10.

Albator se leva quand le cadet de ses enfants et son épouse réapparurent dans le salon doré.

- Vous avez fait vite !

- Le temps d'un battement de cil ! fit d'une voix le jeune couple.

- Si seulement je pouvais parfois accélérer mes voyages ainsi !

Mais dans la foulée, il redevint sérieux.

- Quelque chose pour aider Alguérande ? jeta-t-il avec une fébrilité qui lui était peu habituelle.

- Non. Il faut juste… attendre.

- Par les dieux, ce n'est pas Humain cette épreuve ! se récria le grand brun balafré. Salmanille le décrivait fragile et pur, elle a entièrement raison – il a beau être devenu adulte, toute sa famille a bien tenté de lui offrir enfin des bases solides pour se reconstruire – il demeure un gamin égaré tout au fond de lui…

Du poing, il frappa le manteau de la cheminée, se heurtant aux sculptures et faisant jaillir le sang.

- Il a tant de courage, il se reconstruit, à chaque fois, et ensuite il se fait casser là où il s'y attend le moins. Je n'ai aucune idée de ce qu'il endure, j'ai trente ans de bonheur complet avec ta maman, mon Pouch'. Je ne pourrais pas envisager de la perdre, je ne sais comment je réagirais en ce cas… En fait, c'est tout simplement inimaginable ! C'est arrivé par le passé à ceux qui nous ont précédés, mais au moins cette épreuve m'aura été épargnée, et je veux qu'il en soit ainsi jusqu'à mon dernier souffle ! Pour les semaines à venir, nous avons à rester unis autour d'Alguérande, de songer à Alcéllya qui se prépare elle aussi à un accouchement compliqué, et tous nous serrer les coudes, comme nous l'avons toujours fait !

Pouchy se serra un instant contre son père alors que Salmanille entrait, réclamant aussitôt dans un cri un kit de secours.

- Qu'est-ce qui t'a pris de t'attaquer à des sculptures sans défense ? Tu t'es déchiré presque jusqu'aux muscles ! Je vais suturer.

- Tu ne devrais pas appeler le médecin de famille ? glissa Terswhine.

- J'ai été formée aux premiers soins, et durant ma carrière de capitaine de cuirassé j'ai acquis de l'expérience sur le terrain de blessures suite à des combats spatiaux. Je peux très bien m'occuper de la main de mon époux ! Mais je peux le conduire aux urgences de l'hôpital d'Heiligenstadt et là ils t'amputeront illico mon beau Pirate !

Bien qu'impatient au possible, Pouchy attendit que sa mère ait prodigué les soins à la main de son père, avant de reprendre les questions.

- Comment va Alguérande ? Est-ce qu'il pourra supporter les nouvelles, ou plutôt l'absence d'espoir, que je lui apporte ?

- Le dosage des tranquillisants a considérablement été diminué. Il arrive à fonctionner, sans pouvoir trop réfléchir. Ça l'apaise, heure par heure, mais quand il finira par complètement émerger, il reviendra au point de départ de ses souffrances… Mais il a compris que tu étais parti aux infos, il attend les réponses que tu as pu avoir, et il comprendra qu'il n'y en ait eu aucune. Pouchy, ton frère n'espère que la vérité, si impitoyable et sans espoir soit-elle ! ? Pouchy, est-ce que Madaryne… ?

- Rien de neuf, hoqueta le jeune homme blond en fondant en larmes. J'ai contacté toutes les entités amies, elles se sont mêmes unies à moi, mais nous n'avons pas pu percer les secrets de l'Arbre de Vie, il protège jalousement – en protection, je veux le prendre ainsi, pour rendre une Madaryne resplendissante à Algie.

- Et tu le crois ?

- Je n'arrive plus à avoir confiance en quoi que ce soit, s'étrangla Pouchy entre deux pleurs convulsifs.

- Oh, mes petits garçons, si forts et si vulnérables à la fois !

- Tu ne m'en veux pas, mon papa ? sursauta Pouchy, surpris au possible.

- Tu es mon enfant, tu as toujours fait ton possible, depuis que tu es venu au monde. Je t'admire inconditionnellement et j'ai une foi absolue en toi…

- « oui, mais… », mon papa ?

Albator serra l'épaule de son fils blond.

- J'ai le triste pressentiment que tes pouvoirs tout-puissants ne suffiront pas pour Algie, admit-il. J'ai peur, pour nous tous, car si Alguérande s'effondre complètement, sa chute nous affectera tous. Nous ne pourrions le laisser dans un tel marasme, et, avec lui, nous perdions tant !

- Madaryne reviendra ! intervint Terswhine.

- A temps pour sauver son foyer ? s'inquiéta Salmanille.

- Le temps des entités n'est pas le nôtre. On dirait qu'elles ne font plus aucun effort pour nous ramener à l'instant du début de nos tourments, en effaçant ceux passés à résoudre l'épreuve, et donc en faisant disparaître ces moments de nos mémoires… Nous devons tous vivre, tout endurer, et tout nous rappeler. Et le point de départ fut quand Alveyron et moi avons ramené Algie, et que lui seul se souvenait de tout… Les règles ont changé, profondément.

Pouchy but d'un trait un verre d'eau.

- Alguérande a été formé par Aldéran, après cette balle dans le cœur. Mais plus rien n'est comme dans ce temps ! Et Alguérande est au bord du gouffre, bien plus que quand Pline l'a projeté dans cette crevasse… Il n'en peut plus. Et s'il tient encore, ce ne sera que reculer pour mieux sombrer – dans des semaines ou des mois ! J'ai affronté Phernelmonde, Alveyron s'est éclipsé sous le museau du dragon, mais là je suis impuissant…

Terswhine tendit un nouveau paquet de mouchoirs à son époux, mais il le refusa d'un geste de la main.

- Il faut absolument que j'arrête d'être faible, à larmoyer, je suis Humain et j'ai à aider mon frère !

- Il y a une solution ? souffla Salmanille.

- Pour l'instant, non… J'ai mes grandes envolées mélodramatiques, mais je n'apporte aucune solution… Nous tournons en rond, ça continue, comment je vais pouvoir aider et protéger Alguérande ?

- Si seulement je pouvais faire quelque chose, moi aussi, se désola Albator. Une guerre de Pirates ou galactiques m'irait bien mieux !

- Toi, tu ne changeras jamais, tenta de sourire Salmanille. Toujours prêt à dégainer ou à faire parler les canons de l'Arcadia !

- Ce qui n'apaisera pas Algie… Où est allé Pouchy ?

- Voir Algie, informa Terswhine.


Dans l'antichambre de l'appartement de son aîné à la chevelure méchée de suie, Pouchy se trouva face à un infirmier au teint bleuté et à la chevelure blond cendré.

- Vous êtes… ?

- Je m'occupe des soins à votre frère : M. Alguérande Waldenheim.

- Je voudrais le voir. C'est possible.

- Non, il est tard. Il a couché ses enfants, les uns après les autres, il a pris ses médicaments et là il dort. Vous le verrez demain, M. Pouchy Waldenheim.

- Nous ne sommes plus à quelques heures près, capitula Pouchy. J'espère.