Voici le chapitre IX
Bonne lecture à tous !
Claude Neix
CHAPITRE IX
Les fantômes du passé
par
Claude Neix (texte et scénario) et Shiva Rajah (documentation et corrections)
o-o-o
Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !".
C. Beaudelaire
Buggy se frotta nerveusement le visage.
— Très bien… admit-il. Supposons que ce soit vrai. Que Barbe Noire ait décidé de donner la chasse aux...
— C'est on ne peut plus vrai, Buggy ! s'impatienta Shanks.
— J'ai dit « supposons » ! Quel besoin, aurais-je de m'acoquiner avec l'armée de Dragon ? Il me suffirait de filer dans une zone où je pourrais me faire oublier. Aux tréfonds du Nouveau Monde, par exemple.
— Et aller te jeter dans la gueule de Teach ? railla Shanks. Brillante idée !
Le Grand Corsaire se prit la tête dans les mains.
— Mauvais calcul, je te l'accorde. Mais aller m'offrir à la Marine pieds et poings liés, ce n'est pas plus brillant !
— Buggy... Si tu arrives à les manipuler comme il le faut, il y a moyen de retourner la situation à notre avantage à tous.
— Pas ici, intervint Rayleigh. Et pas maintenant.
— Il a raison, Buggy. Je t'expliquerai tout cela en territoire neutre, sur l'île des hommes-poisson, à l'abri des oreilles indiscrètes de la Marine et de ses larbins. Il y a des gens qui veulent s'entretenir avec toi, là-bas. Je reprendrai contact lorsque tu seras sur l'île.
Sur ces mots, il se leva et s'éloigna en direction de la porte, laissant son ancien camarade interdit.
— Minute ! Parce que crois que je vais te laisser t'en tirer à si bon compte ? s'emporta ce dernier en bondissant sur lui pour le saisir par le col de sa cape. Je veux que tu craches le morceau, Shanks, et je veux que tu le craches MAINTENANT !
Le prince des ténèbres intervint pour les empêcher d'en venir aux mains.
— Du calme, tous les deux ! Buggy, tu auras tes réponses dans quelques heures.
— Je refuse d'attendre quel…
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Assommé par la vague de haki que Rayleigh et Shanks venaient de faire déferler sur lui, il se banda comme un arc et s'effondra entre leurs bras, inconscient.
— Je crois que nous y sommes allés un peu fort… nota l'empereur pirate avec un sourire en coin en l'aidant à porter le clown jusqu'au lit défait.
Son ancien maître, qui n'en était pas à son coup d'essai en la matière, laissa échapper un petit rire.
— Aucun souci, il se réveillera dans quelques minutes, comme si de rien n'était.
— Tu disais toujours ça, lorsque Buggy et moi étions encore des mousses, dans l'équipage de Roger ! lui rappela Shanks, amusé. « Il sera sur pied en moins de temps qu'il n'en faut pour compter jusqu'à dix ! ».
— Et c'était vrai, non ?
Shanks secoua la tête, amusé.
— Bien sûr que non, ça ne l'était pas ! Buggy dormait pendant des heures et se réveillait avec un mal de crâne qui le faisait rouspéter jusqu'à rendre le capitaine Roger complètement cinglé. Tu as oublié ?
L'ex-second du roi des pirates éclata de rire. Sur l'Oro Jackson, il avait, c'est vrai, parfois recours à cette méthode, lorsque le petit clown devenait incontrôlable, s'énervant ou paniquant à l'excès. De fait, Roger et son second craignaient que son émotivité ne fasse littéralement jaillir son haki encore naissant, blessant les hommes d'équipage ou endommageant le navire.
D'une main légère, Rayleigh couvrit le corps de Buggy d'un drap léger en un geste tout paternel qui fit sourire Shanks. Le Grand Corsaire avait beau être dans la force de l'âge, à présent, pour son ancien maître, il resterait à jamais son « petit clown ». Derrière le visage marqué par le temps et les épreuves, Rayleigh voyait toujours le mousse survolté et rêveur, avec son drôle de nez rouge, ses jolis yeux d'un bleu trop pâle et sa bouille de farfadet.
— Il t'a manqué, pas vrai ? murmura Shanks en voyant l'expression émue de son ancien mentor.
Celui-ci hocha la tête, les yeux un peu humides, et lui pressa affectueusement l'épaule.
— Vous m'avez manqué tous les deux, mon garçon. Oui, terriblement manqué. Je n'avais pas réalisé à quel point…
Ils attendirent un peu, jusqu'à ce que la respiration de Buggy devienne régulière et quittèrent la cabine.
— Dors, petit clown. Repose-toi. Tu m'as l'air d'en avoir bien besoin…
oxo
Robin fit quelques pas dans l'obscurité, entre les arbres immenses qui poussaient non loin du bar de Shakky, et s'arrêta pile devant l'immense homme-poisson qui s'y dissimulait - et qu'une personne non avertie n'aurait jamais remarqué.
— Il me semblait bien que c'était toi, dit-elle avec un sourire à peine éclairé par la lumière de la lune. Tu ne devrais pas être là, le coin grouille de soldats de la Marine.
— As-tu pu parler à Jinbei ? demanda l'homme encapuchonné de sa belle voix de ténor.
Robin secoua la tête.
— Pas encore. L'apparition d'Arlong a un peu déboussolé tout le monde, et contrecarré nos plans.
— Arlong… Quel cas, celui-là !
La jeune femme entendit distinctement un sourire dans sa voix qui tempérait ses paroles.
— C'est vrai qu'il est plutôt… « à part », disons.
— Comment va-t-il ?
— Il se remet rapidement. Bien plus rapidement qu'un humain qui aurait subi un quart de ce qu'il a enduré.
— Arlong a toujours été particulièrement résistant, même pour un homme-poisson.
— C'est vrai que l'énergie qu'il dégage est impressionnante.
— Robin… Si sa combativité et sa rage n'ont pas été émoussées par les années de prison, j'aimerais que tu lui fasses la même proposition qu'à Jinbei.
L'archéologue se raidit.
— Qu'il devienne l'un des nôtres ? demanda-t-elle, incrédule, avec une vibration anxieuse dans la voix qui n'échappa pas à l'homme-poisson.
— Un problème ?
— Quoi ? Non… Pourquoi ?
— Arlong te déplaît, n'est-ce pas ? Il fait cet effet-là à la plupart des gens, au premier abord. Sa violence, et la colère qui émanent de lui, effraient ceux qui l'approchent mais c'est un homme de conviction et un combattant hors pair.
— Il ne me déplaît pas, assura Robin. Au contraire.
Elle se mordit la langue – trop tard – et son camarade sourit.
— On dirait qu'il ne te laisse pas indifférente, en tous les cas.
La jeune femme lui rendit son sourire et haussa les épaules. Elle et le grand homme-poisson étaient devenus suffisamment proches, au fil des mois passés au sein de l'armée révolutionnaire de Dragon, pour parler sans détour de choses très personnelles.
— En fait… Il m'intrigue. C'est un personnage fascinant à bien des égards.
— Est-ce la femme ou la scientifique qui parle ?
— Ai-je jamais dissocié les deux ?
— Prends garde, Robin. Arlong voue une haine viscérale aux humains. Il sera déjà très difficile de le convaincre de nous rejoindre, alors de là à l'apprivoiser…
Un bruit de voix les fit se terrer à l'ombre des grands arbres et rester aussi immobiles que possible.
— Des pirates… murmura l'archéologue en écartant le feuillage pour regarder approcher les silhouettes à la lumière de la lune. On dirait des membres de l'équipage de Buggy le clown. Ils doivent venir chercher quelques affaires sur le Big Top, avant d'aller passer la nuit dans la zone touristique. Tu ne dois pas rester ici, c'est trop risqué.
L'homme-poisson acquiesça en silence. Il s'enfonça un peu plus parmi les ombres après une amicale étreinte à Robin, qui sortit de leur cachette pour se diriger droit vers les trois pirates, qui arrivaient en sens contraire.
— Bonsoir ! les salua-t-elle aimablement. Lady Alvida et Mister 3, je crois. Et Mister…?
— Kabaji, pour vous servir, se présenta galamment ce dernier en s'inclinant pour lui faire un baise-main dans les règles de l'art, ses lèvres restant à la distance requise de la peau soyeuse.
Robin répondit par une petite révérence et Alvida leva les yeux au ciel.
Les hommes !
— Est-ce bien prudent, pour une femme aussi ravissante, d'errer seule ici sans escorte en pleine nuit, Miss Robin ? demanda Galdino, ne voulant pas être en reste en matière de civilités galantes.
L'archéologue haussa les épaules, penaude.
— Je crains bien que non ! mentit-elle avec un aplomb digne d'éloges. J'étais si perdue dans mes pensées que je n'ai pas réalisé à quel point je m'éloignais.
L'ancien numéro trois de Baroque Works se hâta de lui proposer son bras avant que Kabaji n'ait l'idée de faire de même et lui ravisse la vedette.
— Dans ce cas, permettez que nous vous raccompagnions jusqu'à votre navire, ou l'auberge. Nous allions nous-mêmes prendre quelques effets sur le Big Top.
Robin accepta son bras avec un sourire désarmant.
— C'est très gentil à vous. Il est rare, de nos jours, de rencontrer des hommes aussi charmants !
Tous quatre s'éloignèrent et, dans l'ombre des grands arbres, l'homme-poisson les regarda disparaitre avec ce qui n'était pas loin de ressembler à de la douleur.
— Arlong… chuchota-t-il. Comment diable as-tu réussi à troubler à ce point une femme comme elle ? Décidément, tu me surprendras toujours, petit frère…
— Encore une fois, tu ne lui as rien dit, fit remarquer Dragon, qui venait de sortir des ténèbres comme un démon de sa boîte.
L'immense homme-poisson sourit et secoua la tête.
— J'ai trop attendu, mon ami ! Il est trop tard, à présent. Et, de toute façon, Robin pourrait être ma fille…
— Tu la trouves vraiment trop jeune ? Ou c'est juste une façon de te consoler, parce que tu as laissé passer ta chance ?
— Un peu des deux, sans doute.
Le chef de l'armée révolutionnaire ricana et lui tapa amicalement sur l'épaule.
— Les femmes nous rendront dingues, hein ? Allez, viens ! Robin a raison, nous nous sommes déjà trop attardés dans le coin.
oxo
Sur le Big Top, le capitaine n'entendit ni les voix, ni le bruit des pas de ses compagnons, lorsqu'ils montèrent sur le pont désert. Tête-bêche sur son lit défait, il était à nouveau reparti loin, très loin de là, dans la prison sous-marine d'Impel Down. Des mois en arrière…
Interrogé sans discontinuer, suspendu depuis plus d'une heure au-dessus d'un immense chaudron dans lequel bouillonnait le sang de centaines de malheureux, le pauvre Buggy avait l'impression de ne plus avoir une seule goutte de liquide dans le corps. Corps qui, au demeurant, souffrait comme jamais puisqu'on avait assujetti ses chevilles à ses poignets en forçant son dos à se cambrer en arrière jusqu'à la limite de la rupture. Son épine dorsale formait un arc impossible à 45 degrés et, par conséquent, son ventre et le haut de ses cuisses étaient les plus exposés à la brûlure de la vapeur.
Pour la première fois depuis longtemps, il aurait voulu perdre conscience pour ne plus sentir l'atroce douleur. Oui, comme cette fois où, lors d'un abordage, un marin lui avait transpercé le ventre avec un harpon. Encore adolescent, il était resté pendant des jours entre la vie et la mort, à se tordre sur le propre lit de Roger, à supplier Shanks de le tuer et à vomir tout le sang qu'il avait dans le corps. Depuis qu'il avait mangé le fruit de la fragmentation, la cicatrice laissée par cette blessure, comme toutes les autres depuis, avait disparu mais, avec les muscles de son torse tiraillés et tendus à craquer, il avait à nouveau l'impression de la sentir.
Et s'il n'y avait que ça…
La position dans laquelle on l'avait suspendu lui permettait d'amener si peu d'air saturé de relents ferreux mêlé de vapeur de sang surchauffée à ses poumons qu'il se demandait par quel miracle il n'était pas encore mort étouffé.
— Ramenez-le par là ! ordonna la chef des gardes en voyant que Buggy n'avait même plus la force de gémir. Il n'est visiblement plus en état de répondre aux questions.
L'un des matons actionna un levier, qui fit bouger la chaîne à l'extrémité de laquelle pendait le supplicié.
Le simple mouvement de balancier vrilla les muscles déjà amplement malmenés de Buggy, lui arrachant une pitoyable plainte.
Lorsque le torse nu et luisant fut à quelques centimètres du visage de « la sublime Sadi », comme elle aimait elle-même se surnommer, les narines de cette dernière frémirent de plaisir. Le parfum mêlé du sang, de la sueur, de la peur, de la souffrance et de la propre peau du supplicié la rendait folle !
Elle approcha son visage jusqu'à sentir la chaleur dégagée par la chair sur sa joue et presque toucher la poitrine haletante du bout de son joli nez. Elle inspira à pleins poumons la senteur à la fois âcre et sucrée du corps échauffé.
— Mhh… Étonnant bouquet que voilà. Détachez-le !
D'un sec mouvement de levier, les menottes se détachèrent de la chaîne pendant du plafond et Buggy chut sur le sol brûlant de la passerelle avec un cri qui enchanta Sadi.
Les fers de ses chevilles n'étaient plus fixés à ceux de ces poignets mais, lorsqu'il voulut redresser son dos meurtri et étendre ses jambes, une nouvelle épreuve commença. Saisi de contractures, il se tordit sur le sol comme une couleuvre et Sadi s'accroupit près de lui pour poser sa main gantée de latex rose sur son torse nu. Elle se lécha les lèvres en sentant le souffle douloureux et les violents battements de cœur.
Bercée par les gémissements déchirants, elle admira la façon dont les muscles fermes et les tendons s'étiraient jusqu'à la rupture, se raidissaient et s'ankylosaient sous la peau moite en d'abominables crampes qui faisaient presque sangloter Buggy.
— Mhh… Je crois que nous n'en tirerons rien de plus, pour l'instant, décida-t-elle lorsqu'il s'immobilisa enfin, épuisé et indifférent à la brûlure des dalles de granit de la passerelle sur sa peau. Ramenez-le dans sa cellule !
Le pirate sentit qu'on le soulevait par les aisselles et il se laissa traîner sans réaction malgré le sol de pierre irrégulier qui lui écorchait les genoux et dont les anfractuosités accrochaient les longues mèches de ses cheveux turquoise, désormais poisseux de sueur et de vapeur grasse.
Qu'allait-on encore lui faire ?
oxo
Une fois dans sa chambre, Perona retira ses chaussures, ferma son ombrelle, qu'elle jeta sur le couvre lit moelleux, et commença à délacer sa robe avec une grimace.
— Besoin d'aide ? chuchota une voix basse et mâle à son oreille, la faisant sursauter violemment.
Deux mains robustes se posèrent sur ses épaules nues pour les masser avec sensualité.
— Zoro ! Tu m'as fait peur, idiot ! On ne rentre pas de cette façon dans les appartements d'une demoiselle aussi délicate et mignonne que moi !
Il sourit contre son cou et darda la langue pour lui chatouiller le lobe de l'oreille, qu'il aspira entre ses lèvres, provoquant d'irrépressibles frissons. Malgré elle, la jeune femme soupira sous l'agréable traitement.
— Tu m'as manqué, jolie et mignonne demoiselle si délicate…
Elle pivota pour lui faire face et piqua son visage de petits baisers avec un plaisir non dissimulé. Sa peau avait un agréable, et terriblement viril, petit arrière-goût de savon à raser et de sel.
— Goujat !
Elle laissa une traînée de baisers enfiévrés le long de la gorge offerte et le spadassin fit doucement remonter ses mains le long de ses flancs et de son dos pour dénouer le corset de sa robe.
— Zoro…
— Mhh ?
— Je dois prendre un bain…
— Ça veut dire que je vais pouvoir te savonner partout ?
— Idiot !
Il la souleva dans ses bras pour se diriger vers le douillet petit coin de toilette de sa chambre et elle se laissa aller contre lui en gloussant.
Dans le couloir, Dracule Mihawk, l'oreille collée contre la porte de la chambre jusqu'à laquelle il avait discrètement suivi son disciple, leva le sourcil et plissa ses lèvres fines en un sourire amer.
Les rires, de l'autre côté du battant, se muaient en soupirs lascifs, chuchotements suppliants et halètements douloureux.
Sous l'assaut du plaisir, Perona cria le nom de Zoro, qui laissa échapper un long gémissement guttural, et Mihawk grimaça.
Il tourna rageusement les talons et traversa le couloir enténébré sans remarquer les yeux perçants qui l'observaient en silence, dans l'ombre d'une statue de porphyre, aussi rouge que les cheveux de l'homme…
...à suivre
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