CHAPITRE 9 : BURN WITH ME
Appel à l'aide
Quelques heures plus tard, au beau milieu de la nuit…
Cette fois, Miss Watts avait été bien plus consciente de ce qui s'était passé avec John, même si cela n'avait duré que quelques minutes. Une fois terminées ses prestations scéniques, soutenue à bout de bras par River, la jeune femme avait regagné rapidement sa chambre et s'était jetée sur son lit pour pleurer d'angoisse. River avait passé au moins deux heures à essayer de la rassurer et de la cajoler par des paroles apaisantes murmurées à la lisière de son subconscient.
Elle réalisait non sans un certain mécontentement qu'elle avait été tout simplement incapable de repousser John Hart d'abord (ce qui était tout sauf une bonne nouvelle), et qu'il semblait par-dessus le marché avoir trouvé une tactique pour la forcer à se séparer de son hôtesse pour l'avoir toute à lui…
Elle devait admettre que le rééquilibrage des forces en présence entre eux ne pouvait être aussi plaisant qu'il l'aurait dû, dans la mesure où Amy-Leigh avait à en souffrir. Sans l'intervention providentielle de l'homme en manteau, elle aurait probablement cédé. Il en résultait une conclusion simple : en aucun cas, elle ne devait le laisser approcher de nouveau. John semblait hors de contrôle. Mais le point qui l'intriguait était : pourquoi diable avait-il laissé s'accumuler un tel niveau de frustration sexuelle ?
Elle-même ne craignait pas du tout la passion qu'il déployait, ni l'intimité de ses caresses. Mais Amy-Leigh, c'était une autre affaire !… Tout heurtait sa sensibilité romantique. Elle rêvait encore du prince charmant, qu'elle imaginait attentionné, doux et bien élevé. Il lui ferait la cour en lui offrant des fleurs, des disques de musique qu'elle aimait. Elle voulait se promener avec lui main dans la main au crépuscule et sentir son cœur battre un peu plus vite lorsqu'il déposerait un chaste baiser, à peine appuyé, sur ses lèvres tremblantes et timides…
Comparé à cette image très idéalisée qu'elle s'abstenait de juger, John n'était qu'un sauvage qui sortait absolument du cadre. C'était vrai qu'il pouvait l'être, au demeurant, mais elle-même avait réglé la question d'entrée de jeu la première fois en appariant leurs esprits, afin de l'obliger insensiblement à apparier également leur plaisir. S'il avait voulu lui faire du mal, il l'aurait su aussitôt et en aurait ressenti le contrecoup dans sa propre chair… Fort heureusement, il avait compris sans délai l'intérêt de ce cercle vertueux… Enfin, vertueux, d'un certain point de vue…
Ce partage lui permettait également de comprendre les raisons de son comportement et de connaître ses intentions. Les relations entre les gens sont sans arrêt compliquées par différents brouillages. Omissions, mensonges, distorsions diverses entre ce que l'on pense sans le dire et dit sans le penser… Pourtant ce qu'elle avait fait là menaçait de lui faire perdre la raison. Pour un motif qui lui échappait, il restait marqué par l'expérience. Elle aurait dû savoir que pour une personnalité comme la sienne, cela comportait des risques.
Elle se sentit misérable en contemplant crument les dégâts qu'elle avait déjà infligés à la jeune femme, sans parler de ce qui se dessinait pour John. Il fallait absolument qu'elle rentre à la Bibliothèque et qu'elle ne vienne plus sur place. Car à chaque fois, elle aggravait la situation. Aussi difficile que ce soit, elle devait prendre son mal en patience et travailler de là-bas, en échangeant par écrit avec Cormack et en aidant de loin Miss Watts comme elle pourrait, en lui trouvant des engagements par exemple, en garnissant son compte pour l'aider à tenir si elle n'avait pas de travail…
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Seule dans l'une des plus petites chambres parmi les moins chères, plongée dans l'obscurité, elle se retourna une énième fois dans le lit, incapable de dormir, l'esprit à moitié envahi par des visions de John se repaissant de sa chair, tout droit sorties des cauchemars d'Amy. En tassant son oreiller à coup de poings rageurs, elle aperçut le lumignon du téléphone clignoter sur le chevet, indiquant que la réception avait essayé de la joindre.
Puisqu'elle ne dormait pas, elle alluma une petite lampe et les rappela. On lui indiqua qu'un certain Jack Harkness l'avait demandée et avait insisté pour qu'on lui laisse un message. Elle s'enquit de savoir s'il avait laissé un numéro où pouvoir le joindre et Carlo le réceptionniste de nuit du Vegas Diamond répondit qu'il était toujours là et qu'il attendait.
Jack Harkness. Le Jack rédacteur des dossiers Torchwood si bien documentés qui lui avaient permis de sauver Clara. L'ancien compagnon du Docteur. Et ce même Jack qui hantait Hart lorsqu'elle avait pris possession de lui dans les jardins… Celui qu'il aimait passionnément avant qu'elle ne se mette en travers.
Elle se sentait si abattue qu'elle n'avait pas envie de savoir ce qu'il lui voulait. Pourtant, en comprenant qu'elle était en ligne avec le réceptionniste, il avait saisi d'autorité le combiné et sa voix était dans son oreille.
— Miss, la pria-t-il d'un ton pressant, j'ai besoin de vous voir tout de suite à propos de notre ami commun. C'est très urgent.
— Il est tard et j'ai eu une journée assez difficile…
— Miss, je vous en prie, je suis très inquiet pour lui. Vous avez dit tout à l'heure que vous n'aviez pas eu le temps de finir ce que vous aviez commencé. Il ne va pas bien. Pouvez-vous descendre pour que nous en parlions en privé ou m'autorisez-vous à monter ?
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Fusion
Elle donna son accord pour qu'il monte et remit les vêtements blancs qu'elle avait portés dans la journée. Attendant nerveusement le ding de l'ascenseur, elle pria pour que ce ne soit pas une manœuvre ou un nouveau piège. Elle vit arriver en courant le fringant inconnu au manteau militaire et le fit entrer.
— Que se passe-t-il ?
Il avait le visage défait, les traits tirés par l'inquiétude.
— Il est au plus mal. Il a une forte fièvre et a commencé à délirer. Je l'ai laissé à la garde de quelqu'un dans notre hôtel, qui est tout près, pour venir vous chercher parce que j'ai cru comprendre, à ce qu'il disait, que vous pouviez le soigner. Il m'a supplié d'y aller... Est-ce que vous pouvez quelque chose pour lui ?
Elle baissa les yeux.
— C'est déjà de ma faute s'il est dans cet état… Pourquoi n'appelez-vous pas un médecin ?
— Il s'est sauvé en courant quand son corps a commencé à luire et que le thermomètre a explosé… Je vous ai vu faire quelque chose sur sa poitrine et votre main brillait, qu'est-ce que c'était ?
C'était bizarre qu'un homme comme Hart parvienne à déclencher ce genre de sentiment chez quelqu'un… Elle prit un ton aussi patient qu'embarrassé pour lui répondre, touchée malgré elle par l'intense préoccupation qui émanait de lui.
— Monsieur Harkness… Pour commencer, je ne suis pas Amy-Leigh Watts, je me sers d'elle comme… hôtesse et sans son réel consentement qui plus est... Sa constitution est délicate, elle a déjà été très secouée par ce qui s'est passé tout à l'heure, je ne peux pas lui imposer une nouvelle épreuve, j'en ai déjà bien assez fait. Vous pouvez comprendre que ma présence est dangereuse pour mes hôtes rien qu'en voyant ce qui se passe avec John, qui l'a été aussi.
— Je vous en prie, j'ai peur qu'il ne meure.
— Quand je l'ai trouvé, il voulait mourir, répondit-elle un peu durement. Êtes-vous sûr qu'il a vraiment envie d'être sauvé ?
— Je suis sûr que moi j'en ai envie, c'est tout ce qui compte. Je sais bien qu'aux yeux de bien des gens, il ne vaut pas la corde pour le pendre. Mais il est important pour moi et je viens juste de le retrouver…
Elle secoua la tête.
— Ce n'est pas possible. Miss Watts est traumatisée, je ne peux pas risquer de l'exposer encore. Et peut-être qu'elle redeviendra consciente si jamais je dois… finir ce que j'ai commencé.
— Alors laissez-la dormir ici. Pouvez-vous prendre un autre hôte ?
— Oui en théorie, mais c'est un peu compliqué de trouver quelqu'un au beau milieu de la nuit… réfléchit-elle en plissant le front.
Il la regarda interloqué, raidissant légèrement le dos.
— Quoi ? demanda-t-elle. Je pourrais essayer le liftier ou un groom mais…
Il sourit et s'avança d'un pas.
— Prenez-moi, je suis volontaire ! On n'a pas le temps de chercher quelqu'un d'autre.
Elle le considéra avec un air surpris.
— Vous savez que vous avez tous les deux un style assez similaire sur ce point ? releva-t-elle sarcastiquement.
— J'ai déteint sur lui… dit-il en étouffant un sourire. Je vous en prie ! reprit-il d'un ton plus sérieux. Je ne veux pas qu'il meure. Comment faut-il procéder ?
— Mais… Vous n'êtes même pas humain ! Les cellules de votre corps sont comme enveloppées d'une bulle protectrice inaltérable… C'est extrêmement bizarre… Je ne sais pas si je peux y arriver avec vous...
— A la base, si je suis humain. Ça devrait marcher. Faites un essai. Vous ne pourrez rien me faire.
— C'est justement ce qui m'inquiète ! Pour que ça marche, il faut que je puisse prendre le contrôle de votre corps, et on dirait qu'il a son propre pilotage automatique résident…
Il sourit.
— Je voulais dire que vous ne pourrez pas me blesser gravement. S'il vous plait, le temps presse, essayez.
Elle soupira et le prit par la main. Par précaution, elle s'assit sur le bord du lit, et lui demanda de faire de même.
— Détendez-vous, dit-elle, essayez de ne penser à rien. La sensation est très étrange et très surprenante la première fois, peut-être que ça vous semblera angoissant. Vous pourrez ressentir des fourmillements et…
Il pressa gentiment sa main, la coupant dans son explication :
— Faites-le, c'est tout. Je verrai bien à l'usage.
Effectivement, le moins qu'il pouvait dire c'est que c'était surprenant. Il sentit sa respiration s'emballer. Une voix, plus grave, différente de celle de Miss Watts, éclata partout en lui à la fois, dans sa tête, dans sa gorge, dans ses poumons, l'estomac et probablement...
« Restez tranquille, j'essaie de m'adapter ».
Elle attendit quelques instants et il ressentit de nouveau la même sensation qu'un peu plus tôt dans la journée, quand elle l'avait touché – mais décuplée. Délicieusement.
« Oh mon dieu », pensa-t-il sans pouvoir l'exprimer.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda la voix d'un ton distrait.
« Je vais… très bien, répondit-il pareillement. Mais est-ce que je peux savoir ce que vous faites, au juste ? »
« Un simple scan… Je crois que je vais pouvoir me maintenir. Cela me demande plus d'attention que d'habitude… Relâchez-vous, restez en retrait, je prends le contrôle ».
Jack se leva et il commença à trembler.
« Calmez-vous. Dites-vous que vous êtes sur le siège passager et que c'est moi qui conduis ».
« Je suis désolé. Je ne laisse jamais le volant… »
« Non ?… J'aurais pu m'en douter. »
Essayant de coordonner au mieux ses mouvements, elle se pencha sur Miss Watts qui s'était affaissée sur le côté, et passant un bras sous ses genoux, elle l'installa sur son lit, déploya une couverture sur elle, puis d'une main sur son front, elle influença ses ondes cérébrales pour qu'elle dorme plus profondément. Ses gestes étaient encore légèrement maladroits et comme grippés. La souffrance en moins, c'était à peu près ce qui se passait avec le robot de Cormack…
« Jack, ne luttez pas » recommanda-t-elle.
« Hem, je ne peux pas m'en empêcher… Comment avez-vous fait avec John ? »
« Mauvais exemple. Il se débattait. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Au moins vous, vous étiez prévenu... J'ai dû employer une méthode radicale et il a sombré dans l'inconscience. Et ça n'ira pas sur vous. J'ai besoin de savoir où nous allons, c'est moi qui conduis mais c'est vous qui connaissez le chemin ».
River lui fit faire quelques pas vers la porte et baisser les lumières avant de sortir. Ils prirent l'ascenseur et sortirent de l'hôtel.
« Il faudrait que nous allions plus vite » insista Jack.
« Je n'ai pas l'habitude d'un gabarit comme le vôtre » expliqua-t-elle en manière d'excuse. « Vous êtes plus grand, plus lourd, et comme je perturbe votre système, il surcompense un peu ».
« Alors, vous asseyez-vous sur le siège passager et laissez-moi courir ».
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Fever
Elle accepta immédiatement et Jack partit comme une flèche tandis que River restait en retrait. Apparemment très motivé, il remonta deux rues au pas de course et s'engouffra à l'entrée d'un autre hôtel. L'ascenseur mit un temps interminable à arriver.
Lorsqu'il entra dans sa chambre, il trouva John laissé seul dans la pièce, gisant sur le grand lit. Seule une petite veilleuse était restée allumée sur le chevet et qui diffusait une faible lumière dorée.
« S'il vous plait, demanda River, laissez-moi voir comment il va… »
Elle reprit le contrôle de Jack et alla s'asseoir sur le lit à côté. Il avait l'air assez faible. Sous sa paume fraîchie par la course à l'extérieur, le visage de John était brûlant, il fallait obligatoirement faire descendre sa température très vite. Elle se leva et alla voir dans la salle d'eau attenante qui était assez miraculeusement spacieuse, et équipée d'une baignoire assez grande. Harkness était plus riche que Miss Watts… Elle n'avait pas pris le temps d'observer les lieux en détail, mais ils étaient assez confortables… Elle ouvrit le robinet d'eau froide à fond et puis revint sur ses pas dans la chambre jusqu'au minibar.
« J'avais raison en lui suggérant une bonne douche froide tout à l'heure alors » émit Jack.
« Tout à fait. Je peux l'aider mais il faut amorcer un processus de refroidissement très vite… Zut, pas de glace ».
« On peut en fabriquer en petites quantités » l'informa-t-il.
« Ok, tout à l'heure, quand il sera dans l'eau ».
Elle retourna vérifier le niveau d'eau du bain, qui montait un peu lentement pour sa patience, puis trempa une serviette dedans pour venir baigner son visage.
« Bon, dit-elle le redressant pour faire passer son tee-shirt par-dessus sa tête, je suis bien contente de ne pas être venue avec Miss Watts, elle n'aurait jamais pu le porter jusque dans la baignoire… ».
« On le déshabille en entier ? » s'amusa Jack.
« Je suppose que pour vous ça ne sera pas la première fois » répondit-elle.
« Vous êtes nerveuse ? » la taquina-t-il.
« Pas exactement pour les raisons que vous croyez » répondit-elle en attaquant la boucle de son ceinturon.
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John ouvrit des yeux luisants de fièvre et attrapa le poignet de Jack pour l'arrêter.
— Suis pas franchement… en état, dit-il, parlant difficilement car sa gorge était sèche.
— Nous n'allons pas du tout profiter de la situation, répondit Jack d'un ton étrangement patient. Il faudrait que tu boives, tu es très déshydraté.
— Le Dieu m'a brûlé et il ne reste rien de moi, annonça-t-il énigmatiquement.
Jack s'était levé avait arrêté l'eau dans la baignoire et ramené un verre à dents pris sur la tablette au-dessus du lavabo. Il soutenait son ami pendant qu'il le faisait boire à petites gorgées. Il recommença trois fois, et cela fait, il finit de lui retirer son pantalon et sous-vêtements avec un étrange sourire aux lèvres.
— T'as pas fini de me mater ? grogna John en commençant à claquer des dents.
Jack ignora la remarque en restant inhabituellement silencieux.
— Ok, répondit-il. John, on fait un essai pour voir si tu tiens debout, ou partiellement debout. Il y a un bain bien frais qui t'attend là-bas.
— Non, je ne veux pas, j'ai déjà froid. Fiche-moi la paix.
— C'est parce que ta fièvre remonte, tu vas mourir si elle ne baisse pas.
Il le repoussa en tenant d'attraper le drap pour se recouvrir.
« On va être obligé de le motiver un peu » observa River.
« Oui. Je n'y connais rien mais je vous suggérerais bien un petit scan »…
« Mhh, non ça ne lui fait pas le même effet qu'à vous ».
« Pourquoi ça ? s'étonna le capitaine. C'était très agréable »
— Qu'est-ce que tu fabriques ? demanda John en ouvrant les yeux, étonné de le voir rester immobile.
— Chut ! Je discute avec… Et bien, je ne sais même pas comment vous vous appelez !… Mais si, je me rappelle du nom de ceux avec qui je cou…
John étira ses paupières en deux fines lignes minces, mais il ne put cacher la soudaine dilatation de ses pupilles. Il attrapa le bras de son ami d'une poigne particulièrement ferme et poussa un soupir de plaisir.
— Oh, gémit-il dès qu'il reconnut la vibration pulsatile caractéristique qui trahissait la présence de River, pourquoi est-ce que vous me faites ça tous les deux ! River est avec toi ?
— Oui, j'avais besoin d'aide…
En tirant de l'autre main sur le tissu de sa chemise, d'un geste totalement imprévisible, il attira Jack vers lui et l'embrassa fougueusement en priant de toutes ses forces pour qu'elle passe en lui. Cela avait presque marché tout à l'heure. Presque marché. Il poussa un petit gémissement quand la merveilleuse sensation familière qui lui avait tant manqué regagna ses membres énervés par trop de fièvre. Il se laissa retomber avec un soupir. C'était vraiment parce qu'il était trop malade qu'il ne pouvait pas jouer avec le concept un peu vertigineux qui aurait donné à Jack les étourdissants pouvoirs aphrodisiaques de River…
— Où êtes-vous ? demanda Jack, surpris par l'étrange sentiment de solitude de de froideur qu'il ressentait soudain par contraste.
— Ici, fit River avec la voix de John. La bonne nouvelle, c'est que vous n'allez pas avoir à le porter, je vais l'emmener directement.
— Il va être furieux quand vous allez le plonger dans l'eau froide…
— Je vais gérer ça, répondit River. Ramenez des glaçons.
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Elle le laissa tremper jusqu'à ce que sa température interne descende à peu près à 38°. Régulièrement, Jack refaisait de nouveaux glaçons, et pendant ce temps, elle faisait ce qu'elle pouvait pour l'apaiser, trouvant dans la situation une étrange similitude au réconfort qu'elle avait déjà dû apporter à Miss Watts un peu plus tôt. Deux vies qu'elle avait fichues en l'air.
Les raisons de son état n'avaient rien de spécifiquement physique, ce n'était dû ni à un virus, ni à une intoxication. Jack lui avait dit qu'à sa connaissance John n'était jamais malade. Profitant de ce qu'il était plongé dans une semi-inconscience un peu béate, elle s'approcha doucement du secteur où étaient les souvenirs. Elle comprenait plus ou moins que ce qu'elle avait fait, sans doute de façon totalement insouciante lors de cette fameuse nuit sur Velquesh, était à l'origine du problème.
Elle déplia avec précaution les souvenirs récents. Elle y vit du danger, des poursuites, des combats. Elle y vit Miss Watts assez souvent, et une tristesse croissante. Elle y vit Jack et la surprise enivrante de l'avoir retrouvé. Du désir. Et bien caché là-dessous, elle trouva la peur de ne plus rien ressentir pour lui, ce qu'elle trouva étrange dans la mesure où maints autres indices lui indiquaient qu'il avait toujours des sentiments. Et encore plus caché en dessous de tout ça, elle trouva la « déprime de la comparaison ». Il avait eu d'autres relations sexuelles depuis, mais elles avaient toutes la même conclusion amère qui le fixaient toujours plus nostalgiquement à « cette nuit-là ». Celle où elle s'était un peu laissée aller…
Elle se sentit coupable de cela. Dans la vie de John, le sexe avait une place assez importante. Aussi diamétralement importante d'ailleurs que son absence celle de Miss Watts !… Elle ignorait ce qu'elle pouvait faire pour arranger le désordre qu'elle avait mis. Fallait-il qu'elle prenne la décision de lui faire tout oublier pour qu'il cesse de considérer qu'il n'était plus satisfait de ce qu'une relation sexuelle « normale » pouvait lui apporter ? Pouvait-elle prendre cette décision à sa place ? Certainement pas. D'autant qu'elle ignorait si ça n'engendrerait pas d'autres dégâts qui n'auraient rien de plus pressé que de se tapir dans l'inconscient… Et pour tout dire, celui de John était déjà bien suffisamment encombré !
Elle s'avisa soudain qu'elle n'en éprouvait peut-être pas les mêmes ravages parce qu'elle n'avait justement plus de corps pour en souffrir en bout de course. L'autre option, c'était parce qu'elle était partiellement Seigneur du Temps. La télépathie naturelle du Tardis en marquant ses toutes premières cellules de son embryon en avait peut-être fait d'elle une épouse temporaire acceptable pour le Docteur, parce qu'elle pouvait endurer génétiquement, une union bien plus étroite et plus fusionnelle, comme celle qu'il lui avait fait connaître. Elle revit soudain son jeune visage d'alors et son front pourtant ridé, sa surprise ravie et joueuse quand elle avait défait son nœud papillon la première fois…
Elle secoua la tête pour effacer le souvenir et sourit tant la situation lui semblait bizarre de repenser à lui maintenant. Alors qu'elle était enfermée dans le corps d'un autre homme qui avait été son amant d'un soir, et qu'elle essayait de guérir de l'épouvantable traumatisme que c'était, pour un humain moyen…
— C'est bizarre de ne pas savoir à qui je suis en train de parler précisément… Madame ? John ? fit la voix de Jack. Encore des glaçons ?
Elle ouvrit un œil.
— Non ça va aller, je pense qu'il a suffisamment refroidi. Trouvez-moi une serviette, je vais le sortir de là.
Jack lui lança une grande serviette de bain qu'elle attrapa au vol. Elle s'enveloppa dans le tissu éponge moelleux qu'elle serra autour d'elle et il ne put s'empêcher de rire de bon coeur à ce spectacle.
— Quoi ? fit-elle vaguement vexée, en suspendant son geste.
— Excusez-moi. C'est que… vous ne vous séchez pas du tout comme lui !
— Et bien, je n'ai pas l'intention d'apprendre ! rétorqua-t-elle en fronçant les sourcils. Ça ira bien comme ça. Et regardez ailleurs, au lieu de vous rincer l'œil !
Jack obtempéra et se retourna – mais uniquement parce que le reflet du miroir lui procurait strictement la même vision.
— Je plaide coupable. John est beau, même si je préfère quand il est moins maigre… Et je suis navré, je n'ai pas pensé un seul instant que vous pouviez être mal à l'aise que je vous regarde.
— Comment arrive-t-il à garder la ligne en ingurgitant autant d'alcool ? Voilà un vrai mystère !... Pour votre information, je ne suis pas mal à l'aise, ce n'est pas moi que vous regardez, c'est lui. Et en ce qui le concerne, il s'en fiche…
— Il s'en fiche que je le regarde ? Vous faites bien de me le signaler…
— Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire…
— Et qu'est-ce que vous avez voulu dire ? demanda-t-il d'un ton séducteur en se retournant vers elle.
Elle lui balança la serviette mouillée et roulée en boule à la tête.
— Qu'il n'est pas spécialement pudique.
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Jack sourit. Il adorait cette femme.
Il vida l'eau de la baignoire et étendit la serviette. Quand il revint dans la chambre, il fut légèrement déçu de constater qu'elle avait rhabillé John de son pantalon de toile et de son tee-shirt, et elle raccrochait à peine le téléphone.
— Qui avez-vous appelé ? voulut-il savoir, soudain soupçonneux.
— La réception, j'ai demandé qu'on vous monte des cachets qui prendront le relais pour finir de faire baisser la fièvre.
— Et qu'est-ce qui va se passer maintenant ?
— Continuez à faire attention à ce qu'il s'hydrate régulièrement. Son état général devrait s'améliorer d'ici peu. J'ai fait ce que j'ai pu pour le stabiliser. En ce qui me concerne, je vais rentrer en stop.
— En stop ?
— Oui, répondit-elle avec un sourire. Il faut absolument que je retourne voir Miss Watts.
— Je préférerais que vous restiez encore un peu, dit-il en penchant la tête sur le côté.
— Non, il va mieux, vous pouvez tout à fait vous en occuper, c'est dans vos cordes.
— Et s'il rechutait ? insista-t-il. C'était quand même inquiétant ce phénomène lumineux…
— John a un problème d'ordre énergétique. Je suppose que sa frustration de tout à l'heure l'a fait exploser quand il a compris qu'il n'aurait pas ce qu'il voulait, alors qu'il était tout près d'y arriver…
Jack rit de bon cœur en secouant la tête.
— Certainement pas ! John n'est pas un adolescent qui découvre le sexe ! Et s'il y a bien un mot qui n'est pas dans son vocabulaire, c'est « frustration »…
Elle ne répondit pas tout de suite et suggéra seulement :
— Peut-être pourrez-vous en parler avec lui, quand je serai partie.
— Vous dites qu'il n'est pas pudique, mais quand il s'agit de ne pas me parler, il est devenu très entêté… Cela fait des jours que j'essaie de savoir ce qui ne va pas. Je vois bien qu'il n'est pas dans son état normal, ce n'est presque plus le même homme…
— Et ça vous déçoit ?
— Euh, pendant qu'il n'entend pas… Non ! Mais vous devez bien savoir ce qu'il a… Vous avez dit que c'était de votre faute… Je ne sais pas comment l'aider s'il refuse de me parler. Qu'est-ce que vous avez bien pu faire pour qu'il soit dans cet état ?
A la porte, on frappa trois petits coups.
— Ah, mon chauffeur est arrivé, prévint-elle. Je crois que vous devriez vraiment discuter de cela entre vous deux. Il vous aime passionnément depuis un certain temps. En ce qui me concerne, je n'ai pas la moindre envie de me mêler de votre relation.
River ouvrit la porte et sourit au réceptionniste venu lui apporter des cachets. Elle changea d'hôte d'un simple effleurement de la main, et John se retrouva avec la boîte en main, un merci sur les lèvres. Il regarda le réceptionniste partir avec une légère confusion. Il referma la porte en fronçant les sourcils.
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— Est-ce que ça va ? lui demanda Jack.
— Non, j'ai la tête qui me tourne comme si j'avais bu dix litres de bourbon… Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Tu dois refaire de la fièvre, prends-en deux déjà… fit Jack en lui tendant un verre d'eau. Quand on est rentrés à l'hôtel tout à l'heure, tu t'es effondré. Tu es resté dans les vapes un bon moment, à claquer des dents et à délirer… Tu disais des choses vraiment bizarres.
John choisit prudemment de s'asseoir, il appuya doucement sur ses pommettes bouffies par la fièvre.
— Ah j'ai l'impression qu'on m'a collé la tête dans le four…
Il se releva et tituba légèrement vers un miroir.
— Ah ouais, sale gueule… Si ça ne te fait rien, moi je ne ressors pas ce soir, je suis claqué…
Il souriait, mais soudain, Jack vit la transformation s'abattre sur lui.
Des souvenirs lui revenaient en vrac avec violence : l'exquise suavité vanillée de la peau du décolleté de Miss Watts, Jack qui l'arrachait à elle en lui tordant les bras dans un étau inflexible, un baiser merveilleusement agréable échangé avec lui… la sensation de flotter nu dans l'espace… River…
— River était là ! dit-il.
— Qui c'est River ? demanda le Capitaine d'un ton faussement innocent.
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