça ». Il était d'ailleurs fort peu probable que Lenalee soit intéressée par sa personne ; depuis le temps qu'ils se connaissaient… non, cela était aussi inconcevable qu'étrange.

Allen hocha lentement la tête, tout en se fichant quelque peu de ce dernier point. Depuis le temps que ces deux-là se tournaient autour —ou plutôt, depuis le temps que Lenalee tournait autour de Lavi et que ce dernier fuyait comme le dernier des lâches— il avait fini par laisser tomber et arrêter de jouer les entremetteurs. Qu'ils se démerdent donc, il n'était pas conseiller matrimonial. Et présentement, il avait des problèmes autrement plus graves que leur vie affective déplorable. Pour l'heure, il estimait que la sienne était largement en jeu.

_ Non mais… sérieusement, Lavi. Tu tiens à moi, n'est-ce pas ?

Son ton presque suppliant le fit grincer des dents. Allen se faisait l'effet d'un gamin pleurnichard qui désirait ardemment se faire rassurer par son paternel. Mais il avait besoin d'être rassuré. Besoin qu'on lui dise clairement qu'il n'était pas fou, qu'il ne se faisait pas d'idées, qu'il avait sans doute mis le doigt sur quelque chose de monstrueux. D'improbable. Que quelqu'un le croit.

Lavi le scrutait désormais avec une pointe d'inquiétude dans l'œil, visiblement dérouté par ce comportement peu ordinaire. Allen se sentait presque mal, de lui faire peur ainsi. Mais il devait lui dire. Que quelqu'un au moins sache de quoi il en retournait vraiment… non, il ne l'avait pas rêvé, et bien à y réfléchir, tout se tenait. L'albinos se demandait même comment il avait pu être si aveugle au sujet de son colocataire.

_ Evidemment que je tiens à toi, mec, répliqua prudemment Lavi, ne cessant de l'observer, comme s'il s'attendait à ce que le jeune homme fonde en larmes ou pète tout simplement un câble. A ce stade, il préférait se montrer prévoyant.

Le littéraire poussa un infime soupir de soulagement. Il pouvait en parler. Il pouvait lui exposer sa théorie, Lavi ne rirait pas de lui, n'est-ce pas ? Lavi tenait à lui, il le lui dirait, il le soutiendrait…

_ Mais pourquoi tu me demandes ça ? Enchaina Lavi sur un ton bizarrement faussé et tremblotant qui étonna Allen. Qu'est-ce qui se passe ? Tu… tu veux me dire que tout est fini entre nous, c'est ça ?!

La belle assurance du petit anglais se dégrada sensiblement, prenant finalement conscience que son ami se foutait gentiment mais surement de sa gueule. Ne voyait-il pas sa détresse, cet abruti de rouquin ? Ne comprenait-il pas que c'était une question de vie ou de mort ?!

_ T'es vraiment trop con, s'emporta Allen, laissant bruyamment reposer son front sur la table, faisant trembler ses baguettes de plastique dans son bentô vide. Lavi lui tapota gentiment l'épaule, souriant.

_ Allez, ça va, je te taquine, c'est tout.

_ Je suis mort de rire.

Un silence se posa, durant lequel Allen ne bougea pas, pesant mentalement le pour et le contre de continuer la conversation. Le roux avait repris son activité première, crayon en main pour espérer remplir correctement son pré-test, à rendre pour le lendemain. Lavi Bookman, où l'art de tout reporter à plus tard. Trop tard, dans la plupart des cas. Heureusement que sa mémoire extraordinaire lui permettait de sauver les meubles, voire même la maison entière, quand il se retrouvait face à sa feuille d'examen. Allen n'avait malheureusement pas cette chance et ses heures de révisions se soldait par de douloureuses migraines. Enfoiré de génie, tiens.

_ Lavi ? Reprit finalement le plus jeune, hésitant.

_ Hum ?

L'autre resta penché sur son ouvrage, concentré, peut-être pour fuir la conversation, Allen n'aurait su le dire. C'était bien sa veine, de tomber sur le seul jour de l'année où Lavi s'était décidé, par on ne savait quel miracle, à travailler sérieusement. L'albinos inspira profondément, décidé à se jeter à l'eau. Et tant pis pour le reste, il avait besoin de le dire, besoin d'en parler avant que cette horrible incertitude ne l'emporte et le dévore.

_ Lavi. Je crois que mon colocataire est un vampire.

Une bombe. Larguée au beau milieu de cette terrasse ensoleillée par une belle après-midi d'été. Le ciel était dégagé, le vent chaud, le piaillement des oiseaux, les rires des étudiants, les beuglements des sportifs qui couraient autour du stade tout juste derrière leur réfectoire... Puis Lavi explosa. Il s'écroula littéralement sur la table, secoué d'un fou rire qui le faisait presque convulser, essayant désespérément de ne pas attirer l'attention de leurs quelques voisins, presque terrifiés de sa brusque crise d'hilarité. Allen regarda son ami cheminer lentement vers la mort par suffocation, consterné.

Il s'était attendu à ce genre de réaction, bien entendu, mais pas à ce point-là ! Le littéraire, le fixa, dépité, les épaules et la tête basses, ne sachant plus que dire ni que faire. Il ne se sentait pas plus soulagé d'avoir vidé son sac, avec Lavi qui se foutait littéralement de sa gueule. Bien au contraire, le malaise qui persistait depuis le début de la semaine venait de prendre plus d'ampleur, lui nouant les tripes.

_ Wah-ah-ah-ah ! E-norme ! Oooh, mec, elle était tellement bien trouvée celle-ci ! Buahahahaha !

Allen sentit le désespoir le gagner.

_ Lavi, merde, je déconne pas ! J'en suis certain, putain ! Il est pas net !

_ Ouh ouh ouh, un vampire ! J'vais pas m'en remettre !

Allen souffla violemment par le nez, repoussant sèchement sa chaise d'un geste rageur qui ne surprit même pas l'irlandais, trop occupé à essayer de récupérer de son fou-rire. Une chose qui ne paraissait guère concluante d'ailleurs, puisqu'il était toujours plié en deux, à se tenir le ventre. L'anglais sentit stupidement les larmes bruler ses paupières. Il était à bout, vraiment, pourquoi personne ne le voyait ? Pourquoi personne ne réagissait ! Il savait qu'il était stupide, il le savait bon dieu ! Les vampires, ça n'existait pas ! Mais si… si… avait-il besoin de se moquer de la sorte ? Ne pouvait-il pas lui faire confiance, pour une fois ? Le croire, juste un peu, puis finalement lui affirmer que tout allait bien, qu'il n'était pas fou, qu'il n'inventait rien…

_ Tu fais chier, je suis sérieux ! Y avait un verre avec du sang dans le fond ! Je l'ai trouvé en vidant la poubelle, il cherchait à s'en débarrasser !

_ Mais oui, mais oui.

Lavi essuya une larme qui perlait au coin de son œil, reniflant bruyamment tout en essayant de reprendre contenance. Dieu, que c'était bon, cela faisait des siècles qu'il n'avait ri d'aussi bon cœur. Béni soit ce petit anglais à l'imagination trop fertile !

En redressant la tête pour croiser le visage de son ami, cependant, l'irlandais se rendit compte que le plus jeune ne plaisantait peut-être pas tant que ça. Il resta bête devant les immenses yeux argentés qui brillaient un peu trop à son gout et ses joues gonflées par la colère.

' Ok, j'ai peut-être un peu abusé, là… '

_ Al… sa voix résonnait d'accents dubitatifs, essayant encore de trancher entre le jeu et la réalité. Mais l'autre semblait bien assuré de ses paroles… Al, tu crois vraiment… sans rire, comment tu veux que ton colocataire soit un vampire ? C'est impossible.

_ Moi aussi, j'aimerais que ce soit « impossible » comme tu dis, mais je suis sûr du contraire ! Je veux dire, je ne l'ai pas imaginé ce sang, quand même !

_ Les verres de plastique présentent souvent des défauts de fabrication au niveau de leur coloration… ce n'était peut-être qu'un simple dépôt.

_ Ça n'avait rien d'un simple dépôt, Lavi, crois-moi.

L'ainé soupira, se massant le front, le coude planté dans le métal de la table. Il sentait poindre un début de migraine, renforcée par cette conversation qui, il le savait, ne mènerait à rien. Allen lui faisait peur, brusquement. Qu'avait-il ? Lui si calme et rationnel, comment pouvait-il subitement déblatérer de telles inepties ?

_ Comment peux-tu à en arriver à une conclusion pareille, Allen, c'est complètement fou. Les vampires n'existent que dans les contes pour enfants.

L'anglais frissonna. Son ami n'utilisait que rarement son prénom, lui préférant son diminutif et autres petits surnoms ridicules qui visaient à le mettre gentiment mal à l'aise lorsqu'ils étaient accompagnés. Au fond de lui, il savait qu'il n'obtiendrait pas ce qu'il voulait. Que Lavi ne le suivrait pas sur ce sentier et qu'il le laisserait là en le traitant sans doute de menteur ou d'illuminé. Malgré cette angoissante certitude de se voir rejeter au visage tous ses résultats, le jeune littéraire inspira brièvement, ouvrant une bouche tremblotante.

_ J'en suis sûr, Lavi. Je le sais. Je veux dire… il hésita puis se lança, sa voix augmentant de quelques octaves à mesure qu'il progressait dans son exposé. Il y a le verre, sa brûlure qui a subitement guérie, il bosse de nuit, je ne sais jamais ce qu'il fait de ses journées… y a pas un rayon de soleil qui passe dans sa chambre ! Et il se débrouille toujours pour revenir à l'aube ! Et putain de merde, cette saloperie de blessure s'est résorbée en quelques jours !

Allen s'était levé dans son emportement, manquant d'en renverser la table. Lavi fronça les sourcils et avec une voix basse et calme, lui enjoignit de se rassoir. Maintenant, il était clairement inquiet. L'étudiant semblait croire dur comme fer à son délire, malgré les preuves évidentes que les vampires n'étaient que des chimères enfermées dans les livres d'histoire et les romans à l'eau de rose qui faisaient tant fureur auprès des midinettes. Depuis quelques temps, le roux ne pouvait ignorer le fait qu'il s'était fait du souci pour son jeune ami. Le littéraire paraissait fatigué, fébrile et sans cesse sur ses gardes, sursautant au moindre bruit, se retournant continuellement comme s'il craignait d'être traqué par on ne savait qui. Lavi craignait maintenant de comprendre que ce qu'il avait naïvement mis sur le compte du stress des examens était peut-être plus profond et malsain que cela.

_ Allen… il est seulement renfermé, c'est dans son caractère. Peut-être qu'il te cache des choses parce qu'il n'est pas à l'aise pour s'exprimer, voilà tout. Et puis, cette fameuse brûlure… elle ne devait pas être si importante que cela, non ? Il n'est même pas allé à l'hôpital.

_ Parce qu'il a refusé ! Et pourquoi à ton avis, hein ? Parce qu'il savait pertinemment qu'il se ferait piéger, voilà pourquoi !

_ Piégé par qui ? Et rappelle moi où il travaille déjà ?

_ Dans un hô— le jeune Walker ne prit même pas la peine de terminer sa phrase lorsqu'il se rendit compte que son argument tombait à l'eau de lui-même.

Assis le dos bien droit, il serra dents et poings à s'en faire mal tandis que son camarade le regardait, concerné. Non, c'était trop humiliant. Passer pour un fou à ses yeux… mais il n'était pas fou, grands dieux ! Il ne l'avait pas rêvée, cette blessure ! Pas plus que le sang pas encore coagulé au fond du verre de plastique, ou encore toutes ces coïncidences qui s'accumulaient…

_ On le voit dans un miroir ?

La question prit tellement Allen au dépourvu qu'il ne sut que répondre sur le moment. Il releva la tête vers Lavi qui le toisait sérieusement, les mains croisées au niveau du menton.

_ Qu—quoi ?

_ Je te demandais, reprit lentement l'ainé, scrutant chaque réaction de son ami. Si l'on pouvait distinguer son reflet dans un miroir. Tu me dis que c'est un vampire, et bien allons-y, vérifions : est-ce qu'il se voit dans un miroir ou pas ?

Le littéraire ne fut pas dupe. Ces questions, Lavi ne s'intéressait pas le moins du monde à elles : il voulait simplement lui faire comprendre point par point qu'il avait parfaitement tort, qu'il était ridicule et avait sérieusement besoin de soins psychiatriques. Les dents serrées, Allen répliqua, acerbe.

_ Qu'est-ce que j'en sais, moi ?! Je ne vais pas avec lui dans la salle de bain !

' Mais tu dessines des exorcismes avec la buée sur le miroir par contre. '

L'albinos manqua éclater d'un rire hystérique.

_ Il a de grandes canines ? Poursuivit le futur archiviste, implacable. Il dort dans un cercueil ? Il peut hypnotiser les gens ?

_ Non…

_ Tu l'as déjà vu revenir couvert de sang de la tête aux pieds ? Ou se transformer en chauve-souris ? Il peut voler, se rendre invisible ? Il peut rentrer dans une pièce sans y avoir été invité ?

_ …

Allen ne répondit rien cependant que son ami démontait pièce par pièce sa belle théorie à grands coups de logique. Mais ne comprenait-il pas que rien n'ici n'était logique ? Même Kanda n'agissait pas en bon vampire qu'il était.

Le rouquin secoua doucement la tête et reprit d'un ton parfaitement calme, un rien infantilisant, comme si son ami se trouvait être particulièrement ralenti. Pour tout dire Lavi commençait sérieusement à donner raison au point de vue de Lenalee quand elle affirmait que les lectures fantaisistes du jeune anglais ne lui faisaient pas que du bien. Il connaissait un peu l'histoire du gamin –pour avoir fouiné, il devait l'avouer. Mais on n'empêche pas un Bookman de fouiner, c'est dans sa nature profonde, il ne faisait qu'obéir aux gènes— et savait que de tels traumatismes laissaient forcément des séquelles, autant d'un point de vue physique que psychique. Enfant délaissé à cause de son bras difforme, puis adopté par un couple sympathique et aimant qui avaient finalement eux aussi péri tragiquement… il y avait de quoi en retourner un homme. Non pas qu'Allen était dérangé, mais Lavi le soupçonnait, sous l'effet du stress, de devenir un tantinet paranoïaque. Voire totalement irrationnel. L'irlandais pouvait comprendre qu'il n'appréciât pas plus que cela son colocataire. Mais de là à lui chercher des origines maléfiques parce qu'il était un peu taciturne et renfermé… c'était se montrer bien excessif.

_ Ecoute, Allen, commença doucement le rouquin. Il n'en fallut pas plus à l'albinos pour comprendre qu'il avait perdu son unique chance de se trouver un allié. Pas comme s'il avait pu espérer que le borgne se joigne à lui, c'était bien trop fou pour que l'on puisse y croire.

_ Ça va, laisse tomber, cracha le plus jeune en faisant mine de se lever. Lavi le retint par le bras, les sourcils froncés. Non, hors de question de le laisser repartir dans cet état, pas après la crise qu'il venait de se taper à la terrasse de la cafétéria.

_ Reste assis. Mec, je t'adore, tu sais ça, et en tant qu'ami, je me dois de te faire remarquer que tu es plus qu'à cran en ce moment. Il ne se démonta pas sous le regard pourtant furieux du jeune homme. Je dis ça pour toi, vieux. Tu es en train de nous faire une dépression, là. Kanda ? Un vampire ? Franchement, Allen…

Lui faire gentiment comprendre qu'il avait été trop loin, le rassurer par sa présence et lui réitérer son soutien en l'invitant à se détendre, c'était bien la seule chose que Lavi pouvait faire. Allen resta un moment immobile, les muscles bandés sous la poigne de son ami puis il finit par se détendre. Le visage baissé vers la table et caché de ses mèches blanches, ses épaules se relâchèrent et il poussa un profond soupir désabusé.

_ Si jamais tu veux venir décompresser à la maison, la porte est ouverte, tu sais.

Lavi rechignait vraiment à le laisser seul désormais et aurait adoré pouvoir contacter Kanda pour avoir, d'une, une petite discussion sérieuse avec lui —il était clair qu'il n'était pas non plus blanc comme neige pour que le plus jeune réagisse ainsi— et ensuite, pour lui demander de garder un œil sur l'albinos. Non pas qu'il aurait pu faire quoique ce soit d'irréfléchi mais… on est jamais trop prudent.

_ Non. Ça va aller.

La voix d'Allen fut sèche et craquelée. Plus jeune, elle aurait sans doute annoncé une de ses rares crises de larmes. Maintenant, elle paraissait ne même pas lui appartenir, vieille et fatiguée, emprunte d'une étrange désolation résignée. Il se demanda même pourquoi il avait ouvert la bouche en premier lieu, pourquoi il avait vainement espéré que quelqu'un le croirait. Lui-même avait du mal à s'y faire, alors les autres…

L'adolescent releva la tête, un sourire un rien crispé sur les traits. Il rit doucement, mal à l'aise, sa main droite fourrageant dans ses cheveux avec nervosité. Tant pis. Tant pis pour lui, ou pour eux, il n'en savait rien. Il se contenterait de leur faire oublier ce désastreux passage de leurs vies.

_ Je suis vraiment désolé, Lavi, je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.

_ Pas grave, vieux. L'ainé secoua la main d'un geste amusé. Je suis sorti avec des nanas bien plus dérangées que toi. Ceci dit, un peu de bizarrerie dans la vie, je dois t'avouer que ça pimente rapidement le-

_ Stop, je ne veux pas en savoir plus.

Allen poussa un profond soupir et jeta un coup d'œil à son portable avant de se lever et ramasser ses affaires. Lavi le suivait encore du regard et à nouveau, il se força à sourire. Le rassurer, désormais, c'était bien tout ce qu'il pouvait faire. Sourire, nier, prétexter que ce n'était rien et oublier. Ne plus jamais en reparler.

_ T'inquiètes, je vais bien. Tu dois avoir raison, ces examens, ça me retourne l'esprit.

_ Hum. Evite d'en parler à Lenalee, le prévint Bookman Jr. encore une fois, reprenant le livre qu'il avait délaissé. Elle, elle risque de flipper un max. Tu rentres ?

_ Ouais. Rentrer, oui bien sûr, que pouvait-il faire d'autre maintenant ? Je vais aller m'excuser auprès de Kanda, aussi. Je n'ai pas été réglo, par rapport à lui.

Un éclat surpris passa dans le vert de l'œil de Lavi, qui se fendit rapidement d'un sourire malicieux, retrouvant sa bonne humeur habituelle. Malgré la colère et le désespoir qui tournaient en lui, Allen se prit à ne pas avoir le moins du monde confiance en ce sourire rayonnant. Pour ainsi dire, il anticipait presque l'absurdité qui n'allait pas tarder à sortir de la bouche du rouquin.

_ Eh bien, voilà qui va grandement améliorer vos relations, tu ne crois pas ?

_ Ferme là, espèce de sale lapin abruti.

Roide, le littéraire tourna sèchement les talons, les joues légèrement rouges de honte. Il se moquait, encore ! Agitant la main par-dessus son épaule, le jeune homme quitta rapidement l'espace couvert pour traverser le campus le plus vite possible. Il croisa quelques étudiants de sa promotion qu'il salua d'un sourire poli. Si l'expression était radieuse et ne laissait en aucun cas soupçonner de la crise qu'il venait d'essuyer, le rictus sous le masque était des plus laids. Ce n'était pas comme s'il ne s'y était pas attendu… quelque part cependant, il avait espéré une autre réaction que celle-ci… et qu'on ne vienne pas le rabaisser à coup de dépression inexistante. Et non, bordel de merde, il n'était pas parano !

Serrant les poings alors qu'il quittait le campus, Allen se décida. Tant pis s'il s'agissait de la plus grosse connerie de sa vie, il devait la tenter avant qu'elle ne le rende complètement fou. Bien que perdue au fin fond d'une poubelle près d'un parc pour enfants, l'albinos sentait presque le poids brûlant de sa vieille liste dans le creux de sa paume crispée.

' Si tu ne me revois pas demain, Lavi, tu t'en mordras sans doute les doigts. '

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Pour la première fois depuis longtemps, Allen fut passablement satisfait que son professeur de musique se soit, une fois encore, étalée dans les escaliers en début de matinée. Si d'ordinaire, il plaignait royalement la maladroite Miranda, allant même jusqu'à lui rendre visite à l'infirmerie pour s'enquérir de son état —un comportement qui lui avait valu quelques remarques désobligeantes de la part de certains de ses camarades, notamment le gros et abruti Chaoji Han— aujourd'hui, il se réjouissait de sa chute. Miranda Lotto avait donné de sa personne et lui avait rendu sans le savoir une fière chandelle en le libérant ainsi des quelques cours optionnels qui devaient avoir lieu en fin de journée malgré les examens et leurs emplois du temps fort peu pratique. Autre signe du destin, il n'avait pas croisé Lenalee en passant devant le gymnase ; la jeune fille n'aurait pas manqué de l'attraper par le bras pour le forcer à passer le reste de l'après-midi tous ensemble afin de réviser —ce qui avait d'ailleurs été plus ou moins prévu avant qu'il ne quitte brusquement Lavi— ou bien quelques-unes de ses coéquipières qui auraient été plus que ravies de l'apercevoir. Allen s'étonnait toujours du pouvoir qu'avait le piano sur les esprits, particulièrement féminins. En quelques notes et aussi grotesque que cela puisse paraitre, elles tombaient comme des mouches, chantant ses louanges et le suppliant pour un autre morceau. Si certains auraient été plus que flattés de l'attention, cela n'avait toujours fait que le mettre mal à l'aise. Il y avait quelques regards affamés parmi ces joueuses de volley et il n'était pas vraiment d'avis de vouloir les rencontrer de sitôt. Pas tout seul, en tout cas. Et les plus frêles n'étaient pas forcément les plus innocentes… Lou-Fa était loin d'être la dernière à se pâmer d'admiration pour sa personne et bon sang, il ne voulait absolument pas savoir quelles pensées traversaient son esprit dans ces moments-là.

Cheminant rapidement le long des trottoirs brulants, Allen secoua la tête, chassant ces pensées parasites qui ne feraient qu'entraver sa glorieuse mission. Ce soir, il ne réviserait pas en cassant une graine, comme il le faisait d'habitude. Ce soir, il ne se coucherait pas sereinement en grognant au retour bruyant de son colocataire. Rien de tout cela. Ce soir, il mettrait un plan, son plan, à exécution.

Oh, il n'agissait pas sur un bête coup de tête, loin de là : depuis une semaine qu'il amassait des preuves pour son petit projet et préparait une contrattaque, il était grand temps de la mener à bien. D'un pas décidé, jetant sans cesse des coups d'œil par-dessus son épaule comme s'il craignait qu'on ne le suive, Allen gagna le supermarché le plus proche, faisant mentalement la liste de tout ce dont il aurait besoin.

Au milieu du rayon bricolage, il s'arrêta subitement, le cœur étreint d'un doute. Avançait-il sur la bonne voie ? N'était-ce pas trop précipité ? Ce genre d'adversaire n'était pas à prendre à la légère et il ne pourrait se permettre de faire la moindre erreur de parcours. Sans quoi, il n'était pas certain de pouvoir réitérer l'expérience plus d'une fois dans sa vie écourtée. S'ébrouant, l'albinos se tira de ses pensées confuses, soufflant un coup avant de relever le nez vers les articles sous ses yeux. Il n'avait que trop attendu déjà, trop hésité à séparer le vrai du faux, à bêtement tâtonner dans le noir. Qui sait combien d'innocents avaient péri, seuls dans un coin, alors qu'un japonais aux longues canines se jetaient sur eux pour les vider de leur substance ? Non, il ne pouvait permettre à l'incertitude de gouverner ses gestes. Il se devait d'être fort, assuré, en pleine possession de ses moyens.

Quelque part dans un coin de son esprit pourtant, les mots de Lavi résonnèrent, moqueurs et empreints de bon sens. L'appelant à l'écouter, à le convaincre de renoncer à son projet et laisser derrière lui cette folie irrationnelle. Mais la logique n'était plus de mise ici, ils avaient affaire à des forces dépassant clairement leur entendement de simples mortels. Et Allen semblait être le seul à s'en rendre compte. Le seul à pouvoir agir pour sauver la veuve et l'orphelin et les préserver ainsi de futurs massacres sanglants.

L'anglais ressortit du magasin une vingtaine de minutes plus tard avec l'attirail du chasseur de vampire du dimanche dans son pochon en plastique. Béni soit Bookman, qui ne posait jamais de questions trop intrusives sur ses lectures. Le vieil homme l'avait certes surpris à fouiller un peu dans les étagères en espérant trouver son bonheur en termes de créatures démoniaques et nocturnes, mais n'avait fait aucune remarque, fort heureusement, sans quoi Allen aurait été bien en peine de lui expliquer la raison de son soudain engouement pour les fables folkloriques. Et l'albinos avait pu constater que les légendes à ce sujet, bien que vastes et nombreuses, offraient souvent au lecteur, bien peu de solutions ou d'alternatives pour se débarrasser de tels monstres.

Mais il était déterminé à aller jusqu'au bout, et à vaincre, par la même occasion. Kanda ferait sa dernière sortie ce soir ; au petit matin, il ne serait plus qu'un lointain souvenir. Et si jamais il se trompait… tant mieux, dans un sens, cela voudrait dire que Yû était parfaitement innocent et que lui avait seulement cédé au stress des examens. Rien de grave, donc. Une petite rouste sans doute, lui faisant comprendre qu'il avait eu tort de monter de telles affabulations contre Kanda, mais il s'en tirerait relativement bien. Et pourtant, dissimulée dans un recoin de son âme, une part de lui-même se surprenait à vouloir que toute cette histoire soit vraie. Que Kanda soit un vampire, un vrai. L'enfant en Allen en était presque ravi, de découvrir que les monstres sous son lit n'étaient peut-être pas si imaginaires que ça et qu'il avait toujours eu raison d'avoir peur du noir.

Et que faire, si d'aventure il s'avérait qu'il avait raison ? Si le japonais était bien ce que l'albinos prétendait qu'il était ? Aurait-il la force de le vaincre ? Le héros solitaire que personne ne comprendrait, que personne ne viendrait aider dans son dangereux périple… Qu'à cela ne tienne, Allen se débarrasserait de lui, seul, puisqu'il le fallait, mais il honorerait son contrat muet avec lui-même. Peut-être gagnerait-il une place de choix au paradis quand viendrait son heure ? Après tout, le tout puissant devait bien remercier ses fiers soldats défenseurs de l'humanité…

De retour à l'appartement, l'étudiant prit grand soin de dissimuler ses affaires dans sa chambre, à l'abri de son colocataire. Avec minutie, il prépara le matériel qui lui semblait indispensable, déballant sur le lit les quelques accessoires qu'il avait amassé, assemblant les armes rudimentaires dont il aurait besoin pour la suite. Tim donna un coup de patte dans le sac de plastique qui abritait des gousses d'ail fraiches, se faisant sermonner par son maitre.

D'un regard, le littéraire embrassa le salon plongé dans la pénombre, les rideaux tirés aux fenêtres. Trop de choses qu'il voyait désormais d'un œil neuf, se demandant encore comment il avait fait pour passer à côté de tant d'indices. Si le doute l'habitait encore, il le fuit résolument, son air dérouté faisant place à une expression déterminée. Rien à perdre, tout à gagner. Il s'équipa.

' Tonight, is the night... '

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Lenalee frappa dans le ballon. Fort. Très fort. A tel point que son adversaire en face préféra se rouler en boule et le prendre sur l'épaule plutôt que d'y voir passer son nez. Cela ne l'empêcha pas de douiller sévère et de pousser un glapissement étranglé. Le ballon heurta le mur avec encore une certaine force et roula hors du terrain le plus sagement du monde. S'il avait été vivant, dieu sait qu'il aurait été fier de son coup.

_ Vas-y mollo ! S'écria la jeune Lou-Fa en jetant un coup d'œil craintif derrière le rempart de ses bras, hésitant à abaisser ses défenses de peur de se recevoir une deuxième salve assassine.

Lenalee leva la main en guise d'excuse, un sourire contrit aux lèvres. Elle demanda poliment si sa camarade allait bien, assura qu'elle allait faire attention et reprit sa position sous le regard attentif, émerveillé voire même carrément effrayé de ses coéquipières. Lenalee avait toujours été un pilier, une meneuse de jeu et ses frappes étaient réputées pour être particulièrement vives, précises et meurtrières. Le volley avait toujours été pour elle un excellent exutoire. Si sa superbe paire de jambes —il fallait dire ce qui était ; elle avait de magnifiques cuisses et le savait parfaitement— l'aurait davantage destinée à un sport plus soutenu, tel que l'athlétisme, la course de fond ou encore le saut en hauteur, rien ne pouvait remplacer à ses yeux le bonheur suprême que de taper de toutes ses forces dans une balle présumée innocente.

La brune avait débuté le volley au collège, s'acharnant sur les ballons qu'on lui envoyait en imaginant qu'il s'agissait là de la tête de son frère. Qu'on lui pardonne ce fantasme barbare, elle aimait profondément son ainé, là n'était pas le problème ; seulement, il y avait des limites certaines à la tolérance et en tant qu'adolescente, Lenalee avait vu les siennes diminuer plus que rapidement. Komui avait toujours été invivable sur de nombreux points de vue, mais l'on s'accommodait rapidement de ses agaçantes manies —dans son cas du moins, elle n'avait pas vraiment eu le choix— et l'on finissait immanquablement par composer avec ses excentricités. Attentif, surprotecteur, il couvait Lenalee tel le poussin qu'elle ne voulait plus être et si dans ses jeunes années, cette attention plus que fraternelle était attendrissante autant que plaisante, il fallait désormais à la jeune fille un minimum d'espace vital. Et cet espace, à défaut de pouvoir le concevoir chez elle, où chaque parcelle de leur pavillon était susceptible d'être étroitement mise sous surveillance, elle l'avait déniché dans la pratique d'un sport puissant, instinctif et ô combien jubilatoire.

Ce soir, elle se défoulait encore, sous le couvert de ses sourires épanouis et ses yeux brillants. Si le masque de sa bonne humeur était resplendissant, présentant une finition parfaite dans les moindres détails de ses traits sereins, l'envers du miroir était bien plus sombre et troublé. Comme en témoignait ses lancés, bien plus vindicatifs que d'ordinaire. Lenalee était certes connue pour sa force et son tempérament explosif dès lors qu'on lui calait une balle entre les mains et un filet sous le nez, mais elle n'était pas non plus jugée sur le terrain comme étant une dangereuse psychopathe. A l'heure actuelle, la jeune fille songeait cependant qu'elle aurait pu sans trop de problème réduire à néant toutes ses collègues de jeu.

La chinoise secoua la tête, une mèche échappée à son chignon venant caresser le bout de son nez. D'un geste vif, elle repoussa l'importune et se concentra à nouveau sur leur entrainement, sentant dans ses muscles se diffuser le bien être que lui procurait l'adrénaline, indéniablement entaché par un énervement plus que conséquent.

Lorsque Lou-Fa esquiva de justesse un ballon traitre qui filait un peu trop rapidement vers sa tête —et pourtant, elle n'avait rien contre la petite bigleuse qui était adorable et jouait très bien— Lenalee songea qu'il était grand temps pour elle d'arrêter les frais. S'esquivant aux vestiaires, elle ramassa ses affaires en quatrième vitesse, s'excusant encore une fois auprès de ses camarades avant de filer au dehors sans prendre la peine de se doucher. Qu'à cela ne tienne, il n'y avait de la faculté à chez elle, qu'une dizaine de minutes en bus et vu l'heure tardive à laquelle elle quittait les lieux, elle ne risquait guère d'importuner les autres usagers.

Son sac sur l'épaule, une serviette éponge autour du cou, plus par flemme de la ranger qu'autre chose, Lenalee gagna l'arrêt de bus le plus proche, ses mains farfouillant dans les poches de son short pour y pécher son téléphone portable. Elle consulta l'heure, leva le nez à la brise légère qu'apporta le crépuscule d'été et ferma brièvement les yeux. Bien qu'ayant terminé son entrainement et sortie à l'air libre, Lenalee était loin de trouver l'apaisement que lui apportaient d'ordinaire ses séances de sport. Elle ne se faisait guère de souci pour la compétition qui aurait lieu à la fin de la semaine prochaine, pour clôturer la cession d'examens d'été ; elle avait confiance en ses capacités et celles de son équipe. Ce qui la gardait si fébrile était la réaction, une fois encore, d'un certain rouquin de sa connaissance.

A cette simple pensée, évocation, que disait-elle ? effleurement de conscience, Lenalee sentit pulser en elle un début de colère et une irritation sans bornes. La cause en était bien simple : à la sortie de son entrainement de l'après-midi, quelques heures plus tôt maintenant, la jeune fille avait rejoint ses camarades à la terrasse dans l'optique de faire une cession de révision. Quoi de mieux qu'agiter sa matière grise une fois les calories éliminées par les bienfaits d'un bon petit match amical ? Une urgence et une excuse pitoyable, visiblement, puisque c'était ce que Lavi lui avait servi sur un plateau d'argent lorsqu'elle avait laissé tomber son sac près de la chaise de fer blanc. Allen était déjà parti depuis un moment, lui avait-il expliqué, vaguement mal à l'aise, prétextant la fameuse urgence dont elle devait avouer, elle n'avait cure. Si l'absence du jeune anglais lui restait quelque peu en travers de la gorge —il aurait pu prévenir, tout de même !— Lenalee avait rapidement vu qu'elle pourrait tirer cette situation à son avantage. A défaut de réviser en trio, ils le feraient en tête à tête et quelque part, ce n'était pas plus mal. Lenalee avait donc mentalement remercié Allen pour son odieuse désertion et avait commencé à déballer ses petites affaires. Lavi l'avait regardée faire sans rien dire et soudain, sur la table était apparu l'objet de tous ses récents cauchemars.

Lenalee y avait passé une grande partie de la soirée, la veille, et devait avouer qu'elle n'était pas peu fière du résultat. Une robe parfaite, un parfum exquis, son gâteau aux pruneaux reposait sagement sur un lit d'essuie-tout au fond d'un Tupperware rectangulaire bleu turquoise. La couleur du couvercle se mariait bien avec celle de la pâtisserie, selon la jeune fille qui, ravie, en avait immédiatement proposé une part à Lavi.

Et par quelque procédé miraculeux, l'irlandais c'était soudain retrouvé à devoir se préparer pour un exposé bidon sur la gestation des saumons de Norvège.

Le jeune homme avait rassemblé ses affaires à la va vite, fourré son lourd volume de cyrillique dans son sac et s'était carapaté sans plus demander son reste, lui lançant une série d'excuses tout en s'éloignant. Il l'avait plantée là, seule à la terrasse de la cafétéria, avec des cours qu'elle n'avait plus le moins du monde envie de réviser et un gâteau aux pruneaux qui faisait bien triste mine dans son emballage turquoise. Lenalee avait été si choquée qu'elle n'avait pas été en mesure de réagir pendant la trentaine de secondes qui avaient suivi la fuite du borgne. Si une personne avisée aurait rapidement fait les conjectures entre le départ précipité de Lavi et l'arrivée tout aussi soudaine de la pâtisserie sur la table, en tirant les conclusions adéquates, Lenalee eut le malheur de se retourner pour invectiver son ami. Et le découvrir en train de filer —et pour une fois, purement par hasard— en direction d'une blondinette à lunettes et belle paire de miches. Ainsi, elle n'en conclu pas une seule seconde que sa cuisine déplorable avait incité le roux à prendre la poudre d'escampette avant de finir lui aussi à l'hôpital, mais garda à l'esprit qu'il avait tracé sa route pour une nouvelle poitrine blonde. Figée sur place, la cadette Lee l'avait un moment suivi du regard avant de se lever brutalement, outrée autant que dégoutée de son attitude. Ses affaires jetées dans le sac, elle avait un instant hésité à faire de même du gâteau avant de le caler soigneusement entre ses cours, décidant que son frère lui, au moins, aurait la gentillesse et la décence de le gouter et lui dire ce qu'il en pensait.

Lavi était un tel abruti. Lui inventer des histoires pour filer à l'anglaise avec une midinette aux yeux de braise, voilà qui était tout à fait son style. S'il avait l'habitude de ne pas s'en cacher des masses, jamais encore il ne lui avait joué pareille scène et Lenalee l'avait très, très mal pris. D'un coup de pied rageur, elle envoya voler au loin une canette de soda qui trainait là, la regardant heurter le trottoir d'en face avec une fascination presque malsaine. En cet instant, elle s'imagina très facilement la tête de Lavi à la place de ce malheureux bout de métal et fut presque tentée de traverser la rue pour l'écraser sauvagement du talon.

Laissant là ses pulsions meurtrières, Lenalee consulta son portable, tapa un rapide message à son frère pour le sommer impérativement d'être à la maison lorsqu'elle y serait rendue, et de dresser la table. Puisque le sport ne suffisait plus, elle ferait passer sa frustration de ce soir dans la confection d'un excellent diner. Et cette fois ci, Komui n'avait pas intérêt à y couper.


En réalité, j'ai écrit le passage avec Lenalee hier soir (ou très tôt ce matin, au choix...) alors que ça faisait une semaine que j'essayais de me motiver pour le taper. Je crois que je ne travaille efficacement que sous le couteau sous la gorge, ce qui est, avouons le, assez problématique.

Breeeef. Que dire? Que vous aurez finalement la réponse à vos questions dans le prochain chapitre, peut être la confirmation de vos hypothèses ou bien leur réfutation totale et entière. Allez savoir.

Les cours reprennent, ça ne va pas m'empêcher de vous sortir un chapitre toutes les semaines et si d'aventure, je ne pourrais le faire, pour X raisons que ce soit, je garderais une parution aussi régulière que possible. Donc pour ceux qui rentrent dès lundi, je vous souhaite bon courage. (oui, j'ai encore une semaine de répit qu'on va mettre à profit).

Réponse aux reviews des anonymes.

Hanahime : ô toi, pauvre mortelle qui manqua deux de mes chapitres! Tu seras châtiée pour tes crimes immondes! Oui, j'suis comme ça, parfois, je crois que le monde m'appartient. Lavi, Lavi, ce cher Lavi, faut bien que je lâche de temps en temps la grappe d'Allen pour en torturer quelques autres, n'est-ce pas? ^^

Miss Miserly Pop : Un moment de faiblesse, si, ça m'arrive, mais comme tous les chapitres sont déjà rédigés, vous ne les voyez pas, mes moments de baisse de moral ou de doutes intenses. Allez demander à ma béta, croyez moi, elle, elle les subit carrément. Et elle pourra témoigner ; sur chaque chapitre, c'est rare que je ne m'arrache pas les cheveux sur des détails insignifiants.

Road, j'aime bien cette petite, elle est sympa à insérer pour donner un espèce de côté flippant à la scène. Eh bien, Lavi et Lenalee seront finalement plus présents que prévu dans cette fic. Pas plus mal, moi, ça me permet de bien rire de leurs bêtises.

Pâquerette-san : ^^ Une sadique qui n'aime pas les piqures, jolie combinaison dis moi. Mais je ne suis pas non plus très à l'aise avec les aiguilles. Après, je ne vais pas jusqu'à tourner de l'œil. Enfin, tout dépend de la taille... (et oui, parfois, c'est la taille qui compte... arf... promis, j'arrête les blagues vaseuses). Combien de chapitres, bonne question. A vu de nez, je dirais bien une trentaine, encore à l'heure actuelle, je me tâte pour savoir si j'en coupe certains pour les mettre en plusieurs parties ou pas. Mais globalement, trente me semble être une bonne approximation.

Si Lenalee apprendra à cuisiner? Il lui faudrait quelqu'un de véritablement compétent pour qu'elle puisse sortir quelque chose de mangeable dans ce cas...

BlackEmilyMalou : Aplatie toi, jeune disciple! Que j'aime être toute puissante comme ça. ^^ C'est bien de flatter mon égo. Flippant, allons... il est tendre, agréable et souriant, ce petit Yû, vous en faites vraiment toute une histoire, jeunes gens...

Et bien, j'espère vous donner encore du courage mes chers petits lecteurs. C'est mon devoir de vous choyer quand même. Que je serve à quelque chose. ^^

Atyna : Je suis contente de voir que vous avez tous apprécié le chapitre 9, au final, il n'y a que moi qui le trouvait étrange et trop décousu. Comme quoi, hein... Ah ça c'est clair que pour Lenalee et Lavi, va pas y avoir besoin de mettre énormément nos méninges en marche pour capter.

Voui, c'est cela, empreintes dentaires, mais sur la victime, oui. ^^, du moins, la première victime, celle qu'ils ont retrouvé la gorge tranchée. L'autre, que l'équipe de Link a plus ou moins massacrée, elle... on parle de ses dents à lui, pour les comparer sur la fameuse gorge tranchée...

Et oui, il en faut parfois peu pour se griller. Pauvre Kanda, il n'a pas finit d'en voir lui aussi. Que j'aime les torturer...

Xoxonii : ^^ Que dire de plus, si ce n'est : gloire à Bob! Gloire au pyrovengeur! Gloire à Fanta!

OOO

Et voilà, jeunes gens. Un chapitre long, sérieusement. Les autres le seront peut être un peu moins parfois, mais l'action sera sans doute plus intense et plus rapide. En espérant que tout ceci vous plaise, bien du courage à ceux qui doivent aller bosser. Et faites moi penser de ne plus écrire mes chapitres avec du métal dans les oreilles... c'est mauvais pour ma santé mentale...vraiment.

A la semaine prochaine!