- Donc, si je comprends bien, récapitula Démétrius, vous êtes des voyageurs du Temps. Vous avez été condamnés pour un meurtre que vous n'aviez pas encore commis : le mien… On vous a empoisonné avec de l'essence de Paroxymore, amplifiant votre rage et votre haine et… et si cette charmante jeune femme n'était pas intervenue, la boucle se serait fermée d'elle-même. Ainsi, il n'y aurait pas actuellement de paradoxe.

- C'est tout à fait ça ! Il est brillant notre Empereur, tout à fait brillant ! N'est-ce pas Rose ?

- Oui, sourit-elle devant sa jovialité excessive.

- Et vous voulez m'emmener hors de mon Empire pour empêcher l'Univers de se briser ? En me faisant passer pour mort ?

- C'est exact !

- Mais je ne peux pas abandonner ma place !

- Il me semblait pourtant avoir précisé qu'il s'agissait de la survie de tout l'Univers…, répéta le Docteur pensif. Je n'ai peut-être pas assez mis l'accent sur le mot « survie »…

- Quelque chose cloche dans votre histoire, reprit le vieillard confus.

- Ah…, s'interloqua le Seigneur du Temps. Et quoi donc ?

- Ces jeux dont vous m'avez parlé… de quoi s'agit-il ?

- Vous n'êtes pas au courant ? s'éberlua Rose en levant lentement les yeux vers le Gallifréen.

- Au courant de quoi ?

Les deux complices se jetèrent un coup d'œil en biais, perplexes par cette nouvelle révélation. Le silence perdura quelques secondes, le temps pour chacun d'assimiler l'information et d'en déduire des conséquences inédites.

- Si l'Empereur n'est pas à l'origine des jeux dans l'Arène, enchaîna le Docteur songeur, alors ce ne peut être que…

Un cliquetis métallique résonna dans leur dos. Les trois compagnons se retournèrent simultanément et découvrirent le jeune Titius, armé d'un fusil à particules ioniques, prêt à faire feu au moindre geste suspect.

- Que moi ! conclut-il avec un sourire narquois.

Un coup de théâtre pour le moins spectaculaire qui ne laissa pourtant pas le Docteur sans voix :

- Mais bien sûr ! Kate l'avait deviné ! s'exclama-t-il au souvenir du Tribunal qu'ils avaient tous deux affrontés –et où il n'avait guère défendu sa cause, faute d'une petite déprime… Un vrai détecteur de mensonges cette brave Wilson ! Elle avait tout de suite compris que vous étiez le meurtrier de Démétrius !

- Toi ! Mon fils ! s'écria alors le vieux père en se rapprochant. C'est donc toi qui as réinstauré l'Arène et ses gladiateurs !

- J'avais besoin d'argent !

- Ah… l'argent gouverne toujours le monde, même en 12 005 ! soupira le Gallifréen peu surpris. Je vous l'avais dit Rose ! Le plus grand péché de l'homme c'est…

- Silence !

-… l'avarice.

Sur ce bref constat, Titius tua son père, simplement et sans états d'âme. Tout alla si vite. Rose eut à peine le temps de s'écarter de l'Empereur pour éviter la décharge meurtrière. Le Docteur quant à lui ne bougea pas d'un cil et ne put malheureusement intervenir, faute de temps… -et oui, même les Seigneurs du Temps pouvaient être en retard de quelques millisecondes-. Titius pointa son arme vers son père, et, sans marquer une seule hésitation, tira une rafale qui lui fut malheureusement fatale.

- NON ! hurla le Gallifréen en rattrapant le vieil homme dans sa chute.

Démétrius trépassa immédiatement sous le coup, trop âgé pour endurer le choc. Ses yeux bleus perçant se voilèrent de gris et il lâcha presque instantanément son dernier soupir tandis que le Docteur le déposait délicatement au sol. Rose observa le spectacle, horrifiée, craignant à présent pour sa vie et celle de son compagnon. Ce dernier se releva aussitôt, relâchant la dépouille de l'honorable souverain, et marcha d'un pas frénétique à l'encontre de son adversaire :

- Sa mort n'était pas nécessaire ! J'aurais pu l'éloigner loin d'ici et vous auriez récupéré sa place sans avoir de sang sur les mains !

- Il ne méritait que ça, ce vieillard sénile ! Voilà trente ans que je vis dans son ombre ! Reculez !

- Docteur attention !

- Soyez sans crainte Rose, il ne nous éliminera pas… Oh non, il ne commettrait pas cette erreur ! Vous savez pourquoi ? Je vais vous dire pourquoi : parce que nous sommes les deux suspects responsables du meurtre de son père et par conséquent, si nous venions à mourir sous l'effet de la même arme, cela poserait sujet à controverse… J'ai raison n'est-ce pas ?

- En effet, confirma l'autre sans lâcher son fusil ionique.

- Evidemment, j'ai toujours raison !

- Euh non, pas toujours… dénia Rose à voix basse en secouant légèrement la tête.

Le Docteur parut réfléchir quelques secondes, puis admit, un tantinet plus modeste :

- Pas toujours, c'est vrai…

- Au début je pensais que vous vous chargeriez tout seul du cas de mon père. Vous étiez si bien lancé ! ajouta Titius le plus arrogant du monde. Et puis, cette petite idiote est venue pointer le bout de son nez…

- Hey ! se froissa Rose sous l'insulte.

- J'ai alors compris qu'il me faudrait achever le travail !

- Etonnant que vous ne l'ayez pas fait exécuter par l'un de vos domestiques, grand fainéant que vous êtes !

- On n'est jamais mieux servi que par soi-même !

- Oui, j'ai déjà entendu ça quelque part…

Rose s'agenouilla auprès de l'Empereur et passa délicatement une main sur ses yeux écarquillés, scellant ses paupières à tous jamais. Les morts s'accumulaient sans cesse dans le sillon du Docteur. Il était comme le feu, source de lumière et fléau des hommes… A le frôler de trop près, on se brûle… voilà quelque chose qui ne changerait probablement jamais et qui ferait de lui un être terriblement et définitivement solitaire… Rose l'avait compris depuis fort longtemps, et pourtant, elle ne pouvait s'abstenir de le suivre comme son ombre, attirée telle l'aiguille d'une boussole pour son pôle Nord. Elle leva lentement les yeux vers lui, et le fixa tristement, tandis qu'il lui tournait le dos pour s'adresser au Nouvel Empereur d'un ton des plus polémiques :

- Je ne vous laisserais pas vous en tirez de la sorte ! Soyez-en sûr !

- Vous ne pouvez rien faire ! Sinon, adieu l'Univers !

- Ah oui ! s'écria l'autre en s'avançant d'un pas furieux. Vous croyez vraiment que cela va m'arrêter ??

Il n'était qu'à quelques centimètres seulement de la figure de Titius et pouvait sans mal sentir son haleine parfumé aux saveurs exotiques -mais pas moins acidifiée par le goût du sang. Le jeune homme eut quelque mal à soutenir son regard, un regard foudroyant, un regard âgé, un regard qui avait contemplé l'Univers dans son immensité, un regard intense qui vous clouait le cœur par sa sévérité et son ardeur.

Toutefois ce regard changea de cible, attiré par un bip sonore dans le fond de la pièce. Le Docteur remarqua alors un rideau en mouvement, puis le bruissement d'une plante non loin de là. Le vent ? Peu probable. La nuit était calme. Aucune brise, aucun orage, aucune tempête n'aurait pu venir troubler cette tranquillité de plomb. Quelle en était la cause dans ce cas ?

Tandis que les questions se bousculaient dans son esprit de génie, Rose quant à elle restait en retrait, ressentant une étrange sensation de malaise. Une violente migraine la saisit soudainement, compressant son crâne de part et d'autre. Elle serra les mâchoires, ne désirant pas attirer la attention des deux hommes en ébullition. Le Docteur ne remarqua rien, trop investi dans son interminable quête de justice, mais toujours impuissant face aux règles qui commandaient tout Seigneur du Temps digne de ce nom : ne pas changer le cours de l'Histoire.

- Vous ne pouvez rien faire Docteur, ricana Titius qui s'attribuait d'ores et déjà la démarche d'un Nouvel Empereur digne de ce nom.

Il jeta alors son arme à quelques mètres de là pour finalement hurler à pleins poumons :

- A l'aide ! Au secours ! On a tué mon père ! A l'aide ! L'Empereur a été assassiné ! Au secours, à moi !!

Le Docteur se retint difficilement de le frapper. D'ailleurs il l'aurait sans doute fait, s'il n'avait pas perçu les gémissements étouffés de Rose dans son dos. Il se retourna vivement pour constater que sa compagne était sur le point de mourir. Les yeux révulsés, le sang se déversant de son nez et de ses oreilles, elle convulsait sous l'assaut brutal d'un mal indomptable.