Chapitre 10 – Curiosité excessive

Qui sont-ils ? Je reconnais plein de monde, si proches et si lointains en même temps. Je peux les voir, mais pas les toucher. Ils ont tous eu une place plus ou moins importante dans ma vie, depuis ma toute petite enfance. Mais pourquoi n'en vois-je que certains ? D'autres images me reviennent. D'autres personnes. Cette fille… je me suis disputée avec elle pour je ne sais plus quoi… il était question d'aimer quelqu'un. Je n'arrive plus à me rappeler de qui il s'agit. Si je l'ai oublié, c'est qu'elle ne devait pas avoir une grande importance... Les autres ont une signification beaucoup plus importante à mes yeux. Mais tous ont une place dans mon cœur. Même lui. Que fait-il ici ? On se connait à peine. On commence à se connaître quand même. Mais les voir tous là me rend malheureuse. Est-ce que c'est le fait de voir Yuji et les autres et d'avoir conscience de les savoir loin de moi où c'est la présence de Houtarou qui me trouble ?


« …et comment c'est arrivé ?

― Elle a été touchée au bras, comme tu peux le voir, par une attaque Dard-Venin.

― Et de quand date cette attaque ?

― Hier soir.

― Alors vous pouvez vous estimer avoir eu beaucoup de chance de nous avoir rencontrés. Il faut traiter la blessure au maximum 24 heures après l'attaque, sans quoi la blessure pourrait non seulement s'étendre mais également s'aggraver, avec les très graves conséquences qui s'en suivent.

― Merci beaucoup, sincèrement !

― C'est normal, c'est un miracle qu'on vous ait croisé dans ces contrées désertiques ! »

Voilà bien longtemps qu'une compagnie est synonyme pour moi d'un nombre important de soulagements. Non seulement parce qu'il y a enfin autour de moi une véritable présence humaine, mais aussi parce que Shana échappe de peu à un grand danger, dont je suis en quelque sorte, le provocateur. Je ne peux pas totalement culpabiliser, ayant tout de suite pratiqué les premiers secours puis cherché une aide extérieure. Shana, que je connais depuis un petit moment, avait l'habitude se soigner, se régénérer toute seule. Mais sa fièvre, ses paroles étaient les signes d'un mal peu habituel, du moins pas chez elle. Malgré les soins prodigués, elle dort encore. Je suis vraiment fier d'avoir réagi aussi rapidement à la découverte de la fille gémissante, puis hurlante, dans la tente. Ces cris résonnaient comme un appel à l'aide, et il ne m'a pas fallu longtemps pour réagir et chercher par n'importe quel moyen de l'aide. Noarfang et Corboss ont donc été d'une grande aide pour trouver quelqu'un qui pourrait secourir Shana. Puis ces trois dresseurs sont arrivés. Ils suivaient Corboss à vive allure. Je leur ai rapidement exposé la situation sans prêter attention aux personnes à qui j'avais affaire. Une fois la tension retombée et l'esprit plus apaisé, je peux me faire une meilleure idée des personnes devenus mes sauveteurs, en l'occurrence deux garçons et une fille. Cette dernière sort du lot non seulement par sa taille mais surtout par son physique et sa tenue : d'habitude, je devine à travers le physique d'une personne sa condition sociale, mais ici, je sèche totalement. De plus, son comportement est comparable à celui… d'un chat. Au premier abord, une telle personnalité aurait pu me paraître étrange, mais j'ai été tellement habitué aux excentricités de nombre de personnes que j'ai pu rencontrer depuis quelques temps qu'à terme, plus rien ne m'étonne. Il y deux garçons l'accompagnaient. L'un d'eux était tout le contraire de la fille, c'est-à-dire beaucoup plus renfermé et intraverti ; pas de la même façon que Shana, mais il semble disposer de plus de recul sur ce qui l'entourait, et de surcroît ne parle pas beaucoup. Il en est devenu presque invisible. Ce qui n'est pas le cas du tout de son acolyte qui au contraire est quelqu'un dont la personnalité se rapproche beaucoup plus de la mienne. Toutefois, ce qui m'a frappé est sa grande expérience, alors qu'il n'est en fait « que » un adolescent. Je lui aurais donné 16-17 ans à première vue, mais ses capacités dignes d'un docteur me donne envie de lui rajouter quelques années. Enfin, le résultat est là…

« Je ne sais pas quoi vous offrir en échange… Que puis-je vous offrir ?

― Rien de spécial, tes remerciements me suffisent largement !

― Restez au moins ici pour manger !

― D'accord, merci pour l'accueil.

― C'est l'occasion de me présenter, et on peut encore surveiller Shana en attendant. Je m'appelle Houtarou !

― Je suis Shuu Blood et voici mes amis Caitlyn et Black !

― Content de vous connaître ! Vous êtes de la région ?

― Pas du tout. Moi et Caitlyn venons de la région de Johto, où nous nous sommes rencontrés.

― Johto ! J'aimerais tant aller dans cette région ! Est-elle aussi magnifique qu'on le raconte ?

― Ben, nos histoires, à moi et Caitlyn ont fait que nous ne sommes pas restés longtemps là-bas, donc je ne peux pas t'en dire beaucoup, désolé… Black, lui, si l'envie lui prend, pourrait te parler d'Isshu !

― Isshu ?

― Je vois que tu ne connais pas, ce n'est pas étonnant... Isshu est une lointaine région, où se trouvent des Pokémon dont tu n'as surement jamais entendu parler. Black, tu veux lui en toucher un mot ?

― Non, charge toi-en, c'est toi le connaisseur.

― Bon. Et toi, Houtarou, tu viens d'ici ? Et Shana ?

― Je viens des îles Sevii… Shana, elle vient de… »

Une seconde d'hésitation qui aurait pu me coûter cher si mes interlocuteurs s'étaient révélés plus attentifs.

« …comme moi, des îles Sevii ! Nous nous sommes rencontrés et avons fait ensuite voyage commun. »

Cette conversation aurait pu paraître tout à fait banale, mais elle a une grande importance pour moi. C'est l'expérience des rencontres avec d'autres dresseurs qui m'a permis d'être autant passionné par les voyages. Si l'ambiance n'est pas au rendez-vous, mon principal défaut étant mon manque de conversation comme j'ai déjà pu de nombreuses fois le constater avec Shana, la présence de personnes totalement extérieures à notre histoire me réchauffe le cœur. Shana nécessite une surveillance de tout les instants, car elle ne s'est pas réveillée depuis la veille. D'ailleurs, deux heures après leur intervention, Shuu est allé la voir en ma compagnie. L'apaisement est de mise, les épouvantables cris que lançait Shana s'étant stoppés depuis déjà un bon moment. La fièvre a diminué. Seul le bras touché conserve la même couleur violacée liée à l'attaque. Il s'agit visiblement du seul atteint, ce qui est en même temps inquiétant, une blessure du genre restant localisée mais est de surcroit plus dangereuse. En entrant dans la tente, Shuu pousse un cri de surprise et je m'aperçois, peut-être tardivement, d'une gaffe qui pourrait me coûter cher. Une pointe métallique ressort de l'amas de couvertures à côté du sac et laisse apparaître une trop visible précipitation : le danger que cout Shana m'a complètement fait oublier qu'elle dispose d'une arme et que cela pourrait nuire si quelqu'un venait à l'approcher. Ma furtivité m'a permis de m'intervertir entre Shuu et l'étrange objet puis de le glisser discrètement sous la couverture avec ma chaussure.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

― J'ai cru voir quelque chose de brillant, comme pointue.

― Mais non, que veux-tu qu'il y ait ici ? On ne devait pas plutôt voir comment allait notre malade ?

― C'est vrai…désolé, je manque de discrétion.

Shuu examine chaque recoin du visage de Shana je suis son regard plongé, sérieux, parcourant chaque parcelle de peau, à la recherche d'une éventuelle anomalie. Après une inspection minutieuse, il m'annonce simplement, tout en chuchotant, qu'elle ne devrait plus tarder à se réveiller. Nous avons à peine le temps de sortir de la tente qu'un gémissement en surgit. Cette fois-ci tout le monde est venu, moi en premier, afin de voir si tout se déroule comme prévu et que Shana n'ait pas un réveil difficile. Nous étions tous regroupés, pas trop près pour ne pas effrayer la malade. Mais la situation ne s'est pas présentée comme on le pensait. Shana n'est nullement interpellée par ma présence dans la tente, pas plus que celle d'étrangers. Sa seule réaction aura été de reprendre sa couverture comme si elle avait peur qu'on en voie plus que son visage. Shana, hormis cette peur futile, ne semble pas plus impressionnée que ça par notre présence, d'autant plus qu'elle est bien consciente qu'une arme se trouve à quinze centimètres d'elle. En fait, elle ne donne pas l'impression de savoir que quatre personnes se trouvent juste à côté d'elle. Elle a le regard… perdu, éteint. Mais ce n'est qu'une courte impression puisqu'elle contracte ce qui s'apparente à un spasme et elle nous observe plus clairement et dès qu'elle se rend compte de ma présence, lance d'une voix bien distincte :

« TU FAIS QUOI ? JE PEUX SAVOIR ? FOUTEZ-MOI LE CAMP ! »

Personne ne s'est attendu à cette réaction, hormis moi. Je suis toutefois vite suivi par Shuu, Black. Seule Caitlyn reste à l'intérieur. Mais c'est un nouvel échange de cris et une Caitlyn en larmes qui mettent fin à notre attente.

« Cat, que s'est-il passé ?

― Elle… snif… ELLE M'A VOLE CE QUE JE MANGEAIIIIS !

― Ta nourriture ?

― Caitlyn a l'habitude d'avoir sur elle toujours de quoi manger et boire : biscuits, lait, saumon…

― Saumon ?

― Non, ne me demande pas pourquoi elle mange du saumon, je n'en sais rien ! »

La réponse de Shuu est loin de me rassurer. Quoi qu'il en soit, Black et Shuu se sont mis à deux pour calmer la jeune fille. De mon côté, je rejoins Shana, en position assise, toujours à moitié enfouie sous ses couvertures.

« Mais qu'est ce qui te prend Shana ?

― Ben quoi, j'avais faim, je suis malade je te ferai remarquer !

― Sans blague ? Ben parlons-en ! Je croyais que tu arrivais à te soigner toute seule ?

― Et toi, je pouvais savoir ce que tu venais faire dans mes… »

J'ai très bien entendu le mot « rêve » à voix basse, mais Shana a dû remarquer une seconde trop tard qu'elle n'a pas stoppé sa phrase à temps.

Je ne suis donc pas seul à vivre des rêves étranges ?

« On en reparlera plus tard. Va t'excuser envers Caitlyn.

― Non, je ne me lèverai pas d'ici. Je suis malade.

― Bon…Caitlyn, viens ici s'il te plait !

― Snif…oui ?

― Shana va te présenter ses excuses. Allez Shana !

― Non. Inutile d'insister.

― Bon… euh désolé Caitlyn. Viens allons dehors.

― Mais… »

Inutile d'insister. Exactement ce que vient de me dire Shana. Apprendre à me résigner est la meilleure résolution que j'ai pu prendre en cette nouvelle année, pour l'instant. Mais j'ai également dû calmer à mon tour Caitlyn. C'est Black, qui n'a pas prononcé un mot depuis notre rencontre, qui vient m'aider à adoucir la jeune fille encore en pleurs. Il a suffi que le dresseur sorte de son sac quelque chose de comestible pour que le silence retombe sur le campement.

« Houtarou, j'ai à te parler. »

Première fois que j'entends parler Black m'adresser la parole. Il a exactement la même voix que je me suis imaginée : à la fois sérieuse et pas du tout enjouée. D'un signe de la main, il m'emmène hors du camp il a quelque chose d'important à me dire surement. Mon présage s'est finalement révélé vrai lorsque le dresseur me révèle l'objet de la discussion.

« Oui, qu'est-ce qu'il y a ?

― Chut, pas si fort !

― Pardon…Tu voulais me dire quelque chose ?

― Exact. C'est à propos de ton amie.

― Shana ?

― Ouais. J'ai suivi le peu de conversation que vous avez eue.

― Bien…et alors ?

― J'aimerais te faire une confidence car je vois que vous avez du problème à gérer certaines de vos…discussions.

― Comment ça ?

― Même malade, elle a trop d'autorité. Tu essaie de t'affirmer face à elle, mais tu n'y arrives pas.

― Et en quoi ça te concerne ?

― Parce que j'ai vécu exactement la même expérience. Que tu me croies ou pas n'a aucune importance, mais avec ce que j'ai vécu, je risque d'avoir de gros remords si je ne te dis rien. C'est un énorme poids à lâcher et tu es le premier à vivre à peu de choses près les mêmes situations que moi.

― D'accord, vas-y.

― Voilà déjà deux ans que j'ai quitté ma région natale, Isshu. Comme te l'a dit Shuu, cette région est très lointaine et j'étais un total étranger à mon arrivée ici. Tout comme toi tu le serais si tu arrivais là-bas… comme dans un autre monde. »

Cette dernière expression est la seule qui a très bien résonné dans mon esprit. Le récit de Black n'en devient que plus intéressante.

« Mais ce qu'il s'est passé avant mon départ d'Isshu est le plus important. J'ai laissé derrière moi de nombreux amis, en particulier une fille… que j'aimais.

― Oui, mais ce n'est pas mon cas pour Shana.

― Est-ce que je l'ai insinué ? Qu'il y ait de l'amour ou non, certaines situations reviennent de toute façon. Cette… fille, avait un caractère similaire à celui de ton amie. Plus petit, je n'avais pas la même personnalité que j'ai maintenant. A son contact, j'ai mûri. Et je suis certain que depuis que vous vous connaissez, tu as gagné en maturité.

― Mais où est-ce que tu veux en venir ? Bien sûr que je l'ai constaté !

― Si les relations que j'avais étaient aussi difficiles, c'est que la… fille avait un grand sentiment de vide, ce dont je ne m'étais aperçu, mais bien trop tard. Quelque chose lui manquait constamment.

― Et c'était quoi ce « quelque chose » ?

― Je ne l'ai jamais su… mais une chose est certaine. J'ai reconnu en Shana le même sentiment de vide ça m'a frappé car c'est la première fois que je vois une fille du genre depuis… mon départ.

― Et si tu n'as jamais su ce qu'était la raison de son malheur, comment tu peux estimer être capable de me donner des conseils ?

― Complimente-là, fais-lui oublier ce manque, par n'importe quel moyen. Voilà le conseil.

― Aussi simple que ça ?

― Tu verras qu'il n'est pas aussi simple à appliquer que tu le penses.

― Et bien…merci.

― De rien.

― Je peux te poser une question ?

― Oui ?

― Quand tu parles de ton amie, tu utilises tout le temps l'imparfait, tu hésites… vous ne vous aimez plus ?

― Non, ce n'est pas ça…

― Pourquoi elle ne t'a pas accompagnée alors ?

― Y a Caitlyn qui m'appelle. Je te laisse, je suis content d'avoir pu partager mon histoire. »

Et Black me laisse planté là, face à une ribambelle de nouvelles interrogations. Mais je pense avoir compris pourquoi il a fait volte-face à ma question. Si c'est bien ce que je pense, j'appréhende la réaction qu'aurait eu Black si j'avais été trop curieux. L'histoire m'a autant passionné qu'elle me déstabilise en tous points. Je suis à nouveau perdu mais je connais le seul moyen de remédier à ce brouillard perpétuel : vaquer rapidement à une occupation, quelle qu'elle soit. La première idée qui m'est venue est de proposer à mes trois « invités » de passer la nuit en ma compagnie. C'est après leur accord que je suis allé voir comment se portait Shana. Celle-ci est en effet en état de parler, de réagir, mais son bras ne retrouve pas son état normal. C'est après avoir questionné Shuu que nous avons dû nous résoudre à appliquer un bandage à Shana. Celle-ci a bien évidemment insisté pour le faire elle-même mais après quinze minutes de vaines tentatives elle sollicite mon aide et celle de Shuu pour que tout rentre dans l'ordre. C'est un peu plus tard que Shana nous rejoint, alors que nous nous occupons du dîner. Hormis le bandage couvrant sa blessure, elle semble tout à fait rétablie de l'attaque de la veille. En-dehors de tous les problèmes des jours passés, régnait une ambiance bon enfant tout au long de la soirée, entre Caitlyn qui s'émerveillait de tout et de rien, excitée à la fois par la nourriture frugale préparée par mes soins, ainsi que par les histoires que Shuu raconte sur ses nombreuses aventures. Afin de rentrer dans la conversation je me mets à raconter les miennes, parfois adaptées selon le contexte, étant donné que la discrétion est toujours de mise. Les seuls qui ne parlaient pas sont Shana, qui a son habitude est plongée dans ses pensées et Black, qui s'occupe de ses Pokémon, que j'ai eu l'occasion de découvrir plus tôt. Je connais la plupart d'entre eux et pensais découvrir des créatures inconnues mais j'ai été vite déçu. Le seul que j'ai eu l'occasion de découvrir est Moustillon (dont j'ai confondu le nom au départ avec « Postillon »), qui ressemble, à s'y méprendre, à un Tiplouf. Ce qui ne m'a pas empêché de passer beaucoup de temps à l'observer, même si la présence de Black me gênait après la discussion que nous avons eue. Shuu et Caitlyn ne sont nullement dérangés par l'absence de Black et encore moins du silence de Shana. La soirée se poursuit au fil de nos conversations sur notre quête à travers Hoenn.

« Vous êtes déjà allé à Vermilava ? »

Une question qui aurait pu paraître tout à fait banale venant de Shuu mais qui a tout de suite provoqué une crispation chez moi et Shana. Un ensemble d'épisodes gênants nous reviennent et un malaise plane instantanément sur le groupe. J'ai pris les devants, en prenant soin de chaque mot, chaque terme que je choisis.

« Oui effectivement. Nous y sommes allés il y a une semaine, pour combattre Adrianne.

― Et tu as gagné.

― Bien sûr !

― Ah super… mais maintenant que j'y pense, Shana, tu fais quoi à part accompagner Houtarou. Tu as bien un but précis, non ?

― Ben…

― Elle a quitté l'archipel i peine quelques jours pour me rejoindre. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire à Hoenn, elle réfléchit à devenir peut-être coordinatrice.

― Mais un tel changement d'univers, ça ne la déstabilise pas ?

― Non… »

Changement d'univers…

Déstabiliser…

Avoir un but…

Pourquoi tout me donne envie de souffrir ?

J'en ai assez…

J'en ai marre que personne ne soit là. J'ai envie que tout le monde sache.

Je suis malheureuse.

Elle craque de plus en plus facilement. Non seulement, elle ne pleure plus en privé, mais elle n'hésite pas à le faire à présent en public. Je me sens mal, pour elle, pour nous deux, pour nos trois compagnons.

« Shana, calme-toi !

― NON ! LAISSEZ-MOI ! »

Aucun d'entre nous n'a pu réagir à temps : Shana disparaît dans l'obscurité du bois, nous laissant dans l'incompréhension quasi générale. Je suis moi-même pris au dépourvu par la tournure de la situation, même si je retrouve facilement l'origine de ce débordement. Il me fallait malgré tout agir et je décide d'aller rechercher Shana. C'est Black qui me retient alors que je pars en-dehors du campement. J'ai tenté de me retirer de sa prise mais il continue à me ceinturer tout en m'expliquant pourquoi je dois rester ici. Selon lui, Shana traverse une crise tout juste passagère, qu'elle reviendra au campement au courant de la nuit. Pas rassuré du tout, je me résigne toutefois à rester auprès des trois amis, à qui je dois un sauvetage. L'heure étant tardive, nous décidons tous les quatre d'aller nous coucher, moi à côté de la tente en bordure de forêt Shuu, Black et Caitlyn étaient un peu plus loin. Après les avoir quittés, j'entends encore quelques murmures. Que pouvaient-ils bien se raconter à voix basse ? Eux trouveraient surement et rapidement le sommeil. Moi au contraire, je sais très bien qu'une longue nuit m'attend et je sais que le sommeil me trouvera uniquement lorsque Shana sera revenue. Après les événements de ces derniers jours, la perspective d'une nuit blanche ne m'effraie plus.

Minuit.

Une heure.

Une heure trente.

Deux heures.

Le temps est effectivement très long, et afin de ne pas réveiller les autres, j'ai renoncé à allumer ma lampe et me suis donc privé de toute distraction. Las de rester immobile, je me décide à aller faire un petit tour tout de même, malgré le conseil de Black, à savoir rester au campement. Je ne vois pas en quoi cela gênerait le groupe que j'aille faire un petit tour et c'est sur cette pensée murement réfléchie que je me lève. Au bout de quelques pas seulement, je discerne le son du craquement d'une branche. Je n'y prête pas beaucoup d'attention. De toute façon Shana n'aurait pas commis la bêtise de rester en lisière de la forêt. Non. Je la vois. Elle est assise au pied d'un autre arbre, bien plus loin. Le premier quartier de lune est magnifique, je comprends qu'elle jette son regard dessus. Elle ne pleure plus, ce qui constitue déjà une sacrée bonne nouvelle.

« Q…qui est là ? »

Elle retrouve la même inquiétude qu'elle éprouvait lors de notre première rencontre.

« C'est moi. »

A couvert sous les arbres, elle n'a pas remarqué ma présence, elle a seulement ressenti que quelqu'un l'approche. Ne préférant pas la laisser s'inquiéter plus longtemps, je me montre et la clarté de la nuit m'a permis de voir que ma présence la…rassure. Une interprétation pour une fois très aisée à lire sur son visage devenu rayonnant, malgré sa rancœur et sa répulsion à discuter avec moi.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

― Ce serait à moi de te poser cette question, Shana.

― Tu as très bien compris la phrase que j'ai prononcé cet après-midi, n'est-ce pas ?

― Tu veux parler…de tes rêves ?

― De MON rêve. Nuance.

― Ben oui, et alors ?

― Je n'ai pas osé le raconter avant, car nous n'étions pas seuls.

― Et tu veux m'en parler ?

― Oui. »

Je comprends de moins en moins. Shana, la fille la plus inaccessible que le monde de Houtarou ait pu connaître, se décide à me parler de son rêve. Même moi n'ai jamais osé à parler des miens ! D'ailleurs, si elle décide à vider son sac, je vais en venir à me torturer l'esprit pour savoir si je dois à mon tour révéler ce qui anime mes nuits depuis quelques temps.

« C'est très vague en fait. Je vois des personnes de mon entourage…de là-bas. Des personnes qui me sont très chères. Mais parmi ces personnes, il y avait un intrus.

― Et qui était cet intrus ?

― Tu vas me prendre pour une folle.

― Non, non, vas-y ! »

Je devine et redoute à la fois la réponse qui va venir, même si elle est en même temps très évidente.

« C'était toi. »

Le mot « toi » se lisait sur ses lèvres dès qu'elle a prononcé « folle ». Et j'ai du mal à reconnaître la Shana que j'ai connue il y a encore quelques jours. Même si la réponse était facile à deviner, je n'ai aucune réponse qui me vient, et c'est évidemment un des plus douloureux silences qu'il m'ait donné de passer.

« Tu ne me crois pas, hein ? Oublie ce que je t'ai dit, c'est totalement ridicule.

― Non, je préfère te voir l'avouer que de rester dans l'ignorance complète de la situation !

― Tu crois ?

― Comment tu veux que je t'aide sinon ? Si tu ne me dis pas la moitié de ce que tu vis réellement, je ne vois pas comment trouver une réelle solution à ta situation. Réfléchis !

― Pourtant tu as bien trouvé la piste des Chutes Tohjo…

― J'ai été aidé, et ce n'est pas ça qui va t'aider à tenir le coup. Tu ne vas pas me dire que tu es en pleine forme.

― Non, mais…

― Chut !

― Quoi ?

― Tais-toi, j'entends quelque chose !

― On reprendra notre conversation plus tard. »

Furtivement mais rapidement nous retournons au campement. Ayant fait un petit détour dans la forêt, nous nous sommes cachés derrière un buisson. L'absence de nuages dans la nuit nous permettait d'avoir une très bonne visibilité sur le campement. Normalement, à cette heure avancée de la nuit, le silence est de mise. Normalement. Il est trois heures du matin, et une grande agitation règne à notre insu. Ma première pensée a été tout d'abord de voir surgir des étrangers, mais un signe, à la fois discret et révélateur de Shana me désigne les sacs de couchage où DEVAIENT dormir Shuu, Caitlyn et Black. Ils ne sont ni en train de dormir, ni de parler dehors…mais dans la tente. Les voix sont trop faibles pour être entendues depuis notre cachette, ce qui nous a incité à nous rapprocher tout aussi discrètement de la tente. Trois ombres s'agitent, et, une fois assez près, bien en garde de ne pas marcher sur une branche morte, nous pouvions écouter ce qui se trame.

« …ça doit se trouver quelque part là.

― Tu es sûr qu'il y en a une ?

― Je suis quasi certain ! Il a essayé de la cacher mais j'ai distinctement vu quelque chose.

― Car c'est très grave. Pourquoi elle en aurait une d'ailleurs ? Ils m'ont l'air sympathiques.

― Tu es trop curieux, Shuu !

― Non, mais ça m'inquiète…

― LÀ !

― Fais-voir !

― J'en étais sûr…

― Aaaah, elle trimballe une arme comme ça ?

― Oui…

― J…j'ai peur.

― Du calme, Cat, ils ne nous encore rien fait. Pour le moment.

― Non, moi je trouve qu'il y a de quoi s'inquiéter.

― Shuu ?

― Je ne veux pas parler de l'arme en elle-même. Je parle de la fille. Shana. Il y a quelque chose de vraiment anormal chez elle.

― Tu penses à quoi Shuu ? Et le garçon ?

― J'ai l'impression qu'il ne sait pas grand-chose, Black lui ayant parlé aujourd'hui. Son enquête n'a rien donné de probant. Concernant Shana, j'ai trop d'hypothèses aussi farfelues les unes que les autres…

― Bon, ne restons pas ici, ce serait très mal vu de nous faire surprendre ici. »

Trois silhouettes sortent de la tente à présent plongée dans le noir complet. Heureusement que ces trois silhouettes étaient assez visibles pour que Noarfang puisse lancer une attaque discrète mais puissante.

« Hypnose. »

Le bruit sourd qui s'est fait entendre me confirme que l'attaque a bien fonctionné. A partir de maintenant, il faut faire très vite. Décamper. Fuir.

« Merci beaucoup, Houtarou. »

Ces trois mots sortis de la bouche de Shana suffisent à me donner le brin de courage nécessaire à une situation d'urgence comme celle-ci, car s'en aller de cette manière est digne d'être assumé avec toutes mes tripes. Le même courage qu'ont eu ces trois dresseurs de venir fouiller en notre absence.

Trois mots qui me resteront pendant un bon moment car pour une fois, le sentiment d'être devenu une aide de première catégorie s'empare de moi.

« De rien. »

Les préparatifs se sont faits dans la plus grande hâte. Seul un petit mot griffonné par mes soins est posé à côté des trois dresseurs.

« Vraiment désolé. Mais Shana n'apprécie pas vraiment qu'on fouille dans ses affaires. J'espère que vous n'aurez pas une mauvaise impression, mais nous devons partir. Nous sommes pressés. Quelque chose d'important nous attend. De très important. »

Voilà qui devrait faire l'affaire. A présent, il faut marcher, sans se retourner, et rallier Lavandia au plus vite. L'étape est fort heureusement aisée et touche rapidement à sa fin. Une pluie de néons nous parvient ! Pas fâché d'arriver. En réalité, mon humeur des derniers jours m'a donné l'impression d'une route bien plus longue qu'elle ne l'est en réalité). En fait, nous n'étions pas si loin que ça ! Nous sommes arrivés en ville avant la tombée du jour. La ville est seulement située de l'autre côté de la forêt que nous avons dû quitter précipitamment, à dix kilomètres seulement. Quoi qu'il en soit, notre départ nous oblige à présent à attendre que le soleil se lève pour ne pas faire une entrée remarquée au Centre Pokémon ou dans un quelconque hôtel. L'attente n'a pas été bien longue, ce qui nous a permis, en attendant, de mettre la situation au clair. En effet, après avoir endormi Shuu, Caitlyn et Black, et surtout après avoir gribouillé un dernier mot à nos hôtes d'un jour, nous avons dû plier bagages au plus vite. Nous nous sommes obligé à courir pour nous éloigner le plus vite possible avant que les trois dresseurs ne se réveillent et s'aperçoivent de notre disparition, ne pouvant apporter que du crédit à leurs doutes. Essoufflés, mais enfin tranquilles, nous nous posons sur un banc près du parc où je me suis entraîné pour mon match contre Ludivine, la championne de Lavandia. Les souvenirs de notre entrevue me reviennent, et surtout le dernier sujet qui avait été abordé. Ludivine avait alors tout simplement refusé de répondre à mes questions concernant les Chutes Tohjo. Je n'ai pas pris le temps de me renseigner à son sujet, car la situation à l'époque n'était pas aussi critique qu'elle l'est maintenant. Je n'avais accordé guère d'importance au refus de Ludivine, mais à présent, plus les indices affluent, plus je me rends compte que ce silence est intriguant.

En y repensant…

A l'époque, dans le but de me renseigner sur les champions, je m'étais procuré un magazine qui avait établi diverses hypothèses sur les champions potentiels qui pourraient remplacer Voltaire au poste inoccupé de Lavandia. L'ignorant jusqu'à la rencontre, je n'avais pas prêté attention à Ludivine, qui devait probablement figurer parmi les candidats. La précieuse brochure que j'ai depuis conservé parmi mes affaires, bien que l'article soit obsolète. Dans la hâte, je fouille mon sac mais constate le fascicule à morflé suite au rangement très rapide de mes affaires la nuit passée. Furieux d'avoir abîmé le livre, je me résigne, quitte à ce qu'il soit dans cet état, à le feuilleter toutefois très rapidement et tombe rapidement sur l'article qui concernait l'affaire Voltaire. Plusieurs personnes sont représentées et Ludivine est facilement repérable pour être l'une des seules jeunes à vouloir représenter l'arène. Le texte la mentionnait aussi, mais un passage en particulier attire très rapidement mon attention :

« La jeune Ludivine est connue pour avoir fréquenté durant quelques temps Erika et l'arène de Céladopole. Elle a également contribué aux recherches de son grand-père Edouard François, avant de se reconvertir dans les challenges dans les régions d'Hoenn et de Sinnoh. »

Edouard François. Oui. Bien des choses s'expliquent. Des portes s'ouvrent. Une telle coïncidence est tellement irréaliste, se trouve tout à fait en-dehors de ma limite de crédulité, l'espace de quelques secondes. Mon cerveau doit me jouer des tours, être embrouillé, ce qui s'explique avec tout ce que je vis en ce moment ! Non, à la relecture de cet article, je constate que je n'ai pas rêvé, que c'est bien le nom du célèbre explorateur que j'ai lu. Ce lien, trop beau pour être vrai, tombé du ciel, serait exploitable ! Ludivine, sœur de Simon ? Leur comportement assez similaire et leurs connaissances en matière d'exploration sont, en y réfléchissant et à s'y méprendre, très similaires. Cette relation pourrait nous apprendre plein de choses…

Je veux en avoir le cœur net.

« Je crois que nous avons quelque chose à régler ?

― Hhmm ? »

La découverte d'un indice de taille m'a quasiment fait oublier la présence de Shana, pourtant la principale concernée. Mais le manque de sommeil commence à se faire sentir et j'ai encore plus de mal à comprendre de quoi elle veut parler jusqu'à ce que je réalise qu'elle souhaite me parler de la discussion que nous avons eue il y a quelques heures. Et encore, j'ai du mal à me remémorer ce dont il est question. Shana m'avait dit quelque chose d'assez étrange, mais j'ai du mal à me remémorer de quoi il s'agissait. La manière dont elle s'était adressée à moi était hors-norme…

« Euh… on ne peut pas reprendre cette conversation plus tard ? Je tombe de sommeil, je suis fatigué.

― Pourtant, tu as quand même dormi cette nuit, contrairement à moi !

― Pour être sincère, non.

― Tu étais malade aussi ?

― Malade, non. Inquiet, oui. Tu permets ? Nous y allons, le soleil commence à apparaître, je pense que nous pouvons aller au Centre Pokémon sans se faire remarquer. »

Je laisse Shana dans notre silence et dans ses questions, car elle ne s'attendait certainement pas après une telle situation à me voir changer de conversation. Mais je suis réellement fatigué et en peu de temps je réalise que les jours à venir seront chargés. Notre conversation peut bien attendre un petit peu. Sur le chemin qui nous conduit au Centre Pokémon, nous croisons déjà les premiers dresseurs matinaux bien décidés, tôt ou tard, à en découdre avec le champion de la ville. Champion que je ne tarderai pas à retrouver, non pour une revanche, mais pour des explications claires et précises, qui vaudront bien un « 3 Pokémon contre 3 ». Au Centre Pokémon je demande deux chambres séparées pour moi et Shana.

« Ah je suis désolée, jeunes gens, mais je n'ai plus qu'une seule chambre de libre ! »

La situation s'annonce plus compliquée que prévu. Le problème n'est pas de loger quelqu'un, il y a bien deux lits séparés dans la chambre. Mais je connais trop bien Shana. Elle n'acceptera jamais de dormir dans une pièce avec quelqu'un d'autre, encore moins s'il s'agit d'un garçon, et surtout pas s'il s'agit de moi. Pourtant, aucune autre solution ne se profil, n'ayant pas assez d'argent pour loger à l'hôtel… Je dois donc me résoudre à annoncer la nouvelle à Shana. Délicat, très délicat. Nous ne repartons pas avant demain matin étant donné notre programme et je sens que la journée s'annonce déjà comme de longues heures de conflits stériles. Shana, restée à l'écart, lorgnant sur un Teddiursa accompagné de son dresseur. N'ayant aucune envie de démarrer une conversation ici, je tire Shana de toutes mes forces pour qu'elle se décide à me suivre. Elle renonce à admirer plus longtemps le Pokémon convoité et monte les escaliers en traînant des pieds pour me rejoindre devant la chambre.

« Voilà, Shana, nous dormons ici !

― Euh, tu veux dire que JE dors ici ?

― Non, non. Etant donné l'affluence de dresseurs en cette période, il n'y a plus d'autre chambre de disponible, donc euh… nous n'aurons pas le choix, nous devrons la partager. »

Ma confiance acquise ces derniers temps m'a permis, aussi étonné que je sois, de faire cette –grande– révélation assez rapidement et brièvement. Toutefois, la réponse attendue est assez révélatrice de ce que je craignais.

« Tu veux rire ? C'est une blague, c'est ça ? Allez, avoue, je sais que tu as besoin de décompresser, mais je n'ai pas envie de rire désolée.

― Pas du tout, Shana, c'est la vérité ! »

Shana, tout de même suspicieuse, redescend en sautant les marches quatre à quatre. Je mets ce moment à profit pour rentrer dans la chambre et m'installer au plus vite unique stratagème qui allait mettre Shana devant le fait accompli. Après m'être rapidement mis en place, je me pose sur le lit et le défait en attendant le retour de mon acolyte. Je n'ai pas eu à attendre longtemps puisque j'entends à nouveau des pas précipités dans le couloir, et Shana réapparaît à l'entrée de la chambre, en observant alternativement, moi, puis mes affaires. Le fait est accompli, et rend Shana…larmoyante.

« J'ai pas envie, j'ai pas envie, j'ai pas envie ! »

Après avoir vainement tenté de la calmer, pour éviter de créer un nouveau scandale en réveillant la moitié des dresseurs qui auraient eu la bonne idée de faire une grasse matinée, je finis par abandonner la partie, mais pas la chambre. Un peu de bon sens et un pain-melon ont suffi à Shana pour calmer sa joie grandissante. Mais elle ne semble pas plus résolue à cohabiter temporairement avec moi dans la même pièce. Ce léger saut d'humeur ne m'a pas redonné la motivation à discuter, sans compter que des draps moelleux m'attendaient. Après m'être plongé sous les couverture sans prendre le temps de me déshabiller, je regarde Shana qui continue à se tenir immobile à l'entrée de la chambre. J'ai le sentiment qu'elle hésite entre venir se reposer également et s'enfuir loin d'ici. Afin de l'obliger à choisir, je me tourne dans l'autre sens, dos à elle, dans l'attente de percevoir un son, indiquant le demi-tour où l'entrée dans la chambre. Cinq, puis dix longues minutes d'attente. Elle semble encore croire que je suis réveillé. Une imitation, pourtant à peine crédible d'un léger ronflement finit par la décider : simulant toujours mes ronflements, j'entends à la suite, les pas, puis le bruit d'une couverture, le craquement du lit, puis à nouveau la couverture : elle se résout à se reposer, même en ma « présence » dans la même pièce. Risquant à stopper mes bruits faussement intempestifs, j'écoute d'éventuels autres bruits, signes de la présence de Shana dans la pièce. Une bataille de remportée, enfin.

« Que dois-je faire ? Que vais-je devenir ? Voilà pratiquement trois mois que je suis ici… je suis prisonnière de cet univers, je ne peux rien faire si ce n'est accepter l'aide d'un autre. J'ai envie de trouver seule la clé de ce mystère, mais en même temps, il y a toujours une présence rassurante à mes côtés. »

Plus rien. Ces quelques murmures prononcés à l'égard de je ne sais qui ont suffi à bouleverser une grande partie de mes pensées. Ce que j'ai entendu fera partie d'un jardin secret dans lequel je n'ai jamais entreposé grandes histoires, par respect pour celle que je protège. Elle-même ne doit pas savoir que j'ai entendu ces paroles. Malgré tout, le secret risque d'être très difficile à garder, bien qu'une telle révélation risquerait de mettre le feu aux poudres. Conserver ce silence m'est insurmontable car jamais un tel secret ne m'était parvenu. Je me sens mal à l'aise maintenant que j'ai entendu ces paroles, car je sais à présent que je me trouve exactement dans la même situation : trop centré sur moi-même, je n'avais pas remarqué au départ cette similitude avec ma propre condition. Une présence rassurante…cette phrase me fait tellement chaud au cœur que la première chose qui me vient est de consoler Shana. Je me ravise à la dernière seconde, me rappelant que je ne suis pas censé avoir écouté ces aveux.

Ah oui, c'est vrai, je dois me reposer. Du moins, essayer de me reposer, car il n'est pas certain que les heures à venir seront de tout repos. En l'espace d'un temps, plein de nouveaux éléments me trottent en tête. Après m'être assez inquiété cette nuit, le sommeil me gagne facilement. Seules les cloches indiquant midi me tirent de mes draps. En rouvrant les yeux, je ne réalise pas tout de suite que j'ai dormi plusieurs heures. Je reprends peu à peu conscience de l'endroit où je me trouve. En me retournant, je constate que Shana est toujours en train de dormir. Je revis exactement la même scène qu'il y a quelques jours : l'horloge biologique de Shana est complètement déréglée par ses tracas. Ne dormant pratiquement jamais, même de nuit, la voilà qui se met à se reposer même en journée. Voilà le signe d'une grande fatigue, bien au-delà de l'effort physique. La maladie l'a bien terrassée mais il est évident que l'effort psychologique fourni n'est pas hors de cause. Je crains que la situation ne devienne plus urgente que prévue. Je me décide donc à me lever afin d'aller immédiatement voir Ludivine. Il faut que j'en sache plus, rapidement. Un dernier regard en direction de Shana et je quitte la pièce. Elle a le sommeil facile en ce moment, quelle chance… Je prends un morceau de papier et un crayon au vol et note un petit mot afin qu'il n'y ait aucune inquiétude. Vient le moment que j'attends depuis l'étrange découverte. En consultant les horaires d'ouverture et de disponibilité du champion, je constate que je tombe pile à un moment où Ludivine ne fait pas de matchs. Je demande donc à la voir très rapidement et fort heureusement on m'amène assez rapidement au « bureau » du champion. Ayant déjà eu l'occasion d'en voir en-dehors des matchs de compétition, je peux m'assurer qu'il s'agit, comme partout, plus d'une remise que d'un vrai bureau. Or, en arrivant dans celui de Ludivine, n'importe qui aurait eu l'impression de pénétrer dans le bureau du PDG de la Sylphe SARL de Safrania. Un bureau soigneusement rangé et étincelant, des tableaux aux milles variétés et couleurs ornaient le mur. Seul détail troublant, dernier signe encore de l'ancienne présence de Voltaire en ces lieux, est celle de cartons entassés dans un coin, contenant un nombre impressionnant de pièces mécaniques.

« Bonjour, Houtarou. »

Les traits ont creusé son visage depuis notre dernière rencontre, laissant transparaître un air très grave comme je ne lui ai jamais connu par le passé. Lors de notre première rencontre, elle affichait tout le temps à un grand sourire naturel, si ce n'est à un moment, celui où nous nous sommes quittés.

Cette austérité, je l'ai déjà rencontrée. Elle ne me dit absolument rien qui vaille.

« Bonjour…

― Assied-toi, je t'en prie. »

Le malaise me gagne et me transperce de toutes parts. Une impression de vide se forme à côté de moi. Où est donc Shana ? J'ai besoin d'elle.

« Je sais pourquoi tu es là, et je crois qu'il est temps de mettre les choses au clair, par rapport à ce qu'on avait dit la dernière fois. Non, je ne parle pas de prise de conscience. Mais, peu après ton départ, j'ai été contacté par une personne que tu connais très bien.

― Je suppose qu'il s'agit de votre frère ?

― Comment sais-tu que… ?

― Tout simplement car je me tiens quand même au courant des dernières nouvelles qui circulent ?

― Soit. Oui, c'est bien Simon qui m'a contacté récemment pour me parler d'un jeune dresseur et d'une fille qui avaient quitté Lavandia. Il me demande si je les ai rencontrés. La description rapide de ces deux personnes m'a finalement permis de vous remettre sans problème. N'étant jamais au courant des missions que mène mon frère, je me suis quand même posée beaucoup de questions sur la raison de cet appel. Il a fini par me parler un peu de vous deux, et je sais à présent pourquoi tu m'as posé cette question sur les chutes Tohjo lors de notre après-match.

― Vous savez pourquoi ?

― Pas précisément. Mais je sais que tu mènes une quête d'importance capitale en rapport avec ton amie. Au fait, où est-elle ?

― Je ne crois pas que cela puisse vous regarder. »

Prudence.

« Bien. J'ai une question à te poser : qu'est-ce que Shana a de si particulier pour que vous soyez ensemble ?

― Pardon ?

― Simon et toi semblez la regarder comme si elle était entourée d'un aura surnaturel, ce qui expliquerait pourquoi vous menez une quête si importante pour être suivie par un Ranger.

― Désolé, mais je ne peux pas en parler.

― Très bien et bien je vais demander conseil à Simon alors. »

Je la vois décrocher machinalement le combiné et composer le numéro qui la mettrait surement en liaison avec Simon.

« Allô ?

― Simon ! J'ai besoin de toi tout de suite !

― Mais tu vas arrêter un peu Ludivine ? Tu me harcèles tous les jours pour avoir des nouvelles des deux gamins !

― Justement, j'en ai un dans mon bureau.

― Je bosse, tu veux pas me rappeler à un autre moment ?

― Je veux juste savoir ce qu'elle a de particulier cette fille !

― Je te le répète, JE NE PEUX PAS TE LE DIRE ! Nous sommes soumis à un secret professionnel ! Je t'ai déjà dit des choses qui pourraient déjà me coûter ma place ! Désolé, mais il faut que je te laisse, j'ai des choses beaucoup plus importantes à faire. Ah, et à propos de choses importantes, passe-moi celui qui est avec toi. J'ai à lui parler. En privé, de préférence. »

La championne se résigne à me tendre le combiné du téléphone, cette fois sans me lancer un seul regard. En arrivant à Lavandia, j'étais à mille lieues de penser qu'une conversation avec Simon serait à l'ordre du jour. Je me souviens encore trop bien de notre dernière discussion, terminée sur une question sans réponse. Je n'arrive plus à me rappeler, tellement de questions défilent en ce moment. Avant de répondre à mon interlocuteur, je prends soin de désactiver le mode haut-parleur, puisque la discussion se veut confidentielle.

« Bonjour, Simon.

― Houtarou. Content de t'avoir à l'appareil. Ludivine nous entend ?

― Non, c'est bon.

― D'accord. Depuis ton dernier appel, je peux t'assurer que je me porte beaucoup mieux. J'ai repris mes activités récemment. Maintenant, tu vas bien m'écouter. Je ne peux pas te révéler ma position, car je suis censé être en mission actuellement. Ce que je vais te dire EST EXTRÊMEMENT important. J'ai conscience que je ne vous ai pas été d'une grande aide jusqu'à présent. Mais je me suis rattrapé depuis. Tu sais à présent que j'avais un grand-père explorateur, que j'ai aidé dans ses recherches. Si je ne t'avais rien dit au départ, c'est bien parce que j'avais honte de mes échecs. Mais en réalisant que ne pas vous aider était encore plus honteux, je me suis ravisé. Je ne disposais que de cette piste toute idiote concernant les Chutes Tohjo. Si tu as lu le livre que je t'ai offert, tu as sans doute vu le passage qui concerne cette caverne. Je me suis renseigné de mon côté, en fouillant dans les souvenirs de mon aïeul, et j'ai découvert des éléments qui me assez importants pour que je t'en fasse mention. En l'occurrence, des photos. Je ne peux bien évidemment pas te les montrer puisque je ne peux pas te révéler l'endroit où je suis. Toutefois, je peux te les décrire. La plupart sont des photos de l'autel où reposait l'objet dont fait mention mon grand-père. Elles ne devraient pas t'intéresser. Au contraire, j'ai trouvé une photo particulièrement intéressante, sur les inscriptions portées dans la grotte. Elles sont partiellement illisibles, je n'ai pas pu tout déchiffrer, mais je te donne tout de même les fragments lisibles. Ecoute-bien… »

Jamais mon ouïe n'a été aussi mise à l'épreuve. Je me concentre afin de ne pas manquer une miette des paroles de Simon, sous le regard houleux de Ludivine qui attendait à l'extérieur du bureau mais qui m'observait attentivement. Chaque bruit parasite semble avoir été amplifié. La rue à l'extérieure, pourtant très calme, m'a paru être un boulevard un vendredi soir.

« Celui qui deviendra le meilleur…ouvera la clé du…des Zarbi…ainsi, le…sacré apparaîtra. »

Je ne sais même plus ce qu'il s'est passé entre la révélation de cette phrase et mon retour au Centre Pokémon. Ma tête remue dans tous les sens ces paroles qui ont pourtant une signification, qui DOIVENT en avoir une. Ce n'est qu'une fois de retour dans la chambre que mon esprit a dû se préoccuper d'autre chose que de ce nouveau mystère. Shana se tient debout face à moi, prête à partir. Face à mon étonnement, les explications de mon amie ont été très claires et rapides claires : nous étions suivis. Shuu, Black et Caitlyn s'étaient, selon les dires de Shana, arrêtés en ville. Inutile de lui demander si elle ne s'est pas trompé, ils sont reconnaissables entre mille. Sans tarder, j'emballe également mes affaires, afin de reprendre la route le plus vite possible. Je me demande à quand remonte la dernière nuit vraiment reposante. Une chose est sûre, la suivante ne le sera pas.

Avant de partir, j'écris les quelques mots qui m'ont été proférés. De cette manière, je ne suis pas sûr de les oublier. Une nouvelle fois, l'aventure continue, un fragment du puzzle en plus.

Une rafale d'événements plus ou moins inattendus qui m'arrivent en pleine figure, au point de me demander si ce que je vis est bien ma réalité. Je n'en ai aucune idée, mais ce sont bien les dernières maisons de Lavandia que je vois disparaître au loin. Nous avons repris la route, et je n'en sais encore que trop peu. Une fois assez éloignés de la ville et du risque de rencontre Shuu et ses compagnons, nous avons pu improviser une petite halte, ce qui laisse du temps à Shana pour m'expliquer plus en détail ce qu'il s'est passé durant mon absence. Alors qu'elle se dirigerait vers l'arène pour me rejoindre à mon entrevue avec la championne et improbable sœur de Simon, elle voit dans une rue adjacente trois personnes difficiles à éviter, rencontrées à peine la veille. Se faisant discrète, elle a pu surprendre leur conversation qui portait bel et bien sur nous – à croire que nous sommes devenus le centre du monde depuis peu –. En réalités, ils avaient très bien deviné que nous reviendrions en ville et nous y cherchaient sans relâche. N'ayant pas eu la simple idée de chercher d'abord au Centre Pokémon, ils nous ont laissé ainsi le temps nécessaire pour plier bagages. Mais la rancune devait être présente si nos trois anciens acolytes fouillent dans nos affaires avec autant d'énergie. Ayant eu toutes les révélations faites par Shana, je raconte à mon tour ce qu'il s'est passé durant mon entretien avec Ludivine, puis Simon. Hormis l'étrange phrase prononcée par le Ranger, j'ai eu du mal à me souvenir de ce qu'il s'est réellement passé et si d'autres éléments importants il y a eu. Je me suis donc forcé à recommencer plusieurs fois mon récit, même si le plus important est dit. Puis, progressivement, je me remémore d'autres détails déduis après le coup de fil de Simon. Je me souviens qu'après avoir raccroché, j'ai eu une dispute avec Ludivine. Ce n'était plus la même, elle semblait…différente. Au lieu d'une championne enjouée, déterminée comme je l'ai découverte la première fois, elle était cette fois-ci froide, sans sentiments. Déjà lors de nos retrouvailles, son sourire forcée ne traduisait plus aucun plaisir. Elle ne s'intéressait plus à moi, mais uniquement à Shana et à ses hypothétiques pouvoirs. J'ai répondu sèchement que ce sont des affaires qui ne concernaient qu'elle, moi et Simon. Son propre frère lui a recommandé la discrétion sur cette affaire. N'ayant plus d'affaire à traiter avec la championne, j'ai voulu quitter les lieux sans tarder, mais Ludivine a voulu m'en empêcher avec l'aide de ses Pokémon. Si mes réflexes et ma maigre capacité d'anticipation n'avaient pas été saisis sur le champ, un nouveau duel aurait eu lieu contre cette férue des Pokémon plante. Une nouvelle course à travers la ville s'est imposée, jusqu'à reprendre mon calme à quelques mètres du Centre Pokémon, avec une seule phrase en tête : « Celui qui deviendra le meilleur…ouvera la clé du…des Zarbi…ainsi le…sacré apparaîtra. ». Une phrase répétée de nombreuses fois, pour être absolument sûr de ne pas l'oublier.

Une maigre piste, mais une piste quand même.

Zarbi, un Pokémon empli de mystère. Capable à lui seul de représenter le Mystère même. Autant que les circonstances qui m'ont mené à la capture d'un de ces Pokémon. J'étais en excursion sur l'île 7, à son extrémité sud. Dans mes lointains souvenirs, lorsque nous avons débarqué sur un des îlots qui se trouvaient à proximité, je me suis perdu dans les ruines. Il y en avait plein là-dedans, ils avaient tous des formes bizarres. Au départ, j'avais peur. Oh, il faut dire que j'avais seulement dix ans à l'époque. Mais l'un de ces Pokémon semblait plus attiré par ma présence que les autres. Grâce à lui, j'ai pu retrouver mes parents, évidemment très inquiets pour moi. Cinq années se sont écoulées. Il restait alors une semaine avant mon départ pour la région de Kanto, où je comptais aller pour participer à mon premier tournoi de la Ligue Pokémon et surtout ma première virée en solitaire le temps d'une année. Ce jour-là, il faisait magnifiquement beau, je profitais des derniers moments de bon temps que je passais dans mon village natal. Puis il est apparu je l'ai reconnu immédiatement. Ce Zarbi en forme de D m'a retrouvé et tout de suite les souvenirs d'une périlleuse aventure me sont revenus. Je ne sais toujours pas ce que ce Pokémon a parcouru pour me retrouver, et encore moins la raison, surtout après tant d'années d'absence et une petite heure passée avec lui. Mais une heure oh combien intense ! Une chose est certaine : tout comme lors de notre rencontre, Zarbi m'a été d'une énorme aide, malgré son unique attaque Puissance Cachée. Il semblerait bien qu'une fois de plus il ne faillira pas à sa réputation.

Impossible de décrire précisément le « cri » qu'émet un Zarbi, pour peu qu'on puisse parler d'un cri, mais sa présence me rassure, alors qu'elle n'aurait pu paraître qu'anodine en d'autres circonstances. Je possède un Zarbi, ce n'est pas pour rien ! Une bouffée de fierté monte en moi. De plus en plus, je me rends compte que je suis celui qui doit accomplir une tâche importante ! Il m'en faut à peine plus pour penser au mot « élu ».

Bon, je m'emporte un peu trop. Je ne sais pas ce que je dois mener exactement. Ma seule certitude est de me rendre, dans un futur plus ou moins proche, dans les contrées profondes aux frontières de Kanto et Johto. Mon Zarbi me servira, voilà encore une certitude, et sa relation avec la possibilité d'un autre monde est mise en place. Il ne me manque plus qu'à devenir le meilleur. Meilleur dresseur, certainement. De toute manière, c'est le seul objectif que je peux espérer atteindre pour le moment. Participer à la Ligue, gagner à la compétition, avec départ immédiat pour Johto avec Shana, quoi qu'il arrive. Mon hypothèse ne pourra se confirmer qu'à ce moment. Peut-être. L'objectif semble encore loin d'être atteint, mais avec quatre badges en poche, je suis à la moitié de mon parcours et incroyable que cela puisse paraître, toujours dans les temps que je me suis fixé bien avant ma rencontre surréaliste de Poivressel !

Par contre, il n'est plus question de retourner sur Clémenti-Ville, comme je l'avais prévu il y a encore quelques jours. Un tel détour nous ferait perdre trop de temps en cas de pépin. D'autres arènes se trouveront sur notre route, mes plans peuvent donc être modifiés en cas de soucis. A présent, Cimetronelle est dans ma ligne de mire. Toutefois, le chemin est encore long avant d'y parvenir car il s'agit d'une des villes septentrionales de la région, située au cœur d'une vaste forêt, la plus grande réserve de la région et où seule une mince population a l'autorisation d'y vivre, en l'occurrence la petite centaine d'habitants de cette « ville-tribu ». Plus aucun obstacle de taille ne se profile, ou presque : mon seul et dernier souci reste Shana. Elle accumule les problèmes malgré elle en plus de ses soucis personnels, la voilà traquée par plusieurs personnes, qui au départ n'ont aucun lien proche avec nos soucis. Une responsabilité de plus à porter au fil des jours.

Une journée entière est passée, sans histoire notable. Un jour de repos qui nous a permis de regagner des forces, du moins qui m'a permis de mieux reprendre la route. Ce n'est pas du tout le cas de mon amie, qui sombre de plus en plus dans une forme de dépression assez inquiétante. Je n'ai plus besoin de Coudlangue pour le constater. Rien qu'aujourd'hui, elle est restée enfermée la moitié du temps à pleurer dans notre chambre au Centre Pokémon. Je constate d'ailleurs que depuis le dernier épisode à Lavandia, elle ne se prive même plus de montrer ses sentiments en public. Je n'ai pas envie de dire que je m'en fiche complètement mais cette situation commence à devenir vraiment inquiétante. C'est uniquement en début de soirée que je me rappelle avoir promis une discussion avec Shana à propos de ses révélations sur son rêve d'un soir. Je ne sais pas si le moment est bien choisi, mais je n'ai pas envie de jouer l'hypocrite en lui cachant des choses, alors qu'elle a été sincère avec moi depuis le début. Pourtant, jusqu'à devant sa porte, j'hésite énormément.

Plus la peine de faire machine arrière.

Toc, toc, toc.

« Qui…c'est ?

― C'est moi, Houtarou… »

Quelques bruits de pas précipités, une serrure qui se déverrouille et je retrouve Shana les yeux biens rouges. Elle n'a ainsi pas arrêté de l'après-midi… et moi qui la pensait forte, courageuse, quoi qu'il arrive. Un roc bravant tous les vents.

Le traumatisme est arrivé.

« Voilà, si ça ne te dérange pas, j'aimerais qu'on continue notre discussion de l'autre nuit…

― Oui, franchement parle-en moi, ça me ferait du bien…

― Ah ? Ben tu pouvais me le rappeler, je t'en aurais parlé tout de suite !

― Ce n'est pas grave. Commence, je t'en prie.

― En fait, j'ai vécu des rêves tout aussi étranges, mais bien avant celui que tu as fait il y a peu.

― Raconte-les-moi.

― Je dois tout d'abord t'avouer que le contexte est tout aussi étrange. Le premier de ces rêves remonte à décembre, après notre départ de Lavandia. Je pensais m'être tout simplement réveillé, mais en vérité, j'étais comme… si je n'étais pas moi-même. Je me trouvais au même endroit que là où nous nous trouvions en réalité, puis soudain, par je ne sais quelle pulsion, je suis rentré dans la tente.

― Je ne m'en souviens pas !

― C'est un rêve, je te le rappelle. Bref, nous étions tous les deux, on a discuté, je ne sais plus de quoi mais… je ne sais pas pourquoi j'ai rêvé de ça, j'ai tellement honte, ne m'en veux pas.

― Qu'est-ce qu'il y a ?

― Eh bien, dans ce rêve, ou devrais-je dire ce cauchemar, quelque chose nous a poussé à…

― NON ! Ne me dis pas que nous nous sommes emb…

― …rassés, si. »

Elle n'en saurait rien, et je pourrai vivre ma vie de dresseur tranquillement.

Promesse rompue.

Une promesse que je n'ai pas été capable de tenir à moi-même. Mais tant pis, j'ai la conscience tranquille et j'ai été honnête, pour une fois. Je suis prêt à en subir les conséquences. Mais un lourd silence remplace les mots tranchés de mon acolyte. Ce n'est pas le premier que je subis, et surement pas le dernier. La seule chose qui me vient à l'esprit est de plonger mon regard dans les yeux de Shana, qui, sans grande surprise de ma part, semble à vrai dire, anéantie. En me parlant, ses propres yeux observent le néant.

« Tu as autre chose à me dire, d'autres rêves du genre ?

― Non, c'était le seul aussi poussé, les autres étaient de moindre importance. Il y en avait un avec Stella, mais il n'a guère d'importance.

― Merci beaucoup Houtarou, pour ta sincérité.

― Pardon ?

― Je viens de le dire, tu as été franc, et tu as visiblement pris ton courage à deux mains pour me le dire. L'honnêteté est une valeur qui se perd. Beaucoup ont peur. Tu as su surmonter ta peur et affronter tes démons.

― Eh bien, euh…merci. Je dois t'avouer que je suis surpris d'entendre ça. Mais si tu le prends bien tant mieux ! J'avais peur que ça parte mal, c'est pour ça que je ne te l'ai pas dit tout de suite…

― Au moins, nous en savons plus... Ces rêves ne sont pas le fruit du hasard.

― Que veux-tu dire par là ?

― Les rêves ne peuvent pas être maîtrisés, aux rares exceptions des rêves lucides. De plus, il s'agit de songes en rapport avec des événements vraiment quelconques, et non avec des éléments importants de notre voyage. Ni pour moi, ni pour toi. Je ne veux pas parler de connexion, mais il y a quelque chose qui fait que nous soyons amenés à faire ces rêves, et pour un but précis. Cette raison et ce but, je les ignore…

― Wahou, là tu m'impressionnes !

― Merci, mais…j'aimerais rester seule.

― D'accord. On se revoit en bas, à plus tard ! »

Un tel soulagement ne peut représenter pour moi que le sentiment le plus heureux qu'il m'ait été donné de ressentir depuis des semaines ! Je ne cherche même pas d'explication à ce qu'il vient de se dérouler, mais une chose est sûre : vider son sac, le remède parfait ! Le bonheur ressenti est tel qu'un besoin urgent d'en parler avec quelqu'un se fait sentir ! Il ne peut pas y avoir mille personnes au monde à l'heure actuelle qui puisse partager mon bonheur. C'est pour cette raison qu'une fois dehors, je sors une Pokéball : celle de Coudlangue. J'ai l'impression de ramener un vieil ami. Un ami à qui je pourrais exprimer bien des choses, une présence rassurante, à qui je pourrais me confier.

« Toi, Houtarou, tu as quelque chose de bien à m'annoncer !

― Tu ne peux pas savoir comme je suis content. Je trouve de quoi avancer pour aider Shana, je lui avoue des situations pas très faciles à révéler, et tout s'est magnifiquement bien passé !

― Que tu crois.

― Pardon ?

― Tu as encore beaucoup de choses à savoir. Ça ne t'étonne donc pas que Shana ait réagi aussi bien à tes propos alors que je t'ai bien dit qu'elle était friable en ce moment ? Tu n'es pas surpris que sa réaction soit aux antipodes de celle que tu craignais voir survenir, alors que tu es loin d'être le dernier des idiots ?

― Ben, si…

― Elle est toujours friable, tu as dû le constater. Des gens qu'elle aime lui manquent, j'espère en tout cas que tu ne lui as rien raconté en rapport avec ça.

― Ben, justement, si…

― Elle ne veut pas cacher sa tristesse, son désarroi, mais nul ne fait doute qu'elle t'en veut.

― Elle m'a pourtant assuré que j'étais vraiment sincère, et qu'elle appréciait ça…

― Je la connais trop bien via les discussions que nous avons eues. Pas autant que tu devrais la connaître, je le concède. Mais elle n'aurait jamais pris le risque de te dire en face que tu la dégoûtes en ayant dit ce que tu as dit. Elle est tiraillée entre ce sentiment et celui de te faire du mal, en raison de tous les efforts que tu as fournis pour lui donner les armes pour s'en sortir. Ah oui, et autre chose…

― Quoi ?

― Je t'ai déjà dit que venir me parler alors que Shana pourrait nous voir est vraiment déconseillé.

― Ah oui, désolé, heureusement qu'elle ne nous a pas vu. Merci pour le retour à la réalité…

― Désolé pour toi, Houtarou. »

Je rappelle alors Coudlangue, mais à peine fais-je un pas dans l'autre sens que j'aperçois une fenêtre se refermer violemment. Ce n'est qu'après avoir pris conscience de qui se trouvait à cet endroit il y a un instant que je n'ai pu constater qu'avec un grand malaise l'ampleur de ma bêtise.

Digne des plus grands gaffeurs.

J'ai perdu en l'espace de quelques secondes toute la chaleur qui m'habitait. J'ai tout juste pu refaire mon chemin pour remonter dans la chambre. Ce n'est qu'en tambourinant sur la porte que Shana a bien daigné me répondre.

« LAISSE-MOI TRANQUILLE !

― Ecoute-moi au moins…

― Tu ne me fais pas confiance, c'est ça ?

― Mais tu aurais pu au moins me le dire si ce que je t'ai raconté t'as rendu malheureuse, j'aurais parfaitement compris !

― Il n'empêche que tu veux tout savoir sur moi. J'avais confiance en toi, mais ça ne semble pas réciproque. Tu me déçois énormément !

― Mais il n'y a pas de mauvaise intention ! Je veux t'aider plus que tout ! »

L'enfer est aussi pavé de bonnes intentions.

Plus aucune réponse. Inutile d'insister sur l'horrible soirée qui suit. Préférant m'isoler un bon moment pour réfléchir sur la portée de mes actes, j'en arrive à remettre en cause tous les plans qui auraient dû permettre à notre voyage de devenir un périple sans histoire. Les heures restent longues, très longues, jusqu'à ce que la fatigue me cerne. Le moment est venu de rejoindre notre chambre commune. Vu l'heure qu'il est, Shana doit dormir. Fort heureusement, elle n'a pas oublié d'ouvrir à nouveau la porte. Visiblement, elle n'est pas restée coincée dans la chambre tout le long de la soirée. Après m'être glissé dans mon lit, j'observe une dernière fois la silhouette sombre de cette fille plongée dans son sommeil, rêvant d'un monde meilleur, plus juste, où tous ses amis seraient présents.

Sans moi.


Cela devait arriver un jour. Je cherche tout le temps à fuir la pensée de vous revoir, car cela me fait beaucoup de mal. Mais pourtant, tout me rattrape. Je n'arrive pas à tenir le coup. Encore ce soir, Houtarou m'a raconté un rêve particulièrement…heureux, horrible. Je ne sais pas quoi en penser, mais ça me trouble terriblement.

Houtarou sait ce qu'il fait, il m'a beaucoup aidé. Sans lui, je ne sais pas ce que je serais devenu. Je ne serais pas revenu chez moi, mais je ne pense pas que je serais resté en ce monde non plus. Toutefois…il y a des moments où il faut s'émanciper et trouver vite et le mieux possible la clé du mystère. J'ai tellement envie de vous revoir...

Il est temps d'y aller. Je n'ai pas le temps de faire de lui faire des discours, mais j'ai créé assez de soucis pour que Houtarou s'occupe davantage de moi. Je l'ai assez tourmenté et il risque de s'attacher à moi. Je commence même à me demander si ce n'est pas le cas…

Merci pour tout Houtarou. Tu m'as été d'une énorme aide, même s'il existe des moments toujours difficiles comme ce qui s'est passé ce soir. Pour mon bien, pour le tien, il est mieux que l'on se sépare. Je n'ai pas le choix. Tu pourras mieux dormir maintenant, comme tu le fais à présent.

Je prends mes quelques affaires, et je continue ma route.

Si le hasard veut qu'on se revoie un jour, à très bientôt. Sinon, adieu.


Le ciel est bleu, une solide couche de neige s'est emparée des lieux. Une magnifique journée s'annonce.