Destins Liés – Chapitre VII
J'ouvre les yeux. Je suis allongée par terre dans ce qui ressemble à un couloir d'école. Je me redresse en tentant de remettre de l'ordre dans mes pensées. Comment est-ce que je suis arrivée ici ? Je ne me souviens de presque rien. Un par un, les souvenirs finissent par me revenir. Je courais… et j'ai été renversée… Mais comment je suis arrivée ici ? Je devrais être à l'hôpital non ? A moins que… A moins que je sois morte… Mais qu'est-ce que je fous dans une école alors ? Je me relève et époussette ma jupe. C'est là que je remarque quelque chose ou plutôt quelqu'un : une jeune fille aux longs cheveux roses arrive en sautillant joyeusement. Elle porte un uniforme que je n'ai jamais vu. Il est composé d'un haut à manches longues, blanc à col bleu et d'une jupe plissée bleue. Une cravate desserrée rose pend autour du cou de l'inconnue. Des chaînes noires sont attachées sur ses poignets, des bandes sombres autour de ses cuisses et elle porte des chaussures hautes de la même couleur. C'est vraiment un uniforme étrange. Elle porte une pile d'affiche colorées dans les mains et ne semble pas m'avoir remarquée. J'observe son visage et pousse un cri de surprise : elle a le même visage que moi ! Exactement le même, traits pour traits. C'est extrêmement déstabilisant. Bizarrement, mon cri ne l'a pas dérangée elle ne s'est même pas retournée. Elle est absorbée par les affiches qu'elle colle l'une à côté de l'autre. Je m'approche pour voir ce qu'il y a marqué dessus : ça parle du concert d'un groupe nommé Girl Dead Monster. J'essaye de poser ma main sur l'épaule de mon sosie pour lui demander où je me trouve et ce que ça signifie mais je ne parviens pas à la toucher. J'essaye de l'interpeler à voix haute mais elle ne m'entend pas. Aaargh, c'est quoi ce bordel ? Alors que je tente désespérément de l'avertir de ma présence, une voix s'élève derrière nous.
« C'est donc ça la grande diversion. »
Je sursaute en même temps que la fille inconnue et nous nous retournons pour faire face à un jeune homme roux. Kazuki ! Que fait-il ici ?
« Oh pardon, s'excuse-t-il. Je t'ai surprise ?
- Ah ce n'est que toi, dit la fille.
- Tu me connais ? s'exclame-t-il.
- Oui, elle répond. Le garçon qui se promène toujours avec sa grande hache nous a dit un truc du genre : « faites attention à lui, il n'apporte que la malchance. » » explique-t-elle en mimant une hache géante.
Mais quel garçon ?! J'essaye de parler mais Kazuki ne m'entend pas plus que l'autre fille.
« Quel enfoiré…, peste Kazukiqui semble le connaître. Dis, ça ne craint pas d'utiliser le gymnase tout entier ? il ajoute.
- C'est super dangereux ! C'est du jamais-vu ! répond mon sosie. En plus, ce n'est pas un concert improvisé, mais un concert annoncé. Les professeurs ne fermeront pas les yeux là-dessus, alors qui sait ce qui se passera, précise-t-elle en lui tendant une affiche. Mais pour cette mission, on m'a dit qu'on devait rassembler du monde même si ça va trop loin.
- Girl Dead Monster hein ? lance Kazuki en regardant l'affiche. Au fait, reprend-t-il en me regardant, tu es… »
Je tends l'oreille pour savoir son prénom mais un mal de crâne atroce me prend au même moment. Je plaque mes mains sur mes tempes et me recroqueville sur moi-même, les yeux fermés. Je suis incapable de dire combien de temps a duré la douleur mais elle finit par s'estomper.
Quand je rouvre les yeux, le décor a changé. Je me trouve face à un groupe d'adolescents qui doivent avoir à peu près mon âge. Ils ne semblent pas me voir non plus. Certains visages me sont familiers comme Kazuki mais aussi… Taiyo qui est assis dans un fauteuil près de Kazuki. Je devrais être soulagée de le voir ici mais comme je ne sais toujours pas où je me trouve, c'est le contraire. Je suis plutôt inquiète. J'observe les autres visages et j'en reconnais deux : ce sont les deux garçons qui étaient sur la photo que j'ai trouvé. La fille aux lunettes de soleil est là également, assise à un bureau. Elle ne porte plus ses lunettes, ce qui me permet de voir ses magnifiques yeux turquoise. Les autres, des inconnus même s'ils me paraissent familiers, dévisagent mon sosie.
« C'est qui celle-là ? demande brusquement Taiyo.
- Tu n'as pas écouté ? s'étonne Kazuki. C'est la candidate pour le poste de chanteuse de GDM. »
Mon cerveau bloque sur ses mots. GDM, ça doit être Girl Dead Monster, le fameux groupe qui doit faire un concert… Ou qui devait… Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé pendant mon mal de tête et de toute façon, rien ne semble logique ici. Je suis apparue ici comme par magie, personne ne me voit, les décors changent ultra rapidement, mes amis se trouvent ici mais ne me voient pas non plus et parlent avec des gens qu'ils n'ont jamais mentionnés, etc… Je suis complètement perdue.
« Tu es au courant que Girl Dead Monster est un groupe de rock hein ? demande un garçon avec des lunettes. Tu comptes en faire un groupe d'idoles ?
- Non, je chanterai comme il faut ! répond la fille. Ne me jugez pas avant de m'avoir entendue ! »
Elle prend place derrière un micro et lance une musique. Elle commence alors à chanter. Elle a une très jolie voix et chante parfaitement juste. Une fois sa chanson terminée, elle improvise :
« Ouais ! Tout le monde ! Merci d'être là aujourd'hui ! »
Elle fait de grands gestes avec son micro et donne un grand coup de pied dans le pied qui tenait son micro. Résultat : celui-ci décolle et fait un trou dans le plafond. Il y reste accroché et la chanteuse, dont le câble était enroulé autour d'elle, se retrouve suspendue au plafond. Toutes les personnes présentes dans la pièce, qui s'étaient rapprochées, sursautent. Le mec aux lunettes reprend :
« C'est une sorte de performance ?
- C'est du death metal ? demande un autre garçon qui tient un sabre en bois.
- Crazy baby, déclare un des deux garçons que j'ai aperçu sur la photo, le blond.
- Je… je meurs…, articule mon double.
- Non, je crois que ce n'est pas fait exprès » signale Kazuki.
Ils finissent par décrocher la rose qui s'écroule au sol. La fille aux lunettes de soleil sans lunettes de soleil, qui s'est levée de son bureau, lance à la cantonade :
« Sacrée groupie celle-là. Elle est totalement à l'opposé de la beauté calme d'Iwasawa.
- Je ne sais pas trop si elle ferait une bonne chanteuse pour Girl Dead Monster…, ajouta Lunettes.
- Pourquoi ne pas chercher quelqu'un d'autre ? demande un garçon brun et assez musclé.
- Je suis d'accord » répond Taiyo en s'étirant.
C'est à ce moment que quelque chose me frappe : pourquoi Taiyo et Kazuki ne sont-ils déstabilisés par cette fille qui me ressemble comme deux gouttes d'eau ? Ils ne me confondent quand même pas avec elle ? Non, c'est impossible, Kazuki a demandé son nom à cette fille… Donc il ne la connaissait pas… Tout comme Taiyo qui a demandé tout à l'heure qui s'était… Mais alors, pourquoi ne voient-ils pas notre ressemblance ? Je secoue la tête dans tous les sens mais je ne parviens qu'à trébucher. Qu'importe, ils ne me voient pas. Pendant que je réfléchissais, mon sosie s'est relevée et hurle sur le groupe. La fille aux lunettes de soleil sans lunettes de soleil, qui semble être leur chef, déclare que ce seront les membres du groupe qui décideront si elle a le potentiel pour être leur chanteuse. A ces mots, ma copie s'extasie :
« Sérieux ? YOUPI ! Je vais faire équipe avec Hisako la guitariste ! Ses poses divines sont trop géniales ! Je me demande comment fonctionne son esprit…
- Moi je dis : virée, déclare froidement Taiyo.
- T'es virée, renchérit Lunettes.
- J'ai dit quelque chose de mal ? » crie la rose.
Faisant fit de ses cris, la chef parle d'une « Journée de la Balle ». Mais je n'ai pas le loisir d'écouter ce qu'elle dit : mon mal de tête reprend d'un coup. Et lorsque je regarde à nouveau autour de moi, je ne suis plus au même endroit.
Je me trouve désormais dans ce qui ressemble à la cour d'une école. Je regarde autour de moi et j'aperçois mon double et Kazuki en grande discussion. Je vois aussi, à quatre pattes derrière un buisson, Hanae. Elle aussi elle est là ? Elle semble surveiller les deux autres. Et, elle ne me voit pas non plus. Alors que je l'observais, je vois du coin de l'œil mon sosie et Kazuki partir. Je décide de les suivre. Ils s'achètent à boire et s'installent face au terrain de sport. Kazu parle d'une liste, ce qui m'intrigue fortement. Elle boit un coup avant de lui demander si elle doit vraiment lui dire. Il lui répond qu'elle n'est pas obligée mais elle choisit de lui dire.
« Il y a des tas de choses que je veux faire, plus que les autres gens, commence-t-elle. Pourquoi, à ton avis ?
- Et bien, ce ne serait pas parce que tu ne pouvais pas les faire lorsque tu étais vivante ? »
« Vivante ? » Mais ils sont vivants là ! La phrase de mon ami m'embrouille. J'essaye d'y trouver une signification mais je ne parviens qu'à manquer une partie de leur discussion.
« … alors je me suis mise à vouloir faire pareil, explique la rose.
- Je vois. Alors tu as pu réaliser ce souhait, déclare Kazuki.
- Oui ! sourit-elle.
- Alors qu'est-ce que tu veux faire d'autre ?
- Et bien, je regardais beaucoup de matchs de base-ball aussi.
- Du base-ball, tu en as fait lors de la Journée de la Balle., fait remarquer Kazu.
- Mais je n'ai pas réussi de frappe ce jour là ! objecte-t-elle.
- Si, une.
- Je parle d'un home run ! s'écrie mon sosie.
- Hein ? Et tu veux en réussir un ?
- Bien sûr, il le faut. » Elle se lève et marche un peu avant de reprendre en imitant une frappe de base-ball : « Une fois que je me serais améliorée avec le groupe, j'ai l'intention de faire du base-ball. »
Je remarque que Kazuki semble désespéré en l'entendant parler, ce qui m'intrigue. En quoi le fait qu'elle veuille faire du base-ball le gêne-t-il ? Mon double se rassoit et boit un coup pendant qu'il lui demande s'il y a d'autres choses. Il est vraiment insistant là ! Elle lui répond qu'il y a aussi le foot, ce qui l'étonne. Elle explique que c'était très populaire et que c'est pour ça que ça l'intéresse et je vois que mon meilleur ami semble encore plus désemparé en l'écoutant. Cela se confirme lorsqu'elle ajoute le catch à la liste de ses souhaits.
« Bien ! s'écrie-t-il alors. Je vais exaucer ces vœux ! » Il retire sa veste d'uniforme et sa cravate et poursuit : « Tout d'abord… Pourquoi ne pas commencer par le plus facile ? Le catch
- Le catch ? Vraiment ? répète son interlocutrice.
- Quelle prise ?
- Le German Suplex !
- Ce… C'est d'un niveau bien trop élevé ! s'exclame le roux. Essaye quelque chose de plus faisable, du genre prise de soumission.
- Mais j'adore le German Suplex, l'implore la rose, les yeux brillants. Tu t'imagines terminer un combat avec ça.
- Ne dis pas un truc aussi flippant avec une voix aussi gentille ! » Kazuki se passe la main sur le front et finit par déclarer : « Bon, d'accord. Essayons.
- Je peux ? s'étonne mon double.
- Ouais.
- Très bien ! »
Elle attrape Kazuki par la taille et le soulève légèrement. Elle tente d'effectuer la prise mais, en se baissant, jette son partenaire par terre. Elle se décourage légèrement mais il réplique qu'elle peut y arriver. Ils se placent alors sur l'herbe et recommencent. Mon meilleur ami est propulsé par terre à deux reprises et veut abandonner mais elle le convainc de rester. Ils finissent par s'exercer au pont car le problème vient du fait que mon sosie ne sait pas le faire. Au bout de quelques heures, elle finit par arriver à faire un German Suplex. Fiers de cette réussite, ils s'achètent à boire avant de s'intéresser au foot. Mon sosie explique qu'elle veut dribbler cinq personnes et marquer un but. Kazuki semble à nouveau désespéré mais affirme qu'il va s'en occuper. Je le vois alors mentir à plusieurs personnes dont Taiyo pour les convaincre de faire un match de foot. Une fois sur le terrain, ils se mettent en place. C'est donc un match en cinq contre un. Je les observe se mettre en place et écoute leurs paroles d'une oreille discrète. Une chose cependant me marque : lorsque le match commence, Kazuki ordonne à Taiyo de se mettre aux buts et l'appelle « Hinata ». Cela m'embrouille de plus en plus. J'essaye à nouveau de trouver une signification à ses paroles mais je ne parviens qu'à manquer une partie du match même si ça ne m'empêche pas de remarquer que Kazuki et Hanae, cachée derrière un poteau, trichent pour permettre à ma copie de gagner. J'entends alors le mec avec un sabre crier :
« A vous de jouer ! T.K. ! Otonashi ! »
Le garçon blond et Kazuki répondent par l'affirmative ce qui continue de m'embrouiller. Mais où est-ce que je suis bon sang ? Le match continue pendant que je suis perdue dans mes pensées et la fille finit par marquer avec son « super tir-guillotine-de-la-mort » et l'intervention de Hanae. Kazuki – ou Otonashi mais je ne peux pas l'appeler comme ça – et elle se dirigent alors vers le terrain de base-ball où ils essayent de faire en sorte que mon double fasse un home run. Ce qui est loin d'être évident puisqu'elle veut le faire par-dessus la barrière. Les essais se succèdent et le soir tombe peu à peu. Alors que le soleil est presque couché, Kazuki déclare que mon sosie est trop épuisé pour continuer ses balles sont de plus en plus faibles. Ils rentrent et, alors que je me demande ce que je vais faire maintenant, le temps semble passer en accéléré et le soleil brille de nouveau haut dans le ciel. Je vois Kazu et la jeune fille revenir si cette dernière semble motivée, mon meilleur ami semble en avoir déjà marre de l'entraînement. Il recommence à lancer des balles que son « élève » parvient plus ou moins à renvoyer. L'une sort du terrain et j'aperçois Taiyo – ou Hinata – en train de la ramasser. La journée s'écoule elle aussi en accéléré et le soir tombe à nouveau. Mon double ne parvient toujours pas à renvoyer les balles et encore moins à faire un home run. Kazuki décide alors d'arrêter pour aujourd'hui. C'est alors que Taiyo ramasse la batte laissée tomber par la rose et demande :
« Qu'est-ce que vous faites tous les deux ?
- Tu veux jouer sérieusement ? demande le roux en ignorant la question.
- Full swing hein ? réplique son interlocuteur. Ça fait un bail que je n'en ai pas fait. » Il se met en position et poursuit : « Peut-être… que ce ne serait pas une mauvaise idée… »
Ils jouent un peu tous les deux puis finissent par partir. Le temps avance de nouveau et cette fois-ci, le soleil n'est pas à son zénith : il est sur le point de se coucher. Kazuki et mon sosie sont de nouveau là et s'entraînent, inlassablement. La rose ne cesse de manquer les balles, ce qui intrigue le roux. Il lui demande ce qui ne va pas. Elle ne répond pas mais tombe en essayant de renvoyer la balle qu'il a lancée en posant sa question. Il s'approche alors d'elle et examine ses mains : elles sont couvertes d'ampoules à force de tenir la batte. Il soupire.
« C'est tout bonnement impossible, déclare la fille d'une voix neutre en se relevant. Oublie ce rêve.
- N'abandonne pas…, proteste Kazu.
- Merci de ton aide » le coupe-t-elle. Elle s'éloigne et demande : « Pourquoi tu fais tout ça pour moi, au fait ?
- Et bien… Tu voulais le faire, pas vrai ? Continue de te donner jusqu'au bout !
- Moi frappant un home run, ça sonne comme une blague » Mon sosie lui tourne le dos, face au crépuscule. Sa voix reflète sa tristesse, qu'elle cache du mieux qu'elle peut. « Même si je n'y suis pas parvenue, j'ai pu réussir tout ça, donc ça me convient tout à fait. Chaque jour, c'était comme si je faisais partie d'un club. C'était rigolo ! » Elle sourit et poursuit : « Je t'ai parlé du fait que je ne pouvais pas bouger, hein ? »
Hein ?
« C'est pour ça que là je me suis vraiment bien amusée !
- … Donc tu n'as plus aucun regret ? demande Kazuki après une hésitation.
- Un regret ? C'est-à-dire ?
- Je veux dire, est-ce que tu as fait tout ce que tu voulais faire de ton vivant quand tu étais handicapée ? »
HEIN ? Elle était handicapée ?! Et c'est quoi cet histoire de « vivant » ?
« Il y a une dernière chose.
- Quoi donc ?
- Me marier. »
Pardon ? Elle veut se marier ? Mais elle a mon âge ! Kazuki semble aussi déstabilisé par son dernier souhait.
« Le bonheur ultime pour une fille, ajoute ma copie. Mais je ne pouvais faire aucune corvée de ménage. Pire encore, je ne pouvais rien faire seule. J'étais un tel poids mort. Je me demande qui aurait bien pu vouloir m'épouser* » Ses mains et sa voix tremblent.
« Ne dis pas ça…, tente Kazu.
- Dans ce cas, sempai… Veux-tu m'épouser ? »
Heureusement que personne ne peut m'entendre car je viens de pousser un cri de stupeur. Mais, mais, mais… Je ne trouve même plus les mots. Elle fixe mon meilleur ami avec un regard déterminé et je vois qu'il est bien embêté. Que répondre ?
« C'est…, commence-t-il.
- Moi je le veux ! » le coupe une voix, les faisant sursauter.
Je me tourne en même temps qu'eux et je vois Taiyo, un regard déterminé sur le visage. Kazuki l'appelle Hinata et le regarde s'avancer pour faire face à la rose.
« Je vais t'épouser, poursuit-il. Je suis… sérieux.
- Mais… Tu ne sais pas qui je suis vraiment…, répond mon double.
- Peu importe comment tu étais de ton vivant, je vais t'épouser ! Peu importe quel genre de handicap tu as pu avoir.
- Je ne peux pas marcher tu sais. Je ne peux pas me lever non plus.
- J'ai bien dit : peu importe ton handicap, non ?! crie Taiyo. Même si tu ne peux pas te lever, marcher ou avoir des enfants… Malgré tout, je voudrais toujours t'épouser ! Je serais toujours à tes côtés. Cette personne que j'ai appris à connaître dans ce monde n'est pas une fausse toi**. C'est toi. Peu importe le lieu de notre rencontre, je suis sûr que je t'aurais aimée. Si on se rencontrait à nouveau, même avec une chance sur six milliards, et même si tu ne pouvais toujours pas bouger, je t'épouserais quand même. » Son interlocutrice a les larmes aux yeux. Elle ajoute néanmoins :
« On ne pourrait pas se rencontrer. Je serais tout le temps alitée.
- Et bien… Je jouerais au base-ball. Et je finirais par briser une de tes fenêtre avec l'une de mes balles. En allant la récupérer tu serais là. Voilà comment on se rencontrerait. »
Étrangement, je ne ressens aucune jalousie devant cette scène. Peut-être parce qu'elle me ressemble. Peut-être parce que j'ai l'impression que ce n'est pas la réalité. Je ne sais pas mais en tout cas, je suis sincèrement heureuse pour eux deux.
Ma vue se trouble peu à peu et une chanson résonne dans ma tête. C'est celle que j'ai composée, celle que j'ai chantée et jouée au festival culturel. Et avant que ma vue ne se trouble complètement, je vois mon double disparaitre.
Ma vue revient peu à peu et c'est sans surprise que je découvre un nouveau décor. Mais celui-ci à quelque chose de différent. Les couleurs paraissent surnaturelles : elles sont pâles mais brillent étrangement. La jeune fille aux cheveux roses est dans son lit, le dos appuyé contre un oreiller. Elle semble plongée dans la lecture d'un livre. La porte de sa chambre s'ouvre brusquement sur une femme aux cheveux mauves. Elle entre et pose un plateau sur le lit.
« Tu as de la visite ma chérie ! »
Mon sosie lève les yeux de son livre et sourit.
« Laisse-moi deviner… C'est Hinata pas vrai ?
- Comment t'as fait pour trouver ? » demande une voix masculine depuis le couloir. Taiyo – non pardon, Hinata – rentre et sourit largement à la fille.
« Tu es le seul qui vient me rendre visite, répond-t-elle avec une pointe de tristesse. Et puis tu viens tous les jours ! ajoute-t-elle.
- C'est normal je suis ton petit-ami. Je ne vais pas te laisser te morfondre toute seule quand même ! » Mon double rit et il poursuit : « Ça te dit qu'on aille faire un tour ?
- Tu es sûr ? Tu vas devoir me pousser…
- Et alors ? Ça ne me gêne pas ! »
La fille demande à sa mère l'autorisation de sortir, celle-ci lui est donnée avec plusieurs recommandations. Hinata soulève la rose et la pose dans un fauteuil roulant. Puis ils sortent tous les deux en riant. Je les suis et j'entends Hinata faire une visite guidée de la ville à ma copie. Elle rigole et le corrige quelques fois lorsqu'il se trompe de bâtiment. Ils finissent par s'arrêter dans un parc et Hinata s'assoit à côté du fauteuil. Il regarde la jeune fille s'extasier sur la nature qu'elle n'avait pas vue depuis assez longtemps avec un sourire en coin qui me rappelle Taiyo. Elle le remarque et lui dit de ne pas se moquer d'elle. Il lui répond qu'il ne se moque pas avant de l'embrasser doucement. Je détourne le regard, gênée parce que c'est un moment intime et qu'ils ressemblent énormément à Taiyo et moi. Je ne peux m'empêcher de me demander si ça a une chance d'arriver dans la réalité. Alors que j'étais plongée dans mes pensées, mon mal de tête revient en force et je ferme à nouveau les yeux en me massant les tempes. La dernière chose que j'entends est la voix d'Hinata qui murmure :
« Je t'aime Yui. »*
Comme les autres fois, lorsque mon mal de tête disparait, le décor à changé. Mais cette fois, je connais le décor dans lequel je me trouve : c'est celui de mes rêves. Le noir profond dans lequel j'évolue désormais m'est familier et je me sens tout de suite plus à l'aise. Je me demande cependant comment le rêve va se passer : va-t-il être comme celui de la rentrée ou va-t-il redevenir comme avant ?
Je m'avance un peu comme j'en avais l'habitude et je finis par apercevoir le canapé baigné de lumière. La bibliothèque est également, ce qui m'inquiète. Cela va-t-il se passer comme à la rentrée ? J'essaye de m'assoir sur le canapé pour empêcher ça mais une force étrange m'attire vers l'étagère. Je m'approche d'elle et observe le livre son titre n'est plus effacé, je peux clairement lire « Les battements de l'Ange ». C'est quoi ce titre ? Perplexe, je tente de le saisir – avec prudence, je me souviens encore de la décharge que j'ai ressentie la première fois – mais quand je pose la main sur la couverture, rien ne se passe. Je le prends donc et l'ouvre. Les pages sont noircies d'écriture élégante et je m'aperçois qu'il ne s'agit pas d'un roman mais d'un journal intime. Je l'ouvre à la page la plus récente et je manque de le faire tomber en la lisant : la page recense au mot pour mot tout ce qui m'est arrivé dernièrement. La disparition de Taiyo, mon accident, les souvenirs. Chose très perturbante : le récit est écrit à la première personne et mes pensées sont écrites comme si c'était moi qui avais rédigé ce journal. Alors que je me demande ce que ça signifie, une voix s'élève derrière moi.
« Salut Yumi. »
Je sursaute et me retourne. Derrière moi se trouve la fille que j'ai vue la dernière fois ; son visage n'est cependant plus caché et je m'aperçois qu'il s'agit de mon double, la dénommée Yui il me semble. Elle sourit mais ce sourire semble forcé.
« Euh... Bonjour..., je bredouille, la faisant rire.
- Pas la peine d'être gênée. Tu viens de voir une partie de ma vie et je connais toute la tienne donc c'est comme si on était de vieilles amies ! »
Je la dévisage, perplexe. Elle le remarque et rit de plus belle avant de reprendre son sérieux lorsque je demande :
« Qu'est-ce que je fais ici ?
- Tu te souviens de la dernière fois que tu es venue ? esquive-t-elle.
- Oui.
- Je t'ai mise en garde pas vrai ?
- Vous avez dit qu'il était trop tôt pour que je découvre qui je suis réellement. »
Je me souviens parfaitement de ce qu'elle m'a dit ; je n'ai cessé de me la répéter depuis qu'elle l'a prononcée.
« Exact. Tu me peux me tutoyer au passage. Et sais-tu pourquoi je t'ai dit ça ?
- Non. Mais je présume que c'est parce que j'ignore des choses à mon sujet ou quelque chose comme ça...
- Tu es sur la bonne voie. Que sais-tu au sujet des réincarnations ? »
Elle commence à m'agacer avec ses questions ! Elle ne peut pas répondre simplement ?
« C'est une théorie comme quoi, après la mort, on pourrait avoir une deuxième vie dans un autre corps. Des scientifiques essayent actuellement de débloquer des fonds pour mener des recherches plus poussées, j'explique sur un ton neutre.
- Voilà. Y crois-tu ?
- Pas vraiment. On n'a aucune preuve.
- C'est bien dommage. Tu en as une en face de toi pourtant.
- Pardon ? »
Je suis dans un rêve. Comment pourrais-je avoir une réincarnation en face de moi ?
« Tu as l'air un peu perdue, ajoute la fille. Je vais essayer de t'expliquer depuis le début.
Déjà je m'appelle Yui, même si je pense que tu l'avais compris. Tu as vu une partie de mes souvenirs alors je pense que tu sais déjà plusieurs choses à propos de moi notamment le fait que j'étais paralysée de mon vivant.
- J'avais cru comprendre...
- Après mon accident, ma mère a tout fait pour m'aider et elle s'est occupée de moi jours après jours. Mais j'ai fini par mourir ; quand on ne peut pas bouger ni sortir prendre l'air régulièrement, on est plus sensible aux maladies. Et juste après ma mort, je me suis réveillée...
- Dans mon corps ?..., je la coupe. »
Je ne prends même pas la peine de masquer mon ton dubitatif. J'ai du mal à croire ce qu'elle raconte.
« Non, pas immédiatement. Je me suis d'abord réveillée dans un endroit que l'on appelait l'au-delà.
- L'au-delà ?
- Oui. Un monde entre la vie et la mort où il est impossible de perdre la vie et dont on ne peut pas partir. Selon les personnes que j'y ai rencontré, ceux qui apparaitraient ici après leur mort seraient ceux qui avaient des regrets, qui n'avaient pas pu accomplir des choses de leur vivant.
- Comme toi.
- Oui ! Le seul moyen d'en partir, enfin de disparaitre de ce monde, c'était de réaliser nos souhaits ou d'accepter notre sort. J'ai rejoint un groupe nommé le Shinda Sekai Sensen, le front de l'au-delà. Je les ai assistés dans leurs différentes missions pour s'échapper de ce monde jusqu'à ce qu'Otonashi se mette en tête de réaliser mes souhaits. C'est pour ça que j'ai disparu. »
A la mention d'Otonashi, je me souviens de quelque chose de perturbant.
« Au fait ! Pourquoi Otonashi ressemble-t-il comme deux gouttes d'eau à mon ami Kazuki ? »
Yui hausse les épaules et me regarde bizarrement. Elle reprend en ignorant ma question :
« On ne savait pas ce qu'il nous arriverait si on disparaissait de l'au-delà. Personne ne pouvait nous le dire après tout. Allions-nous avoir une deuxième chance ? Beaucoup d'entre nous croyaient aux réincarnations mais on ne savait pas si elles seraient humaines ou animales ! Désormais, on sait que c'est possible. »
Je ne dis rien, sous le choc. Ce que me raconte Yui me semble si invraisemblable ! Comme si… Comme si c'était possible ! Je ne peux pas avoir eu une vie précédente, c'est…
« Je me doute que tu dois avoir du mal à me croire mais c'est la vérité. J'ai toujours été en toi.
- Pourquoi est-ce que je ne m'en suis pas rendue compte plus tôt ? Pourquoi je ne t'ai vue qu'à la rentrée ?
- C'est un peu compliqué. Ici, nous sommes à l'intérieur de toi. La plupart des gens ne viennent au plus profond d'eux-mêmes que très rarement toi, tu y viens plus souvent justement parce que tu es une réincarnation. Le canapé est l'image d'une vie tranquille et la bibliothèque symbolise normalement le savoir. Si elle est apparue, c'était justement parce qu'il devenait nécessaire que tu apprennes qui tu étais réellement, en l'occurrence ma réincarnation. Ton esprit a décidé qu'il était temps de tout révéler.
- Et pourquoi c'était brusquement nécessaire ?
- J'y viendrai après. J'ai compris ce qui allait se passer alors je t'en ai empêché. Je ne voulais pas que tu apprennes tout. La plupart des réincarnations l'ignorent après tout, je ne voyais pas l'utilité de te le dire. Même si c'était nécessaire… » Elle s'interrompt et observe un silence, perdue dans ses pensées. Elle finit par reprendre : « Enfin bref, je n'avais aucune intention de tout t'expliquer.
- Alors pourquoi le faire maintenant ?
- Parce que tu m'y as contrainte.
- Pardon ? »
Yui soupire puis me regarde avec un air grave.
« Évidemment, tu l'as fait de manière inconsciente. Mais ton accident a libéré mes souvenirs les plus importants et tu les as vus.
- Mon accident ? Comment ça se fait ?
- Le seul moyen pour une réincarnation de récupérer les souvenirs de son ancienne vie, c'est de revivre les circonstances de sa mort, qu'elles soient directes ou indirectes. Dans ton cas, c'était de manière indirecte puisque tu as vécu un accident semblable à celui qui m'a paralysée. »
Je reste sous le choc, à la regarder. Elle ne semble pas s'en formaliser et continue :
« Pour en revenir à ce que tu m'as demandé tout à l'heure, si il est devenu nécessaire que tu apprennes ton identité de réincarnation, c'est parce que tu es en danger. Tu… »
Je n'écoute pas la suite, c'en est trop pour moi. Je plaque mes mains contre mes oreilles, les serrant si fort que mes mains deviennent douloureuses. Je ne peux pas, je ne veux pas savoir le pourquoi du comment. C'est impossible ! Je suis en train de rêver, rien de tout cela n'est réel. Je ne suis pas une réincarnation, je ne suis pas en danger, rien n'est vrai.
Tout ce qu'elle raconte est faux.
Ce n'est pas vrai.
Je me répète cette phrase pendant longtemps, je ne sais pas combien de temps exactement. Je tente de toutes mes forces de me persuader que je ne dois croire que cette phrase, rien d'autre. Jusqu'à ce que…
« Yumi ? »
* J'ai retiré un passage de l'œuvre originale car, sorti du contexte de l'anime, il était incompréhensible.
** Dans la version originale, Hinata dit « fausse Yui » mais j'ai modifié ça pour garder son nom secret.
*** J'ai pris pas mal de liberté par rapport à l'œuvre originale dans cette scène. On ne voit normalement que Hinata qui aide Yui et sa mère et qui la promène dans un parc mais je n'ai pas pu résister à l'envie de faire une petite scène romantique.
