Je me trouvais dans une véritable prison, entravée par des chaînes invisibles, ma seule liberté consistant en celle de penser, de réfléchir, mais mon esprit, à force, s'usait, et il me semblait que toute logique s'effritait. Ce que je vivais, d'ailleurs, se rapprochait de l'absurde : j'étais dans une époque passée, arrivée là par le moyen d'une potion ; c'était un voyage dans le temps qui défiait tout ce que je croyais exister, tout ce que j'avais lu dans les livres. Selon moi, seuls les Retourneurs de temps, d'ailleurs tous détruits à la suite de l'aventure au Département des Mystères, permettaient de remonter un tel nombre d'années ; et encore, pas de manière quasi permanente, comme en cas-ci. Si je le désirais, je pouvais rester indéfiniment ici, construire une nouvelle vie.
Bien évidemment, je n'étais pas ici pour cela. Dumbledore n'avait pas réfléchi pour moi à une issue à mon désespoir - il pensait que j'agirais.
J'avais encore beaucoup de travail. Surtout que je me trouvais en une situation pour le moins inextricable, avec ma réflexion qui s'atténuait à cause de la fatigue et du froid.

Une chose me chiffonnait, et revenait régulièrement dans mes pensées : Jedusor avait avoué ne pas être capable de lire en moi ; ce talent de legilimens que j'avais craint n'avait pas lieu d'être. Bénédiction ? Je l'ignorais ; car il n'allait pas lésiné sur les moyens de me faire parler. Je l'intriguais. Je pouvais comprendre une certaine appréhension de sa part ; quiconque, même s'il n'était pas assoiffé de pouvoir, se trouverait désarmé devant une chose qu'il pensait maîtriser, mais qui, en vérité, lui échappait. Je me rappelai ma colère et mon désarroi quand, l'an passé, Harry avait miraculeusement révélé une disposition incroyable pour les potions, et que moi je n'arrivais pas à percer son « secret », tandis que je restais au même stade d'incapacité et d'ignorance.

Je chassai immédiatement ce début d'indulgence et de compassion pour Jedusor. Je devais, pour le vaincre - si j'en étais capable, s'entend -, m'abstenir de songer à des réactions et des sentiments humains de sa part - car il n'était pas humain. Son âme, je ne devais pas l'oublier, était mutilée ; c'était un être instable et dangereux.

J'en vins à une réflexion troublante : et si je l'effrayais ? Par quelque magie que ce soit, je lui étais insondable ; l'inconnu n'était-il pas chose effrayante ?
Stupide, songeai-je aussitôt. Moi, faire peur à Voldemort ? Même : quel avantage cela me donnerait-il ? Il l'a prouvé plus tard, ce qui lui fait peur, il l'élimine, comme un insecte repoussant. Un petit sortilège, et l'affaire était réglée. C'est comme cela qu'il fonctionne.
Je poussai un soupir.
Toutes ces songeries ne me menaient à rien, sauf à la conclusion qu'il ne me restait qu'à attendre son retour. Je m'étais résignée à demeurer incapable de me libérer, surtout que je n'avais pas ma baguette à portée de main, et que d'ailleurs tout mouvement m'était interdit.
Un bruit sourd se fit de nouveau entendre. Il attira mon attention, car il se répéta, deux ou trois fois ; je crus un instant que Jedusor était revenu. Puis cela m'apparut comme faux : il se déplaçait toujours silencieusement, avec une discrétion terrifiante.
Je perçus soudain un pop ! plus ou moins sonore, tout près. Signe de transplanage ? Quelqu'un venait-il de pénétrer dans la bâtisse ? Mon cœur se mit à battre avec force. Je tentai de me convaincre qu'il s'agissait tout simplement de Jedusor, cependant mon pouvoir de persuasion était faible.

Un plancher grinça. Une porte s'ouvrit. Le calme revint. À mes tempes, le sang descendait en cascade et s'écrasait avec fracas, me mettant en tête un battement puissant et extrêmement dérangeant. Au moins, cela m'empêchait d'hypothéquer ; je me contentais de subir le cours des choses. J'attendais.
Mais comme pour défier ma patience, l'intrus s'obstinait à demeurer silencieux ; peut-être même était-il parti. La crainte se mêlait à l'espoir d'être secourue ; cependant la pensée qu'une personne qui s'introduisait comme un voleur dans la maison d'un homme dangereux ne devait pas posséder une âme bienveillante atténuait cet espoir.
Avec un sursaut, je vis soudain la porte de ma prison s'entrouvrir, timidement ; ensuite, la personne qui l'avait poussée abandonna toute prudence et entra brutalement. Je voulus crier mais les mots restèrent coincés dans ma gorge.
Devant moi se tenait une personne que je ne connaissais pas, qui n'était pas Jedusor. Ma frayeur diminuait petit à petit, tandis que je me disais que cet intrus ne pouvait être pire que Voldemort.
C'était en vérité une femme, d'un âge plutôt avancé, car dans ses cheveux d'un noir de jais se mêlaient quelques cheveux blancs, qui ressortaient avec éclat de cette chevelure à moitié peignée, mi-longue, relâchée et tombant en cascade sur ses épaules. Son visage était pâle, la peau paraissait fatiguée et bien mal soignée, cependant ses yeux, qui me fixaient, bleu foncé, dénotaient une vivacité que l'on ne remarquait ni dans ses traits ni dans son allure voûtée. Seul ce regard éveillait ma méfiance, un instant éteinte par l'impression de faire face à une pauvre dame sans défenses. Sa robe de sorcière était trop longue, et balayait le sol tandis que, à petits pas, elle se dirigeait vers moi.

Mon cœur était étreint par une angoisse naissante du fait qu'elle approchait. La femme me scrutait intensément, d'une manière troublante, de la même façon presque que le faisait Jedusor. On aurait dit qu'elle tentait de saisir le moindre détail de ma physionomie, comme si elle essayait de découvrir quelque chose qui m'aurait rappelée à son souvenir. À quelques pas de moi, elle s'arrêta, secoua la tête. J'en déduis que je devais lui être une parfaite inconnue - ce qui était tout à fait normal, vu que je venais du futur.
Je restai silencieuse, bien que l'envie de lui demander qui elle était montait. Une ennemie de Jedusor, qui chercherait à le prendre chez lui par surprise ? Ou au contraire sa complice ? Aurait-il changé d'avis, considéré que je menaçais son existence, et décidé de me faire tuer ? Que ce fusse l'une ou l'autre de ces possibilités, je n'en étais pas moins contrainte à attendre, immobile, que quelque chose se passât. Je maudis ces chaînes invisibles.
La femme prit soudain la parole, et me posa la question qui me brûlait moi-même les lèvres :
- Qui êtes-vous ?
Ma bouche sèche, mon esprit en désordre, un long moment, m'empêchèrent d'articuler quoi que ce soit. L'inconnue répéta :
- Qui êtes-vous ?
Se heurtant à un nouveau silence, elle emprunta une autre direction :
- Il veut vous tuer ?
Sans attendre ma réponse, elle fondit sur moi et sembla vouloir me libérer de mes liens. Je constatai qu'ils étaient bels et bien présents, mais invisibles, car lorsqu'elle posa la main sur moi, je ne ressentis pas son contact. Son front se fit soucieux.
- Il veut vous tuer ? Demanda-t-elle de nouveau, avec plus de force, un accent très marqué ponctuant sa question.
Je parvins à hocher la tête, espérant qu'elle me délivrât. Si elle le faisait, ce serait un cadeau du ciel.

Elle parut réfléchir. Son regard bleu brillait anormalement, et je frissonnai. Elle sourit soudain, d'un sourire qui déformait sa bouche en une grimace.
D'entre ses lèvres sortit un sifflement ; il m'apparut familier, et, en même temps, m'effraya. Le son ne dura pas longtemps, et aussitôt qu'il se fût tu, je sentis un poids se retirer de mon corps : j'étais libre. Avec stupeur, je bougeai mes bras, fixai mes mains, allongeai les jambes ; même si chaque mouvement provoquait un élancement douloureux, je n'en tenais pas compte : la félicité m'envahissait. Elle s'évanouit subitement lorsque je relevai la tête, et que devant moi se présentait un décor sombre et sinistre, que face à moi se tenait une femme, certes à qui je pouvais me montrer reconnaissante, mais qui, pour autant, ne m'inspirait pas entière confiance.
Je restai assise sur la chaise, hésitant à me lever. J'arrivai à trouver la force de parler:
- Qui êtes-vous ?
La réitération de sa propre question la fit de nouveau sourire à la manière d'une grimace. Contrairement à moi, elle n'éprouva aucune méfiance à me répondre :
- Isabella Gaunt.
L'étonnement me rendit à nouveau incapable du moindre mouvement. Seul les mots traduisirent ma surprise :
- Gaunt ? Comme…
- Vous semblez bien informée. Est-ce pour cela qu'il voulait vous tuer ?
Je hochai la tête. Une expression navrée s'imprima sur son visage.
- Partez vite, avant qu'il revienne. Je vous conseille de partir le plus loin possible de lui. Je ne voudrais pas qu'il arrive à ses fins.
Je fronçai les sourcils :
- Vous n'insistez pas pour savoir qui je suis, ce que j'ai fait pour m'être retrouvée prisonnière ?
Elle haussa les épaules.
- Cela ne me regarde pas.
Voyant que je restai immobile, assise, Isabella Gaunt plissa le front d'un air mécontent :
- C'est ainsi que vous me remerciez de vous avoir libérée ? Vous savez, vous pouvez bien mourir, cela m'est égal ; seulement, que ce soit d'une autre main que la sienne. Je ne veux pas que son âme soit davantage abîmée.

Je me redressai brusquement, chancelai. Serait-ce une alliée ? Je décidai de prendre le risque :
- Parlez-vous… des Horcruxes ?
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-elle, à son tour surprise.
Déçue, je balançai entre partir de cette bâtisse et interroger la femme. J'entrepris de creuser un peu son identité et de m'en aller ensuite ; cela ne prendrait qu'une poignée de secondes.
- Isabella Gaunt… Quels liens avez-vous avec Tom Jedusor ? Je ne suis pas au courant de…
- Avez-vous réellement besoin d'être au courant ? me coupa-t-elle. Cela vous déciderait-il à partir ? Ajouta la femme après un court instant.
Je fis oui de la tête, résolue à tout pour en savoir davantage.
- Disons que je suis sa tante. Un membre méconnu de sa famille.
Elle eut une moue amère ; avant que j'eusse pu demander des précisions, elle s'énervait :
- Partez vite !
Une seconde plus tard, elle avait transplané.

Je restai un instant clouée sur place, avec l'impression d'avoir vécu une scène totalement irréelle. Je m'interrogeai : Pourquoi m'avait-elle secourue ? Elle ne connaît pas l'existence des Horcruxes, ne saurait rien connaître de l'avenir de Jedusor… Et si elle fait partie de sa famille…
J'interrompis brusquement mon cheminement de pensée. Je réfléchirai plus tard : il fallait que je m'en aille ; au sinon, avoir été libérée aurait été vain, et je serais à nouveau à la merci de Voldemort. J'ignorais ce que je ferais au-dehors, mais une chose était sûre : je n'allais pas abandonner l'affaire, ne serait-ce que pour en savoir plus sur cette nouvelle branche inconnue qui venait de surgir de l'arbre généalogique de Jedusor.

Je réalisai que ma baguette n'était pas dans la poche de ma robe - naturellement. Heureusement, il s'y trouvait toujours le flacon de potion écarlate.
Ma baguette magique devant être aux mains de Jedusor, je dus renoncer avec grand regret à l'avoir comme réconfort.
Je la récupérerai plus tard.
Je décidai de transplaner, comme l'avait fait la femme ; sans doute m'avait-elle pressée de partir car elle avait lancé un sort pour enlever la protection qui m'avait empêchée de partir la dernière fois, quand j'avais tenté d'ouvrir la porte d'entrée. Je me dépêchai donc, craignant de demeurer à nouveau prisonnière ; je pensai de toutes mes forces à l'endroit où j'avais atterri après avoir bu la potion temporelle. J'exécutai le mouvement de transplanage, consciencieusement.
Une secousse ; la sensation d'être passée de force d'un tuyau très étroit ; mes pieds touchèrent un sol dur, fait de dalles humides. Une fine pluie tombait du ciel qui s'assombrissait. Je réalisai à peine ma chance.
Je m'appuyai au mur de la maison derrière moi, épuisée. Je me laissai glisser sur le trottoir, et m'abandonnai à des tremblements nerveux.
En face, la pancarte Grenow - Potions, Ingrédients d'une lugubre boutique était difficilement discernable dans la demi-pénombre qui s'abattait sur l'Allée des Embrumes.
Que faire à présent ?
Je ne voulais m'autoriser à dormir sans avoir échafaudé quelque idée de la suite des événements ; le néant m'angoissait. Je me levai avec une vivacité forcée. Rasant les murs des habitations, je me mis en marche, me dirigeant inconsciemment vers la boutique de Barjow et Beurk.
Sois prudente, Hermione, me disais-je. Pas de précipitation. Si tu le vois, reste cachée. Tu ne voudrais quand même pas qu'il t'attrape ?
Je frissonnai en songeant à ce Jedusor pourrait me faire s'il voyait que les défenses de sa maison avaient été brisées et que j'avais pu m'enfuir. Vengeance terrible. Je constituerais un objet à éliminer sans plus attendre - il ne m'épargnerait plus.
J'hésitai alors à aller chez Barjow et Beurk.
Où veux-tu aller sinon ?
Je n'avais pas d'autre « plan ».
Si je voulais empêcher Jedusor de tuer Hepzibah Smith, je devais connaître l'adresse de cette dame.
Mais le dossier, c'était lui qui l'avait.
Il fallait alors que j'use d'un stratagème très judicieux pour tirer les vers du nez à Barjow ou à Beurk. Cela m'étonnerait qu'ils sussent que Jedusor m'avait emprisonnée. Jamais il ne se confierait à eux - à personne d'ailleurs, surtout pas s'il devait révéler quelque chose qui lui échappait.
Je devais tenter.

Je m'approchais de la boutique. Je traversai la rue, et, toujours en rasant les murs, arrivai près de la porte. Je jetai des regards en tous sens ; personne. Le rythme de mon cœur s'accélérait, excité par une poussée d'adrénaline. Je passai ma tête devant la porte vitrée, essayai de distinguer quelque chose ; malgré la poussière, je crus voir qu'il n'y avait personne, là non plus.
J'ouvris la porte. Je me dirigeai vers le comptoir à pas feutrés ; j'étais terrifiée à l'idée de me retrouver face à Jedusor.
Je fis résonner la sonnette. Je me tenais prête à m'enfuir, à me cacher ; je réalisai que mon entreprise était ridicule et stupide. Mais que faire d'autre ? Comment connaître l'adresse d'Hepzibah Smith ? Ce que je faisais était le seul moyen d'avancer dans ma mission - prendre des risques, ou demeurer inactive, ce qui, bien évidemment, me paraissait inadmissible.
Personne ne venait. La porte derrière le comptoir restait close. Je sonnai une seconde fois.
Rien ne se passa. Je m'aventurai derrière le comptoir, tentai d'ouvrir la porte de la salle des archives : fermée. Et à quoi bon, puisque le dossier ne s'y trouvait plus ?
Je jetai un œil vers le comptoir. J'y vis des feuilles froissées, grises, des plumes abîmées, un réservoir d'encre ouvert et certainement sec ; je remarquai également un cahier à la couverture de cuir brun, parsemé de tâches.
Un cahier de comptes ?
Je l'ouvris ; chacune des pages était cornée à ses extrémités. À peu près la moitié du livre était recouverte d'une petite écriture, aux lettres s'emmêlant les unes aux autres ; parfaitement illisible. Il y avait des noms inscrits, ainsi que des adresses : les tâches du jour. Je soupirai : impossible de déchiffrer le moindre mot ! Cette Mary pouvait tout aussi bien être un Peter.
J'allai à la dernière page annotée. Je me penchai dessus, plissai les yeux ; je devinai plus que ne lis quelques noms, une adresse à Londres, une somme d'argent précisée.
Je regardai la page précédente.
Mon cœur fit un bon. Je lus le nom de Smith. Etait-ce Hepzibah ? Il n'y avait pas de prénom associé. À côté était inscrit rmore goblns. Après un instant de réflexion, je supposai qu'il devait s'agir d'une armure façonnée par les gobelins, ou bien d'une quelconque armoire.
Et, juste après : Little J., 2. Ou bien était-ce un 5 mal dessiné ?
Il n'y avait pas davantage d'informations. Je jetai un rapide coup d'œil sur les pages d'avant ; je retrouvai une fois le nom de Smith, avec cette même annotation, Little J. , mais sans numéro.
Pressée par le temps qui s'écoulait - il me semblait que je venais de passer des heures à feuilleter ce cahier -, je refermai le livre, le remis à sa place, vérifiai rapidement que je n'avais rien dérangé.
Discrètement, je sortis de la boutique, m'appuyai contre un mur. J'avais l'impression d'avoir couru des kilomètres. Mon instinct m'indiqua soudain que le danger, par ici, menaçait, et je m'éloignai vite de la boutique de Barjow et Beurk. Réalisant soudain que je me dirigeais vers l'impasse où habitait Jedusor, je fis demi-tour.

Le jour avait décliné à une vitesse folle ; je ne distinguais que très peu de choses devant moi, tant il faisait sombre. Je guettai un ruelle adjacente où j'aurais pu me reposer avec moins de crainte qu'en plein milieu de l'Allée des Embrumes. Sur la droite s'offrit enfin une étroite venelle, qui se révéla être en réalité un cul-de-sac. Je m'y engageai, tentant de faire abstraction de l'odeur louche qui flottait dans l'air. Je perçus le miaulement d'un chat, pas loin, mais ne vis pas l'animal.
Ce qui m'environnait m'importait peu ; mes jambes me faisaient atrocement souffrir, j'avais besoin de m'allonger - que ce fût sur un sol sale, en un endroit peu sûr, je n'en tenais guère compte ; il me fallait me reposer, à tout prix, car je sentais l'évanouissement proche.
Ainsi, je m'allongeai à terre, dans une obscurité presque totale, recroquevillée sur moi-même, priant pour me faire invisible ; mon être était étreint par une peur sourde, mais celle-ci se mit en veille aussitôt que je fermai les yeux et m'embarquai pour un sommeil qui, je le pressentais, serait empli de cauchemars.