Chapitre 9 – L'Affaire Prewett


La vie grouillait dans les rues de Montréal, en dépit des averses de neige qui s'abattaient avec force sur la capitale de la province de Québec. Le temps gris et le blizzard qui se déchaînaient sur l'une des plus importantes métropoles canadiennes rendaient la visibilité mauvaise au regard des promeneurs, tandis que le manteau blanc de neige grignotait les vieilles marches d'un bâtiment qui semblait à l'abandon. La façade était d'une blancheur quelconque, chacune de ses grandes baies vitrées entourée par deux colonnes de marbre. L'architecture était un curieux mélange entre le style urbain et l'héritage des temples gréco-romain. Le fronton était serti d'une gravure de livre ouvert, entouré d'une frise en forme de laurier, rongée par la pollution des automobiles qui circulaient. Une pancarte indiquait sur le pas de la porte que la bibliothèque de Sainte Clothilde des Neiges était fermée pour travaux depuis de très nombreuses années, mais le bâtiment était tellement effacé dans son décor qu'il n'attirait pas l'attention des piétons et automobilistes.

Toutefois, ce calme et cette langueur n'étaient qu'une façade habilement construite.

Entre ses murs anciens, d'innombrables couloirs s'offraient au regard du visiteur sorcier qui transplanait ou entrait dans son hall principal. De hautes marches menaient vers les étages supérieurs, tandis qu'un couloir guidait vers les bureaux du rez-de-chaussée et les escaliers menant vers les étages et bureaux du sous-sol. En dépit de son apparence vétuste et austère, le lieu grouillait de vie et de lumière. Le Ministère de la Magie canadien était habilement caché, à la vue de tous, et incarnait parfaitement la volonté de dissimulation par l'adaptation au style de vie moldu du gouvernement sorcier canadien. Alan aimait assez le style du vieux bâtiment, qui lui rappelait par moments l'école moldue qu'il avait fréquentée brièvement en Angleterre. La vue de la fenêtre du bureau où il se trouvait actuellement donnait un superbe aperçu de la tempête de neige qui s'abattait à l'extérieur, et des courageux moldus qui s'aventuraient sur ces rues verglacées au possible.

- Ne tournez autour du pot Nilson, cela ne vous réussit pas.

Á regret, il retourna son attention vers la femme qui lui faisait face. La responsable du Bureau des Aurors n'était pas une personne à la compagnie déplaisante et au physique désagréable. Plutôt petite et menue, les cheveux blonds à la coupe courte de la sorcière accentuaient les traits secs de son visage, éclairé par des yeux bruns vifs et perçants. Merlin, que cet entretien s'éternisait ! Á ce rythme, il n'arriverait pas à l'heure pour son cours à Hochelaga… mais il ne pouvait pas laisser les deux « rescapés » dans la panade sur un territoire qu'ils ne connaissaient pas. Il prit une courte inspiration avant de lui répondre d'une voix grave, calme et posée :

- Les mages noirs reportés ont été mis hors d'état de nuire par les deux individus que nous avons escorté avec Benedict.

- Pouvez-vous confirmer leurs affirmations ? Il n'est pas à la portée du premier venu de pouvoir défaire un mage noir.

- Ils nous ont précisé où étaient les corps des mages noirs, bien que les ours de la région les aient en grande partie dévorés. Les baguettes étaient intactes, et correspondent à nos criminels. Elles ont été placées, avec les maigres effets des mages noirs, dans un dossier des archives du département.

- J'aurais préféré que vous m'en rameniez un en vie, Nilson. Nous aurions pu l'interroger pour en savoir davantage sur la cellule que nous poursuivons depuis des semaines. Il n'est pas question que les suppôts du mage noir qui a terrorisé le vieux continent s'établissent chez nous.

Il en était bien conscient mais se contenta de garder le silence, sans perdre du regard sa supérieure. L'odeur du café fort imprégnait la pièce, au point d'en devenir entêtante pour ses sens canins. Il attendit donc qu'elle reprenne la parole, profitant de l'attente pour déguster une gorgée du thé noir à la bergamote qui fumait dans son thermos. La cheffe Tremblay reprit bientôt la parole :

- Toutefois vous avez rempli votre première priorité : vous avez ramené votre équipe au complet. Faites-moi votre rapport. Aussi plaisant soit-il de contempler votre petit sourire satisfait, je préférerais savoir ce qu'il en est avant qu'il ne se fige de manière permanente sur votre visage.

- Vous commencez à bien me cerner, madame. J'ai en effet un second rapport à vous présenter. Je souhaiterais cependant qu'il demeure confidentiel, pour des raisons que je vous exposerai.

- Je comprends, capitaine. Poursuivez.

- Les deux ermites que nous avons rencontrés sont des sorciers de nationalité britannique. J'ai pris l'initiative de faire expertiser par Henry leurs baguettes, afin de vérifier sous le sceau du secret si elles ne se trouvaient pas dans les registres administratifs européens. Les résultats de ces recherches concordent avec mes déductions : ces deux hommes sont des Aurors anglais, déclarés morts. Je vous ai déjà parlé, il me semble, du cas des frères Prewett ?

- Bien sûr, vous m'aviez remis une demande de congés pour assister à leur enterrement. Chercheriez-vous à déterrer d'autres morts avec votre flair, cher limier des affaires classées ?

Ses traits se tendirent quelque peu suite aux deux piques lancées par la cheffe du bureau des Aurors canadiens, l'une de ses mains venant gratter sa nuque par un tic irrésistible. Les deux affaires qu'il suivait en parallèle, à savoir le dossier Potter et le dossier Nilson, ainsi que l'acharnement dont il faisait preuve à vouloir les résoudre, lui avaient valu ce nouveau sobriquet auprès de ses collègues.

Néanmoins, il avait appris à prendre la pique à la plaisanterie et se contenta d'un sourire légèrement plus crispé avant de répliquer d'un ton à la fois sérieux et léger :

- Pour le coup, j'avais enterré cette affaire-ci. Je n'ai pas eu besoin de recourir à ma pioche, ils me sont tombés littéralement dessus. L'examen des baguettes et les interrogatoires menés conjointement par Jefferson et Irene sont formels : nos deux ermites sont Fabian et Gideon Prewett, Aurors britanniques plus connus comme les « Diables Rouges ».

- Non content de déterrer des affaires maintenant, vous ressuscitez les morts. Á quand une Église à votre nom ?

- Très peu pour moi, je ne suis pas croyant. J'imagine que les enquêteurs ont tiré trop vite leurs conclusions, et sous-estimé la créativité destructrice d'excellents Aurors placés dos au mur.

Le visage d'Alan laissait paraître des émotions contradictoires, mêlant la fierté, l'amusement, le blasement, avant qu'il ne recompose une expression impassible et ne réplique calmement :

- Je les connais depuis Poudlard, et ils faisaient partie des meilleurs agents de mon équipe du temps de mon service au sein des Aurors britanniques. Je pourrai les reconnaître et les identifier sans la moindre marge d'erreur. Mon flair ne m'a jamais trompé, surtout en ce qui concerne mes proches.

- Vous ne m'avez jamais donné de raison de douter de votre flair. Puisque vous en êtes si proche, pourriez-vous les convaincre de nous rejoindre ?

- Ils m'ont affirmé être prêts à témoigner concernant les mouvements de mages noirs dans la région, et à collaborer étroitement avec nous, à deux conditions : l'asile sur le sol canadien et la discrétion.

La cheffe du bureau des Aurors canadiens se redressa sur son siège, avant de se rapprocher de son bureau. Ses yeux bruns attentifs se firent quelques secondes songeurs, alors qu'elle s'autorisa quelques gorgées de son café noir serré, dont l'arôme imprégnait chaque mur du bureau. Puis, elle posa d'un geste vif sa tasse vide avant de se lever de son siège :

- Voyons s'ils sont aussi coopératifs qu'ils ne l'affirment. Accompagnez-moi donc, Nilson. Je ne doute pas que votre présence nous sera bénéfique au cours de mon entretien avec eux.

Soucieux, Alan sortit de l'une de ses poches sa précieuse montre à gousset aux armoiries des Nilson. Le sourire qui se dessina sur les lèvres de sa supérieure lui parut léonin :

- Votre cours a commencé il y a vingt minutes, professeur Nilson. J'ai prévenu monsieur Potter que je vous retenais sur une affaire exceptionnelle, attestation à l'appui, il ne devrait pas trop vous en tenir rigueur. Il serait contraire à vos habitudes de laisser une mission inachevée, n'est-ce pas ?

Il secoua la tête avant de remettre la montre à gousset dans sa poche. Après avoir refermé le capuchon de sa gourde isotherme ensorcelée, il la remit dans sa besace sans fond et se redressa à son tour, sa haute taille dépassant bientôt celle de la cheffe du bureau des Aurors.

Les deux silhouettes à l'uniforme bleu sombre disparurent bientôt dans le dédale des couloirs.


Il y a des jours où vous aimez votre travail : l'instinct du chasseur lorsqu'il poursuit des criminels, les pièces du puzzle à retrouver et assembler pour résoudre une affaire et même les audiences parfois interminables où il voyait la justice finalement triompher, dans la majorité des cas en général.

Et puis il y a des jours où vous préféreriez rester sous la couette et siroter un bon chocolat chaud à la maison. Aujourd'hui appartenait à la seconde catégorie. La raison ? Les deux personnages hauts en couleur que son parrain et lui avaient ramenés du Grand Nord. Deux grands roux hirsutes, qualifiés de « géants flamboyants » par les autochtones, étaient d'inlassables et interminables moulins à paroles qui parlaient de tout et n'importe quoi, à l'exception de ce qui les intéressait ! Ils pourraient sans doute trouver une place d'office dans un talkshow ou dans un cercle de politiciens, si ce n'était pas dans un cirque !

- Tout ceci est très intéressant Fabian, mais est-ce que tu peux arrêter ton cirque deux minutes et répondre à la question qui t'a été posée ?

- Bien sûr, cap'taine cabot… vous pouvez répéter la question ? - demanda-t-il d'un air faussement innocent.

Son oncle s'était placé légèrement en retrait, laissant à la cheffe du bureau des Aurors l'un des seuls sièges présents dans la pièce d'entretien. Benedict s'était pour sa part positionné de l'autre côté de la pièce, surveillant d'un regard blasé les deux rouquins. Imperturbable, la cheffe Tremblay reprit la parole d'une voix posée et impassible :

- Que s'est-il réellement passé au cours de l'opération pendant laquelle vous avez disparu ? ?

Les deux Prewett se regardèrent, leurs visages partagés entre l'indécision et le scepticisme.

- Cheffe Tremblay, Ellen, je peux vous appeler Ellen ? C'est une histoire compliquée.

- Très compliquée, intervint Gideon. Vous ne nous croiriez pas, même si on vous le disait.

- Vraiment pas. Est-ce qu'on ne pourrait pas discuter de sujets plus plaisants… autour d'un dîner par exemple ?

Alan passa une main sur son visage, à la fois pour étouffer un soupir d'exaspération que pour dissimuler le sourire naissant sur ses lèvres. Benedict ne fit même pas un tel effort, se pinçant l'arrête du nez tout en mordant sa lèvre inférieure.

La cheffe des Aurors esquissa un sourire carnassier et posa ses mains jointes sur la table, doigts entrelacés comme un signe de prière.

- Bien sûr messieurs, nous pourrions discuter de votre incarcération dans l'une de nos prisons du Nord. Le climat vous y serait familier et ferait sans doute des merveilles pour refroidir un peu vos ardeurs. Sachant que vous n'avez pas d'existence juridique, après tout vous êtes officiellement décédés, nous pouvons vous détenir indéfiniment. Que diriez-vous de faire ça et que je vous rende visite, disons, dans six mois, le temps de passer l'hiver ?

Ils se regardèrent à nouveau, déglutissant chacun non sans difficulté. Ils hochèrent la tête d'un commun accord et se mirent à parler. Pour sûr, leur histoire n'était pas facile à avaler.

- Pour résumer, vous êtes en train de me dire que vous avez été attaqués par cinq mangemorts, et qu'après vous être démenés comme des beaux diables, un portoloin d'urgence vous a évité de périr dans l'explosion, mais vous a transportés du même coup à des milliers de kilomètres de l'endroit où vous deviez atterrir ?

Les jumeaux acquiescèrent vigoureusement de la tête, avant de répondre à l'unisson.

- C'est tout à fait ça, madame la cheffe directrice !

- Et après ça, sans repères et perdus au milieu du Grand Nord, vous avez passé tout ce temps à vivre en ermites et à éliminer les mages noirs de passage ?

- Ma foi, c'est assez bien résumé, répondit Fabian.

- Pourquoi ne pas avoir contacté les autorités ?

- Bah, on ne savait pas où on était et on ne comprenait ce que disaient les populations locales, et quand on capturait des mangemorts, ils crevaient tous avant qu'on puisse les interroger, que ce soit avec une capsule de poison ou par le froid. Pour être honnête, on se croyait plutôt quelque part dans l'Arctique, nos sorts de localisation n'étaient d'aucune utilité.

Son parrain prenait des notes sur son carnet, comme il en avait l'habitude au cours de briefings ou d'interrogatoires. De son côté, Benedict, plus moderne, laissait son dictaphone faire ce travail pour lui. Il s'amusait souvent à dire à son oncle que même si ses méthodes étaient un peu archaïques, il n'était pas encore tout à fait obsolète. Et en retour, il s'était souvent pris une petite tape derrière la tête, ou une craie à trois millimètres de sa main en salle de classe.

- Vous avez adopté ce mode de vie jusqu'à ce que vous croisiez les Aurors Nilson ?

- Exactement, jusqu'à ce que notre capitaine cabot et son louveteau nous tirent de l'enfer glacé pour nous ramener dans les bras de la civilisation et des douceurs de la gente féminine canadienne, dont vous êtes à coup sûr l'une des grandes égéries, répondit Gideon avec des yeux pétillants de malice.

- Ce que mon frère exprime d'une façon bien maladroite qui est la sienne, c'est que nous sommes vos débiteurs. Demandez-nous tout ce que vous voulez, enchaîna Fabian d'un ton un peu charmeur.

Benedict se retint tant bien que mal de répliquer aux jumeaux que le « louveteau » pourrait très bien leur mettre une raclée et échangea un regard empli de lassitude avec son oncle. Sur les Prewett au moins, leurs avis convergeaient : dans ces moments-là, ils les exaspéraient tous les deux.

Cet interrogatoire promettait vraiment d'être long.


Dans un bureau éclairé en partie par la lueur du demi-croissant de la lune, la cheminée commença à crépiter de flammes émeraudes de plus en plus vives et grandes. Elles s'éteignirent d'un souffle alors que la grande silhouette d'Alan Nilson s'extirpait hors de l'âtre de la cheminée. La poudre de cheminette était un mode de transport pratique pour couvrir de longues distances.

Profitant de sa solitude et de la pénombre de ses appartements dans l'aile dissimulée du château de Frontenac, il se changea. Retirant son uniforme d'Auror canadien, il revêtit le pantalon anthracite et la chemise noire qu'il affectionnait en tant que professeur, ainsi qu'une longue veste anthracite. Alan tâcha de rafraîchir ses traits d'eau fraîche, recoiffant un peu ses courts cheveux bruns. Il vérifia que ses dossiers se trouvaient bien dans sa besace, avant de quitter la pièce.

Il ne pouvait masquer totalement les esquisses de cernes sombres sous ses yeux bleus, mais il fit son possible pour les dissimuler avec un sortilège adapté.

La nuit était déjà tombée, et le couvre-feu était de mise dans les dortoirs des élèves et étudiants de l'école de magie de Hochelaga, mais la journée du professeur Nilson était loin d'être terminée.

Saluant d'un signe de tête les fantômes des colons, amérindiens et autres sorciers qui hantaient l'ancestrale école, il se guida par la faible lueur des torches ensorcelées dans les couloirs et escaliers de l'établissement de magie. Il redressa la tête, surpris de remarquer une aura dorée autour de la porte conduisant à la salle des professeurs à une heure aussi tardive.

- Salut vieux frère ! Tu as une sacrée mine dis-donc.

- Salut louveteau ! Tu sembles épuisé. Où est-ce que tu as encore vagabondé ?

Deux quadragénaires se trouvaient encore dans la grande salle des professeurs, attablés auprès de la longue table qui occupait une grande partie de la pièce. Plusieurs murs étaient recouverts par des babillards croulant sous les formulaires et annonces, des casiers et autres étagères. Un coin de la salle était pourvu d'une petite kitchenette, avec un évier, deux plaques de cuisson, une bouilloire et une cafetière, complété par des étagères regorgeant de verres, tasses et autres mugs.

L'homme ne mesurait que quelques centimètres de moins que lui, ses longs cheveux bruns attachés en catogan. Revêtu d'une simple chemise blanche, d'un pantalon de toile brun et d'une veste du même ton, ses yeux d'un brun presque ocre le regardaient avec chaleur amicale, détournés d'un tas de copies à corriger.

Il était assis près d'une femme aux longs cheveux bruns légèrement bouclés, au teint pâle et aux yeux bleus pétillants de malice et d'assurance, qui était occupée à préparer ses cours à venir. Louveteau… il secoua doucement la tête. Elena prenait trop de plaisir à lui rappeler que d'eux deux, c'était elle l'aînée, avec quelques mois de différence.

- Salut Duncan, Elena. C'était une mission assez longue et éreintante, mais palpitante. J'ai rarement l'occasion de m'ennuyer quand Ben m'accompagne. Il vous embrasse tous deux, d'ailleurs. Je crains qu'avec l'air vif du Grand Nord, le petit jeune n'ait attrapé un coup de froid.

- Content de voir que tu prends tes responsabilités de parrain au sérieux.

- Tant qu'il se porte bien, c'est tout ce qu'il compte. Ce n'est pas un rhume qui le tuera.

- Je le forme au métier, mon vieux. Tu sais qu'il aime se plaindre plus que de raison. Je peux t'assurer qu'il était en pleine forme pour traquer les mages noirs.

Suffisamment énergique aussi pour honorer d'une plaisante nuit une jeune femme de son âge, bien qu'il s'en amusa en silence, une ombre de sourire aux lèvres. Il y avait certains secrets qu'en tant que parrain, il devait garder loin de la curiosité des parents de son filleul.

- Est-ce que tu peux nous raconter ce qui s'est passé, ou est-ce encore tellement secret que même ta femme ne pourrait pas te tirer les vers du nez ?

- Tiens, bois-moi ça et ne pense même pas à me demander du café. Tu ne dormiras pas de la nuit sinon.

- Ne me parle pas de café Elena… mes narines sont imbibées de son odeur amère. Je ne peux plus sentir le café. Merci pour le chocolat chaud ! Je vous conseille de ranger vos feuilles et copies, j'en aurai pour un moment. Je suppose que je n'ai pas besoin de vous demander de garder cela pour vous.

- Nous serons muets comme des tombes, lui assura son meilleur ami.

Tous deux rangèrent rapidement leurs affaires, tandis qu'Alan profita de l'interlude pour savourer à plein poumons le musc chocolaté qu'Elena venait de lui présenter. Du chocolat noir, du lait, des épices… il reconnaissait là la recette que leur père aimait leur préparer quand ils étaient adolescents. Le parfum chocolaté lui réchauffa le cœur et lui offrit un petit moment de félicité bienvenu.

Juste avant de prendre la parole, il saisit sa baguette magique et d'un geste maîtrisé, lança un sortilège d'isolation sonore de la pièce. Á cette heure, tous les autres professeurs et professeures dormaient à poings fermés dans leurs appartements. Aucun élève ne serait assez fou pour s'aventurer de nuit trop près de la salle des profs quand il savait que leurs responsables de filière tendaient à rôder dans le secteur tard dans la nuit.

Alan leur conta par le menu le déroulé de la mission, depuis l'enquête initiale avec l'ensemble de l'équipe jusqu'au resserrement de la filature aux vastes espaces glacés du Grand Nord. Il leur raconta leur traque de mages noirs, dont ils suspectaient la présence de leur quartier général dans les terres désolées et sauvages de la région à l'hiver presque éternel.

- Nous sommes tombés sur deux ermites hirsutes, revêtus de peaux de bêtes, qui ont abattu les mages noirs que nous traquions. Les autochtones les appelaient les « Géants flamboyants ».

Ses deux meilleurs amis se regardèrent pendant quelques minutes, intrigués, avant de reporter leur attention sur lui et que Duncan ne marmonne à voix basse :

- Pourquoi cela me rappelle quelque chose…

- Une seule question : est-ce qu'ils t'ont appelé « Cap'taine cabot » ?

Un large sourire vint se tisser sur les lèvres d'Alan, éclairant son visage sec et austère. Il ne put le retenir, et répondit après une gorgée de chocolat chaud :

- Yes, Elena. Les Diables Rouges sont de retour parmi nous, prêts à jouer de mauvais tours.

- Rien ne peut les arrêter, tabernacle !

- Ils n'ont donc pas fini de nous surprendre.

Duncan semblait ébahi, frappant d'un poing vigoureux la table de la salle des profs. Elena esquissait un léger sourire et paraissait à peine étonnée, comme si elle se doutait que leurs confrères et aînés Aurors étaient des durs à cuire, plus difficiles à abattre qu'on ne le croyait. Après quelques minutes tendues, tous trois relâchèrent la pression contenue pendant des années suite au trépas officiel de leurs amis, partant dans un éclat de rire joyeux avant de sourire comme des idiots plusieurs minutes.

C'est alors qu'une troisième voix, un peu traînante, brisa le silence :

- Quelqu'un a parlé des Diables Rouges ?

Alan se retourna vivement, manquant de peu de renverser une partie de son chocolat chaud brûlant. Un troisième homme se trouvait dans la pièce, tellement silencieux qu'ils ne l'avaient pas entendu entrer. Assez grand, habillé avec une sobre élégance sorcière et les cheveux noirs indisciplinés, il les regardait avec curiosité, sourcil haussé et tenant d'une main un mug.

- Salut Phin'. Je ne pensais pas te croiser à une heure pareille. Qu'est-ce qui t'amène ici ?

- Du thé bien évidemment, quoi d'autre ? - répondit le direction adjoint en levant sa tasse.

- Apparemment, les batteurs terribles de Gryffondor sont de retour, répondit Duncan.

- Pire que la vermine, ces Gryffondor ! Ils reviennent toujours à la charge.

Phinéas vint se joindre à eux, s'asseyant en bout de table entre Alan d'un côté et Duncan de l'autre. Un mince filet de vapeur commençait doucement à s'échapper de la bouilloire, qui chauffait aidée par la magie sur une plaque rougeoyante. Il ne manqua pas de s'attirer le regard acéré de Duncan, dont la pupille s'étrécit quelque peu en fente, couplé par le regard foudroyant d'Alan, qu'il considéra avec calme aplomb tandis qu'Elena s'amusait en silence de ces éternelles piques. Il suffisait de regarder les écharpes rouges-et-or, vert-et-argent et bleu-et-bronze qui trônaient dans leurs appartements respectifs pour comprendre les origines de cette amicale querelle.

- Tu persifles mais tu es bien content d'avoir des lions sous la main, répliqua Alan, sourcils froncés.

- Ça arrive qu'ils rendent service.

- Oui, ça arrive tous les jours même ! - ajouta Duncan avec conviction.

Elena ne put retenir un soupir amusé. Cela n'avait guère changé en bientôt quinze ans : derrière leurs apparences de professeurs, elle pouvait encore voir les chamailleries et les boutades que se lançaient les anciens membres fondateurs du petit journal de Poudlard.

Le sifflement de la bouilloire vint à point nommé mettre un terme à ces querelles affectées, obligeant l'ancien Serpentard à se détourner un instant pour éteindre la plaque et amener la bouilloire à lui à l'aide d'un sortilège informulé, agitant sa baguette magique. Son mug personnalisé avec des dessins et un « meilleur papa » esquissés par un enfant devint bientôt fumant d'eau chaude, une boule à thé infusant lentement les feuilles de thé. Phinéas Potter reporta ensuite son attention vers son responsable de la filière « Prévention et intervention des risques magiques » :

- De toute manière, la suprématie des serpents est incontestable.

- On voit ça, tu as tenu à récupérer deux lions dans ton corps professoral.

- Je n'ai pas dit qu'ils n'avaient aucun usage, juste qu'il fallait avoir chaque chose à sa place.

- Je croyais que nous nous étions retrouvés ici quant à notre accord commun sur le fait que les maisons sont inefficaces, inutiles et stupides pour décider de l'avenir des élèves.

Le ton d'Elena était calme, mais comme à son habitude, ses mots étaient choisis pour être des plus percutants. Bien qu'étant la plus réservée des quatre, elle était également la plus réfléchie. Les années et les épreuves l'avaient rendue d'autant plus convaincante, avec sa prise de confiance en elle. Désormais, la matriarche des Nilson était suffisamment respectée pour savoir comment arrêter un débat stérile et démodé, et pour les ramener sur les sujets qui les rassemblaient. Sans grande difficulté, elle vit avec satisfaction les trois hommes sourire avec complicité et acquiescer. Après un silence confortable, où chacun dégustait sa boisson en discutant chaleureusement, Phinéas reprit un peu plus de sérieux en tournant ses yeux bleu-gris hérités des Black :

- Elle est gentille ta cheffe des Aurors, mais il faudrait qu'elle arrête de me priver d'un de mes meilleurs professeurs titulaires à tout bout de champ.

- Gideon et Fabian ont demandé l'asile canadien. Si leur requête est validée, les Prewett ont accepté de rejoindre nos corps d'Aurors. Benedict et Selena se débrouillent bien désormais, elle devrait normalement avoir moins souvent besoin de mes services de réserviste.

- C'est vrai qu'on ne te voit plus, tu nous négliges ! - lança Duncan avec un air blessé.

- Je te préviens, si jamais elle continue à te monopoliser, il y a intérêt à ce qu'elle me passe les jumeaux en échange pour te remplacer, décréta Phinéas.

- Je ne suis pas sûre que ta femme apprécie beaucoup que tu continues à t'absenter plusieurs jours d'affilée loin du monde. Sa jalousie est légendaire, tout comme ses punitions, répliqua Elena avec un sourire carnassier.

Alan pâlit un bref instant à cette mention, avant de se ressaisir en déglutissant non sans difficulté. Il faudrait absolument qu'il rentre chez lui demain soir, avec de plates excuses et un dîner aux chandelles pour apaiser le courroux de sa charmante et terrible épouse. En même temps, il avait su dès le début de leur relation dans quoi il s'engageait.

Charlus Potter le lui avait bien dit, le jour de son mariage avec Edith : en épousant une Black, il s'était engagé à honorer sa promise, sans jamais défaillir et ce jusqu'à sa mort.

Peut-être que son père avait raison, finalement. Il aimait vivre dangereusement.


Note de l'auteur : mille excuses pour l"attente ! Je voulais soigner mon chapitre et je n'ai guère eu, hélas, de temps pour le faire ces derniers mois. Cela faisait un moment qu'il était sur les braises, mais maintenant il est là, tout chaud. Emrys pourra ainsi reprendre dès que Chronos lui en laissera la possibilité, ou qu'on lui offrira un Retourneur de temps !

Bonne lecture et à très bientôt,
Lenia41