10.

Non sans une profonde émotion, Clio posa ses prunelles d'or en amande sur le père et le fils, si semblables, et ce n'était pas uniquement dû à leurs tenues identiques si ce n'était que l'un portait une cape et l'autre un long manteau – mais l'accord était moins dans leurs mises que dans celui parfait de leurs âmes !

« Mes seigneurs de la mer d'étoiles », se réjouit-elle.

- Mon spacewolf est prêt, papa ? lança Alguérande qui continuait d'obstinément regarder droit devant lui.

- Comme tu l'as demandé. Mais je persiste à dire que tu files dans la gorge des loups ! En dépit de ce que l'Instructeur Schreiber et son complice Kob t'ont fait, il s'agit toujours de ta parole face à la leurs ! Quant au général Hurmonde…

- Je viens lui faire mon rapport de mission, il sera obligé de m'écouter ! Ensuite j'aurai le bon droit pour moi !

- Algie, ne cède donc pas à un élan de naïveté, cela ne te ressemble pas ! jeta soudain le capitaine de l'Arcadia avec dureté. Par les dieux, ne me dis pas que de t'avoir offert un peu de douceur, ou que tu as lu trop de tes chers romans de chevalerie, et que ça t'a fait perdre tout bon sens ? ! Le bon droit n'a jamais protégé de menottes ou de tirs ! Schreiber et Kob ne te laisseront pas parler !

- Ils n'auront pas plus le choix que moi, décréta froidement Alguérande, avec une conviction impressionnante et qui n'était nullement de façade. J'ai à y aller, un point, c'est tout, tu le sais, sinon tu aurais tenté de m'en dissuader, voire même de m'arrêter par la force, tu n'as vraiment aucun sens de la négociation, papa ! Je pars, immédiatement.

- Gander a pu te faire parvenir un de tes uniformes ? préféra alors questionner le grand Pirate balafré.

- Vieux brigand, tu n'ignores pas que j'ai toujours un de mes uniformes de rechange à ce bord ! Je pourrai faire ma réapparition au plus mauvais moment, pour ceux qui m'ont trahi ainsi que les autres élèves-aspirants vendus à Torguèse, j'espère que ce sera mélodramatique au possible !

- Ce sera très dangereux, comme le soulignait ton père, intervint Clio en se levant pour venir prendre les mains du jeune homme à la crinière fauve. Aie la prudence des grands fauves, Algie, je n'aime pas l'aura sombre qui se dégage de toi… Une aura aussi noire, mais aussi touchée de sang, que ta mise !

- Mais, de quoi parles-tu, Clio ? sursauta Alguérande.

- Rien de précis. Comme si souvent, je te fais part de mes sensations.

- Je me passerai de tes présages, je finis juste ma mission ! gronda Alguérande en quittant la passerelle.

La Jurassienne, en un réflexe, se saisit du bras de son ami de toujours.

- Il ne pourra jamais s'exprimer, Schreiber et Kob l'assassineront avant ! s'affola-t-elle. Il y avait bien plus d'ombres sanglantes que de suie dans son aura !

- Alguérande est parti en parfaite connaissance de cause, fit très calmement le grand Pirate balafré. Il est grand, il n'a plus rien à apprendre de qui que ce soit. Il doit continuer de faire ses erreurs et ses triomphes. Et, crois-moi, Clio, ce gamin ne part pas sans avoir assuré ses arrières !

- Comment cela ?

Albator se contenta d'un petit rire, tournant les talons pour quitter à son tour la passerelle.


Polyarpe et Norys avaient également tenté de retenir leur ami, en pure perte.

- Quoi qu'on nous ait fait, cela ne t'oblige pas à ce grand déballage… Et tout commandant Waldenheim que tu sois, cela ne suffira pas face aux traîtrises de Schreiber et de Kob – et ils disposent certainement encore de complices – tu vas te faire tuer !

- J'avais à remplir ma mission, à n'importe quel prix. Je suis toujours prêt à le payer, qu'importent les circonstances ! Tu dois le comprendre mieux que quiconque, Norys ! Et toi aussi, Polyarpe, même s'il ne s'agit pas d'une cause qui t'est familière. Vous êtes saufs, mais trop d'autres élèves-aspirants sont encore portés disparus. C'est en exigeant la vérité que je pourrai peut-être aller à leur secours. Mais avant tout, je dois faire tomber au moins Schreiber et Kob, en espérant que Hurmonde me croie et me suive… A bientôt, surtout toi, Norys, pour le jour, si proche, où tu recevras tes galons !

- Alguérande, tu pars seul ! se récria encore Polyarpe.

- Je ne l'ai jamais été, sourit Alguérande.

- Comment cela ? s'étonnèrent Norys et la jeune koloïde.

Leur ami à la chevelure fauve continua d'arborer un sourire paisible.

- Oh oui, bien qu'ils ne soient guère sollicités depuis quelques temps, j'ai toujours mes amis les plus sincères au plus près de moi, rappela Alguérande en posant la main sur sa poitrine, là où se trouvait toujours le tatouage en forme de papillon de Talmaïdès la toute première des Carsinoés. J'ai mes amis, j'ai mes talents particuliers. Mais là je n'agirai qu'en simple officier de la Flotte terrestre.

Devant la normale incompréhension dans les regards de ses amis, Alguérande se contenta d'un gloussement.

- Je verrai bien de quoi mon avenir sera fait, s'il sera long, ou non !

Le jeune homme éclata de rire.

- A bientôt ! lança-t-il avant de quitter l'appartement de ses amis pour se diriger vers le pont d'envol où se trouvait le spacewolf devant le ramener sur la Terre que l'Arcadia avait en visuel depuis le matin.