- Les Jedusor n'avaient pas trop voulu m'en parler et j'ai pas insisté parce que je comprenais pourquoi… ou plutôt, parce que je croyais que je comprenais pourquoi. Mais je savais, par le peu qu'ils avaient laissé échapper, et par ce que les voisins que je rencontrais me glissaient, que les Gaunt vivaient en retrait du village, qu'ils avaient une sale réputation, que c'étaient des débiles ou presque, sales et agressifs, en bref, un exemple de régression comme on en voit quelquefois au fond des campagnes d'Angleterre. Et bon, l'orphelinat ne te rend pas tendre, Harry. Je pensais pas que mes parents étaient sortis d'un conte de fées. Les filles-mères, j'en avais vu plus que ma part. Donc pourquoi pas ? Une fille grandit dans une bauge perdue au fond des bois, construit un conte de fées dans sa tête avec le fils des voisins comme prince charmant, trouve un moyen de vivre le rêve un an, et puis se retrouve enceinte et abandonnée dans un asile pour filles perdues avec des religieuses qui lui crachent à la figure. Un classique. N'aie pas l'air si horrifié, je t'assure que c'est plus fréquent qu'on le pense ! Rappelle-toi, je ne savais même pas que mes parents étaient mariés avant d'arriver !

- Et… qu'est-ce qu'il a dit ? demanda Harry avec trépidation.

- Quand il m'a ouvert…, il m'a souri, Harry. Ils m'ont dit qu'il était fou. Dérangé. Qu'il vivait à moitié nu, toujours sale, dans une bauge, comme son père avant lui. Qu'il détestait ma mère et qu'il l'avait maudite. Que c'était lui qui l'avait jetée dehors.

Les gens du village confirmaient plus ou moins : il était bizarre, il vivait à l'écart, son père était une ordure, et il y avait eu une scène terrible où il était venu maudire Thomas Sr devant sa maison, l'accusant d'avoir dégradé sa sœur….

Là tu vois, je connaissais mieux Senior, et mon premier réflexe, c'est : t'es pas le seul, mon vieux. Parce qu'un égoïste pareil, j'avais jamais vu. C'est ce genre de type qui te fait relativiser la notion de famille, tu vois ? Il m'a fait regretter d'avoir cherché qui étaient mes parents. Parce que tu vois, tout le monde se demande « Qu'est-ce que je tiens de mon père ? » Et chez lui, il n'y avait rien. Et j'en étais au point de souhaiter que ça aie sauté une génération, quand…

Tout ce temps… tout ce temps à chercher quelqu'un qui me ressemble… et j'aurais pu ne jamais le rencontrer.

Harry détourna la tête, désemparé. Il n'aurait jamais cru voir l'héritier de Serpentard pleurer.

- Et tout ce temps je croyais que je comprenais ce que c'était qu'une famille… C'était comme avoir un père, pour la première fois. Quelqu'un a qui je pouvais tout dire, qui m'acceptait pour qui j'étais. Quelqu'un qui riait et pleurait avec moi. Tu sais pas ce que ça m'a fait, Harry. Ce que ça fait de plus être seul, après tout ce temps…

Harry laissa passer l'orage avant de poser une question.

- Tout était faux ?

Tom s'essuya le visage et sourit.

- Pas tout, non. Sa maison est bien à l'écart du village, et comparée au manoir Jedusor, c'est une masure. Mais je m'y sens chez moi. La façade est noircie, mais l'intérieur est impeccable.

J'y ai ma chambre à moi !

Harry détourna la tête. Oui, il comprenait combien ce simple fait pouvait être si important. Après tout, à seize ans, il ne possédait toujours aucun endroit qu'il pourrait appeler sien : ni maison, ni chambre, ni pays… il soupira, et retourna à la conversation en forçant un sourire.

- Donc tu t'es trouvé une famille, et il a pu te parler de ta mère…

Veinard.

Tom se rembrunit.

- Oui, enfin ça n'est pas tout bon. Oncle Morfin est très bien ! assura-t-il comme si Harry allait attaquer son parent. Mais il a été très honnête aussi au sujet de ma mère, et ça n'est pas vraiment ce que j'avais espéré, tu vois ? Même si on peut se demander ce que j'attendais, après cette histoire de fille-mère et l'abandon, et en ayant rencontré Tom Sr. Je suppose que j'espérais que ça ne descendrait pas plus bas.

- C'est pour ça que tu disais que c'était plus glauque que tu avais pensé ? demanda Harry, pas sûr s'il devait poser des questions sur ce sujet sensible ou laisser tomber.

- Ouais, rit subitement Tom. Et je parie que tu te demande pourquoi je te raconte tout ça, hein ?

- Je me demandais surtout si je devais continuer à poser des questions ou changer le sujet, reconnut Harry. Le tact n'a jamais été un talent chez moi…

- Je te crois, rit encore le serpentard, s'attirant une grimace de l'autre. Mais la vérité c'est que la première fois, je te testais. Je voulais voir ce que tu ferais avec quelques confidences indiscrètes.

- Quoi, fit Harry même pas vexé, j'étais censé courir aux bureaux du Prophète et leur vendre le scoop ?! Tu es sur que tu passe encore les portes, avec cette tête ?

Quand ils eurent fini de rire, Tom continua à parler de son oncle, avec un sourire presque irrépressible.

- Il dit que les anciennes lignées ont besoin d'un croisement toutes les dix générations et que c'est pour ça qu'il est un presque cracmol et que je suis si puissant !

Harry cligna des yeux, surpris.

- Ça… expliquerait beaucoup de choses, en fait.

- Oui, hein ?! Il dit que son père était vraiment contre les « sang-de-bourbe » comme il les appelait, mais que quand on a vécu comme des rats dans une grange et qu'on a vu ses voisins essayer d'être décents, on n'a vraiment pas de quoi se vanter. Marvolo – mon grand-père – était vraiment un salopard, apparemment.

- Etait ? risqua Harry.

- Ouais, fit l'autre avec indifférence, et je regrette pas de l'avoir manqué, je te le dis. J'imagine déjà l'accueil qu'il m'aurait fait… il a fait du scandale, il y a eu une plainte, et il est mort en prison il n'y a pas si longtemps. Oncle Morfin, et pourtant c'est un brave type, crois-moi, a dit qu'il avait failli briser dix générations de rejet et entrer dans une église chrétienne rien que pour dire merci.

- Eh ben, fit Harry, soufflé par l'énormité de la réaction. Ça donne la grandeur du bonhomme, c'est sûr…

La conversation faillit se terminer là, dans un silence contemplatif pas désagréable, mais au moment où ils se relevaient et se préparaient à rejoindre leurs pairs, Tom commenta sans le regarder.

- Je vais chez mon oncle pour les vacances. Tu veux venir ?

Harry le regarda, muet sans savoir quoi dire.

- Alors ?

Retrouvant la parole, il bredouilla.

- Tu veux que j'aille passer noël avec le descendant de Salazar Serpentard ?!

Tom le regarda en silence, une expression sérieuse sur le visage.

- Tu sais vraiment de drôles de choses, hein ? Un jour il faudra que tu m'expliques.

Aie.

- Les rumeurs courent, tu sais.

L'autre hocha la tête lentement, comme pesant l'argument.

- Ouais, mais les autres Serpentards n'aiment pas se rappeler que c'est un sang-mêlé qui a hérité du titre et ils n'en parlent pas.

Harry se tut, ne sachant pas quoi dire.

Ne t'en fait pas, fit Tom. On aura tout le temps d'en parler…

La remarque, se dit Harry en le suivant vers les salles communes, avait quelque chose de vaguement menaçant…


A Suivre.