Chapitre 9 : Le bain de sang
C'est une île. Un cercle parfait de sable fin, sans relief avec juste la Corne d'Abondance qui trône majestueusement au milieu, vomissant ses cadeaux : armes, sacs, nourritures.
Je scrute les horizons : l'île est très petite, mais j'aperçois d'autres terres, plus loin dans la mer agitée. Si nous voulons survivre à cette première journée, il faut déguerpir de cet îlot et le plus vite possible. La solution se trouve derrière nous : des bateaux noirs avec des petits moteurs, posés sur la plage.
Je ne sais pas nager. Cette pensée m'assaille immédiatement.
45
Le vent souffle beaucoup et soulève les grains de sables tout autour de moi. Il doit y avoir quarante mètres entre la conque d'or et mon piédestal. Je peux le faire, et puis j'ai vraiment besoin d'avoir une arme et un sac pour survivre ici. A côté de moi, il y a la fille du Douze et celle du Huit. Les Carrières sont plus loin, ce qui est plutôt une bonne chose. J'imagine les gens du Capitole qui doivent trépigner devant leurs écrans alors que dans les Districts, ils doivent mourir de peur pour un de leur proche.
30
Je me concentre, et je visualise dans ma tête la course que je vais faire. Les épieux sont posés sur le flanc droit de la Corne d'Abondance. J'aperçois aussi un sac vert que je pourrais prendre sur le chemin. La tension est palpable, il n'y aucun bruits mis-à part la voix métallique qui fait le compte à rebours. Qui compte nos derniers instants de vie.
15
Les dernières secondes commencent à défiler et je sais que c'est le moment de tout donner. Parce que je ne veux certainement pas mourir. Mais c'est idiot personne ne le veut.
10
Respire
9, 8, 7, 6, 5 …
L'adrénaline me fait oublier la peur pendant un moment. De toute façon je préfère mourir là que d'agoniser pendant des jours et des jours. Mais je ne tomberais pas sans avoir combattu.
4, 3, 2, 1
Le gong retentit avec fracas.
Je cours comme je n'ai jamais courus. Je vois tous les tributs se diriger vers le centre de l'île. J'arrive dans les premiers à la Corne et je me saisis d'un épieu. Les combats font déjà rage tout autour. Le garçon du Trois se fait éventré par Ivory. Ses entrailles éclaboussent le sable blanc. Des armes volent dans tous les sens. Le garçon du Deux explose la cervelle d'un tribut avec une barre en fer. Le Quatre et le Onze se font face et se lancent dans un véritable duel.
Du sang, des cris, l'agonie.
Un couteau vole vers moi. Glover. Je sais qu'il est plutôt bon pour jeter des couteaux. Je décide de ne pas m'attarder ici et de filer vers les embarcations.
J'arrive au niveau des bateaux quand je me fais percuter de plein fouet par la fille du Douze. Nous roulons tous les deux dans la poussière. Elle essaie d'attraper mon arme mais je lui envoie mon sac dans la figure. Elle laisse échapper un hurlement, mais elle se relève et dans un geste désespéré se jette de toute ses forces sur mon cou. Elle noue ses doigts contre ma gorge, mais je suis beaucoup plus fort qu'elle et en une seconde je la fais voler dans les airs. Je rampe vers l'épieu que je lui lance avec rage. L'arme se plante en pleine poitrine. Elle s'écroule sur le sable lourdement. Je cours récupérer mon épieu, quand une douleur vive me transperce le flanc : une flèche. La fille du Neuf. Je cours comme un dératé vers les bateaux pendant que j'entends les flèches qui sifflent à mes oreilles. Je pousse le canot dans la mer et je saute dedans. Elle doit se rapprocher maintenant : je dois absolument activé ce moteur. Mes doigts trouvent une manette que j'actionne alors. Le canot se met en mouvement et la vitesse me plaque au sol du bateau. Je suis maintenant loin de l'île. D'autres tributs ont réussis à s'échapper, mais je vois que les combats font toujours rage.
La fille du Neuf réussit à s'enfuir avec son frère. Je n'aime pas savoir qu'il y aura d'autres alliances dans l'Arène. Je crois discerner Agatha qui court avec une hache à la main vers un bateau, mais elle est stoppée dans son élan par quelque chose. Elle tombe par terre et Glover se jette sur elle. Je crois que c'est fini pour elle.
Je suis trop loin pour voir à présent. Avec la barre, j'essaye de mener la barque vers l'île qui se trouve au nord de la Corne d'Abondance. Elle a l'air pleine de ressources : elle est couverte de forêt et ça c'est mon domaine. D'autres embarcations s'éparpillent dans l'océan et plusieurs vont dans la même direction que moi.
Finalement, j'accoste sur une espèce de plage de galets, surplombée par une haute falaise. Je porte mon canot pour le mettre à couvert. Il y a néanmoins un passage qui mène vers le cœur de l'île. Je me dépêche de courir hors de portée de vue. Je suis ainsi sauf pour l'instant. Enfin pas tout à fait : je me suis quand même fait touché par cette flèche. Heureusement que ce n'est trop profond, mais je dois vite trouver un antiseptique pour ne pas risquer une infection. Je décide alors d'ouvrir mon sac pour en faire l'inventaire : une gourde vide, des pastilles purificatrices, des fruits séchés, de la corde fine, une toile en plastique et un sac de couchage très léger. Bon, j'aurais pu mal tomber !
Le canon se met à tonner : un coup représente un tribut mort. Un adversaire de moins quoi. J'en compte dix. Nous ne sommes plus que quatorze, ce qui est déjà peu. Les Jeux ont vraiment commencé. Ce soir, ils auront droit à une retransmission en détails de toutes les morts de la journée.
Je décide de me trouver un endroit pour la nuit quand tout à coup le ciel se met à frémir et des trombes d'eaux s'abattent sur moi. Génial, j'ai choisi l'île pluvieuse... Mais il est vrai que cet endroit, pour l'instant, ressemble beaucoup à mon District, ce qui est plutôt un avantage : je connais bien la pluie. Je rabats la capuche de mon blouson sur ma tête, en espérant que celui-ci est suffisamment étanche pour me garder au sec. Je m'enfonce dans la forêt et essayant de trouver un bon endroit pour dormir, et surtout trouver de l'eau. Je n'ai même pas encore faim pour l'instant donc ce n'est pas ma priorité. Après deux bonnes heures de marches dans cette épaisse forêt de sapins, j'arrive dans une clairière avec un petit ruisseau qui la traverse. Décidément, le sort est de mon côté. Je remplis ma gourde et purifie l'eau à l'aide de mes pastilles. Puis j'essaye de laver un peu ma plaie en la rinçant abondamment. Je croque deux, trois fruits tout en me sentant assez chanceux jusqu'ici. Mais dans l'arène rien ne reste bien longtemps : d'ici à demain, peut-être que le climat aura totalement changé ou l'île sera balayée par des vagues gigantesques. Qui sait ce que les Juges nous réservent cette année.
Après plusieurs heures, la nuit commence à tomber, et je me trouve un sapin avec des branches touffues pour dormir dedans. Je ne peux pas faire de feu avec ce temps, et de toute façon je serais repérer. Je me cale donc et je m'installe une espèce de tente avec la toile en plastique que je dispose au-dessus de ma tête. Je suis mouillé mais je me fourre quand même dans mon sac de couchage, pour ne pas faire une hypothermie pendant la nuit et dans ma main je tiens fermement mon épieu. L'hymne de Panem résonne maintenant dans toute l'arène, le sceau du Capitole apparaît et les tributs tombés aujourd'hui sont projetés dans le ciel : le District Trois en entier, la fille du Cinq, celle du Six, puis le visage d'Agatha me fixe pendant quelques secondes. Elle n'aura même pas résisté à un jour ici. Le garçon et la fille du Huit, la fille du Dix, le garçon du Onze et pour finir la fille du Douze, celle que j'ai abattu. Tous les Carrières ont survécu.
Et j'ai survécu.
