Note : Bonjour à toutes et à tous ! J'ai modifié le chapitre précédent en revoyant légèrement le dialogue entre Claire et Colum. Quelque chose me turlupinait depuis plusieurs semaines et ça a fini par faire tilt une nuit d'insomnie. Je vous invite donc à y retourner, juste pour ce petit passage.
Sinon, voici la suite, Claire découvre la vie à Castle Leoch et rien n'est jamais simple... Bonne lecture !
Son deuxième jour à Castle Leoch débute de la même façon que le premier avec un réveil en fanfare par Mme Fitz. Par chance, Claire, bien mieux reposée, est plus alerte et moins effrayée par l'énergie de la gouvernante, elle arrive même à participer à la conversation, un exploit, surtout au moment du serrage de corset !
— Quel dommage que vous ne soyez pas arrivée quelques mois plus tôt. Vous auriez assisté au Rassemblement.
— Le Rassemblement ? Qu'est-ce que c'est ?
— C'est une grande fête pendant laquelle tout le clan se réunit. Les hommes viennent des quatre coins du territoire pour prêter serment d'allégeance au Mackenzie. C'est une belle cérémonie. Et puis, il y a des jeux, une chasse. C'est un grand moment !
— J'imagine. Vous n'avez pas dû manquer de travail !
— C'est vrai mais ça n'arrive pas souvent. J'ai eu la chance d'en vivre deux mais je ne sais pas si j'en reverrais un troisième.
Claire reste silencieuse, elle se rappelle une pierre levée, au milieu d'une lande et des premières paroles que le révérend Wakefield lui ait adressées. « Le clan Mackenzie prendra part au soulèvement et subira le même sort que les autres. » Alors, non, il y a de fortes chances que Mme Fitz n'assiste plus jamais à un Rassemblement, ni elle, ni quiconque d'ailleurs.
— Vraiment Claire, vous avez des cheveux magnifiques mais impossibles à coiffer !
— Je sais, laissez, je m'en occupe.
Après avoir noué un chignon d'une main experte, Claire se laisse guider à la grande salle. Elle est déjà emplie de monde et les tables ont été poussées pour accueillir tous ces gens. Claire se retourne pour interroger Mme Fitz mais elle est déjà repartie la laissant seule au milieu d'inconnus. Elle aperçoit Rupert à l'autre bout de la pièce ainsi que Laoghaire mais celle-ci ne l'a pas remarquée et Claire tente de se fondre dans le décor pour éviter que cela ne change.
Le chant d'une cornemuse annonce l'arrivée du laird dans ce qui semble être un cérémonial étudié : Colum avance, seul, traverse la totalité de la salle, ses occupants s'écartant respectueusement. Il est suivi à quelques pas par son frère, aussi fier et droit que Colum. Alors que le laird s'installe sur une chaise dressée sur l'estrade, Dougal prend position à sa droite, debout et légèrement en retrait. La tête qui dirige et le bras qui agit. C'est ainsi que le comprend Claire même si les frères n'ont pas l'air d'avoir résolu leur différend de la veille, Dougal cachant difficilement le ressentiment à l'égard de Colum.
Elle tourne la tête lorsque quelqu'un annonce des noms et elle voit deux hommes s'approcher devant Colum, le saluer et prendre la parole. Malheureusement, ils s'expriment en gaélique, empêchant Claire de suivre le débat. Au bout d'un moment, Colum intervient et les deux hommes se retirent. Lorsque la scène se répète avec d'autres protagonistes, Claire comprend qu'elle assiste au règlement des affaires courantes. Colum, tel le roi Salomon, dispense sa sagesse et règle les litiges mineurs entre métayers. Derrière elle, une voix confirme ses déductions en traduisant le dernier dialogue. Elle se retourne et adresse un sourire resplendissant à Jamie.
— Je suis soulagée de vous voir. Je m'inquiétais de votre état à ne pas vous voir au repas !
— Je suis désolé de vous avoir alarmée. La fatigue m'a rattrapé et je me suis écroulé avant l'heure du dîner. Murtagh a veillé sur vous, je crois.
— Oui, si l'on peut dire… Il faut que je vérifie votre blessure et change vos compresses.
— Nous verrons cela plus tard, pour l'instant, ça va être à vous.
— A moi ?
Son nom est alors appelé et une légère poussée de Jamie dans le dos lui donne l'impulsion pour s'avancer et se présenter devant le laird. Elle remarque que Jamie s'est approché aussi, même s'il reste dans le rang du public. Dougal descend de l'estrade et vient se placer devant elle, face à Colum.
— Seigneurie, nous demandons votre indulgence et votre générosité envers Dame Beauchamp. Alors qu'elle voyageait en direction d'Inverness, elle s'est trouvée isolée et attaquée dans les bois de votre territoire où mes hommes et moi-même l'avons secourue. Nous conjurons le laird de Leoch d'accorder l'hospitalité à cette dame en attendant de pouvoir soit lui assurer un passage vers Inverness soit un retour en Angleterre en toute sécurité.
Claire note que Dougal a appuyé sur son retour en Angleterre afin que tout le monde comprenne son origine et se force à ne pas réagir malgré les murmures qui parcourent l'assistance. Colum semble réfléchir mais une voix retentit près d'elle. Jamie qui se tient maintenant à côté d'elle prend la parole.
— Mes oncles, si vous me le permettez, j'aimerais ajouter quelque chose.
Dougal se retourne avec un léger sourire moqueur sur ses lèvres tandis que Colum affiche un air agacé. Il invite toutefois Jamie à poursuivre d'un geste de la main.
— Mme Beauchamp n'est pas une simple voyageuse égarée. Elle est surtout une guérisseuse de talent qui n'a d'autre ambition que celle de soigner le plus grand nombre au mieux de ses capacités. C'est pour réaliser ce dessein qu'elle voyageait vers Inverness, afin d'offrir ses services au peuple écossais. J'ai moi-même bénéficié de ses soins à plusieurs reprises maintenant, aussi je vous implore de la laisser exercer son activité de guérisseuse ici, à Castle Leoch, auprès de vos sujets en ayant besoin.
Cette intervention provoque de nouveaux remous dans la salle. Que ce soit la défiance envers une anglaise, le scepticisme devant ses talents de guérisseuse ou l'agacement face à l'intervention de Jamie, Claire n'a aucune difficulté à identifier le sentiment général : les habitants de Castle Leoch ne lui souhaitent pas la bienvenue. Colum, dont le visage s'est fermé à l'intervention de Jamie, ramène le silence en levant la main puis s'incline poliment devant Claire.
— Il se trouve effectivement que notre dernier guérisseur, David Beaton – peut-être le connaissiez-vous ? Non ? – Soit, comme je le disais, notre guérisseur est mort depuis de nombreux mois maintenant. Mme Fitz est compétente mais elle est déjà bien trop occupée pour assumer cette charge au quotidien. Seriez-vous en capacité de soigner les blessures et maladies du quotidien ? Etes-vous capable d'assurer cette charge ?
— Oh, euh, oui, bien sûr. J'en serais très honorée.
— Bien. Madame, le clan Mackenzie a le plaisir de vous accueillir à Castle Leoch et vous prie d'accepter notre hospitalité et la charge de guérisseur du château en attendant de pouvoir vous faire reprendre votre voyage en toute sécurité. Il ne fait aucun doute que vos compétences seront appréciées si vous êtes aussi talentueuse et louable que le laisse entendre mon neveu.
Près d'elle, Jamie se tend mais ne laisse rien paraître sur son visage, inclinant respectueusement la tête. Claire, ayant aussi entendu l'avertissement et la réprimande déguisés, remercie Colum d'une révérence et précède Jamie pour rejoindre les rangs de spectateurs. Discrètement, elle laisse échapper un soupir de soulagement et Jamie, juste derrière elle, pose une main rassurante dans le creux de ses reins. Ils se tiennent côte à côte jusqu'à la fin de la cérémonie, sa main ne quittant pas son dos et son souffle chatouillant son oreille à chaque fois qu'il se penche pour traduire une affaire. Après le départ de Colum et Dougal au son de la cornemuse, Jamie lui fait face et s'excuse car il doit retourner travailler aux écuries. Elle lui saisit la main avant qu'il ne s'éloigne.
— Vous verrais-je au dîner ?
Il acquiesce d'un hochement de tête, accompagnant sa réponse d'un sourire.
— Bien sûr. Passez une bonne après-midi, Sassenach.
— Vous aussi, Jamie.
Elle le suit des yeux alors qu'il traverse la pièce puis remarque que Laoghaire fait de même. Lorsque leurs regards se croisent, la haine apparente sur le visage de la jeune fille lui coupe le souffle. Une présence dans son dos la fait se tourner vers Murtagh qui regarde dans la même direction qu'elle.
— Elle est jalouse mais ce n'est qu'une jeune fille.
Ne sachant comment décrypter cette dernière affirmation, Claire le regarde en levant un sourcil, l'interrogeant du regard sur sa présence.
— Colum vous demande, suivez-moi.
Et sans l'attendre, il se fend un passage parmi la foule. Elle le rattrape rapidement et le suit dans une partie du château qu'elle n'a pas encore parcourue. Elle grommelle à voix haute qu'elle aurait besoin de petits cailloux blancs pour retrouver son chemin. Devant son absence de réaction, elle se demande si Charles Perrault n'a pas encore été traduit en anglais ou si ce mutisme est une façade qu'il se donne. Personne ne peut être aussi flegmatique de naissance ! Il s'arrête devant une porte qui semble conduire à un cachot et elle manque de le percuter. Il lui fait signe d'entrer mais Claire hésite, l'escalier que cachait la porte étant peu engageant. Mais il s'agit de Murtagh et Jamie lui a assuré qu'elle pouvait lui faire confiance, alors elle prend une profonde inspiration, regrettant une nouvelle fois la broche de Jamie et pénètre dans la pièce sombre.
Colum l'y attend et lui présente son infirmerie ou du moins ce qui en faisait office du temps du guérisseur précédent. Claire en fait le tour, relevant la faible lumière diffusée par les meurtrières mais la présence d'une grande cheminée. Tout le mobilier est couvert d'une épaisse couche de poussière et les divers instruments qu'elle aperçoit sont tâchés de substances impossibles à identifier mais dont l'odeur nauséabonde est peu encourageante. Colum l'observe alors qu'elle étudie, perplexe, les différents flacons stockés dans une armoire.
— Du purin ? Quel usage médical pouvait-il bien trouver au purin ?
Colum hausse les épaules, signe universel qu'elle traduit par « comment voulez-vous que je le sache ? ». Puis il se dirige vers la porte.
— Jamie semble avoir une très haute opinion de vos compétences de guérisseuse, l'interpelle-t-il d'un ton accusateur.
— Sans doute parce qu'il en a déjà bénéficié à plusieurs reprises et qu'il n'a pas eu à s'en plaindre, rétorque-t-elle sur la défensive.
— Mmff… Vous pourrez vous installer ici, il y a une alcôve pour aménager une chambre. Je suis sûr que Mme Fitz vous fournira tout ce dont vous avez besoin. Bonne après-midi, Mme Beauchamp, finit-il abruptement en quittant la pièce.
Elle hoche poliment la tête mais est déjà concentrée sur le travail à venir. Je vais vider les réserves d'alcool du château juste pour désinfecter ce trou à rat ! Elle étudie les impératifs d'aménagement et liste mentalement les différentes tâches à accomplir pour rendre cette infirmerie opérationnelle. Alors qu'elle s'apprête à retrousser ses manches, Murtagh revient, accompagné de plusieurs filles de cuisine.
— J'ai dit à Mme Fitz où vous étiez, elle s'est dit que vous auriez besoin d'aide. Ces jeunes filles sont à votre service pour le reste de la journée.
— Par tous les saints, cette femme est un vrai don du ciel ! Merci Murtagh. Oh, pourriez-vous rester aussi ? Je vais avoir besoin de bras costauds…
Il pousse un grognement indéchiffrable mais reste sur place donc elle suppose qu'il était approbateur. Elle refait alors un tour de la pièce et tel un général, distribue ses ordres et les missions à ses aides : nettoyer les sols et toutes les surfaces avec un produit alcoolisé, démarrer un feu et préparer une réserve de bois, déplacer les meubles, changer les literies et poser un rideau pour l'intimité, vider les caisses et placards et commencer à trier les contenus.
Chacun s'attèle à sa tâche, y compris Murtagh qui s'avère d'une efficacité redoutable et l'après-midi s'écoule dans une ambiance de moins en moins froide, Claire se surprenant à chantonner et à plaisanter avec les filles. A la fin de la journée, elle remercie chaleureusement toutes ses aides : la pièce est accueillante, ou tout au moins, aussi accueillante que peut l'être un cachot. Elle devra encore trier les pots d'herbes et de potions mais Murtagh s'est chargé des instruments en suivant ses instructions. Ceux qu'elle pense pouvoir utiliser ont été bouillis et seront aiguisés et il s'est débarrassé des autres. Claire a le sentiment du devoir accompli, non seulement son infirmerie est opérationnelle mais elle a, en plus, réussi à briser la glace avec les aides de Mme Fitz. Pour Murtagh, elle ne saurait dire mais elle finit par se demander s'il lui arrive de sourire. Elle le suit jusqu'à la grande salle qui a retrouvé sa configuration de réfectoire et s'assoit à côté de Jamie qui la regarde surpris.
— Que vous est-il arrivé ? Vous avez une toile d'araignée là.
Il pointe son doigt sur sa chevelure.
— Oh zut, je n'ai pas pris le temps de me nettoyer. Je suis affamée et je n'étais pas sûre de retrouver mon chemin sans Murtagh.
Il jette un regard interrogateur à son parrain, assis en face, qui répond laconiquement :
— Colum lui a assigné la cave de Beaton.
— Ah ! J'ai toujours évité cette pièce. J'avais trop peur d'en ressortir estropié.
— Eh bien, vous me ferez l'honneur de l'inaugurer ce soir, je dois changer vos bandages. Il faudra juste que je remonte dans la chambre pour récupérer mes affaires avant. Vous… Vous voudrez bien me servir de guide ? Je n'ai pas encore réussi à me repérer dans le château.
— Bien sûr mais vous allez vous installer dans le cachot ?
— Oui, ne vous inquiétez pas, nous avons bien travaillé cet après-midi, la pièce est vivable maintenant. Vous voulez bien me passer ce plat ?
Sans répondre, il lui tend le ragoût et le repas se poursuit avec Claire relatant le récurage du cachot et les éléments improbables qu'ils ont pu découvrir dans les coffres de son prédécesseur.
— Ce Beaton devrait être un bien piètre guérisseur.
— C'est sûr. De ce que j'ai vu aujourd'hui, vous n'aurez aucune difficulté à être meilleure que lui. Jamie n'aurait jamais survécu, il y a quatre ans, si Beaton s'était occupé de lui.
Surprise d'entendre Murtagh s'exprimer aussi longuement et lui faire presque un compliment, Claire redresse la tête mais lui reste concentré sur son assiette. Elle se tourne alors vers Jamie qui lui dédie un sourire en coin.
Après avoir accompagné Claire jusque dans sa chambre, Jamie l'aide à porter ses affaires jusqu'à l'infirmerie. Elle met des linges à bouillir pendant que Jamie enlève son gilet et sa chemise. Elle s'assure de la bonne cicatrisation des plaies, puis applique le linge chaud sur son épaule. Alors que la chaleur se diffuse et détend ses muscles, Claire continue de trier les flacons et interroge Jamie sur le fait que Mme Fitz semble beaucoup l'aimer.
— J'ai vécu ici pendant un an quand j'étais jeune. J'avais seize ans et j'étais un vrai coq. Je n'étais pas méchant mais je ne me souciais pas des conséquences de mes actes ou de mes paroles. Mme Fitz a fait les frais de ma langue bien pendue mais elle a su m'apprendre une leçon et depuis ce jour, elle a gagné mon plus profond respect et je crois avoir réussi à me faire pardonner. Et puis, il y a quelques mois, j'ai aidé Laoghaire, ce que sa grand-mère a beaucoup apprécié.
— Laoghaire aussi, je n'en doute pas.
Elle a répliqué d'un ton mordant et s'en veut immédiatement.
— Pardon, c'était déplacé de ma part. C'est juste que visiblement Laoghaire n'apprécie pas du tout ma présence et sa réaction est liée à l'affection qu'elle vous porte, à n'en pas douter.
Jamie devient cramoisi et répond avec hésitation.
— Laoghaire s'est méprise sur les raisons de mon aide et il se pourrait que je n'aie pas été assez clair par la suite. Je lui parlerais si vous le souhaitez.
— Oh ! N'en faites rien à ma demande, mais si vous ne lui rendez pas ses sentiments, il vaudrait mieux le lui expliquer, je crois…
Claire est embarrassée d'avoir mené la conversation sur ce terrain miné. Bien que soulagée de savoir que Jamie ne ressent rien pour la jeune fille, elle se dépêche de changer de sujet.
— Vous m'avez dit être allé à l'université en France.
— C'est vrai, pendant un an. Je suis surpris que vous vous souveniez de ce détail.
— J'y ai passé neuf mois, je suivais les troupes qui combattaient les allemands en retraite. Je n'ai vu que des villes et villages détruits par les bombes ou ayant tellement soufferts des combats que j'ai le sentiment de n'avoir pas vraiment vu la France. Racontez-moi comment c'était quand vous y étiez.
Il rit et lui répond qu'il se souvient surtout des soirées passées à boire avec son cousin Jared, marchand de vins. Il s'engage tout de même dans la description de la magnificence des jardins parisiens, de l'ambiance dans le quartier des universités, de la fausse pudibonderie des jeunes françaises qui le déstabilisait alors qu'il était habitué à la franchise des femmes de sa famille et des situations dans lesquelles il a pu se retrouver à cause de son sens de l'honneur.
— Laissez-moi deviner, les ennuis vous trouvent, même si vous ne les cherchez pas ?
— Exact, répond-il en riant, même si la plupart du temps, je m'en sors sans avoir besoin des talents d'un guérisseur.
— Dois-je me sentir flattée que vous ne vous blessiez que lorsque je suis à proximité ? Parce que, pour parler franchement, je ne sais pas si je serais venue si j'avais su la tâche ardue que cela représente de vous garder en bonne santé, ajoute-t-elle en souriant pour ôter tout doute sur le fait qu'elle plaisante.
Elle retire le linge chaud et lui fait manœuvrer le bras tout doucement.
— Bien, l'articulation s'est bien remise en place, aucun ligament n'est coincé. Je vais protéger à nouveau les plaies puis vous garderez le bras en écharpe encore quelques jours. Après, je vous ferai faire des exercices pour remettre les muscles en mouvement sans dommage.
Il hoche la tête puis reprend la conversation en même temps qu'il enfile sa chemise.
— J'y suis retourné, vous savez ? En France, ajoute-t-il en voyant son air surpris. J'y ai été soldat pendant deux ans après m'être remis de… Fort William. Avec mon ami Ian, nous avons participé à plusieurs campagnes.
Il se fait silencieux, une ombre passant sur son visage et reprend :
— Et puis, encore l'année dernière pour me faire soigner.
— Soigner ? Que vous est-il arrivé ?
— J'ai reçu un coup à la tête, vous sentez là ?
Il lui prend la main et la pose à l'arrière de son crâne. Du bout des doigts, elle sent une cicatrice de plusieurs centimètres. Elle lui fait alors pencher la tête pour inspecter de visu l'ancienne blessure.
— Mince alors ! Vous auriez pu y laisser la vie ! Que s'est-il passé ?
— Aucune idée. Un instant je chassais dans les bois en Ecosse, l'instant d'après, je me réveille dans une abbaye en France, aveugle, avec une douleur lancinante insupportable.
— Je veux bien le croire. Vous ressentez encore les effets du choc ? Migraine ? Troubles de la vue ? Tremblements ?
— Quelques maux de tête mais bien moins qu'avant.
— Si cela devait vous arriver à nouveau, venez me voir, je pourrais vous faire une infusion qui calmerait la douleur.
— Merci Sassenach. Je vais vous laisser vous reposer maintenant.
— Bonne nuit Jamie.
— Bonne nuit Claire.
Les jours suivants, Claire établit une routine. Elle passe ses matinées à poursuivre le rangement et le tri des flacons, à préparer du linge pour fabriquer des bandages, bref à rendre son infirmerie aussi fonctionnelle que possible puis elle se rend aux écuries pour retrouver Jamie et lui porter son déjeuner. La première fois, il a fallu qu'elle demande l'aide d'un des garçons du château pour trouver le bon chemin et Jamie a paru étonné qu'elle le rejoigne mais dès le lendemain, il l'attendait visiblement et c'est ainsi que le déjeuner est entré dans leur moments quotidiens, le plus souvent en tête à tête, parfois accompagnés du vieil Alec. C'est à l'occasion de l'une de ces discussions qu'elle apprend que sa tête a été mise à prix suite à son évasion de Fort William.
— Vraiment ? Ca me parait excessif pour une évasion.
— Pendant que je m'évadais, l'un des soldats a été tué. Pas par moi, rajoute-t-il précipitamment, ni aucun de ceux qui m'ont aidé. Mais par principe, c'est moi qui suis accusé. Je ne le savais pas quand je vous ai rencontré. Je ne l'ai appris qu'après avoir réussi à rejoindre Dougal.
— Est-ce pour ça que vous ne pouvez retourner à Lallybroch et que vous êtes allés en France ?
Il semble embarrassé par la question et répond succinctement.
— En partie… J'ai cru pouvoir prouver mon innocence, change-t-il de sujet. Un déserteur de l'armée, Horrocks, avait soi-disant vu qui a tué le sergent-major. Je devais le rencontrer mais c'était un piège. Il m'a vendu aux anglais pour obtenir son pardon. Si Murtagh et les hommes de Dougal n'avaient pas été là, je pendrais au bout d'une corde à l'heure actuelle.
— Vous voulez dire que ça s'est passé juste avant que je n'arrive ?
— Vous avez bien failli vous retrouver en plein milieu de l'embuscade. Je n'ose imaginer ce qui aurait pu vous arriver…
— Et ici ? Vous ne risquez rien ?
— Les anglais ne viennent pas jusqu'à Castle Leoch. Je ne m'éloigne jamais trop, au cas où, mais non, ici, je ne risque pas les anglais. Mais la vie d'un hors-la-loi n'est pas… Je n'ai pas vraiment d'avenir, vous voyez ? Je devrais être laird de Lallybroch, et à la place je suis garçon d'écurie ici…
— Tant que vous êtes en sécurité et en bonne santé, n'est-ce pas l'essentiel ?
Sa moue désabusée répond pour lui. Claire a le cœur serré à la vue de son découragement, elle pose sa main sur la sienne et tente de le réconforter.
— Pour ce que ça vaut, je préfère vous voir dresseur de chevaux vivant à Castle Leoch que laird mort à Lallybroch.
Elle ne se souvient que trop bien de l'épée qui lui a transpercé le cœur quand elle a identifié sa stèle à Lallybroch et doit fermer les yeux pour contenir l'émotion qui l'envahit. Mais Jamie a remarqué son changement d'humeur et lui serre la main à son tour.
— Merci Sassenach. Je suis heureux que vous soyez là. Votre présence est un baume sur mes blessures, toutes mes blessures.
Claire rougit de ce compliment et de ce qu'il implique. Le retour du vieil Alec met fin à la pause de Jamie qui se relève et retourne au travail. Elle reste un peu plus, à le regarder travailler avec les chevaux. Il est toujours calme, à leur prodiguer des paroles douces pour les amadouer. Il est très doué et est visiblement à l'aise au milieu des animaux. Elle finit par se redresser et retourner au château.
Elle fait un détour par les jardins pour compléter sa collection de plantes, racines et baies pour fabriquer ses médicaments. Malheureusement, l'automne est arrivé et la cueillette n'est pas aussi fructueuse qu'elle l'espérait. Elle remarque par ailleurs qu'elle a encore une ombre en la personne de Rupert. Elle a noté dès le premier jour qu'elle n'était jamais vraiment seule, il y avait toujours des hommes de Dougal dans les parages. Comme elle restait dans le château, elle n'y prêtait pas attention mais depuis qu'elle rejoint Jamie le midi, elle ne peut plus ignorer qu'elle est suivie. Elle décide de confronter Rupert à ce sujet et se plante devant lui sans prévenir. A ses questions, il répond simplement qu'il suit les ordres et que les ordres sont de ne pas la quitter des yeux.
Irritée de cette suspicion, Claire décide de passer le reste de l'après-midi dans les cuisines de Mme Fitz dont l'énergie et la chaleur sont toujours revigorantes. Malgré cela, elle se rend au dîner avec peu d'entrain et seule l'idée de passer du temps avec Jamie éclaire quelque peu son esprit morose. Jamie, toujours au diapason de ses humeurs, réagit immédiatement en l'interrogeant sur ce qui la tracasse. Pouvant difficilement évoquer la surveillance dont elle fait l'objet devant les autres convives, elle s'appuie sur l'autre déception du moment pour expliquer son mécontentement.
— Je suis passée dans les jardins pour renouveler le stock de médicaments, de simples… Mais nous arrivons à la fin de la saison et je n'ai pu trouver que quelques baies et racines. C'est insuffisant pour assurer les soins de tout un château. Je ne pourrais pas soigner efficacement si je n'ai aucun onguent cicatrisant ou lotion désinfectante ! Remarquez, encore faudrait-il que les gens viennent me voir quand ils sont blessés ou malades ! Cet après-midi, un des commis s'est brûlé. Si je n'avais pas été en cuisine à ce moment-là, il serait reparti sans soins. Mme Fitz a presque dû l'attacher pour qu'il me laisse m'occuper de lui. Je sais que je suis étrangère à ce château mais comment puis-je faire mes preuves si on ne m'en laisse aucune chance ? Oh, et puis zut, c'est le chien qui se mord la queue puisque de toute façon, je n'ai pas de médicaments !
Murtagh et Jamie sont restés silencieux pendant toute sa tirade, n'osant l'interrompre dans son besoin d'exprimer sa frustration, ce dont elle leur est reconnaissante.
— Ne vous inquiétez pas, Sassenach, les écossais sont têtus mais ils finiront par se faire à votre présence. Et puis, vous les amadouerez par petites touches. A chaque fois que vous en soignerez un, il en parlera autour de lui. J'ai confiance, vous saurez y faire. Pour ce qui est du manque de plantes et de remèdes…
— Vous n'aurez qu'à vous fournir auprès de Mme Duncan, le coupe une voix derrière lui, son corps se tendant immédiatement.
Se remettant de sa surprise, Claire se tourne vers Dougal avec appréhension.
— Mme Duncan ? Qui est-ce ?
— C'est la femme du procureur, elle s'y connait en herbes et en a tout un stock.
— C'est une sorcière, réplique Murtagh.
— Une sorcière ? reprend Claire, intriguée.
— Ne croyez pas les racontars, Mme Beauchamp. Mme Duncan rend service aux villageois, elle pourra vous aider.
— Mmff… grogne Jamie, peu convaincu.
— Je dois aller au village dans quelques jours, je vous y accompagnerais si vous le souhaitez. A moins que vous ne puissiez risquer de vous éloigner de votre patient, ajoute-t-il avec ironie en abattant ces deux mains sur les épaules de son neveu.
Ce geste aurait pu être une marque d'affection si ce n'était pour la force appliquée et la blessure de Jamie. Celui-ci n'émet aucun son, seule une grimace indique la souffrance infligée. Choquée, Claire met un moment pour répondre. Elle aperçoit, du coin de l'œil, Murtagh jeter un regard noir à Dougal et se lever mais Jamie l'arrête d'un signe de la main.
— Je vous remercie de votre offre, j'ai effectivement besoin de simples. Je rencontrerai cette dame avec plaisir.
— Parfait, dit-il en serrant ses mains sur les épaules de Jamie qui ne peut retenir un sifflement, je viendrai vous chercher dans votre infirmerie. Mais je vous en prie, terminez votre repas.
Et il s'éloigne après avoir appliqué une dernière tape sur l'épaule blessée. Son départ est suivi d'un lourd silence auquel Murtagh met fin en grognant.
— Tu ne devrais pas le laisser faire Jamie. Il n'a pas tous les pouvoirs ici.
— Je sais mais… Ce n'est plus aussi simple maintenant.
Ils échangent un regard chargé de sens puis se replongent dans leur assiette, Jamie se détendant progressivement.
Après le dîner, Jamie raccompagne comme tous les soirs Claire à l'infirmerie. Elle lui a retiré les bandes la veille et lui fait maintenant faire des mouvements simples pour s'assurer que les muscles se remettent correctement. Tout en lui faisant faire une rotation lente, elle l'interroge sur cette tension avec Dougal.
— Je ne comprends pas. Dougal est bien l'oncle chez qui vous alliez vous réfugier après Fort William, n'est-ce pas ? Vous sembliez lui faire confiance. Que s'est-il passé pour que votre relation se dégrade ainsi ?
Jamie soupire et hésite à lui répondre alors elle attend sagement, tout en le regardant pour lui signifier qu'elle veut une réponse. Avec réticence, il accepte de lui exposer la situation.
— En fait, il y a deux raisons qui expliquent que Dougal ne soit plus un oncle attentionné, dit-il en grimaçant. Vous devriez vous assoir...
Elle s'assoit à ses côtés, poussant les quelques flacons de la table.
— Colum est malade, comme vous avez pu le constater vous-même.
— Oui, c'est le syndrome de Toulouse-Lautrec, du nom d'un peintre de la fin du XIXème siècle.
— Ah ? Ça se soignera ?
— Non, malheureusement, c'est une maladie héréditaire incurable. Mais je vous ai coupé, continuez.
— Mmff… Il sait qu'il ne vivra pas assez longtemps pour former son fils Hamish à sa succession. Alors il cherche un successeur qui pourrait mener le clan jusqu'à ce qu'Hamish devienne laird.
— Mais cette tâche ne revient-elle pas à Dougal directement ? C'est son frère.
— Certes, mais Colum considère, à juste titre je crois, que Dougal est imprévisible, sanguin et dangereux pour l'avenir du clan. Et il se trouve qu'il y a un autre membre de la famille qui pourrait prétendre à la succession.
— Un autre membre de… ? Oh ! Vous voulez dire vous ?
— Ma mère était leur sœur. Même si je suis un Fraser, je suis aussi un Mackenzie. Avec le prix sur ma tête, Colum sait que je ne peux pas retourner à Lallybroch pour être laird comme je le devrais. Les anglais n'auraient aucun scrupule à venir m'y chercher. Mais ici, si je devenais laird, les anglais ne s'y risqueraient pas, le clan Mackenzie est trop important. Colum compte là-dessus pour me faire accepter son offre.
— Offre que Dougal voit d'un mauvais œil, j'imagine.
— Lui et une bonne moitié du clan. Si j'accepte, je suis un homme mort, sans doute assassiné dans mon sommeil ou lors d'un malheureux accident de chasse si je refuse ouvertement, Colum peut m'exiler et je suis un homme mort aussi.
— Je vois… Mais vous, que voulez-vous ? Vous souhaitez prendre la place de Colum ?
— Non, je suis laird de Lallybroch, je suis un Fraser. Je n'ai aucune légitimité pour diriger les Mackenzies. Mais ce que je pense ou veux, aucun de mes oncles ne s'en soucie.
— Mmhh… Et l'autre raison ?
Il rit doucement et lui prend la main.
— C'est à cause de vous.
— De moi ? Qu'ai-je encore fait ?
— Vous m'avez prévenu pour la cause perdue des Jacobites.
— Oui mais je ne vois pas le rapport…
— Dougal est jacobite. Pendant la collecte, il a mené sa propre levée de fonds pour aider le Prince Charles dans sa quête. Au début je n'ai rien dit, je voulais éviter de me faire remarquer et surtout de me laisser embringuer là-dedans. Mais Dougal s'est dit qu'il pouvait utiliser ce qui m'était arrivé à son avantage.
— Comment ça ?
Jamie se renfrogne.
— Ce n'est pas important. Etant sous sa protection, je n'ai eu d'autre choix que de me soumettre à son simulacre de spectacle mais en privé, je lui ai dit ce que j'en pensais. J'ai essayé de lui expliquer qu'il faisait une erreur mais j'étais énervé et j'ai fini par lui dire que la cause était perdue, que les écossais paieraient le prix fort pour cette folie. Je n'aurais pas dû, il a entendu mon avertissement comme une menace et depuis, il s'interroge sur ma loyauté. Votre arrivée n'a malheureusement rien arrangé. Il croit que vous êtes une espionne et que je vous fais passer des informations.
— C'est pour ça qu'il me fait surveiller ?
— Et qu'il me mène la vie dure. Colum a découvert que Dougal a levé de l'argent sans son assentiment avec mon « aide » et n'a pas apprécié. Je me retrouve pris entre deux feux et vous, Sassenach, vous avez mis les pieds dans un panier de crabes.
— En effet, c'est ce que je comprends. Et Colum n'est pas jacobite ?
— Colum est sage. Il n'engagera son clan auprès des Stuarts que s'il pense qu'ils ont une chance. Pour l'instant, il n'a aucune garantie alors il ne se prononce pas.
— Mmhh…
— Quoi ? Qu'est-ce que vous savez, Sassenach ?
— Le clan Mackenzie a participé à la bataille de Culloden. Apparemment, leur engagement a été tardif mais il a bien eu lieu. Je n'en sais pas plus.
Jamie soupire et se frotte les yeux de sa main libre. Claire imagine qu'il doit sentir l'étau se refermer sur lui : s'il dirigeait le clan, il ne le conduirait pas à la bataille mais accepter cette responsabilité pourrait provoquer une scission au sein même du clan, ce qui signifierait sa disparition tout autant que Culloden.
— Alors, que fait-on ?
Il la regarde, surpris qu'elle s'englobe dans son dilemme familial.
— Je ne sais pas encore. Nous sommes en sécurité ici, pour l'instant. Dougal ne tentera rien sous le nez de Colum, il n'est pas stupide. Et je n'ai pas perdu la confiance de Colum, même si je pense que cela risque d'arriver…
— Pourquoi dites-vous ça ? Colum ne semble pas du genre à se laisser influencer par son frère.
— Non, c'est vrai. Mais s'il n'a plus ses jambes, il a toujours ses yeux et je ne pense pas qu'il apprécie ce qu'il voit.
— Je ne comprends pas.
— Nous passons beaucoup de temps ensemble, Claire et j'ai publiquement pris position en votre faveur à votre arrivée.
— D'accord mais cela ne fait pas de nous des espions anglais !
Jamie sourit timidement.
— Non mais… Cela démontre notre ou du moins mon attachement. Et Colum ne saurait accepter que son successeur ait des liens affectifs avec l'occupant.
— Oh !
Claire rougit de l'insinuation mais presque aussitôt une pensée bien moins joyeuse la fait cesser de sourire.
— Si je comprends bien, mon arrivée met à mal votre relation tant avec Dougal qu'avec Colum ? Y a-t-il une limite aux dégâts que ma présence peut vous causer ?
Claire se sent terriblement coupable et tente de retirer sa main de celle de Jamie mais il resserre la sienne pour l'en empêcher.
— Comme je vous l'ai dit ce midi, Sassenach, je suis heureux de vous avoir ici. Je ne pense pas que votre présence me cause du tort, bien au contraire, vous éclairez mes journées et jamais je ne vous reprocherai d'être venue me retrouver.
Claire laisse ses paroles réchauffer son cœur et se penche légèrement afin que son épaule s'appuie doucement sur celle de Jamie.
— Merci, Jamie. Je suis heureuse de vous avoir retrouvé…
Ils fixent en silence les flammes dans l'âtre, leurs épaules en contact, main dans la main, savourant la présence de l'autre et mettant de côté leurs difficultés. Mais comme toujours, la vie suit son cours et Claire, fatiguée, ne peut retenir un bâillement. Jamie sourit, se lève et lui souhaite bonne nuit en l'embrassant furtivement sur le front.
