Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés depuis le départ d'Ezio, et la confrontation entre Mireio et Rodrigo.

Mireio continuait sa vie au sein des voleurs, non sans se poser des questions sans arrêt. Plus le temps passait, et plus le doute s'installait en elle. Pourquoi Ezio ne revenait-il pas? Où était-il?

Tout était d'un calme désarmant à Venise. Les meurtres avaient cessé. Borgia avait pris la route vers Rome, avait-elle même entendu.

Plus personne ne semblait chercher Mireio. Elle avait réellement disparu. Elle était devenue personne. Et, étonnamment, cela commençait à lui plaire. L'inquiétude se transforma en sérénité et en équanimité, en insouciance. À l'occasion, elle allait voir Leonardo et les étudiants, assistait à un atelier, puis revenait à la guilde des voleurs, le coeur léger. Mireio se rapprochait d'Antonio, qui lui faisait de plus en plus confiance en lui laissant des moments de liberté.

Ezio n'aurait sûrement pas apprécié ce relâchement, se disait-elle avec un sourire.

Il lui manquait.

Une fois, Rosa était venue sur le sujet.

_ Tu dois te demander où il est passé, non?

Elle lui avait lancé cela après que Mireio ait fait une vague allusion sur lui. Probablement y avait-il un accablement dans le ton de sa voix qui l'avait trahie.

_ Oui, ça m'arrive d'y penser. J'espère qu'il va bien.

_ Il ne faut pas se poser de questions sur les gens qui ne sont pas là. Cette énergie qu'on y met est perdue inutilement. Tu sais, quand on ne peut rien sur quelque chose, il faut se faire une raison, et ne pas y penser. Laisser les choses aller. Ce n'est pas la première fois qu'Ezio disparaît sans donner de nouvelles. Lorsque ça arrive, je préfère me dire qu'il est mort.

_ C'est affreux!

_ Peut-être, mais c'est la meilleure façon pour oublier, et continuer de vivre.

Un lourd silence s'était alors installé. Mireio était émue de voir Rosa ainsi s'ouvrir à elle.

Antonio avait un jour expliqué à Mireio que Rosa était une fille de prostituée. On l'avait abandonnée dans une ruelle à un très jeune âge. Elle avait survécu, et appris à se maintenir en vie dans les bas-fonds de cette ville sans pitié. Antonio la prit sous son aile lorsqu'elle avait quinze ans. Elle avait tenté de le voler, mais ce dernier décida de s'occuper d'elle plutôt que de la traîner vers les forces de l'ordre. Depuis ce jour, il agissait comme un père auprès d'elle.

Mireio comprit immédiatement ce que Rosa voulait alors lui dire. Elle avait toujours préféré imaginer ses parents morts, plutôt que de chercher à les retrouver. Avoir à vivre dès le début de son existence avec une telle réalité lui a donné cette habitude à se détacher de ceux qu'elle aime, de savoir prendre du recul, et de ne pas s'obstiner à s'accrocher. C'était une façon de se protéger.

Rosa n'était pas au courant pour les membres de la famille de Mireio, mais quelque chose lui disait qu'elle devait bien se douter qu'elle aussi, avait souffert leur perte. Il y a de ces choses qu'on ne peut vraiment cacher.

Ce fut le seul moment où Rosa s'était ainsi confiée à elle, ne laissant entrevoir qu'une minuscule parcelle de ce qui l'animait, la faisait avancer. Elles n'avaient rien ajouté à la conversation, et ne s'en étaient jamais reparlé.

XXXX

_ Et je te prends ta tour!

_ Quoi? Mais comment? Je n'ai rien vu venir!

Le sourire vainqueur, Mireio retira le pion de la planche de jeu, et l'ajouta à sa collection.

_ Allons, Francesco! Tu me laisses toujours gagner! Ça devient lassant…

_ Gagner? Rien n'est encore joué, j'ai encore mon roi! Du moins, à ce que je sache…

Le soleil était fort et radieux sur Venise en ce mois d'août chaud et humide. Francesco avait invité Mireio à disputer une partie d'échec à l'ombre du Palais du Doge, là où s'étendait une grande place publique qui longeait le quai et la mer, rare oasis de fraîcheur en cette canicule accablante. L'air lourd et humide rendait les conditions impossibles chez Leonardo. Mireio avait alors immédiatement accepté l'invitation de Francesco.

Elle avait continué à le voir de temps en temps, surtout à l'atelier de Leonardo. Elle appréciait énormément sa présence. Il fallait dire que depuis la brève altercation entre Ezio et lui lors du Carnivale, Francesco se montrait beaucoup moins insistant sur ses avances envers Mireio. C'est à croire qu'il avait peur de voir l'assassin apparaître à n'importe quel moment. Il l'avait pourtant invité à quelques reprises à des fêtes et des réceptions données dans sa famille, mais Mireio avait toujours poliment refusé. Elle blaguait, prétextant qu'elle ne voudrait pas être perçue comme sa petite conquête. Cette image les faisait bien rigoler.

_ Mireio!

Francesco et elle se retournèrent. Ugo le voleur venait vers eux d'un pas pressé.

Ils s'embrassèrent. Il y avait de l'excitation dans sa façon de bouger.

_ Ça fait un moment que je te cherche! Ezio est de retour!

Il l'invita à le rejoindre à la Guilde, puis s'en alla aussitôt.

Elle ne put retenir ses yeux de pétiller à la nouvelle, au grand daim de Francesco.

_ Il n'y a rien de nouveau dans tout cela, osa-t-il dire. Cela fait déjà un moment qu'il est de retour.

_ Quoi?

Mireio se tourna vers le jeune homme, interloquée.

_ Il est passé chez Leonardo ce matin.

_ Comment le sais-tu?

Francesco soupira. Il aurait dû se taire.

_ Mireio, comment fais-tu pour porter ton attention sur cet homme? Vraiment? C'est un fou furieux. Tu ne devrais pas t'en approcher, tu m'inquiètes beaucoup.

_ Francesco, pourquoi Ezio était-il chez Leonardo? Que sais-tu?

_ Leonardo m'a demandé de l'aider à solidifier l'une de ses étranges machines. Tu as déjà vu? Ces engins bizarres qu'il lui arrive de dessiner. L'assassin croit qu'il va pouvoir voler avec ça.

_ Voler?

_ Oui. Voler, comme un oiseau.

XXXX

Mireio se précipita au sein de la bâtisse des voleurs. Elle hésitait entre la joie et la colère. Elle ne pouvait à peine contenir son excitation à l'idée de revoir Ezio, mais était tout à la fois choquée de savoir qu'il semblait avoir fait tout le tour de Venise sans être encore venu la voir. Et cette histoire de machine volante…

Elle ouvrit la porte du bureau d'Antonio, mais il n'y avait personne.

Ugo, qui l'avait vue entrer, s'adressa à elle.

_ Je crois qu'ils sont chez Senore Da Vinci.

Ils s'y rendirent tous les deux, mais encore une fois, ils ne découvrirent que des lieux désertés. Mireio fulmina, faisant les cent pas dans l'atelier. Ugo tentait de la calmer, mais en vain. Il se pencha sur les croquis éparpillés sur la table de travail. Quelle drôle de machine… Puis il reconnut un plan de la ville au travers des papiers. Il ne comprit pas vraiment tout, à part qu'un trajet y était tracé. Un trajet qui se terminait avec le Palazzo Ducale.

_ Je sais où ils sont, dit-il. Suis-moi!

XXXX

Mireio escalada un grand bâtiment jusqu'à son sommet. Ugo avait insisté pour ne pas la suivre. Cette chose qui se tenait tout en haut lui donnait la chair de poule, avait-il argumenté.

Elle se hissa, et se trouva face à Leonardo, Antonio et Ezio. Et la machine volante, monstre terrifiant avec ses deux énormes ailes faites de bois et de cuir.

_ Vous êtes complètement tombés sur la tête! Ça ne marchera jamais!

Les trois hommes se tournèrent vers elle, surpris de sa soudaine apparition.

Antonio fut le plus rapide à réagir. Il alla vers elle, et lui prit les deux épaules, alors qu'elle dévisageait Ezio qui prenait place sous l'engin.

_ Mireio, les Templiers ont prévu d'empoisonner le Doge ce soir. Il faut absolument tenter de les en empêcher… Ezio va parcourir la ville, et pénétrer dans le palais par les airs.

_ Quoi? C'est de la folie!

Elle se libéra de sa prise, et s'approcha d'Ezio, qui ne lui avait toujours pas adressé la parole. Elle lui prit le bras.

_ Ne fais pas ça! C'est du suicide! Je t'en prie…

_ Allons, Mireio, depuis quand est-ce que tu t'inquiètes pour moi? lui répondit-il en un sourire.

Il passa sa main le long de la joue de la jeune femme, et lui embrassa le front.

_ Je suis de retour dans une heure, tout au plus.

Ils se dévisagèrent pendant de longues secondes. Elle venait de le retrouver, enfin, et il partait à nouveau.

Antonio la tira loin de l'oiseau de bois, laissant le champ libre à Ezio. Leonardo s'approcha d'elle.

_ Tu vas voir, Mireio. Il va y arriver, dit-il, plein d'espoir.

Ezio prit son élan, couru jusqu'au bout de la tour, glissa dans le vide. Et plana.

Mireio resta sans voix, hébétée.

_ Ça marche! Ahaha! explosa Leonardo. Ça marche! Il vole, il vole! Il vole! Je suis un génie!

La pauvre n'en revenait pas. Elle dévisagea Antonio, qui lui aussi avait un sourire béat imprimé dans le visage. Tout cela était surréel. Le chef des voleurs serra Mireio dans ses bras, puis quitta le toit en direction du palais, la laissant seule avec l'artiste, toujours aussi hilare.

Leonardo finit par se calmer après un moment, et se tourna enfin vers Mireio qui avait les deux mains sur sa bouche, suivant la trajectoire d'Ezio dont on voyait encore la silhouette au loin.

_ Tu as vu, Mireio? C'est prodigieux! C'est incroyable!

Elle s'assied sur le toit, ne clignant toujours pas de ses yeux, rivés sur le Palazzo Ducale.

Leonardo respira un moment, et prit place aux côtés de la jeune femme. Il la secoua, et la pressa contre lui, incapable de contenir son excitation. Il colla sa joue contre la sienne. Sa joie était excessive.

_ C'est…

_ Oui, Leonardo. Je sais. C'est extraordinaire, souffla Mireio.

_ Je ne pensais jamais que ça allait marcher… C'est Ezio qui m'a convaincu. Cet homme est vraiment hors du commun.

Mireio redressa la tête, et dévisagea l'artiste. Où voulait-il en venir?

_ Tu tiens à lui, n'est-ce pas?

_ Leonardo, s'il te plaît…

_ Ne me contredis surtout pas. Je vous ai vus tout à l'heure, j'ai vu ce regard que vous vous êtes échangé.

_ Cela fait presque six mois que je ne savais pas où il était. J'en suis même venue à croire qu'il ne reviendrait jamais. C'est normal, non?

_ Si tu le dis…

Et puis un long silence. Leonardo fixait l'horizon, incapable de relâcher le sourire qu'il avait au visage.

_ Est-ce qu'il y a quelque chose dont je devrais être au courant? Leonardo…

_ C'est lui.

_ Comment ça, c'est lui? Quoi? Leonardo, explique-moi…

_ Ezio, c'est… lui. Le prophète, l'élu.

Leonardo lui passa affectueusement la main dans les cheveux en riant. Mireio, bouche bée, se mit à pleurer. Des larmes de joie. Tout commençait enfin à prendre un sens.

Leonardo serra Mireio dans ses bras.

_ Est-ce qu'il le sait? demanda-t-elle.

_ Non, pas encore. Les siens attendent le bon moment pour le lui annoncer. Apparemment, cela fait très longtemps que les membres de l'Ordre des assassins le savent, mais Ezio n'est pas prêt à l'apprendre.

_ Et toi? Comment as-tu su?

_ C'était inscrit dans les codex qu'Ezio a trouvés. Ne sois pas surprise, mais Antonio est lui-même un assassin. Lorsqu'il a su que je lisais et décryptais ces écrits, il est venu me voir, me demandant de ne pas dévoiler ces détails à Ezio.

_ Est-ce qu'Antonio sait qui je suis?

_ Non. Il n'y a aucune trace du rôle que tu as à jouer. Que des paraboles sans aucun sens pour qui n'est pas au courant.

_ Leonardo, que serais-je sans toi?

_ Mireio, peu importe. Tu seras toujours notre princesse.

Il l'embrassa.

_ Maintenant, va. Va rejoindre les voleurs. Et sois prudente.