Notes d'auteur :
Bonjour/Bonsoir tout le monde !
La fin est proche ! (Oui, je devais la ressortir dans ce contexte, parfaitement ! XD) Blague mise à part, je ressens toutes sortes d'émotions à l'approche du final de cette seconde partie. C'est toujours quelque chose de terminer une histoire. Bon ok, vu que je prévois deux autres parties (trois avec un two-shots bonus), c'est pas coté pareil... B-r-e-f !
Plus qu'un chapitre, donc.
Je suis toute excitée ! ^^
Oh, et vous avez faux pour Pierce X)
Étant donné que je commence cette histoire en milieu d'épisode 2 de la saison 3, je me cale également aux informations obtenues dans le courant de ces deux épisodes. Pierce a eu affaire au Sinnerman à Chicago et voulait que Lucifer l'aide à le débusquer sans impliquer Chloé (question de sécurité). Je préfère le garder comme simple lieutenant bougon avec un passif intriguant.
Pour le reste, je vais me taire !
Assez de monologue ; lecture maintenant ^^
Amusez-vous bien !
LES VOIES DU SEIGNEUR
— À quoi pensiez-vous, Bon Sang ?!
Pierce prit à peine le temps de reprendre son souffle.
Chloé ne l'avait jamais vu aussi hors de lui, mais – en toute objectivité – elle ne l'avait jamais vu exprimer de franches émotions depuis qu'il était en charge du commissariat. Le dédain, au mieux.
— Vous rendez-vous compte du merdier que vous avez foutu ?! cria-t-il, infatigable depuis ces quinze dernières minutes.
Elle pouvait jurer avoir vu la vitre qui les séparait du reste du commissariat trembler légèrement. Cela n'aurait pas été étonnant ; la tension accumulée entre l'inspectrice et son supérieur était telle qu'elle aurait aisément pu faire imploser le bureau tout entier. Se tenant debout devant Pierce qui ne cessait de lui hurler dessus, Chloé ouvrit la bouche pour se défendre ;
— Monsieur, je-
— Vous vous pointez ici en pleine nuit comme une fleur pour éviter vos soucis personnels et – en moins de cinq minutes – vous foutez à la poubelle trois jours de travail acharné ! continua-t-il, imposant sa colère sans autoriser la moindre interruption.
C'était toutefois insuffisant pour faire taire indéfiniment la jeune femme fraîchement débarrassée du sang chaud et collant de Ian Coleman déclaré mort il y a une heure de cela. Ses longs cheveux encore humides rapidement attachés en une tresse lâche dans le creux de sa gorge n'aidaient pas Chloé à oublier la sensation poisseuse du défunt suspect contre sa peau.
— Quoi, vous allez prétendre que j'ai tué cet homme maintenant ?! s'énerva-t-elle en croisant les bras.
Même le tissu rêche du sweat qu'on lui avait donné en attendant qu'elle puisse récupérer sa chemise, devenue indispensable pour le suivi de l'enquête, ne camouflait pas cette sensation tenace. C'était comme si ce sang survivait au-delà du temps et de la réalité, par son simple souvenir. Elle se sentait marquée, d'une certaine manière. Affublée d'une cible invisible crachée de la bouche de cet homme, portée par la présence non moins visible du vrai responsable.
Pierce se pencha en avant, les poings pressés contre le métal rigide de son bureau et la fusilla du regard.
— Je ne prétends rien, Decker. Je suis votre supérieur hiérarchique ! Une hiérarchie que vous vous êtes permise d'outrepasser pour des raisons qui m'échappent et interroger un suspect qui ne nous dira plus grand-chose maintenant !
— C'est exact. Je l'ai interrogé, confirma Chloé en redressant le menton. Parce que je suis une inspectrice du LAPD et que c'est mon job ! Vous m'aviez confié cette affaire et j'ai interrogé mon suspect. C'est aussi simple que ça !
— Vraiment ?! Ce n'est pas comme ça que ça marche ici, Inspectrice ! répliqua Marcus en insistant avec un dédain certain sur cette dernière dénomination.
Il fit le tour de son bureau et lui fit face, leur visage à une distance minimale de l'autre ; autant que leur colère. Chloé ne recula pas ; hausser le ton et tenter de l'étouffer par une proximité trop pressante n'avait pas le moindre effet sur elle. Elle demeura où elle se trouvait, menton relevé et bras obstinément croisés sur sa poitrine, à attendre la prochaine salve d'accusations de son « supérieur hiérarchique » – comme il aimait tant à le lui faire rappeler.
— Ici, c'est moi qui donne les ordres ; pas vous. Vous avez perdu le droit d'interroger cet homme en la jouant perso avec votre partenaire. Recevoir plusieurs tonnes de gravats sur le crâne n'a pas l'air de vous avoir fait comprendre la leçon puisque que vous vous entêtez à vous croire tout permis !
— Ah parce que c'est ça pour vous « la jouer perso » ?! Bizarre. Moi, j'aurais spontanément pensé à vous et Lucifer.
— Pardon ? s'exclama Piece en fronçant les sourcils.
— Vous la jouez perso avec lui depuis plusieurs semaines pour trouver le Sinnerman, alors ne venez pas me faire la morale…Lieutenant, cracha-t-elle à son tour.
Il se recula légèrement, étudiant l'expression fermée de la jeune femme avant de laisser échapper une exclamation mi- stupéfaite, mi- agacée. Il la dépassa et s'arrêta près de la porte close de son bureau, croisant également les bras sur son torse pour finalement se retourner vers elle.
— Alors comme ça… Lucifer n'a pas pu la fermer, dit-il. Je ne devrais pas être surpris, j'imagine.
— Il n'a rien dit, cru-t-elle bon de préciser. Je suis suffisamment douée dans ce que je fais pour savoir quand on me cache quelque chose, c'est tout.
Pourquoi avait-elle dit cela ?
Elle ne voulait certainement pas prendre la défense de Lucifer en pareille situation. L'inclure – même indirectement – dans la conversation la mettait profondément mal à l'aise. Penser à lui était la dernière chose dont elle avait besoin. Le défendre au péril de sa carrière l'était encore plus.
Elle s'évertua à s'ôter Lucifer de la tête et se concentra sur l'homme à quelques pas d'elle ; il semblait débattre intérieurement quant à la marche à suivre. Devait-il la ficher dehors ou non ? Il prit une profonde inspiration pour se calmer et revint vers son bureau sans un regard vers l'inspectrice qui, elle, le suivit des yeux sans un mot.
Arrivé là, Pierce hocha pensivement la tête et la regarda enfin, les traits toujours tendus.
— Je devrais vous suspendre sur le champ.
— Et vous ne le faites pas parce que- ?
— Parce que je veux savoir ce que Ian vous a dit avant de mourir, répondit-il. Ne vous méprenez pas, Decker… Vous n'êtes pas sortie d'affaires, loin de là. La suite de votre carrière va dépendre des informations que vous avez pu lui soutirer, compris ?
— Compris, Lieutenant.
Ce dernier hocha une fois de plus la tête, satisfait de s'être fait comprendre et prit place derrière son bureau en indiquant l'autre siège à la jeune femme. Ce n'était qu'une fois assise qu'elle se rendit compte de son état de fatigue, habilement camouflé par la tension constante qui avait rythmé ces derniers jours ; chaque centimètre de son corps criait littéralement à l'agonie. Tout ce qui était arrivé dernièrement… Cela commençait à faire beaucoup. Même pour elle.
Mais elle ne pouvait pas rentrer chez elle.
Pas avec tout ce qui était arrivé dernièrement, justement.
— Bien, dit Pierce en joignant ses mains devant lui. Racontez-moi ce que vous savez.
Chloé réfléchit un instant à ce qu'elle devrait dire ou non. Les éléments surnaturels devraient bien évidemment demeurer inconnus à son supérieur, mais pour ce qui était du reste… Elle n'avait aucune raison valable de lui cacher ses déductions à propos de Ian.
Autant ne pas tourner autour du pot.
— Ian travaillait pour le Sinnerman.
Cette simple phrase eut tôt fait de capter l'attention de Pierce qui se redressa sur son siège.
— Ian Coleman était un plastiqueur talentueux, Decker. Un meurtrier, certes, mais rien de plus, la contredit-il.
— Peut-être, admit-elle. Ou peut-être pas. Certains éléments de l'enquête ne collent pas.
— Comme ?
— Comme le fait qu'il soit resté en ville après le meurtre de Martha Jameson. Une fois le colis envoyé, il ne lui restait plus qu'à ficher le camp. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Pourquoi nous attendre – moi et Lucifer – dans cet immeuble désaffecté pour ensuite tenter de nous tuer ? Ce n'était pas un acte désespéré ; il avait méticuleusement préparé son coup. Chacune de ses charges avait été placée là où il le fallait pour faire un maximum de dégâts. Et même après ça… Il aurait pu quitter la ville ! Mais il est resté ici… Pour finalement être interpellé trois jours plus tard par le plus grand des hasards.
Chloé secoua doucement la tête.
— Ian Coleman était un sociopathe. Mais il était aussi assez malin pour couvrir ses traces mieux que ça et disparaître dans la nature. Il voulait être trouvé ! Il voulait que je le trouve… moi et Lucifer.
— Vous et Lucifer ? répéta Pierce en fronçant les sourcils. Vous en êtes certaine ?
« Est-ce qu'il a aimé ? »
— Assez, oui. Il était obsédé par le fait que Lucifer ne soit pas avec moi pendant l'interrogatoire. Il ne cessait de demander après lui.
— Il vous a dit pourquoi ?
— Il n'en a pas eu le temps.
C'était vrai… En partie.
Ian n'avait pas pu lui en dire davantage avant de succomber au milieu d'une mare de sang pour le moins impressionnante. Chloé était à peu près certaine qu'il ne s'agissait pas d'une banale vengeance comme elle en avait parfois rencontré dans son travail. La femme trompée par son mari, l'associé roulé par son meilleur ami… et la liste était longue. Lucifer agissait souvent sans réfléchir, au gré de ses plaisirs et, de ce fait, provoquait la colère de nombreuses personnes. À comportement idiot, vengeance toute autant irréfléchie. Mais ce n'était rien de tout cela.
Rien d'humain.
« L'Enfer ne lui appartient plus. »
L'Enfer…
Ça ne pouvait pas être une simple métaphore ; pas plus que tout le reste.
Ian savait. Et si lui savait, si le Sinnerman était bien derrière tout ceci…
— Mais il en a dit suffisamment pour me convaincre que Lucifer était la cible. Et qu'il ne travaillait pas seul, poursuivit Chloé. Il rendait service à quelqu'un, selon ses propres mots…
— Et vous pensez que ce « quelqu'un » n'est autre que le Sinnerman ? Pourquoi ?
Chloé se pencha en avant, ses coudes appuyés contre ses cuisses, et récita les derniers mots du suspect à son supérieur :
— Car le salaire du péché… c'est la mort.
Quelque chose changea dans le regard de Pierce qui se redressa instantanément, les poings serrés sur le bureau devant lui. Elle n'aurait pas été étonnée s'il s'était subitement mis à fracasser chaque objet qui l'entourait car ce qu'elle voyait dans ses yeux, dans sa posture et sa respiration, était bien éloigné de toute quiétude ou maîtrise de soi. Il n'en fit rien, cependant ; continuant à dévisager l'inspectrice sans ciller un seul instant.
— Qui vous a dit ça ?
Son ton était froid, bien éloigné de la fureur qu'il peinait à contenir. Chloé se mit à le dévisager à son tour, inquiète. Elle avait l'impression qu'il n'hésiterait pas à l'étrangler si jamais elle ne lui donnait pas une réponse satisfaisante ou du moins qui la déchargerait de toute responsabilité. Quelle responsabilité… elle n'en avait pas la moindre idée et n'était pas certaine de vouloir le découvrir un jour.
— Ian. Juste avant de mourir, s'empressa-t-elle de répondre en guettant l'explosion de son supérieur.
Le poing de Pierce s'abattit brutalement sur le bureau, ce geste arrachant un sursaut de surprise à la jeune femme. Il se leva sans plus de délicatesse et lâcha un juron tout en effectuant quelques pas rageurs de la vitre à l'étagère.
— Le salopard !
Chloé l'observa faire, jugeant préférable de ne pas intervenir. Elle pensait que Pierce avait déjà atteint un niveau fort honorable de rage lorsqu'il l'avait copieusement réprimandée pour son interrogatoire illégal, mais ceci était d'un tout autre niveau. Lucifer avait fait mention du lien entre son supérieur et ce criminel mythique sans plus entrer dans les détails. Seulement qu'il avait déjà eu affaire à lui dans le passé ; et pas de la meilleure des façons.
Quelques secondes passèrent avant que Pierce ne daigne se souvenir de la présence de Chloé dans son bureau.
— C'est bien notre homme, dit-il, les traits toujours tendus.
— C'est aussi ce que je pense, se risqua à répondre l'inspectrice.
— Mais je ne vois pas pourquoi le Sinnerman en aurait après Lucifer, Decker.
— Je ne sais pas non plus. Mais… Je n'avais pas voulu croire Lucifer à ce moment-là, mais il était persuadé que son enlèvement avait été perpétré au nom du Sinnerman. Il n'était pas le seul à le croire. Le meurtrier de Steve Banales – Sam Scorcese – avait affirmé lui devoir un service, vous vous souvenez ?
— Oui, je me souviens.
— Et Lucifer n'a pas fait montre d'une grande discrétion dans ses dernières recherches le concernant, ajouta Chloé avec dépit. Ce qui-
— Ce qui fait de lui une cible, termina Pierce.
Elle répondit par l'affirmative en hochant de la tête.
C'était même plus que cela, selon elle.
« Chuter à nouveau... Il a aimé forcément. Il m'a dit qu'il aimerait. »
Chuter à nouveau.
Refaire vivre cela à Lucifer après ce qu'il avait vécu la toute première fois. Bien sûr, cette chute d'une centaine de mètres n'était rien comparée à la toute première ainsi qu'aux conséquences qu'elle avait pu avoir sur lui, mais n'en restait pas moins que cette expérience comptait parmi la plus traumatisante qu'il ait vécu sur plusieurs millénaires. Et l'utiliser ainsi contre lui relevait du pur sadisme.
Lucifer n'était pas une cible.
Il était la cible.
Le Sinnerman... Qui était-il ?
Quel était son lien avec Lucifer pour qu'il en sache autant sur lui et son passé ? Plus qu'elle n'en avait jamais su en deux ans de partenariat, ni même en deux semaines de rattrapage surnaturel. Avec ce qu'elle avait découvert récemment, elle n'était plus vraiment certaine de vouloir en savoir davantage. La réelle identité - surnaturelle, très probablement – du Sinnerman en faisait partie.
Elle serra les poings sur son jeans, furieuse contre elle-même. Furieuse de se laisser diriger ainsi ; encore une fois.
Assez de tout ceci.
Lucifer, le Sinnerman, Dieu... Qu'ils aillent tous se faire foutre. Elle ne les laisserait pas diriger sa vie, ses décisions, ses émotions, ni quoi que ce soit d'autre. Elle était inspectrice et aucune entité divine ou identité miraculeuse ne l'empêcherait de faire son travail.
Mais avait-elle seulement décidé de faire ce travail ? Consciemment, s'entend ?
Dieu l'avait-Il créée pour trouver ce Sinnerman et-…. Et quoi ?
Où était son pouvoir de décision ?
Son libre-arbitre ?
Un nouveau soupir de Pierce la ramena au moment présent. Chloé n'apportait clairement pas de bonnes nouvelles et cet énième soupir cachait difficilement le trouble de son supérieur à ce propos. Il revint s'assoir devant elle et se massa brièvement le front sans dire un mot.
— Vous savez où se trouve votre partenaire ? demanda-t-il en abaissant sa main.
Mal à l'aise, l'inspectrice haussa les épaules et se tortilla sur son siège en évitant le regard de son supérieur.
— Je ne sais pas. Il doit encore être à l'hôpital... Son frère - Amenadiel – m'a dit qu'il s'était réveillé hier matin. Je n'ai pas eu d'autres nouvelles depuis.
Pas eu... Ou pas voulu.
Pierce remarqua bien évidemment son malaise, mais ne releva pas, occupé à réfléchir à la meilleure façon de procéder avec les cartes qu'ils avaient en main.
— Est-ce qu'il y a une chance que Lucifer se tienne tranquille le temps que nous débusquions le Sinnerman dans les règles ?
Pierce avait beau poser la question, elle le savait suffisamment intelligent pour connaître la réponse. Bien qu'il ne fallût pas un intellect surdéveloppé pour comprendre la manière de fonctionner de son partenaire. Elle se voyait mal demander à Lucifer de rester assis bien sagement dans un coin en attendant qu'ils débusquent ce criminel dangereux. Elle se voyait mal lui demander la moindre petite chose, à vrai dire.
Elle répondit donc honnêtement ;
— Il y a une chance. Une chance sur un milliard.
— Évidemment.
Il se tut un instant, perdu dans ses pensées avant d'hocher la tête ; hochement annonçant une décision définitive sur la question.
— En ce cas, nous devons le tenir autant à l'écart que possible de l'enquête. Il faudrait également désigner quelqu'un pour le surveiller et le protéger. Qui sait...Il pourrait trouver une piste ? Et nous ne pouvons pas laisser le Sinnerman mettre la main sur lui.
Au fond d'elle-même, Chloé savait qu'elle aurait dû intervenir en la faveur de son partenaire. Ils étaient partenaires, justement. Lucifer pouvait être un atout précieux dans le bon déroulement de l'enquête - non pas uniquement pour sa force surnaturelle et son tour de magie oculaire -, mais également pour ses nombreux contacts illégaux ou non disséminés un peu partout à Los Angeles. Et sans doute bien plus loin que cela.
Il était un atout.
Surtout concernant ce petit détail inconnu de Pierce et de tous les autres. Ce détail, cette possibilité que le Sinnerman ne soit pas aussi humain qu'ils le pensaient.
Elle aurait dû intervenir.
Mais non.
Elle acquiesça.
— Je sais qui pourrait, dit-elle. Quelqu'un proche de lui et qui n'éveillera pas ses soupçons.
— Très bien, approuva Pierce. Il est important que vous gardiez cette conversation pour vous, Decker. Lucifer doit en savoir le moins possible le plus longtemps possible. Nous devons avant tout prouver qu'il y a un lien entre Coleman et le Sinnerman et ensuite-
— Pardon, Monsieur, mais-… l'interrompit Chloé, perplexe. Vous avez dit "nous" ?
— Eh bien, comme vous me l'avez si bien dit tout à l'heure... C'est votre enquête, Decker. Vous n'en voulez plus ?
— Non ! Je veux dire- Oui, bien sûr que je la veux, mais-… balbutia piteusement cette dernière en cherchant ses mots. C'est juste que- Pourquoi me la confier maintenant après m'avoir écartée aussi longtemps ? Je ne comprends pas.
— Je ne vous ai pas écartée parce que je pensais que vous n'aviez pas les épaules pour résoudre cette affaire, expliqua-t-il. Je vous ai écartée parce que vous avez quelque chose à perdre, ce qui n'était pas le cas de Lucifer. Hormis sa vie, bien sûr…
Elle le dévisagea, perplexe.
— Quelque chose à perdre ?
— Vous êtes mère. Votre fille – même Espinoza – pourrait devenir la cible du Sinnerman. Croyez-moi… Je sais de quoi je parle. Cet individu n'a aucune pitié, Decker ; pas même pour les enfants. Vous devez prendre ce point en considération avant de me donner votre réponse. Êtes-vous certaine de vouloir continuer malgré les risques ?
Toujours cette même question.
Elle se l'était posée tant de fois à partir du moment où elle avait signé son formulaire d'inscription à l'Académie et après sa toute première blessure sérieuse en service. Elle n'avait jamais cessé un seul instant de se poser cette question, refusant tout net la réponse funeste qu'avait reçu son père.
Toujours la même question.
Et toujours la même décision venant de Chloé.
Mais cette situation était différente de toutes les autres ; elle ne pouvait pas le nier. Ni même le contourner par quelques pensées positives.
C'était différent. Le Sinnerman était différent des autres.
Les conséquences seraient différentes.
La décision la plus sage aurait été de renoncer, mais-
Elle ne pouvait pas.
Non.
Non, aucune chance qu'elle plie l'échine devant cette nouvelle menace – surnaturelle ou non.
— Ce n'est pas en allant me cacher dans un coin que j'écarterai tout risque pour ma fille, déclara-t-elle avec conviction. La meilleure façon de protéger ma famille est de coincer ce salopard.
Pierce la jaugea du regard sans dire un mot de plus pendant quelques secondes, acquiesçant par la suite.
— Très bien. Mettons-nous au travail, alors. Allez voir Lopez au labo ; elle doit avoir eu le temps de terminer ses premières analyses. Dans le cas contraire, dites-lui d'activer un peu. Et prévenez Lucifer qu'il est affecté ailleurs pour une durée indéterminée.
Il réfléchit un instant avant de poursuivre.
— Je crois qu'Espinoza ne serait pas contre un peu de compagnie.
— Daniel va sauter au plafond, fit remarquer Chloé avec un sourire en coin.
— Dites-lui que c'est pour assurer la protection de Lucifer.
— Oh oui ! Avec ça… Aucune chance qu'il proteste !
Ils échangèrent un sourire complice qui ne dura qu'un millième de seconde avant que son supérieur ne revête son habituel masque impassible. Un millième de seconde pendant laquelle elle oublia le reste, se sentant déchargée d'un poids énorme.
— Vous pouvez disposer, dit alors Pierce en prenant un dossier sur le coin de son bureau.
L'inspectrice se redressa aussitôt avec une brusquerie inattendue, sa chaise râclant le sol sous le regard intrigué de son supérieur. Elle lui offrit un sourire contrit avant de se diriger vers la porte. Elle fut cependant interpellée une dernière fois par le lieutenant alors qu'elle ouvrait le battant de quelques centimètres ; le tapage matinal du commissariat s'engouffrant immédiatement dans l'espace clos et silencieux du bureau.
— Decker !
— Oui, Monsieur ?
Elle se retourna et Pierce parut lui aussi chercher ses mots en tapotant distraitement le dossier ouvert devant lui.
— Agissez avec prudence. Je ne veux pas perdre l'un de mes meilleurs éléments.
— Bien sûr, répondit-elle.
Ils échangèrent un autre regard, la jeune femme interloquée quant à cette dernière recommandation de prudence. Elle qui aurait cru qu'il réagirait tout autrement ; comme un dernier avertissement pour sa bévue en salle d'interrogatoire…
Il semblait sincèrement inquiet pour elle.
Et elle ne put qu'en être touchée.
Une chaleur réconfortante se répandit dans ses membres sans qu'elle n'en attache une grande importance et elle lui sourit à nouveau sans même s'en rendre compte, refermant la porte derrière elle.
Chloé se dirigea sans plus attendre vers le laboratoire de la légiste, cherchant distraitement son téléphone dans ses poches. Ce n'est que lorsque ses doigts effleurèrent la poche arrière de son jean – et l'arrondi rigide produit par l'appareil – qu'elle se figea en plein milieu du couloir. Figée par une réalisation subite qu'elle avait pris soin de claquemurer dans un coin de son esprit jusqu'à maintenant.
Lucifer.
« Prévenez Lucifer qu'il est affecté ailleurs pour une durée indéterminée. »
Elle devait aller à sa rencontre.
Mais-
Elle se mit à tripoter son téléphone entre ses mains, regardant fixement un point devant elle sans se soucier des regards perplexes que ses collègues lui adressaient. La culpabilité aurait dû l'assaillir corps et âme pour mettre ainsi de côté son partenaire. Elle ne pouvait s'empêcher d'en éprouver du soulagement, malgré tout.
Elle ne se sentait aucunement coupable.
Elle avait besoin de cela.
Elle avait essayé - des heures durant - de passer outre, trouver une excuse à l'un comme à l'autre, une parade qui remettrait les choses en ordres comme par magie. Hélas, la magie semblait bouder cette situation surnaturelle. Une cruelle ironie.
Elle avait besoin de temps, de-
« -ce serait beaucoup plus facile pour moi de partir en courant et de faire comme si rien de tout ceci n'avait jamais eu lieu, mais-… Je ne peux pas faire ça. Je ne veux pas. »
L'ongle de son pouce griffa la coque de son téléphone.
La situation avait changé.
Ce qu'elle avait bien pu dire à ce moment-là ne pouvait pas-
Quoi ? Ne pouvait pas être tenu pour acquis ?
Elle ne fuyait pas.
Prendre de la distance et fuir, cela n'avait rien de comparable.
Chloé se mordilla furieusement la lèvre inférieure, luttant contre ses larmes qui menaçaient de couler. Que faire ? Elle n'en savait toujours rien. Elle ne savait plus rien. Et beaucoup trop de choses. Là était tout le problème. Ce qu'elle avait découvert était beaucoup trop conséquent et occultait sa propre existence, son pouvoir de décision. « Occulter » était probablement très loin de sa réalité... Son libre-arbitre avait été purement et simplement oblitéré par ce savoir hors du commun.
« La preuve matérielle du divin est une chose difficile voire impossible à gérer pour des êtres aussi fragiles que les humains. »
Eh bien... « impossible » était un euphémisme.
C'était comme si le moindre choc aurait pu aisément la briser en mille morceaux. Oh oui, Chloé était fragile. Faible et désemparée. Elle était humaine, mais... Plus aussi humaine qu'elle le pensait.
Fragile miracle humain offert aux bons désirs du Diable et de son Père Tout-Puissant.
Elle se sentait piégée dans une situation inextricable.
Si jamais elle décidait de faire l'une ou l'autre chose, de dire telle ou telle phrase à Lucifer ou même quelqu'un d'autre... Le décidait-elle vraiment ? Comment savoir quand elle était aux commandes ?
L'avait-elle jamais été ?
Plongée dans ses pensées chaotiques, Chloé releva la tête à l'entente d'une musique endiablée. Elle avait atteint l'antre scientifique d'Ella sans même s'en rendre compte, se tenant à présent à l'entrée de celui-ci. Chloé observa la jeune légiste chanter et se trémousser au gré des paroles devant son microscope.
— Ella ?
Après une rotation sur elle-même, cette dernière écarquilla les yeux avant d'éteindre sa sono.
— Oh Mon Dieu ! s'exclama-t-elle.
Avant que Chloé ne puisse à nouveau ouvrir la bouche, Ella se précipita vers elle pour la prendre dans ses bras, répétant une ou deux fois cette exclamation divine contre son épaule.
— Oh Mon Dieu ! Je suis si contente que tu ailles bien !
Elle s'écarta et offrit un sourire éclatant à sa collègue, son front néanmoins marqué par l'inquiétude.
— Je-, dit Chloé, fronçant les sourcils.
— Quand Dan m'a dit pour l'explosion, j'étais juste-... J'ai eu tellement peur pour toi ! Et je t'interdis de me refaire une frousse pareille, Chloé ! Toi, moi, Linda et Maze ont est une bande soudée ; aucune d'entre nous n'a le droit de partir de la bande et certainement pas comme ça ! J'ai prié le Grand Patron là-haut et Il m'a écouté ; Il t'a protégé ! s'exclama-t-elle en adressant un regard entendu vers le plafond. Oh, et Lucifer ?! J'ai prié pour lui aussi ! Mais tu sais… Les Voies du Seigneur sont Impénétrables, etcetera… Il est assez radin question miracle ; un seul à la fois, on dirait. Comment il va ?
— Qui, Dieu ? demanda Chloé, un peu perdue.
— Mais non ! s'exclama Ella en tapant gentiment son poing contre l'épaule de celle-ci. Lucifer ! Dan m'a dit qu'il avait été sérieusement amoché par votre chute.
— Oh. Il-...hum. Il va bien. Je crois.
Elle se racla la gorge, embarrassée, et essaya de détourner l'attention de la légiste sur un autre sujet.
— Tu as du nouveau concernant Ian Coleman ? lui demanda-t-elle en serrant machinalement son portable dans ses mains.
— Si par « nouveau », tu entends davantage de questions, alors oui, soupira Ella en revenant vers son microscope.
Elle retira délicatement la plaquette sous la lentille et revint vers Chloé.
— C'est super bizarre. On dirait que ce pauvre homme a juste… éclaté de l'intérieur.
— Éclaté ?
— Yup ! Pour une raison inconnue, chacun de ses organes a implosé au même moment. Pour l'ironie du sort on peut pas faire mieux, hein ?
— Et tu n'as rien trouvé dans son organisme qui pourrait expliquer cette… implosion ?
Ella secoua la tête.
— Han, han ; nada ! répondit-elle en allant reposer la plaquette en verre sous le microscope. J'ai passé en revue tous les poisons, bactéries et autres substances nocives qui auraient éventuellement pu dégrader à ce point l'état de notre ami plastiqueur, mais c'est un cul-de-sac. Je continue de creuser, mais ce qui lui est arrivé, c'est vraiment-
— Surréaliste ? proposa Chloé.
— Exact ! approuva la légiste avant d'hausser les épaules. Peut-être que notre Pote là-haut viendra nous souffler la réponse.
— Peut-être, oui, murmura l'inspectrice.
Ella n'aurait pas pu être plus proche de la réalité.
Un frisson d'appréhension lui griffa l'arrière de la nuque. Si ce Sinnerman était directement responsable de la mort de Ian – responsable bien au-delà des limites scientifiques -, c'était inquiétant. Cette possibilité corroborait le reste de ses suppositions qui prenaient peu à peu la forme de faits et preuves irréfutables dans cette affaire.
En plus de connaître le passé et donc la véritable identité de Lucifer, le Sinnerman y était apparenté d'une manière ou d'une autre. Il n'était pas qu'un simple baron du crime violent et dénué de pitié. Lucifer restait persuadé que cet individu n'était pas humain et, jusqu'ici, rien n'avait pu relier cette intéressante théorie aux faits déjà peu nombreux qu'ils avaient pu réunir ensemble. Et à moins que Chloé n'ait été dans les environs – ce qui n'avait pas été le cas -, son partenaire n'avait pu être neutralisé que par un pair divin ou diabolique.
Il fallait ajouter à cela la mort non moins troublante du suspect.
Oui… diabolique était un adjectif parfait.
Comment était-elle supposée enquêter ?
Chloé secoua doucement la tête, ne souhaitant pas s'attarder sur ses doutes à ce propos. Elle en avait déjà tellement ; c'était les certitudes qui venaient à manquer cruellement.
— OK. Préviens-moi dès que tu trouves quelque chose, dit-elle en tapotant distraitement son téléphone dans sa paume.
— C'est noté !
La jeune femme se dirigea vers la porte, mais ralentit son pas à quelques centimètres à peine de celle-ci ; tapotant toujours son portable dans sa main, à une cadence nettement plus lente cependant. Elle poursuivit ce geste sans vraiment y prêter attention ; emportée dans un torrent violent de questions et de doutes dont elle commençait à se lasser. Indécise, elle se retourna de moitié vers la jeune légiste qui avait recommencé à se trémousser au rythme de la musique.
Un dernier coup d'œil anxieux vers son téléphone et Chloé se décida.
— Dis, Ella-…
— Yuuuuuup ? répondit cette dernière sans se retourner.
L'inspectrice hésita encore un peu puis rejoignit Ella à côté de la table, apposant l'une de ses mains dessus.
— Je me demandais-… Toi qui es croyante, qu'est-ce que tu penses du destin ?
Ella releva la tête et fronça les sourcils.
— Le destin ? Qu'est-ce que tu entends par là ?
— Eh bien... Dieu est supposé être omniscient, non ?
Ella acquiesça.
— Il sait donc tout ce que nous faisons et tout ce que ne comptons faire avant même que nous le sachions. Ce qui est assez logique si on prend en compte le fait qu'Il a créé l'Humanité - Il nous influence forcément. On pourrait même dire qu'Il décide de tout à l'avance, non ?
La légiste prit un moment pour y réfléchir avant de répondre ;
— Sans doute. Et sans doute que non.
— Pourquoi ?
— Il sait tout, mais nous laisse choisir en fin de compte, déclara Ella.
— Mais ce n'est pas vraiment un choix si tout est décidé à l'avance, la contredit Chloé.
Ella secoua la tête avec un sourire.
— Non, non. Il sait tout, mais ne décide de rien selon moi. C'est nous qui décidons. Je pense que Dieu entraperçoit toutes les possibilités qui nous sont offertes – bonnes comme mauvaises – et qui feront pencher la balance vers les douves ou les auréoles. Tout ce qu'Il veut, c'est faire ressortir le meilleur chez chacun de nous. C'est comme... un guide bienveillant, tu vois ?
Chloé hocha la tête, pensive.
— Et tu ne trouves pas ça... agaçant ? demanda-t-elle ensuite. Que toute ta vie - même une toute petite portion – soit guidée par cette entité supérieure qui ne t'expliquera jamais pourquoi tu prends telle ou telle direction ?
— Où serait le fun, alors ? répliqua sa collègue en haussant les épaules. Ça sert à rien de ruiner le plaisir en spoilant le voyage entier !
— C'est-… C'est une belle façon de voir la chose, concéda la jeune femme.
Elle aurait aimé voir les choses ainsi.
— Tu sais, poursuivit Ella. C'est surtout une affaire de perception.
— Quoi donc ?
— L'idée de nous faire un peu diriger ne nous plaît pas parce que nous voulons nous-même absolument tout contrôler. Mais c'est impossible ! Il faut juste... surfer sur la vague et voir ce qui se passe. Et puis, si Son appui t'apporte du positif ; autant en profiter ! Non ?
— Si. Oui, oui sans doute.
Elle offrit un sourire à Ella qui le lui rendit volontiers.
— Merci.
— À ton service !
— À plus tard, la salua Chloé.
— Salue Lucifer pour moi ! lui demanda la légiste tandis qu'elle quittait son laboratoire.
Elle ne répondit pas, marchant lentement en direction de son bureau et triturant à nouveau son téléphone entre ses mains moites. Elle aurait aimé répondre par l'affirmative, embrasser cette vision si positive d'Ella, mais-
Lucifer, Dieu, Ses Plans Divins, le destin, le hasard, le choix, …
Où était-elle au milieu de tout ceci ?
Qui était-elle ?
Arrivée à son bureau, elle prit d'une main sa plaque d'identification posée derrière son ordinateur et caressa distraitement de son pouce les lettres gravées dessus. Caressant son nom, son identité, celle qu'elle pensait être tout ce temps ; sans parvenir à s'y rattacher totalement.
Chloé pressa son pouce contre la toute dernière lettre, aussi fort qu'elle le pouvait. Elle prit une profonde inspiration et composa rapidement un numéro avant de porter son téléphone à son oreille, se rendant alors compte que celui-ci ne vibrait plus depuis un temps.
Elle parla aussitôt que son interlocutrice prit la peine de décrocher.
— Maze ? J'ai un boulot pour toi...
À suivre la semaine prochaine (la dernière !) …
Elle baissa la tête et rencontra son reflet ; trouble, incertain.
Oui, elle avait déjà fait cela.
La réflexion était bien différente, toutefois. L'inspectrice se rapprocha des portes et tendit la main vers celles-ci, effleurant du bout des doigts cette image d'elle-même. Ses traits tirés, cet épuisement inscrit profondément en elle – au fond de ses yeux, sur ses lèvres qu'elle ne cessait de mordiller depuis qu'elle était entrée dans cet ascenseur… Partout.
L'impression de sa fragilité à l'intérieur de cet espace clos.
Musique écoutée par Ella : Marvin Gaye - Mountain High enough
Notes d'auteur :
Gros gros chapitre celui-ci. Le suivant et dernier sera moins long, mais bien heavy en émotions. D'accord, d'accord, je me tais ! ^^ Pardon, pardon.
Le NanoWrimo approchant à grands pas – plus que quelques jours et je dois encore faire un nettoyage intensif de mon espace d'écriture -, je rappelle une dernière fois que les publications vont se faire très très rares pendant quatre semaines minimum. Ça va être écriture-écriture-écriture... Et arrachage de cheveux aussi XD
Ça implique forcément une attente plus ou moins longue pour vous après le chapitre de la semaine prochaine, désolée pour ça. J'espère pouvoir republier sur "These War and Games" très bientôt.
Merci beaucoup pour toutes vos reviews sur le chapitre précédent et de prendre le temps de me lire encore une fois :3
N'hésitez pas à partager votre ressenti sur ce chapitre-ci !
Je vous retrouve dans une semaine pour le final ^^
