Chapitre Neuf : Destins croisés

Sud-ouest du Du Weldenvarden.

Il est amusant de voir comme le Destin peut parfois jouer des tours. Comme il prend un malin plaisir à s'amuser avec la vie des gens… Voilà ce à quoi songeait Isla en marchant. Cela faisait des heures que son frère et elle avançaient dans la forêt. Malgré leurs piètres efforts pour se repérer grâce à la course du soleil, ils devaient bien avouer que leur fuite nocturne les avait égarés. Avançant d'un pas fatigué devant sa sœur, Brom essayait de trouver une explication aux événements de la nuit passée.

- Cette femme… Qui était-elle à ton avis ?

- Tu veux plutôt dire « qu'était-elle ?» À mon avis son apparence de vieillarde n'était qu'un leurre. Sa voix ne lui correspondait pas, je suis sûre que c'était elle qui riait…, commença la jeune fille.

Brom hocha la tête.

- Je te l'ai déjà dis, je ne me souviens pas de ce rire. Mais elle n'était peut-être ni Humaine, ni Elfe. Peut-être s'agissait-il d'un esprit de la forêt, supposa le garçon, sceptique.

- En tout cas, nous avons intérêt à être rentrés avant la tombée de la nuit. Ou alors nous risquons bien de la retrouver…, murmura Isla, lugubre.

Un frisson parcourut l'échine de Brom, et il rétorqua :

- Ou à être sortis de cette forêt d'une façon ou d'une autre…

- D'une façon ou d'une autre ? Que veux-tu dire par là ?

Son frère désigna du doigt quelque chose devant lui.

- Qu'est-ce que…, commença Isla, abasourdie. C'est…

- Impossible, je sais, déclara Brom, les yeux rivés devant lui. Et pourtant…

Et pourtant ils se trouvaient devant une immense prairie, à l'orée de la forêt. Devant eux se tenait une région de l'Alagaësia qui se trouvait en dehors du territoire des Elfes.

- Non… murmura Isla. Nous ne pouvons être… à l'extérieur du Du Weldenvarden… Ce n'est pas logique, nous n'avons pu parcourir autant de kilomètres en à peine deux jours !

Son frère avait l'air tout aussi désemparé.

- Je crois que tu vas pouvoir recommencer ta carte, réussit-il seulement à articuler.

***

Ellesméra.

Eragon ne tenait plus en place. Voilà des heures qu'il était revenu avec Saphira, sans trouver la trace de ses enfants. Les Elfes envoyés à la suite de son retour n'avaient rien découvert non plus.

* Je ne peux pas y croire ! * maugréa-t-il. * Je ne peux pas croire qu'elle se soit enfuie ! Et que son frère l'ait suivie ! Suis-je donc un si mauvais père, pour que mes enfants… *

* Je t'interdis de t'imaginer une chose pareille, Eragon… ! * lui ordonna Saphira.

Debout devant la demeure du Dragonnier, ils attendaient des nouvelles d'Arya, partie dans la ville avec quelques Elfes afin de trouver quelqu'un qui aurait assisté de près ou de loin à la fuite d'Isla et de Brom. Mais pour l'heure, personne encore ne s'était annoncé.

* Il doit bien y avoir une explication logique à leurs agissements. * continua la Dragonne. * Reconnais-le, malgré vos quelques différents, ni Isla ni Brom n'avaient de raison de s'enfuir. *

Eragon hocha la tête malgré lui. Il savait qu'elle avait raison. Et pourtant, il s'en voulait tellement ! Si seulement il n'avait pas retenu Isla ici, si seulement il…

Saphira émit un petit grognement.

* Arrête de voir les choses sous cet angle… * lui ordonna-t-elle. * Isla n'était pas prisonnière, et tu le sais… Au contraire, elle était sûrement plus en sécurité ici que n'importe où ailleurs… Par les temps qui courent… *

La Dragonne se tut. Inutile d'inquiéter plus son Dragonnier. Eragon s'apprêtait à rétorquer quelque chose, mais un bruit de pas se fit entendre derrière lui. Se retournant, il vit arriver deux Elfes. Le plus âgé s'approcha de Saphira, la salua, puis fit de même avec le Dragonnier, à la manière de son peuple :

- Que les étoiles veillent sur toi, Dragonnier.

- Et sur toi aussi, mon ami. Quelles nouvelles m'apportes-tu, noble Erôn ?

Le plus jeune des deux Elfes s'approcha timidement. Le dénommé Erôn le désigna d'un signe de tête.

- Voici mon neveu, noble Dragonnier. Il dit avoir des informations sur la disparition de tes enfants.

Le rythme cardiaque d'Eragon s'accéléra. Il salua le jeune Elfe, puis s'adressa à lui en ces mots :

- Quel est ton nom, et qu'as-tu à m'apprendre ?

Son interlocuteur mit deux doigts sur sa bouche, pour montrer qu'il parlerait en toute sincérité :

- Je me nomme Heyod, ô puissant Dragonnier.

Saphira émit un petit sifflement, amusée par tant de cérémonie du garçon. Elle se souvenait aussi l'avoir vu rôder près d'ici à plusieurs reprises.

- Ce matin, alors que le soleil venait à peine de se montrer, reprit le jeune Elfe, j'ai cru apercevoir la silhouette de votre fille, Isla, entrer dans les bois.

- Es-tu sûr que c'était elle ? questionna Eragon, attentif au moindre indice.

Heyod rougit.

- Pratiquement, Tueur d'Ombres. Mais par la suite, je… Je suis tout à fait certain d'avoir vu votre fils Brom pénétrer dans la forêt à sa suite, affirma-t-il, avec un hochement de tête convaincu.

Eragon soupira. Ainsi, la curiosité de Brom avait dû l'emporter à la suite de sa sœur… Il regarda l'Elfe avec reconnaissance.

- Je te remercie pour ces informations, Heyod. Merci à vous aussi, ajouta-t-il à l'adresse de l'oncle.

Ce dernier hocha lentement la tête, et s'apprêtait à partir, quand le jeune Elfe hésita :

- Noble Dragonnier, je…

Devant le regard interrogateur d'Eragon, il continua :

- Je… Je n'en suis pas sûr, mais il m'a semblé qu'Isla ne portait pour toute arme qu'un arc. D'après ce que j'ai vu, ajouta-t-il précipitamment. Votre fils, en revanche… Il portait un fourreau à sa ceinture. Et comme j'ai entendu dire que vous cherchiez Zar'roc…

Son oncle lui lança un regard noir, et Heyod se tut. Apparemment, il n'était pas censé détenir cette information. Eragon avait les sourcils froncés.

- Je te remercie pour ta franchise, jeune Heyod, dit-il avec un air absent.

Tandis que les deux Elfes s'éloignaient, il se retourna vivement vers sa Dragonne.

- Qu'en penses-tu ? demanda-t-il à haute voix.

* Je ne sais si Zar'roc lui est destinée, mais je pense que Brom a pris au pied de la lettre les paroles de sa sœur… * commença Saphira.

Eragon avait enfourché la selle avant même qu'elle ait finit de parler.

* Mais au moins, s'il l'a suivie, on peut supposer que, quelle que soit la raison de leur absence, il a rattrapé sa soeur et ils sont maintenant ensemble. *

* Ce qui ne change rien à notre situation… * murmura mentalement Eragon. * Nous savons seulement qu'ils sont dans le Du Weldenvarden. *

C'était une bien piètre consolation, étant donné l'étendue de la forêt des Elfes. Le Dragonnier s'agrippa à Saphira, qui déploya ses ailes.

* Prêt pour une petite sortie, Saphira ? *

* Toujours, petit homme. *

***

Nord-est de l'Alagaësia, en aval du Du Weldenvarden.

Voilà des heures qu'Isla et Brom parcouraient des terres qui leur étaient inconnues. Décidant tout d'abord de longer la forêt par l'est, ils avaient bien vite renoncé. La principale cause de cette décision était la peur qu'ils éprouvaient à l'idée de retourner dans les bois – et d'y retrouver la sinistre vieille femme. Ainsi, ne sachant trop comment rentrer chez eux, ils avaient espéré marcher quelque peu pour peut-être trouver des signes de civilisation. Avoir des montures leur aurait été bien utile. Mais là où ils se trouvaient, aucune habitation à l'horizon.

- Nous ne trouverons jamais de chevaux, gémit Isla, au bord de l'épuisement. Rebroussons chemin !

- Pour nous retrouver face à face avec cette sorcière ? s'insurgea Brom. Si nous nous perdons, je préfère encore que nous ayons à notre disposition de quoi fuir pour de bon !

Malgré sa fatigue évidente, il marchait d'un pas rapide et décidé, qui obligeait sa sœur à maintenir la cadence.

- Mais enfin ! se plaignit la jeune fille. Tu vois bien qu'il n'y a rien, par ici ! C'est désert… Je parie qu'en continuant dans cette direction, nous tomberons sur le Hadarac…

- Ne dis pas n'importe quoi. Le désert du Hadarac est bien dans cette direction, mais il faut encore parcourir des dizaines de kilomètres avant de le rejoindre. Nous n'irons pas si loin. Il y aura bien un village sur notre route, espéra Brom.

Sa sœur secoua la tête, abandonnant le combat. C'était inutile, quand son frère avait quelque chose dans la tête, rien ne pouvait le lui enlever. Ils marchèrent donc pendant encore quelques heures, avant de s'arrêter afin de manger quelque chose. Isla avait gardé de la nourriture et de l'eau pour le trajet du retour, mais il n'y en aurait pas eu assez pour eux deux s'ils ne s'étaient pas privés de manger au petit matin. Ainsi, ils étaient donc bien affamés et ne mirent pas beaucoup de temps à finir leur maigre repas.

- Nous ne tiendrons pas longtemps, fit remarquer Brom à voix basse.

Il parlait plus pour lui-même que pour sa sœur, mais cette dernière répondit soudain, en s'écriant :

- Tu as raison… Mais regardes, là-bas !

Elle pointait du doigt une petite colline verte. Cependant, ce n'était pas tant le monticule qui l'intéressait, mais ce qui s'élevait derrière. De la fumée.

- Un campement peut-être, lança Brom, avec espoir.

- Allons voir !

Isla s'était levée après avoir ramassé ses affaires, et se dirigeait en courant vers le haut de la colline.

- Attends-moi, Isla !

Brom grimpa précipitamment derrière elle. Malheureusement, la jeune fille se stoppa subitement, et le garçon la bouscula maladroitement en essayant de ralentir. Perdant l'équilibre tous les deux, ils roulèrent au bas de la pente, et s'effondrèrent dans un bruit de chute étouffé.

- Aïe, gémit Brom. Je suis désolé…

Mais sa voix mourut lorsque ses yeux eurent suivis le regard d'Isla. Devant eux ne se tenait pas un campement, mais une petite ville. Une petite ville qui partait en fumée. Brom ouvrit de grands yeux. La plupart des bâtiments étaient en pierre, mais leurs toits de chaume s'étaient envolés, tout comme les tentures et les avant-toits de tissus. Ebahis, les enfants regardèrent ce qui autrefois avait été un village plein de vie. Sur le territoire des Elfes, ils n'avaient jamais assisté à pareille destruction.

- C'est… c'est horrible, couina Isla, terrifiée.

Brom hocha lentement la tête, silencieux. Ils fixèrent les décombres un moment, puis le garçon murmura, comme par peur d'être entendu par quelqu'un d'autre que sa sœur :

- Un jour, j'ai entendu quelqu'un dire que les Urgals sévissaient dans plusieurs régions. Je ne pensais pas qu'ils étaient aussi proches du Du Weldenvarden…

Isla ne répondit rien. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à dire. Ils venaient de découvrir ce pour quoi leurs parents les avaient surprotégés depuis tant d'années. Et d'un seul coup, ils regrettaient d'être sortis de leur cocon…
Un bruit monta alors sur leur gauche. Pensant qu'il s'agissait de survivants, Isla se releva brusquement.

- Attends, commença son frère.

- Brom, nous pouvons peut-être nous rendre utiles, rétorqua la jeune fille d'une voix ferme, avançant déjà dans la direction du bruit.

Son frère se leva précipitamment pour la suivre. Ils avancèrent quelques instants entre les ruines, avant qu'Isla ne ralentisse pour finalement s'arrêter tout à fait. Plus loin, un groupe d'hommes et de femmes contemplaient les décombres. Ils parlaient d'une voix haute et forte.

- Ils n'ont pas l'air très… mal en point, commenta Brom.

Isla hocha la tête. Leurs vêtements étaient sales, mais ils étaient entiers et ne portaient pas de blessures corporelles visibles. Brom recula de quelques pas. Cela lui semblait bien étrange. Mais Isla le retint par sa manche.

- Attends, souffla-t-elle. Ils ont des chevaux.

Elle désignait du doigt un groupe de caravanes, plus loin. Des animaux de traits ainsi que quelques montures paissaient dans l'herbe haute. Brom posa quelques instants son regard sur un gros poney gris qui mâchait lentement une fleur, avant de se tourner vers sa sœur.

- Tu crois qu'ils accepteraient de nous en donner ? Nous n'avons pas d'argent pour les acheter et… Nous ne pouvons tout de même pas leur voler un animal.

Isla réfléchissait. Au loin, le petit groupe s'agitait. Apparemment, l'un d'eux avait trouvé un homme qu'il croyait vivant, mais avait été rapidement déçu. Les Urgals n'avaient eu aucune pitié. La jeune fille tira un peu plus son frère par la manche, pour l'amener vers la droite. Ils étaient maintenant entièrement cachés par les restes de ce qui avait dû être un bâtiment important.

- Que comptes-tu faire ? questionna Brom d'un ton circonspect.

Sa sœur désigna du menton le gros poney gris, qui était le plus proche d'eux.

- Nous n'avons pas vraiment le choix, Brom, fit-elle remarquer.

- Isla ! Tu n'as pas le droit…, chuchota précipitamment le garçon, scandalisé. Ça irait à l'encontre de tout ce que l'on nous a appris, et…

- Tu préfères te faire prendre par la vieille femme de la forêt ? menaça Isla.

Brom se tut, et suivit silencieusement sa sœur, qui se dirigeait déjà vers le poney. Ils contournèrent de nombreuses ruines, et lorsqu'ils arrivèrent à proximité de l'animal, celui-ci leva vers eux de grands yeux implorants. La jeune fille sourit. Il avait l'air d'être une très bonne bête. Elle se glissa jusqu'à lui avec discrétion et empoigna ses rênes. Jetant un regard devant elle, elle remarqua avec soulagement que le groupe leur avait tourné le dos.

- Tiens, prends celui-là, là-bas, murmura-t-elle à l'intention de son frère.

Brom ne dit rien, préférant ne pas discuter. Mais il se promit que, s'ils avaient des ennuis, il lui en voudrait toute sa vie. Il se déplaça à pas de loup vers un autre poney, pas très loin. Celui-ci avait une robe couleur chocolat, et balançait gentiment sa tête de droite à gauche. Brom s'en approcha avec milles précautions, vérifiant qu'il n'y avait personne autour d'eux. Mis à part une charrette recouverte d'une couverture verte foncée, il n'y avait rien d'autre à l'horizon. Attrapant les rênes de l'animal d'une main, il posa l'autre sur son museau afin de le caresser.

- Du calme, mon grand…, le rassura-t-il. Je ne te veux aucun mal.

Le poney brun le regarda, comme amusé, et soudain répondit :

- Eux, si.

Brom ouvrit de grands yeux. L'animal commença à mâchouiller sa lanière de cuir. Non, se disait le garçon. Impossible. Et effectivement, ce n'était pas le poney qui avait parlé, mais quelqu'un d'autre. Brom tourna vivement la tête vers la droite. Un bruissement parcourut la couverture de la charrette. Deux petits yeux luisants apparurent en dessous. Le jeune Demi-elfe se figea.

- Eloignez-vous tant qu'il est encore temps, reprit la voix, dans un murmure à peine audible.

Le visage de Brom pâlit, et il courut vers sa sœur à toute vitesse. Cette dernière avait presque atteint les ruines avec son poney. Elle se retourna en entendant les appels de son frère.

- Isla ! s'écriait-il, du ton le plus bas qu'il le pouvait. Isla, là-bas… !

Sa sœur se figea. Il risquait de les faire repérer.

- Silence, Brom ! siffla-t-elle, au moment même où ce dernier trébuchait contre un amas de pierres.

Le garçon s'effondra sur le sol dur avec un bruit sourd. Le nez dans la poussière, il tenta tant bien que mal de se relever. Isla le prit par le bras, paniquée.

- Au voleur ! cria quelqu'un.

La jeune fille tira du mieux qu'elle pu son frère, l'aidant à se remettre debout. Elle lorgna du côté de son poney, leur sortie de secours la plus proche. Mais étant donné le poids déjà considérable de la pauvre bête, elle doutait qu'il puisse les porter tous les deux.

- Cours ! cria-t-elle à son frère, pour la deuxième fois en vingt-quatre heures.

Brom s'élança à la suite de la jeune fille, mais bien vite des pas retentirent derrière lui. Soudain, quelqu'un lui tomba dessus, l'écrasant sur le chemin de terre. Il eut juste le temps d'apercevoir sa sœur, aux prises avec un homme deux fois plus grand et plus fort qu'elle, avant que son propre assaillant ne lui plonge le visage dans la poussière. Toussant, crachant, ce ne fut qu'après plusieurs minutes qui lui parurent interminables qu'il réussit à sa relever. La personne qui l'avait mise à terre était en fait une femme, d'une trentaine d'années. Elle le tenait toujours par les bras, et Brom se sentit soudain ridiculement faible.

- Alors, qu'avons-nous là ? questionna une voix masculine.

Un homme barbu, la quarantaine, s'approcha d'eux. Apparemment, c'était lui qui donnait les ordres. Les autres ricanèrent bêtement. La femme qui tenait Brom avait l'air un peu plus sérieux, et elle désigna les deux enfants d'un signe de tête :

- Sûrement des gamins du village, chef. Ils devaient pas être là quand les Urgals ont attaqués.

L'homme qui tenait Isla ne devait pas avoir plus de trente ans, mais il semblait faire des efforts incommensurables pour la retenir. La jeune fille se débattait dans tous les sens, refusant d'admettre la défaite.

- Lâchez-moi, pesta-t-elle, vous n'avez pas le droit ! Enlevez vos sales pattes !

Les autres hommes rigolèrent, comme s'ils entendaient cela tous les jours. C'était peut-être le cas.

- Alors, qu'est-ce qu'on fait d'eux ? demanda l'homme d'une trentaine d'années, avec un regard agacé pour la jeune fille qui se débattait toujours entre ses bras.

Le chef haussa les épaules, avec un petit regard dédaigneux.

- Quelle question ! On les emmène, bien sûr ! On ne sera pas venus pour rien, comme ça… Mais c'est vrai que les Urgals ont vraiment fait un sacré boulot. Pas la peine de chercher plus, on ne trouvera pas d'autres survivants. Il faudra se contenter de ces deux-là pour la vente dans quinze jours.

Isla s'immobilisa, ouvrant de grands yeux. De quoi parlaient-ils donc ? Un mauvais pressentiment la tenaillait. Jetant un regard vers Brom afin de voir s'il comprenait la discussion de leurs agresseurs, elle vit qu'il avait l'air aussi désemparé qu'elle.

- Mais chef, on arrivera jamais à Helgrind dans quinze jours. 'Faut passer les barrages du roi, et…

- C'est pas à Helgrind qu'on va. Les routes sont trop surveillées, et le chemin sera plus long, rétorqua le leader du groupe.

Il se dirigea vers la charrette la plus proche, celle recouverte de la couverture verte. Les autres le suivirent, Brom et Isla toujours emprisonnés. Le garçon aperçut à nouveaux deux yeux, étincelants dans la pénombre.

- Mettez-les-moi là en attendant, ordonna-t-il. Et prenez-leur tout ce que vous trouverez sur eux.

Deux autres femmes relevèrent en partie la couverture, dévoilant trois grandes cages de fer. La dernière était déjà occupée, mais un autre tissu la recouvrait partiellement, de sorte que l'on n'en percevait pas l'occupant. L'une des femmes s'approcha d'Isla, lui prit son carquois, ses flèches et son arc, ainsi que sa besace de cuir. Une autre détacha le fourreau de Brom, et elles posèrent leur butin à l'avant de la charrette. Puis ceux qui les retenaient prisonniers les précipitèrent chacun dans une cage, avant de les y enfermer. Malgré les protestations des enfants le rideau vert se referma bien vite sur eux. Enveloppés dans la pénombre, le frère et la sœur s'entre-regardèrent en silence. Nul n'émit un son durant les minutes qui suivirent, pendant lesquels le groupe semblait plier bagages. Finalement, une voix rauque s'éleva du fond de la troisième cage, et Brom reconnut celui ou celle qui lui avait adressé la parole, plus tôt :

- Vous venez de vous jeter dans la gueule du loup, fit remarquer la voix. Je vous avais dit de partir.

Deux grands yeux jaunes étincelèrent dans l'obscurité.

- Qui es-tu ? questionna Brom, effrayé.

Leur interlocuteur se déplaça lentement dans sa prison, et le rideau qui la recouvrait s'écarta. Brom remarqua que les barreaux de la cage étaient plus minces que les leurs, avant d'apercevoir le prisonnier. On aurait dit une petite fille, bien que son allure dégage tout autre chose, tout comme sa voix rauque. De longs cheveux, sales mais d'un beau rouge-orangé, s'entremêlaient dans son dos. Ses yeux gris brillèrent lorsqu'elle prononça ces quelques mots :

- Mon nom est Tiar. Je suis un chat-garou.

Isla ouvrit de grands yeux ébahis. Brom s'apprêtait à rétorquer quelque chose, mais à ce moment-là la charrette s'ébranla, avant de démarrer, faisant trembler ses passagers à chaque fois qu'elle s'éloignait du chemin tracé par les autres caravanes. Isla tenta de voir à travers le rideau vert, mais c'était impossible. Se retournant vers leur voisine, elle demanda d'une voix où résonnait la peur :

- Où allons-nous ?

Une expression bizarre passa quelques instants sur le visage de Tiar. Mais finalement elle répondit d'un ton neutre, un sourire étrange sur le visage :

- Nous allons à Teirm.

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