10 | Mardi. Des regards extérieurs
o Londres, Division des Aurors
Je prends un soin pour m'habiller le lendemain matin qui fait sourire Sam.
"On a les armures qu'on peut. Je veux montrer à Seamus que je prends tout ça au sérieux", j'explique.
"Ah, je note qu'il est redevenu, Seamus", se félicite Sam.
"Je sais que je pourrais tomber sur bien pire que lui si on doit nous séparer, et que c'est aussi un peu de ma faute si on en est là", je soupire. Ça va, je vais pouvoir arrêter de me flageller ou c'est pour la vie ?
"Pense à l'enquête. Fais ton boulot et trouvez le ou la ou les coupables. Et tout le reste sera des péripéties."
"Tu crois vraiment ?"
"Si vous êtes convaincus tous les deux de poursuivre les vrais coupables, une partie du problème sera évacuée."
"Mais si on se tape des semaines de 'tiens, vous avez vu la fille Lupin comme elle court après les Harpies'..."
Je m'arrête parce que je vois Sam froncer les sourcils.
"Iris, un truc qui me chagrine dans ta réaction", il commence prudemment, "c'est que tu te focalises sur le fait qu'elle a du sang de Harpie alors que si j'ai bien compris, elle ne l'a pas mordu..."
"Dans mes livres d'Histoire, Leticia Somnolens ou Malodora Grymm n'ont pas mordu leurs victimes non plus. Les deux étaient d'ailleurs des sorcières compétentes d'une certaine façon", j'argumente.
"Ok, mais on a un crime d'une grande complexité, tu me l'as dit plusieurs fois. Donc, on s'en fiche qu'elle soit Harpie, ce n'est ni le procédé ni le motif a priori. Faut déconnecter les deux parce que sinon vous n'allez jamais avancer."
"Tu sais qu'on a déjà un lieutenant à la réunion de ce matin ?", j'essaie de limiter l'impact de la leçon de choses.
"Je ne peux que saluer l'initiative de Tanya parce que, sur le fond et la forme, vous me paraissez avoir besoin d'un regard extérieur. Ça peut arriver à tout le monde", il rajoute quand il croise mon regard. Je préfère ne rien dire. Je sais qu'il a raison.
Quand j'arrive à la Division de Londres du Bureau des Aurors, Mark me saute dessus me répétant qu'il espère que je n'ai pas eu besoin de lui hier soir.
"Non, ça va. Si Finnigan te dit de rentrer, qui suis-je pour te le reprocher ?", je souris ; je sais qu'on est écoutés. "Et super le rapport, beau boulot tout ce que vous avez réuni."
"Vraiment ?", il vérifie. J'opine et il s'en contente. Peut-être parce que son inquiétude est ailleurs. "A ce propos. Ogden et son équipe sont partis, et Thomas ne peut pas faire la présentation. Finnigan a dit que je la ferais", il est clair dans ses yeux qu'il trouve l'idée inquiétante.
"Tu es le mieux placé."
"Mais je ne saurai pas", proteste Mark tout bas.
"Finnigan va gérer les présentations. Il te posera ses questions et, si tu cales, je suis là, j'ai le dossier. Ce n'est pas un examen, Mark. C'est une présentation d'un travail auquel tu as participé. C'est rare de le faire si tôt, je reconnais, mais ça va bien se passer. Il n'y a pas de raison", je promets.
Seamus nous rejoint juste après "Vous êtes prêts, on y va ? Je prends la direction de la conversation, Iris, mais tu interviens quand tu veux. Juste..."
"On cherche des faits, on solidifie, on voit après", je propose. Il me serre l'épaule et nous le suivons jusqu'à la salle de réunion où Tanya discute avec Jago Botterril du Bureau d'Analyse. Elle nous fait signe de prendre place.
"Heathcote ?", je souffle pour Finnigan.
"Tanya ne veut pas de lui pendant le rapport de l'analyste", il me répond sur le même ton. "On ira le chercher après."
Je n'ai pas le temps de creuser. Tanya enjoint à Jago Botterril de nous raconter où en est le bureau d'analyse. "Merci de vous être déplacé en personne", elle rajoute en lui donnant la parole.
"Nous avons fait de notre mieux pour traiter toutes les données qui nous ont été transmises. Je vais commencer par vous présenter les résultats des analyses croisées avec les laboratoires moldus, puis ceux de l'analyse de cet appartement de Finchley. Les rapports détaillés sont là et j'ai un peu de temps pour répondre à vos questions."
Tanya accepte les termes de Botterril d'un signe de tête.
"Sur le premier aspect, je vais sans doute vous décevoir mais je n'ai pu mettre en évidence aucune trace de salive de Harpie, ou de descendant de Harpie au sang-mêlé dans les échantillons des Moldus. Je ne pense pas que ce soit en raison des méthodes de conservation des preuves moldues. Franchement. Sincèrement, je ne sais pas si quelqu'un de complètement ou partiellement Harpie était dans ce taxi mais il n'y pas trace de sa salive dans les taches de sang relevées."
"Il n'y a que la salive de Wagtail ?", je questionne après avoir levé discrètement la main et avoir eu l'assentiment de Tanya.
"C'est une bonne question, Auror Lupin", se réjouit ouvertement Botterril. "Les traces sont ténues mais je pense qu'il n'y a pas que celle de Myron Wagtail. Nos camarades moldus qui ont leurs propres manières d'aborder la question pensent comme moi. Ils prétendent avoir trouvé d'autres traces de salive et sans doute masculine."
"Masculine ?", je relève.
"C'est l'apport de leurs techniques. Moi, j'ajouterai que je pense que cette salive - a priori masculine - appartient à un sorcier. Il y a des traces d'aura et d'une aura différente de celle de Myron Wagtail."
"Un homme ? Mais la surveillance moldue signale une femme. J'ai vu les images - ce n'est pas d'une clarté délirante mais c'est une femme, plutôt petite et frêle qui monte dans ce taxi", intervient Seamus.
Botterril a l'air intéressé d'apprendre ça mais il a la présence d'esprit de ne pas l'exprimer trop fort.
"On verra ce qu'on fait de tout ça après, Finnigan", annonce Tanya de sa meilleure voix de lieutenant. "D'autres choses à nous signaler, Jago ?", elle questionne plus aimablement.
"Vous aviez aussi des questions sur le costume", reprend l'analyste après un regard à ses notes. "C'est bien de la peau de dragon, tannée et travaillée selon des méthodes qui me paraissent les nôtres - je sais bien que les tanneries de peau de dragon ont fermé depuis longtemps. Reste qu'on connaît leurs techniques et que ce que j'ai pu voir ressemble plus aux pratiques britanniques qu'asiatiques ou africaines. C'est même assez différent des méthodes bulgares pour les techniques de coloration. Franchement, si les tanneries de Liverpool existaient toujours, je dirais que les peaux viennent de là."
Tanya nous regarde se demandant sans doute pourquoi on a interrogé l'analyste sur les costumes et qu'elle n'a aucune trace de nos actions dans ce domaine dans ses rapports. Comme il n'est pas question que je fasse ma maligne, je me tourne ouvertement vers Seamus qui assume avec un infime soupir : "On a des factures de costumes en cuir établies par une société fantoche du Chemin de Traverse - évidemment la qualité des peaux n'est pas indiquée, mais l'assistante de Wagtail a admis que c'était de là que la plupart des costumes en peau de dragon de Myron venaient. On a commencé à enquêter avec Iris mais on s'est finalement concentrés sur la viande..."
"La viande est importante", je commence par renchérir quand le regard de Tanya sur moi m'invite à m'exprimer à mon tour. "Reste que Myron Wagtail a volontairement ou non quitté à un moment - a priori après l'accident de taxi - son costume de cuir de dragon pour enfiler un peignoir de soie jaune. Je reconnais que c'est un détail mais c'est le genre de détail qui m'empêche de dormir. Parce que le scénario change beaucoup selon les cas."
"Tu veux dire qu'il aurait pu avoir des relations sexuelles dans ce taxi - après, paraît..." Tanya se retourne vers Botterril sans terminer sa phrase. Seamus semble avoir décidé de prendre mon élargissement de l'enquête avec philosophie.
"Rien dans l'autopsie du corps ou dans l'analyse du taxi ou du costume parle de relations sexuelles de quelque type que ce soit", répond l'analyste, factuel.
"Les Moldus ont cherché ?" veut savoir Tanya.
"Tout à fait, lieutenant. Ça paraît être dans leurs procédures de vérification de routine", confirme Botterril. Je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'il en sait mais je ne tente pas de chatouiller le dragon en posant ce genre de questions.
"Rien de plus sur ce costume ?", insiste Tanya.
"Vu la remarque de l'Auror Lupin, je tiens à souligner que je n'ai pas trouvé de marques de magie ou d'utilisation de la force dessus. A preuve du contraire, Myron Wagtail s'est dévêtu lui-même." On opine tous sans avoir la moindre idée de quoi faire de l'information. "Je peux passer à l'analyse de l'appartement ?" Tanya acquiesce. "Il est clair que Myron Wagtail était souvent et régulièrement sur les lieux. On trouve partout ses empreintes physiques et magiques. Une autre personne, ayant très certainement dans ses ascendants une Harpie, a également régulièrement résidé sur les lieux et laissé des traces - physiques et magiques. Je pense qu'elle a plus de chances d'être une femme selon les traces d'aura que j'ai trouvées."
"Tu n'es pas sûr ?", relève Seamus assez sidéré de ce qu'il entend.
"Le sang Harpie pourrait nous donner une connotation féminine indue", explique sobrement Botterril. "Mais si on croise avec les quelques effets personnels laissées dans la seconde chambre et portant la même signature magique, avec les photographies aussi, on peut poser l'hypothèse que c'est un être de sexe féminin."
"Tu as parlé de traces magiques - des sortilèges ?", je me risque
"Des enchantements temporaires pour la plupart", confirme Botterril. Un point de plus pour Sandy Haley, je me dis.
"Et sur les instruments ?", veut savoir Seamus.
"Des traces physiques des deux", répond Botterril. "Sur les montants des harpes et sur les cordes".
Une Harpie jouant de la harpe, je m'amuse silencieusement. Seamus et Tanya semblent eux se disputer des yeux sur qui doit poursuivre. La lieutenant gagne.
"Des traces pouvant correspondre à celles de l'être de sexe masculin selon les Moldus ?", s'enquiert Tanya.
"Non, aucune", commence Botterril avant de se reprendre. "En fait, si, il y a peut-être une connexion possible. Sur le costume bleu trouvé dans la première chambre, il y a... il y a une trace de sort qui pourrait être... qui pourrait avoir été jeté par le même sorcier que celui qui a laissé une trace de son aura dans le taxi..."
"Voilà un développement inattendu", commente Tanya pour nous tous.
"Je ne peux rien en conclure, Lieutenant", remarque Jago Botterril. "A part que sans doute Myron Wagtail et lui s'étaient déjà rencontrés. Rien de plus."
"Une idée du sortilège, Analyste Botterril ?", s'enquiert Seamus.
"Non, enfin, rien d'offensif, j'imagine que c'est votre question. En fait, je n'ai pas eu le temps d'aller jusqu'au bout de mes recherches mais ça pourrait être un sortilège de travail du cuir."
Seamus a une petite grimace en coin en me regardant, mais je n'en suis pas à lâcher qu'il a volontairement écarté le commerce illégal du cuir de dragon au profit de la piste du foie d'agneau. Quoi qu'il croie, je ne tiens pas à changer tout de suite d'équipe. Et la piste de la viande méritait nos efforts.
"D'autres questions, Seamus, Iris ?", nous relance Tanya.
"Pas à ce stade, Lieutenant", indique mon chef, et je me contente d'opiner.
Tanya raccompagne Botterril et Seamus sort pour chercher Heathcote. Mark a l'air un peu pâle, je le remarque mais je décide de ne pas creuser.
"Iris, tu crois que ça peut être quelqu'un d'autre que Starling ?", il finit par murmurer.
"Mon travail n'est pas de croire, Mark. C'est de chercher, de retourner chaque pierre... la première n'est pas toujours la bonne... et je crois toujours qu'on doit parler à Starling."
Le retour de Tanya, Seamus et Heathcote met fin à notre aparté. Heathcote a une sale mine quand il nous serre la main en murmurant qu'il apprécie qu'on l'ait invité.
"Comme expert, Wintringham", rappelle fermement Tanya. "Pas comme membre de l'enquête." Heathcote se contente d'un signe de tête. "Mais écoutons ce que Mark et Coughlin ont trouvé", propose notre lieutenant.
Mark a un très timide "Bien lieutenant" et regarde son rapport posé devant lui avec un air dubitatif. Je me retiens de l'encourager en me disant que je n'aurais pas apprécié le geste à sa place. Une des choses que j'ai bien aimées chez Sam, c'est qu'il n'avait pas ce genre de geste, après tout. Mark inspire et se lance, sa voix s'affermit alors qu'il retrace leur recherche et tout ce qu'ils ont amassé sur les liens entre les Wagtail et les Starling. A part Heathcote, qui affiche un visage impassible, tout le monde a lu le rapport, et les quelques questions factuelles de Tanya sont plus là pour la routine qu'autre chose. Comme prévu, Mark conclut sur la nécessité de mener une enquête de voisinage pour savoir si quelqu'un se souvient de la jeune Bloedwen. Seamus opine en soutien et, moi, je fais un bref clin d'oeil à Mark.
Notre lieutenant nous prend alors tous par surprise avec sa question : "A qui appartient l'atelier aujourd'hui ?" On est tous silencieux, Mark blêmit et me regarde comme on appelle au secours. "On ne l'a pas vu dans le testament de Myron, je me trompe ?", insiste Tanya.
"C'est une bonne question qu'on n'a pas encore eu le temps de se poser, lieutenant", intervient loyalement Seamus avant moi.
"Eh bien, Auror Finnigan, je ne peux m'empêcher de m'interroger si cette question n'aurait pas déjà sa réponse si les informations circulaient pleinement et normalement dans ton équipe. Ton adjointe y aurait peut-être pensé si elle avait pu faire le débriefing normal avec son Aspirant...", s'échauffe lentement Tanya.
J'évite de regarder Seamus qui sait comme moi qu'il n'a pas trop d'autre choix que de prendre sa remontrance avec stoïcisme - Tanya ne supporte pas d'être interrompue quand elle fait la leçon. Heathcote, lui, ne le sait pas :
"Moi, je pense que je sais, lieutenant. Je suis allé plusieurs fois à cet Atelier avec mon père. Myron disait toujours que Bloedwen et Layton, c'était leur Atelier. Qu'il n'était qu'un prête-nom... Je pense qu'il leur a légué d'une manière ou d'une autre depuis longtemps... Pas qu'il en aura été remercié", il rajoute avec amertume.
"Layton?", enquête Seamus sans doute content de la diversion.
"Layton Graves, le frère aîné de Merton... un grand pote de Myron", explique Heathcote. "Il est luthier de harpes. Myron l'a associé à l'affaire de son père depuis longtemps... je ne sais pas depuis quand", il semble réaliser.
"Toi, tu connais Bloedwen", je souligne, parce que Tanya n'a pas repris la main et autant passer à autre chose. Ne serait-ce que pour Seamus.
"Je connais son existence. Je ne l'ai jamais rencontrée", précise Heathcote sur ses gardes, je crois.
"Tu savais qu'elle a du sang de Harpie ?"
"Non, Myron disait qu'elle voyageait beaucoup quand quelqu'un posait des questions sur elle... Merlin, si je la tenais au bout de ma baguette !"
Sa sortie fige tous les Aurors autour de la table.
"Auror Wintringham, ai-je bien entendu ?", s'enquiert Tanya.
"Lieutenant, rien d'autre n'a de sens : ni la réaction des autres membres du groupe, ni que Myron ne se soit pas méfié. Vous avez d'autres pistes crédibles ?", interroge Heathcote sans se démonter.
"Tu sais que ce n'est pas sur ça que je te questionne", elle insiste.
Wintringham a une infime respiration.
"Lieutenant, c'est un geste d'humeur", il se justifie. "J'aimais beaucoup Myron... je vis assez mal que quiconque l'ait tué et surtout si c'est bien cette Bloedwen... Harpie ou non... Myron a toujours fait le maximum pour elle - c'est ce que j'ai entendu toute mon enfance. Il lui rend les chansons qu'elle leur a écrites. Et elle le tue ?"
J'entends le père d'Heathcote souligner qu'on ne tue pas pour treize chansons.
"Et pour un atelier de luthier ?", je propose.
"Si elle le possède déjà ?", contre Seamus qui semble avoir abandonné un sacré paquet de convictions en moins d'une heure. Je hausse prudemment les épaules.
"Bon, vous avez du boulot", conclut Tanya en se levant.
"Lieutenant", commence à plaider Heathcote.
"On verra", coupe abruptement Tanya. "Je vais voir si ton équipe peut se passer de toi. J'avoue que je ne sais pas ce qui est le pire : te laisser dans la nature au risque que tu suives ta vendetta personnelle ou faire perdre du temps à Seamus et Iris à te surveiller..."
"Lieutenant", répète Heathcote, sincèrement mortifié cette fois, je crois.
"Je veux plus ou moins envisager que ta parole ait dépassé ta pensée, Wintringham. Je te prends pour un gars sérieux, bosseur, à qui on peut confier des responsabilités... J'espère ne pas me tromper."
"Non, lieutenant.. je ne poursuis pas de vendetta... mais Myron mérite ... tout le monde mérite la justice", articule Heathcote avec une grande difficulté.
"Faudrait-il encore que Finnigan accepte la responsabilité", continue Tanya en regardant Seamus.
"J'ai besoin de bras, lieutenant, de bras, de tête... je croyais qu'on tenait le fil rouge, qu'on était tout près d'aller voir le juge, mais... il reste bien trop de zones d'ombre", il conclut avec humilité. "Heathcote peut nous aider... je pense. Nous faire gagner du temps sur certaines connexions."
Je crois que Tanya hésite un instant à me poser la question à moi aussi et renonce. Elle se contente sobrement d'opiner.
En sortant de la salle de réunion, je dis à Mark d'aller prendre du café en prenant un peu son temps. Il arque un sourcil mais ne fait pas de commentaires. Comme l'équipe d'Ogden est toujours absente, on a le bureau pour nous.
"Un truc à me dire ?", s'enquiert Seamus.
"Pas spécialement, mais toi, peut-être ?"
"Genre, j'aurais dû t'écouter ?", il questionne âprement.
"Seamus", je choisis sciemment le prénom plutôt que le grade. "Est-ce que j'ai dit : on devrait creuser sur ces costumes, un seul instant ?"
"Tu voulais qu'on en parle à la Brigade", il relève.
"J'avais oublié", je réalise. Ça lui fait lever les yeux au ciel mais avec un demi-sourire qui me rassure un peu sur notre avenir d'équipe.
"Tanya a raison, si je n'avais pas poussé.. si j'avais suivi les procédures, on saurait au moins à qui est l'atelier exactement et la Brigade nous aurait fait un rapport sur le marché du cuir de dragons..."
"Je prends le cuir ou l'atelier ?", je questionne.
"Tu ne m'en veux pas ?", il vérifie.
"Je croyais qu'on avait fait le tour de tout ça hier soir", je réponds. Il attend que je continue mais j'attends mieux que lui et il le sait..
"T'as raison, bossons au lieu de pleurnicher. Moi, je crois que ces costumes te reviennent, Iris. Shannen sera contente de bosser avec toi, là-dessus. Moi, je prends l'Atelier et Wintringham, si on l'a. Il connaît les lieux, les gens - tiens faudra lui montrer les photos..."
"Mark va être déçu de ne pas suivre sa première piste", je commente.
"Quand je dis ça, je n'imagine pas qu'on se sépare tout de suite. On lance déjà tout ce qu'on peut d'ici et puis on ajuste en fonction des réponses."
"Ok, chef, je vais récupérer mon aspirant", j'annonce. "Tu veux un café ?"
"Avec plaisir, Iris, merci", il me sourit. Un sourire qui le rajeunit.
Quand je vais pour sortir, je tombe sur Franny qui devait hésiter à frapper à la porte.
"Quelqu'un pour toi, chef", j'annonce en la faisant entrer. Je vais sortir et les laisser quand Franny me prend le bras. Elle a des mains fortes et athlétiques.
"Ça va, toi, Iris ?"
Seamus a une grimace qui hésite entre la complicité et l'inquiétude de ce que je pourrais dire.
"Il a l'air de me supporter, je ne peux pas faire moins", je décide de formuler.
"Tanya ?", questionne encore Franny.
"Je vais te raconter, laisse-la aller prendre un café", soupire Seamus et en me faisant signe de partir. Je décide d'obéir.
Quand je reviens avec Mark et du café pour le reste de la matinée, Seamus a rajouté des parchemins sur la chrono et sur la carte de Londres. Franny n'a pas dû rester longtemps.
"Cette histoire de mec dans le taxi me turlupine", commente Finnigan sans autre introduction. "Les vidéos de Bloedwen sont avant le club de jazz... Est-ce qu'il pourrait avoir été pris après ? Je vais sortir appeler Chizoba. Il espérait hier encore des retours d'autres quartiers et aussi de l'opérateur téléphonique du chauffeur de taxi... on ne sait jamais."
"Tu veux mon téléphone, Chef ?", je propose en me retenant de souligner que ces éléments-là n'étaient pas dans le dossier qu'il a transmis à Tanya. Si j'ai déjà travaillé avec Seamus, ce n'était jamais comme son premier adjoint - je me demande s'il cache souvent des choses comme cela où si c'est la nature du dossier qui veut ça, ou encore si c'est moi qui ai vraiment induit chez lui ce comportement. C'est sans doute pas le moment de poser la question en ces termes, je décide.
"J'ai un téléphone. Je ne le sors jamais - sauf quand mon père ou mon cousin m'appellent mais j'en ai un", il m'apprend tranquillement. Comme je ne sais pas quoi dire, il reprend : "Iris, tu peux lancer la requête au Bureau des propriétés et du commerce pour l'Atelier ? Mark peut sans doute te faire le brouillon. Tu peux aussi tenter de soustraire l'information à Deauclaire. Et appeler la Brigade sur les dragons ?" J'acquiesce. " Si Heathcote nous rejoint avant mon retour, montre-lui les photos... note tout ce que ça lui inspire..." Ce n'est pas le traiter en collègue et Seamus comme moi le savons bien. "On va lui trouver une place mais essayons de savoir où nous mettons les pieds avant. Bon, je me dépêche", il termine en prenant sa veste et en sortant.
"Tu te sens d'écrire la demande de titre ?", je me tourne vers Mark. Il essaie de cacher son hésitation. "Eh, tu as le droit de te tromper, hein ? Donc, juste tu réfléchis à ce qu'on sait et à ce qu'on veut savoir. On finalise ensemble", je précise.
"Tu n'appelles pas l'avocat avant ?", il questionne.
"Ce qu'elle nous dira sera une information, pas une preuve. Au boulot", j'explique. "Je vais aller l'appeler de notre cheminée officielle. Elle aura plus de mal à ne pas me répondre."
De fait, Pénélope Deauclaire prend mon appel.
"Maître, nous avons une question pour vous", je commence. "Nous avons découvert que Myron Wagtail avait hérité de son père un atelier de luthier - luthier pour harpes, précisément. Or, dans le testament dont nous avons eu copie, cet atelier n'apparaît pas."
Deauclaire réalise sans doute aisément que j'aurais l'information du Ministère à un moment ou à un autre.
"Myron s'est en défait il y a bien dix ans. Je dois pouvoir trouver la date mais le Bureau des Propriétés vous le donnera."
"Il l'a vendu ?"
"Myron était un homme d'affaires avisé. Et aussi un philanthrope", commence l'avocate dans une défense assez curieuse de son ancien client. "Il a commencé par créer une société, il y a près de quinze ans, dont il a cédé des parts à ses principaux collaborateurs dans cette affaire."
"Bloedwen Starling et Layton Graves ?", je vérifie. J'ai le plaisir de la voir brièvement surprise - mais il serait temps que la surprise change de camp selon moi.
"C'est exact. Ils ont reçu tous les deux 20 % des parts à ce stade."
"Dites-moi, Maître Deauclaire, comment quelqu'un comme Bloedwen Starling qui est inconnue du Ministère peut détenir des parts d'une société de droit sorcier ?"
Deauclaire rumine un moment ma question - enfin sans doute mon niveau d'information.
"Par le biais de la même dérogation qui permet à des parents sorciers de faire hériter des enfants cracmols. Je suis la gérante désignée des affaires de Madame Starling", elle indique sobrement.
"Qui bénéficie des revenus du coffre des Gobelins dédié à treize chansons", je rajoute.
"Je ne sais pas où vous allez, Auror Lupin", elle biaise.
"Je pense que vous le savez très bien. Nous découvrons chaque jour des choses supplémentaires sur l'inexistante Madame Starling. Nous avons une longue liste de questions à lui poser. Je crois que si vous êtes la gérante de ses biens sorciers, nous allons vous écrire assez formellement pour que vous arrangiez un rendez-vous."
"Faites donc, Auror Lupin", elle commente avec résignation.
"Mais avant d'aller rédiger cette convocation, je voudrais savoir où en est la répartition des parts dans cet Atelier."
Deauclaire hésite mais finit par décider qu'elle peut me répondre - ou que le Bureau des Propriétés va le faire pour elle dans très peu de temps.
"Layton Graves a racheté au fil du temps vingt autre pourcents à Myron Wagtail. Bloedwen Starling a bénéficié de dons réguliers de la part de Myron Wagtail au cours des années. Elle possède soixante pourcents de l'ensemble depuis neuf ans, je crois."
Il y a une étrange lueur dans les yeux de Pénélope Deauclaire comme si elle venait de disculper sa cliente devant un tribunal. Je connais malheureusement ce regard. Je décide d'outrepasser les ordres que j'ai reçus et de suivre une idée qui m'est venue - juste pour voir si Deauclaire sera de nouveau surprise.
"Une dernière question, Maître : est-ce que l'un de vos clients est l'heureux propriétaire d'un entrepôt à Finchley ? En droit moldu sans doute"
Elle ne répond pas, mais il existe des silences qui en disent très long.
"Vous ne serez pas étonnée que nous lui posions des questions sur le contenu et l'usage de ce lieu, alors, dans le courrier que nous allons vous adresser", je commente. "A très bientôt, Maître."
Quand je reviens dans notre bureau, Mark a écrit un premier brouillon honorable que je l'aide à améliorer.
"Tu peux aller l'envoyer", j'annonce. "Je vais appeler nos amis de la Brigade."
Shannen prend mon appel à la troisième sonnerie de son miroir.
"Je te dérange, Shannen ?"
"Pas du tout. J'allais vous appeler pour savoir s'il y avait du nouveau"
"Oui et non. On piétine un peu parce qu'on a des résultats contradictoires. Bloedwen Starling faisait un bon suspect, mais tous les motifs qu'on examine semblent se déliter dès qu'on insiste. On essaie néanmoins toujours de l'avoir en face de nous. Et puis, on a de nouvelles têtes qui apparaissent et on ne sait pas encore quoi penser d'eux."
"Ok, je t'écoute", elle sourit.
"Le plus simple, c'est un nouveau nom : Layton Graves, luthier et harpiste. Sans doute né au milieu des années 1970. Est-ce que vous avez des choses sur lui ?"
"Tu me fais une demande formelle ?"
"Oui, bien sûr. Mais j'ai une deuxième requête, qui ressemble à ce que dans ma famille, on appelle la pêche à la ligne..."
"L'occupation favorite de mon père !"
"Bon, tu vois l'idée, alors. On a des costumes en peaux de dragon et des factures et des procédés de tanneries qui laisseraient entendre que ce ne sont pas des produits d'importation. Vous avez eu vent de quelque chose ?"
"Des tanneries illégales ? Pas que je sache mais je peux demander."
"Je vais te transférer tout ce qu'on a. Après, rien ne dit que ça a un rapport avec la mort de Wagtail. Sauf qu'on lui a fait quitter son costume... et que c'est notre principal lien entre lui et des milieux un peu louches.."
"Si on oublie les Harpies", souligne Shannen.
"On n'oublie pas les Harpies, promis", je suis contente d'arriver à répondre. "Mais on a des preuves matérielles qui impliquent un homme dans le taxi. Les Harpies ne peuvent pas engendrer d'individu de sexe masculin. Alors, on veut savoir qui est cet homme - un marchand de costume en peau de dragon, un luthier jaloux, un complice de la Harpie... tu vois : le jeu reste ouvert."
"Ça va intéresser, ici, un trafic de peaux de dragon", commente Shannen. Et si elle est à la hauteur, elle va peut-être avoir son statut de sergent qu'elle espère ouvertement.
"Ne nous remercie pas. Ah, juste, on est déjà allé voir à l'adresse indiquée sur les factures. Une vieille dame sert de boîte aux lettres. On pense qu'elle n'y est vraiment pour rien. Je crois que Finnigan serait contrarié si vous lui faisiez trop d'ennuis..."
"On va devoir vérifier."
"Je sais bien, Shannen, je sais bien."
"Bon, envoie-moi tout ça, je m'y mets tout de suite", elle termine avec cet entrain qui fait qu'on est plutôt potes malgré tout ce qui devrait nous séparer.
Je n'ai pas le temps de reposer mon miroir que Seamus entre, Heathcote sur les talons.
"Vous avez un truc à midi ? Non ? Chizoba nous invite à déjeuner. Il a encore des trucs pour nous... Je ne sais même plus comment me dire que je fais de mon mieux pour préserver le Secret dans cette affaire", il soupire.
"Tu en as parlé à Tanya ?", je questionne.
"Tu as raison, je devrais mais... je propose qu'on attende qu'elle ait moins envie de me coller un blâme, ou de refiler le suivi du dossier au Commandant lui-même", il plaide.
"Ta décision, chef", je m'empresse de reculer. Je n'ai pas l'impression de le rassurer tant que cela.
ooo
Merci aux six reviewers du dernier chapitre. Nos Aurors, avec leurs incertitudes et leurs divisions, sont sur de nouvelles pistes dans le prochain et ça s'appelle L'esprit de famille.
