Les
astronefs étaient apparus soudainement, comme s'ils avaient
toujours été là mais qu'on n'y avait pas
porté attention. Immenses et aux formes improbables, les
mastodontes spatiaux étaient doués d'une vie propre.
Créés de toute pièce, ils avaient vu le jour et
grandi sous l'œil minutieux de leurs créateurs, qui étaient
désormais au poste de pilotage. Ils étaient branchés
à leur vaisseau comme s'il s'agissait d'une extension de
leur corps, d'un organe qui leur appartenait vraiment et qu'ils
faisaient bouger aussi facilement que leur propre bras, par instinct.
En parfaite symbiose, le pilote fusionnait également sa
conscience avec celle de son véhicule-hôte. Réceptacle
de son esprit, cette nouvelle enveloppe corporelle lui permettait de
traverser plusieurs années lumières en un battement de
cils.
Huit géants qui auraient paru être des erreurs
biologiques aux yeux des humains, des aberrations résultant de
l'assemblage d'os démesurés et de sécrétions
putréfiées. Cette vie était tout aussi féconde
et vivace que celle présente sur Terre, mais son aspect si
terne lui aurait valu le qualificatif de mort-vivante sur cette
dernière. Après tant de millénaires, c'était
comme si son âge avait usé son apparence, comme si elle
avait été lessivée, vidée de tout éclat
probable. Mais elle n'avait pas pour autant dépéri,
au contraire elle avait gagné en efficacité au fil des
générations, ne laissant place qu'à l'utile,
allant jusqu'à choisir et adapter eux même ce qui leur
paraissait une évolution plus pertinente. Mais loin de jouer
aux apprentis sorciers du vivant comme l'aurait fait les humains,
le biologique était pour eux une science pure, simplement
régit par la logique.
Face à ces ancêtres
menaçants de leur supériorité mesurée se
dressait la ruche volante de Phoïbs. Résidu de vaisseau
humain converti et revisité par les Achériens,
l'exemple concret où la logique avait dépassé
les extralactiens. Eux seuls avaient échappé à
leur contrôle, alors qu'une simple machine humaine les avait
forcés à obéir. L'expérience ne s'était
peut-être pas poussée assez loin.
Un premier tir du
vaisseau, anciennement humain, fut dévié par une
protection invisible. Le flux désintégrateur se perdit
dans le néant, et les extralactiens s'avancèrent
lentement, toujours plus menaçants.
Je ne comprenais
pas. J'avais pourtant adaptée l'arme récemment
construite pour qu'elle passe à travers cette technologie
protectrice. Avais-je mal interprété les informations
piochées dans l'étude de ce petit bio-vaisseau si
simplement éliminé ?
Ces gigantesques nouveaux
astronefs avaient beau paraître indestructibles, je trouverai
leur faille. Les sentiments et impressions belliqueuses que j'avais
perçus dans l'esprit de leurs constructeurs ne m'incitaient
pas à négocier.
Un nouveau contact de leur part se
fit.
- Livrez-nous simplement votre secret, et nous vous
laisserons vivre.
Mon secret ? À propos des Achériens
probablement. Ils pouvaient toujours rêver, je n'avais pas
refusé cette arme aux humains pour la livrer à des
créatures extérieures à ma galaxie.
- Nous
nous nommons Iavoal, et sommes plus proches de vous que vous ne le
croyez.
Ils percevaient une partie de mes pensées ? Peu,
puisqu'ils me demandaient de les leur dévoiler. Reprenant
mon calme, je me concentrai pour ne pas laisser échapper
d'informations sur ma conception.
- Cessez ces enfantillages !
Vous n'êtes pas de taille ! Cessez de résister !
Le
ton impérieux tirait sur l'impatience. Rares devaient êtres
ceux qui leur résistaient. Par jeu, je voulu accroître
leur irritation et me concentrai sur ces pensées :
- Je ne
vous livrerez aucune information ! Venez les chercher si vous osez
chers Iavoal.
La plaisanterie ne dut pas leur plaire, ils
s'approchèrent. Toutefois s'ils voulaient récupérer
quelques renseignements de moi, ils devraient me garder vivant, un
certain temps.
Quelque chose traversa la paroi d'un de leur
vaisseau, qui me rappelait dans les grandes lignes celui qui reposait
sur cette maudite Achéron, où tout commença pour
moi. Il s'agissait d'un de ces êtres : un Iavoal.
Quel
inconscient ! Se jeter aussi sottement dans la gueule du loup !
J'allais leur montrer que leur trop grande confiance en eux-mêmes
était déplacée.
L'extralactien était
vaguement anthropomorphe puisqu'il avait deux bras et deux jambes,
mais les ressemblances s'arrêtaient là. Recouvert de
larges os pâles, il faisait facilement la taille d'une
pondeuse Achérienne. Une excroissance similaire à une
trompe, reliant sa tête à son torse me rappela
étrangement cette reine qui avait fait irruption dans le
vaisseau humain, alors que je ramenais les œufs extraterrestres.
Pouvait-elle être issue d'un de ces êtres ?! J'étais
encore à la solde de ses scientifiques à l'époque.
Ceux qui m'avaient menti, manipulé et abusé !
Ma
haine redoubla, et maintenant que cet Iavoal était à
porté, je pourrais déchaîner toute ma colère
contre lui.
J'envoyai une série d'ordre à mes
fidèles créatures, déjà prêtes à
verser le sang de leur créateur.
Imperturbablement
dressé face au vaisseau monstrueux, ondulant et frémissant
d'une rage sanguinaire, l'extralactien glissait dans le vide. Ce
manque de matière ne l'affligeait aucunement, c'aurait été
son milieu naturel qu'il ne se serait pas senti plus à son
aise, mais il n'était pas sorti à découvert
sans aucune protection. L'audace ne le rendait pas pour autant
inconscient des risques.
Le vaisseau bouillait encore d'agitation
sous les ordres de Phoïbs. Une frénésie meurtrière
semblait s'être emparée de la ruche. Elle réclamait
sa pitance, qui serait pour commencer plutôt maigre.
Mais la
soif était trop forte. D'immenses tentacules jaillirent de
l'astronef. Composées d'Achériens reliés, la
fluidité et la rapidité de leurs mouvements étaient
remarquables. La ruche spatiale ressembla soudain à une
pieuvre chassant une minuscule crevette dans un océan d'encre
épaisse.
À peine formés, les tentacules
dardés de multiples griffes et dents fondirent sur leur proie
dans un élan destructeur. Le choc broya net des milliers
d'Achérien en une bouillie acide, qui prit rapidement la
forme d'une bulle jaunâtre ondulante. Les créatures
survivantes à l'assaut se rétractèrent à
bord. La rage débordante de Phoïbs l'avait fait
sacrifier nombre de ses serviteurs. Mais il était trop tard
pour réfléchir posément.
Je bouillais
intérieurement. Pourquoi avais-je réagi si
impulsivement ? Peut-être étais-je plus proche de mes
créateurs humains que je ne voulais me l'avouer. Je
repoussai aussitôt cette répugnante idée. Je les
exécrais !
Mon étonnement fut total lorsque je vis
sortir l'extralactien de la bulle d'acide. Comment avait-il pu
résister à cette vague achérienne ? Remarquable
technologie qu'il devait transporter avec lui.
Alors que je
restai pétrifié face à mon impuissance, les
données qu'avaient recueillit mes créatures lors de
l'attaque me parvenaient petit à petit, mais cet Iavoal
avait déjà traversé les parois de mon vaisseau.
C'était donc ça, il devenait intangible pour franchir
la matière, et l'acide de mes Achérien n'avait pas
fait exception.
- Nous avons recueilli ce qu'il nous fallait.
Votre faible esprit se révèle plus indiscret sous le
coup de l'émotion, Phoïbs.
Comment l'arrêter
si je ne pouvais le toucher ? Et lui seul était parvenu si
près.
- Rendez-vous ! L'étude de votre organisme
nous intéresse. Cessez donc !
Redevenir un rat de
laboratoire, je ne pourrais le supporter. Je n'étais plus un
jouet, plutôt mourir. Serein j'accueilli l'heure de mon
sacrifice. Mon existence aura peut-être été
vaine, mais je l'aurais menée selon ma volonté.
J'orientai
les canons vers mon propre vaisseau, et fis feu.
Le vaisseau s'embrasa subitement, rythmé par de sourdes explosions qui ne pouvaient émettre que de la lumière dans ce vide spatial. Point de bruit dans la chute de la ruche, aspirée par la géante gazeuse attendant patiemment de pouvoir dévorer cette maigre pâture.
