Après avoir repris un peu d'empire sur lui-même, Donatello empoigna son bo et quitta le laboratoire. Malgré qu'il n'appréciât pas particulièrement l'entrainement, il était hors de question de s'y dérober. Ce n'était pas tant qu'il dédaignait l'exercice physique. Selon ses recherches, quelques heures d'activités sportive de modérées à intenses hebdomadairement était bénéfique pour la santé. Le problème est que on lui en imposait de 15 h à 18 heures semaine, sans compter leurs trois patrouilles hebdomadaires. Cela l'épuisait et il trouvait en toute sincérité que cette énergie déployée par lui pour n'être qu'à la presque hauteur de ses frères aurait été mieux employée autrement. Il était plus utile comme médecin, inventeur, informaticien, réparateur et responsable de la sécurité. C'était un travail à plein temps qu'il trouvait infiniment plus gratifiant et auquel il aurait aimé consacrer plus de temps.
Il avait pensé en parler à son aîné, éventuellement : prendre une retraite précoce de ninja pour se livrer à ces autres occupations. Mais, du vivant de Splinter c'était encore inconcevable. Il soupira en passant à cet illogisme: à la place de créer quelque chose pour le bien être commun, il devait passer deux heures à éviter de se faire frapper. C'était un passe-temps absolument stérile et que Raph et Léo y puisaient du plaisir était un concept qui le dépassait.
Parlant de Raphael, il appréhendait de plus en plus, à mesure que ses pas le rapprochaient du Dojo, de se trouver face à face avec lui. Il ne lui restait plus qu'à espérer que Maitre Splinter ne les fasse pas s'affronter en duel. En fait, aujourd'hui, il espérait ne faire que des exercices individuels. Il craignait de se trouver contre Léo, soudainement, n'ayant pas confiance en ses réactions physiques en sa présence. Depuis le baiser, son cerveau ne semblait plus répondre de rien. De même, il ne voulait que Léo ait Raph comme adversaire. La tortue aux sais, lorsqu'elle était si en colère, était dangereuse. Certes, Léo pouvait tenir tête à Raph durant un match, mais Donnie ne pouvait s'empêcher de ressentir une inquiétude à l'idée de son frère en bleu contre celui en rouge. Il ne voulait pas que Léo fût blessé. Heureusement, nous étions dimanche, le jour où le Sensei y allait plus doucement avec l'entrainement.
Il s'aperçut qu'April avait quitté le repaire, sans lui dire au revoir et, étrangement, cela l'affecta peu. La rouquine n'avait jamais été aussi loin de ses pensées. Il venait de quasi embrasser son frère et en était encore scandalisé. Hier, ne s'était-il même pas masturbé sur lui? Quelque chose en lui n'allait pas et dès qu'il aurait la paix, il ferait des recherches en ce sens.
Il arriva le dernier au Dojo, comme cela arrivait presque tout le temps, toujours récalcitrant de quitter son précieux labo pour aller donner des coups de bâtons à ses frères. Ceux-ci étaient déjà agenouillés devant leur Sensei. En soupirant, il s'installa aux côtés de Mikey.
Maitre Splinter, après les avoir salué, brisa aussitôt les espoirs de Donatello en proclamant un échauffement en duo suivit d'un combat deux contre deux. Comme si cela allait de soi, il le jumela à Léonardo pour tout l'entrainement.
Raphael protesta hautement de la formation des équipes, mais leur Sensei balaya ses jérémiades du revers de la main.
En grommelant, Raph se leva pour commencer les étirements avec son partenaire désigné. Un peu inquiet, Donnie fit de même et se place derrière Léonardo pour appuyer alors que sa jambe était étirée contre le mur. Il n'osait le toucher, effrayé de ressentir à nouveau des sensations gênantes et le poussant donc uniquement du bout des doigts, comme s'il craignait de se brûler si le contact était plus accentué.
-Donnie, appuie plus fort. Tu ne m'aides pas, là. Commanda le leader, offusqué.
De l'autre bout de la pièce, Raphael qui n'avait pas perdu un seul morceau de l'échange, déclara plus fortement que nécessaire puisque Michelangelo, à qui il faisant semblant de s'adresser n'était qu'à deux pas.
-Évidemment, avec un si piètre partenaire, Léo ne pourra jamais donner son plein potentiel.
Donnie fit mine de ne pas entendre la mesquinerie. Toute sa jeunesse, il avait évité de répondre aux sarcasmes de la tortue rouge. Confronter Raphael était contreproductif. Et puis, en quelque part, il avait raison, il était vain de le nier. Léonardo était un combattant d'une classe à part. C'était opposer un chaton à un lion que de les faire s'affronter sur le même tatami. Mais cela ne l'affectait pas. Il se savait un atout essentiel à leur équipe. Lui disparu, il ne donnait pas faire des chances de survie de ses frères. Raphael serait sans doute le premier à mourir de la gangrène suite à une blessure infectée. Cette pensée le fit presque sourire d'ironie et chassa aussitôt le moindre ressentiment qu'il aurait pu avoir contre la tête chaude.
Alors que l'insulte de Raphael coulait sur sa carapace comme l'eau sur le dos d'un canard, il ne sut quel démon pris son partenaire de se porter à sa défense, comme s'il était un enfant impuissant.
-La force brute n'est pas tout. La finesse et la connaissance du corps de l'autre peuvent mener à des résultats plus probants.
La réponse de Léo ne semblait pas s'adresser directement à Raph et de même, elle n'était pas particulièrement agressante. Donnie y trouva plutôt un lourd sous-entendu, mais il se dit que c'était sans doute son esprit qui lui jouait des tours, suite aux évènements récents. Mais peu importe, Raphael prit la repartie très à cœur, n'ayant même plus assez de contrôle pour entretenir sa façade de s'adresser à Mikey
-Va te faire foutre, Fearless! Je…
-Silence!
La voix de stentor de leur Sensei les fit tous se taire.
-Maintenant, poursuit le vieux Maitre, commencez le combat. Léonardo et Donatello contre Raphael et Michelangelo…
Attendant le signal du départ, Donnie resserra l'emprise sur son bo. Il tenta de prévoir les coups de Mikey, toujours inquiet qu'à nouveau un coup perdu de nunchaku lui fasse perdre une dent. Raphael regardait droit le leader dans les yeux, respirant avec autant de retenu qu'un taureau sauvage s'apprêtant à charger. Nul doute que le Fearless Leader allait goûter à la rage de la tortue émeraude. Il mordit les lèvres. Il ne savait si c'est cette comédie qui lui montait à la tête, mais il se sentait soudainement un peu plus concerné par le bien-être de son frère aîné.
L'idée de voir du sang s'écouler de Léo l'emplissait de terreur ou même de voir son beau corps de jade poli portant des meurtrissures l'indisposait plus fortement. Voir ses frères blessés ne l'avait jamais enchanté, mais cette fois-ci son angoisse était…différente.
« Ai-je vraiment pensé que son corps était beau? Je crois que j'ai besoin de quelques heures loin de Léonardo. Mon esprit est vraiment corrompu par cette mascarade! »
Perdu dans ses pensées, comme toujours, ce fut les réflexes rapides de son frère en bleu qui le sauvèrent d'une autre dent en moins, au minimum.
En un clignement d'œil, Léonardo, les katanas dégainés était devant lui, lui faisant un rempart de son corps contre Raph, furieux, alors que Mikey, derrière, portait sur le visage une expression incertaine et étonnée.
Ce n'était pas tant que Raph et Léo croisaient le fer qui était préoccupant. C'était un fait quotidien, aussi prévisible que celui de manger de la pizza. Ce qui était différent et même quelqu'un d'aussi peu vif que Mikey le percevait, était que Léonardo empêchait physiquement Raphael de l'atteindre, lui.
Alors que leurs frères, faisant fi des cris de leur Sensei, avaient lâché leurs armes pour se battre plus commodément sur le sol, s'y roulant furieusement, se donnant des coups de pied et des coups de poings rageurs, Donnie comprit que quelque chose n'allait pas. Raph n'avait jamais cherché à l'attaquer, lui. De même, cette lutte corps à corps silencieuse était elle aussi inhabituelle. Habituellement, Raphael se dépensait autant en injure qu'en coups. Cette retenue verbale indiquait que Raphael avait quelque chose sur le cœur qu'il n'arrivait pas à formuler autrement que par la violence. Il devait le découvrir avant qu'ils deviennent tous fous.
Il fit signe à Mikey et, après avoir hoché la tête en signe de compréhension, celui-ci se jeta sur Raph pour le séparer de Léo et le contenir.
Donnie fit de même avec Léo, mais ayant à déployer moins de force. Léonardo, sortant très rarement de ses gonds, était facile à calmer. Celui-ci saignait à la lèvres et Donnie fut remué à cette vue. Il savait que cette réaction était exagérée, mais il ne put se retenir, laissant échapper un lapsus, tout en épongeant tendrement le sang avec la première serviette qui lui était tombée sous la main :
-Regarde ce que tu as fait à mon Léo! s'exclama-t-il avec une vive émotion, tout en appuyant avec soin la serviette contre la bouche de son frère.
Léonardo prit la main de Donnie pour stopper son mouvement et la serra délicatement dans la sienne, ses yeux bleus brillant doucement de reconnaissance, alors qu'il crachait presque du métal en fusion, tellement il était furieux, un instant plus tôt. Le 180 degré était vertigineux et empli l'esprit du scientifique d'une brume toxique. Fasciné, il laissa mollement sa main dans celle de Léo et se laissa se noyer dans les deux lagons de ses yeux.
-Je te remercie, mon amour. Ce n'est rien, le rassura le jeune chef en posant un léger baiser sur sa main, maintenant tremblante.
La voix veloutée le fit frissonner du bas jusqu'en haut. Personne ne l'avait appelé d'un surnom tendre. Personne ne lui avait jamais parlé avec autant de câlinerie. Personne ne lui avait jamais baisé la main. Donnie découvrit soudain en lui-même un appétit pour ces choses, plus grand encore qu'il ne l'aurait cru. Il se savait une tortue affectueuse, en manque d'amour et désespérément romantique. En théorie. Mais le vivre en pratique était beaucoup plus intense. Ce que lui offrait Léonardo avait beau être un faux-semblant, il s'aperçut que le jeu pouvait être beaucoup plus dangereux que ce qu'il l'avait d'abord cru.
Léonardo, s'il ne cessait maintenant, allait faire développer en lui une envie irrépressible de vivre réellement une histoire d'amour. Sa romance en cul de sac avec April était déjà une déception lourde à gérer. Avoir un avant-goût de ce que l'on éprouvait quand quelqu'un nous aimait ne ferait rien pour l'aider à surmonter la solitude.
Si Léo continuait à faire ainsi semblant…pendant six semaines, Donnie avait très, très peur de ce qui pouvait résulter. Il n'avait même pas confiance en sa capacité de résistance six jours!
Pourquoi fallait-il que son frère soit autant charmeur? Pourquoi n'avait-il pas nommé Michelangelo? Il n'en serait pas là!
Son trouble devait être clairement estampé sur son visage. Il devait sortir d'ici, vite. Mais, il ne voulait pas laisser Léonardo seul. Pas avec Raph à feu et à sang. Il prit son courage à deux mains, porté par un élan le poussant à protéger à son tour son frère :
-Sensei, puisque Raphael ne semble pas dans son assiette, puis-je suggérer que nous suspendions l'entrainement? réclama-t-il avec une audace nouvelle. Je n'ai pas envie que mon partenaire se fasse davantage brutaliser. Raph est de toute évidence en colère et je crois qu'il gèrerait mieux ses émotions négatives seul, où il ne peut faire du mal à personne.
-J'ai pas fait vraiment mal à Léo! Nous sommes parfaitement capables de régler notre conflit, ensemble, sans interférence de personne. Cracha Raphael avec hargne. Léo, dis-leur!
Les derniers mots avaient un accent presque désespéré, mais Donnie ne fut pas certain de voir briller quelque chose en retour dans les yeux limpides du leader. Cela avait été trop fugitif. Un éclat éphémère de…il ne saurait dire.
Donnie prit Léo par les épaules et après une inclinaison de tête à leur Sensei, sorti avec lui. Ce fut que lorsqu'ils furent tous deux en sécurité dans la chambre de Léo, la plus près, qu'ils s'aperçurent qu'ils tremblaient tout deux. Donnie poussa le verrou de la chambre.
