Chapitre 10
Le niveau de la mer montait dangereusement. Obéissant à leur mère, les vagues grignotaient petit à petit la terre ferme. La déesse prenait l'aventure de sa fille pour une trahison. Quelle perfidie d'avoir séduit sa fille! Cet humain de malheur devait donc savoir depuis le début qui elle était… Les Fujimoto avaient ils juré de la provoquer? Granmamare n'avait jamais excellé que dans les châtiments. Elle trônait, majestueuse, du haut de la falaise, pour regarder son œuvre.
La plupart du temps, la vie d'un dieu n'était qu'ennui. Pourquoi devait on être reconnaissant envers les hommes? Pour ces gouttelettes d'énergie ridicules que reçoivent les dieux? Leurs prières n'étaient rien comparées à une vie d'éternité. Sa mère lui avait un jour dit que devenir une déesse était un grand honneur. Si on lui redisait cela aujourd'hui, Granmamare éclaterait de rire. Il n'y avait bien que des personnes âgées pour honorer les dieux de nos jours! Les déchets commençaient à envahir les mers, tuer les poissons… Il était temps de réaffirmer sa puissance dans un déluge, engloutissant tout sur son passage.
Les vagues léchaient le bas de la falaise, pour avertir la déesse de la mort imminente de Ryo. Il avait été entrainé dans la mer et à présent il se débattait en vain. Telle était sa punition pour avoir séduit une déesse. Quant à Gran', elle ne régnerait pas de sitôt. Peut être, si elle restait sagement au palais sans intervenir, on la jugerait moins sévèrement.
« Ryo! Ryo? » Quelle était encore cette plainte qu'on entendait depuis cinq bonnes minutes? Encore ce vieil homme qui fouillait la mer désespérément. Cherchait il à mourir? La déesse ne voulut pas être déconcentrée plus longtemps. Elle se pencha de tout son long, ses longs cheveux cuivrés recouvraient la maison familiale des Fujimoto. Sa bouche à elle toute seule, mesurait bien autant que Fujimoto père. Quand celui-ci se retourna, il resta pétrifié.
« Et bien qu'as-tu à rester là? Ne vois tu pas que ta ville est engloutie?
Demanda la divinité.
Sa voix résonna quelques minutes. Fujimoto se couvrit les oreilles, peu habitué à entendre un son aussi fort.
_ Oh grande déesse, répondit il en se prosternant, je vous prie de bien vouloir excuser un pauvre père qui a perdu son fils. Il vient d'être emporté par l'une de vos vagues et je serais le plus malheureux des hommes si vous ne me rendiez pas mon Ryo… Je vous serais redevable à vie. »
Lucie sortit de la maison en poussant l'étrange rideau de cheveux roux qui recouvrait la porte. Elle écarquilla les yeux.
La déesse sourit:
« C'est bien digne d'un humain. Tes voisins se meurent et tout ce qui t'importe c'est ton fils qui s'est noyé imprudemment.
_ Je vous en supplie Granmamare… Qu'Est-ce qui a déclenché votre colère? Que pouvons nous faire pour réparer? » Dit le vieil homme derrière ses mains jointes. « Mon travail lui-même dépend de votre humeur. Je ne suis qu'un pauvre dirigeant de ferry, pardonnez moi… »
Lucie fit deux pas en avant et cria: « Non chéri! ». Il était bien imprudent de s'adresser à un dieu même s'il vous avait adressé la parole en premier.
De plus il en avait trop dit pour que la déesse ne comprenne pas la situation. Elle avait devant elle le responsable de tous ces meurtres marins. Elle rit de l'ironie de la situation et ouvrit sa bouche, son immense bouche qui avala sans hésitation Fujimoto sous les yeux ébahis de sa femme.
Pendant ce temps là, Ryo se débattait dans l'eau. Il avait beau être un excellent nageur, une force surhumaine l'entrainait vers le fond. Il lui semblait que la vague elle-même l'entrainait dans les profondeurs. La pression de l'eau était si forte qu'il abandonna. Il n'avait plus d'air dans les poumons et commençait à fermer les yeux, las. Il n'était presque plus conscient, pourtant il lui semblait que son corps était transporté. Et un doux parfum l'entourait. Celui de Gran'.
Celle-ci l'avait entrainé sur un rocher et elle avait posé sa tête sur ses genoux. Il n'avait plus qu'un souffle de vie.
« Pourquoi? » sa voix se brisa. « Je suis désolée Ryo. Si désolée… »
Fujimoto toussa. Il avait de la peine à ouvrir la bouche mais il articula:
« Ne dis pas ça.. J'ai été heureux. Le peu de jours qu'on s'est côtoyés… Le peu…
Gran' éclata en sanglots et prit la tête de Ryo entre ses mains. Elle y colla son front contre le sien, il était glacé. C'était la première fois qu'elle voyait la mort en face, ce n'était presque qu'une légende parmi les dieux. Tout à coup, elle sentit son cœur s'arrêter de battre. Une sensation oppressante l'envahit. Il se passait quelque chose de grave, une seconde à peine s'était écoulée depuis la mort du père de Ryo. Même si les dieux semblaient aussi libres de leurs actes que possible, il existait quelques règles à ne pas enfreindre. Elles n'étaient pas contraignantes, et la majorité des déesses des eaux arrivaient à la fin de leur règne sans les avoir transgressé. Cependant l'actuelle Granmamare entrait dans la légende des « déesses noires ».
Vous vous engagez à ne jamais tuer un homme de votre main.
… En goûtant à la chair humaine, la déesse devint un démon.
« Qu'Est-ce qui lui était venu à l'esprit avant d'ouvrir la bouche? Nul ne le sait. La mère de Ponyo m'a souvent dit depuis, que sa mère ne s'était jamais plût en tant que déesse. L'ennui la minait et entretenait sa rancœur envers les êtres humains. Après tout, en tuant tous les humains, il n'y aurait plus de dieux non plus. C'est sans doute ce qu'elle pensait… Mais plus personne ne le sait à présent. On ne se souvient plus d'elle que comme le « typhon de l'été XXX », un des plus meurtrier du siècle. »
Silence. Lisa avait porté sa main gauche devant sa bouche.
Le sorcier soupira:
« Je préfèrerais que vous n'en parliez pas à Ponyo. Je ne voudrais pas qu'elle haïsse sa grand-mère…
_ Euh non, non… Très bien.
_ …
_ Et votre mère qu'est elle devenue? » Demanda Lisa. Ce n'était pas, bien sûr, la question qui lui brûlait les lèvres mais elle n'osa pas être plus curieuse. Après tout c'était son histoire d'amour avec Gran'… Il n'y avait rien de plus personnel.
« Morte dans la tempête sans doute. Je ne l'ai pas retrouvée. De toute façon, elle aimait tellement mon père qu'elle ne pouvait que mourir avec lui.. »
Il avait un air si froid lorsqu'il disait ça… Il ne ressemble plus du tout au Ryo de son passé. Se dit Lisa.
Le signal qu'avait reçu Gran' était celui que toute déesse recevait lorsqu'elle montait sur le trône. Lorsque tout se passait bien, la déesse précédente sentait que son heure était venue, elle prévenait sa fille et alors la nouvelle Granmamare ressentait qu'elle était désormais la reine de l'océan. Cependant ici, Gran' n'était pas prête. Elle était juste l'héritière de la précédente Granmamare. La déesse n'existait plus. Elle se métamorphosait en un monstre horrible et noir sous les yeux de Lucie. Il se tortillait et écrasait des maisons dans une danse endiablée. Gran' le voyait de son rocher. Ses pouvoirs avaient infiniment augmenté en à peine quelques secondes. Elle déposa précautionneusement Ryo sur le sable après lui avoir déposé un baiser scintillant sur le front, puis elle rejoint le monstre qu'était devenu sa mère. C'était à elle de l'achever.
Gran' ne raconta jamais dans les détails ce qu'il s'était passé à Ryo. Tout ce qu'il sait, il l'a vu de lui-même le lendemain matin. Il s'était réveillé sur le sable, trempé et différent. Des débris de maisons étaient échoués sur le rivage, un peu partout, et tout le monde s'étonnait de ce typhon, car il faisait un beau soleil quelques jours auparavant. Une main s'était posée sur son épaule et il avait vu Gran', plus belle que jamais, se tenant derrière lui.
Ryo l'interrogea du regard. Était ce une autre vie que les dieux leur offraient? Ah.. Mais c'était Gran' la déesse…
Celle-ci sourit.
« Je ne pouvais pas supporter l'idée que tu meures. Excuse moi j'ai agis de manière égoïste. C'est la dernière fois que j'agis comme cela…
Fujimoto pris Gran' par la taille:
_ Mais qu'Est-ce que tu racontes? Tu m'as sauvé! Nous pouvons enfin vivre heureux!
_… Tu ne te sens pas différent?
Fujimoto fronça les sourcils: _ Comment cela? »
Oui c'était la pure vérité. Il l'avait ressenti dès son réveil mais l'avait ignoré.
« Tu n'est plus humain Ryo.. Tu es mort hier soir et je t'ai insufflé une partie de mes pouvoirs, ce qui fait de toi un sorcier.
_ Que? » Ryo revint à la réalité. « Où est mon père? Et.. La déesse? Que s'est il passé? » Il avait lâché Gran'.
_ La déesse est devant toi. J'ai reprit le flambeau.. Et pour le reste.. Je suis vraiment désolée..
_ Ne me dis plus que tu es désolée. Désolée de quoi…? »
Et c'est alors que le sorcier se tourna vers la ville. Dos à la mer, il découvrit l'ampleur des dégâts. Il ne restait de la cité qu'une partie de l'église et sa maison, étrangement intacte. Les habitants avaient déjà commencé à déblayer les rues, la vie continue.
