Les jours avaient passé. L'enquête étant close, Desmond put regagner son domicile. Les pièces étaient restées dans le même état depuis la tragédie.
Il restait cloitré chez lui, son état émotionnel ayant empiré entre le moment où il logeait chez Mme Jones et celui où il avait pu retourner à son domicile et il se laissait aller. Les rumeurs avaient fait place à la vérité dans le voisinage et tous se sentaient honteux d'avoir pu soupçonner Desmond d'être à l'origine de telles atrocités. Les regards méfiants s'étaient transformés en regards emplis de pitié. Il ne pouvait supporter les premiers, mais ces derniers étaient bien pires pour lui. Ils lui rappelaient sans cesse le malheur qui l'avait frappé.
Les seuls contacts qu'il avait avec l'extérieur étaient Mme Jones qui s'assurait qu'il se nourrisse en lui apportant des plats qu'elle avait préparé, et la visite de l'officier Jakes qui lui avait remis une caisse en carton contenant les objets qui lui avaient été dérobés. Il lui remit également l'ours en peluche qu'ils avaient trouvé sur la scène du crime, celui que Desmond avait acheté le soir du drame. Ce dernier était maculé de sang sur un côté, contrastant avec sa couleur blanche, résultant du moment où il était tombé des mains de Desmond à la vue du corps sans vie d'Elena pour atterrir sur l'une des tâches de sang qui se trouvaient au sol. Desmond relégua ce dernier à un coin du salon, où il n'avait pas remis les pieds depuis cette nuit là, ainsi que la caisse. L'animal en peluche représentait à ses yeux sa culpabilité : s'il n'avait pas perdu du temps à chercher cette fichue peluche, il serait peut-être arrivé à temps pour sauver sa famille.
Il ne sortit que pour se rendre à l'enterrement, qui eu lieu en plein après-midi. Le temps n'était pas au beau fixe, ce qui s'adaptait aux circonstances. Toute la famille d'Elena était présente, ainsi que les amis et connaissances du couple. Jeff et Greg étaient venus épauler Desmond dans ce moment difficile.
Mme Watson emmena Desmond à l'écart afin qu'ils puissent discuter. Elle lui avait dit quelques jours plus tôt lorsqu'il l'avait appelée pour lui annoncer la terrible nouvelle, qu'il y avait une chose qu'il devait absolument savoir. Ils se trouvaient à une dizaine de mètres des autres, à côté d'un petit monument en pierre.
- Je ne suis pas sûre qu'Elena t'en ai parlé, commença t-elle en essuyant une larme au coin de son œil, mais il très important que tu le saches.
La gravité du ton qu'elle avait adopté indiquait que c'était une information sensible. Elle s'interrompit un moment, cherchant la meilleure façon de le lui annoncer.
- Elena était enceinte, finit-elle par avouer.
Desmond eut la sensation de recevoir un électrochoc. Tous les signes étaient là : la fatigue perpétuelle, les brusques changements d'humeur, ses malaises, son sens olfactif qui se développait… Comment avait-il pu ne pas faire le lien ?
Il était trop tard maintenant. Rachel était morte. Elena était morte, et avec elle, l'enfant qu'elle portait. Leur enfant.
Des larmes se formèrent dans les yeux de Desmond.
- Elle te l'aurait dit, lui confia Mme Watson en posant une main sur l'épaule de Desmond, mais elle attendait le bon moment pour ça.
Elle retourna auprès de son époux, laissant Desmond seul un moment.
De retour chez lui après l'enterrement, Desmond resta un moment immobile dans l'entrée. C'était comme s'il attendait la venue précipitée de Rachel, comme à chaque fois qu'il rentrait. Il devait cependant se rendre à l'évidence. Jamais plus elle ne lui sauterait dans les bras. Jamais plus son rire ne résonnerait dans toute la maison. Quant à Elena, jamais plus elle ne l'attendrait à son retour du travail. Jamais plus il ne sentirait son parfum qui l'enivrait lorsqu'elle se blottissait contre lui. Et jamais plus il ne sentirait la douceur et la chaleur de sa peau sous ses doigts.
Il fit quelques pas vers le salon et se dirigea vers la caisse en carton qu'il avait laissée dans un coin. Il en ouvrit le couvercle et en sortit la vieille pendule. Il la regarda puis, dans un accès de douleur, la jeta contre le mur. Elle se brisa en heurtant celui-ci et d'innombrables morceaux jonchèrent le sol. Il fit de même avec tout ce qui lui tomba sous la main : bibelots, vases, même les livres de la bibliothèque. Il se figea, réalisant que tout cela ne servait à rien et s'effondra à genoux sur le sol. Il avait l'impression d'avoir perdu une partie de lui-même depuis que sa famille lui avait été arrachée.
Tout ce qui se trouvait chez lui lui rappelait son bonheur perdu : les livres dans la bibliothèque, les jouets de Rachel à l'étage, certains tableaux accrochés aux murs, qui avaient été choisis par sa défunte épouse, les photos de son mariage et celle de Rachel encore bébé… Il ne le supportait plus, chaque fois qu'il posait les yeux dessus, il avait la sensation de recevoir une lame en plein cœur. Il déménagea bien rapidement. Il avait besoin d'un foyer où il n'avait pas le souvenir de ces événements tragiques. Il ne put cependant se débarrasser des affaires d'Elena et Rachel. Il les entreposa donc dans une pièce qu'il gardait fermée à clé. Sa nouvelle demeure était un magnifique manoir, isolé de la ville. Un immense parc entourait le manoir et de nombreux arbres y étaient plantés, bouchant le bâtiment de la vue de quiconque passait par la route la plus proche.
La dernière révélation de Mme Watson l'avait anéanti. Le bonheur qu'ils auraient pu à nouveau connaître s'était envolé, en même temps que leurs vies. Une semaine passa, pendant laquelle il se laissa complètement aller. Il était méconnaissable. Ses cheveux avaient bien poussé depuis le drame et une barbe commençait à s'installer sur son visage. Il avait également maigri, ne trouvant plus la force d'avaler quoi que ce soit.
Il s'installa derrière son bureau et ouvrit un tiroir. Sa main resta en suspens quelques temps, tandis qu'il fixait le contenu de celui-ci. Il attrapa le papier sur le dessus de la pile de documents que contenait le tiroir. C'était le dessin que Rachel lui avait fait des mois auparavant, ce qui lui semblait être une éternité, et dont elle avait été si fière.
Il représentait Desmond vêtu de son costume gris anthracite des grandes occasions, par dessus duquel était accrochée une cape couleur chocolat. Elle l'avait intitulé « mon Super héros ».
Ses mains tremblaient et une larme vint s'échouer sur le dessin. S'il avait vraiment été un super héros, il serait arrivé à temps pour les sauver.
Il alla à la salle de bain se rafraichir le visage, les émotions refaisant surface, il devait se calmer. Il fixa son reflet dans le miroir. Ce dernier le dégoûtait.
- Tu as été faible, se mit-il à murmurer à l'attention de l'image se reflétant dans le miroir. Tu n'as pas su les protéger…
Il frappa de toutes ses forces la vitre et celle-ci se brisa. Sa main était en sang et des morceaux de vitre s'y étaient fichés, mais cela lui était égal.
- Je ne veux pas rester cet homme d'une faiblesse pathétique… Non, à partir de maintenant, reprit-il d'une voix plus assurée, Desmond Sycamore n'existe plus…
Il releva la tête, regardant la vitre brisée qui ne laissait plus voir que le bas de son visage et il quitta la pièce.
S'il devait vivre en tant que quelqu'un d'autre, autant le faire jusque dans l'apparence. Il se rendit au salon, reprit le dessin, le glissa dans sa poche et se dirigea vers l'ours qu'il jugeait responsable de son malheur. Il lui ôta le ruban couleur lavande, qui lui serait utile et le mit dans sa poche. Il sortit et alla en ville.
Il ne revint qu'en fin d'après midi, deux grands sacs en main. Ils contenaient des étoffes, l'une de couleur chocolat, l'autre couleur taupe, ainsi qu'un large faux col de fourrure blanche.
La sonnette retentit alors qu'il était tout juste rentré.
Un homme de petite taille, due à l'âge se trouvait devant l'imposante porte de chêne massif. Ses cheveux avaient perdu de leur éclat et ses sourcils épais retombaient de chaque côté de ses yeux. Il se tenait étonnement droit.
- Bonjour Monsieur, commença t-il d'une voix assurée en s'inclinant.
Desmond le regarda, muet.
- J'ai appris ce qui était arrivé, poursuivit le vieil homme. Sachez que j'en suis profondément navré.
- Que faites-vous ici ? demanda Desmond agacé.
Qui était cet homme ? Comment avait-il pu trouver l'endroit où vivait à présent Desmond alors que même ses voisins et amis l'ignoraient ?
- Je suis venu vous offrir mes services, Monsieur. L'homme s'inclina à nouveau.
- Je n'ai plus besoin des services de qui que ce soit, s'emporta Desmond, la raison pour laquelle il lui fallait un majordome ayant cessé d'être.
- En êtes-vous bien sur Monsieur ? l'interrogea l'homme.
Desmond ne voyait pas où il voulait en venir, ce qui commençait sérieusement à l'agacer.
- Mais qu'est-ce que vous me voulez à la fin ?
- Allons, Monsieur Sycamore, répondit le vieil homme d'une voix douce, je ne suis qu'un humble majordome proposant ses services à un homme qui en a besoin, voilà tout.
- Comment connaissez-vous ce nom ? demanda Desmond ébahi. Le seul que j'ai utilisé dans les annonces était un nom différent de celui-ci.
Le vieil homme sourit, plaçant une main sur sa poitrine.
- Retrouver quelqu'un est l'une de mes spécialités. Voyez-vous, poursuivit-il, j'ai longtemps travaillé dans les renseignements avant de devenir majordome.
Desmond ne trouva rien à redire. Il est vrai que cette capacité à retrouver n'importe qui pourrait lui être utile dans le futur. S'il voulait avoir une chance de mettre un terme aux agissements de TARGET un jour, il aurait besoin de savoir où se terraient ses membres.
Il regarda l'homme plus en détail. Sous ses airs de vieil homme inoffensif se trouvait peut-être ce dont il avait toujours eu besoin, sans en avoir conscience. Cet homme dégageait un sentiment de confiance et il voyait en lui comme une figure paternelle, ce qui pouvait lui sembler étrange, ne connaissant l'homme que depuis quelques minutes à peine.
- Quel est votre nom ? demanda finalement Desmond.
- Appelez moi Raymond, Monsieur Sycamore, répondit le vieil homme.
- Non… Cet homme est mort, précisa Desmond l'air décidé.
Il allait vivre sous un nouveau nom. Le premier qui lui vint en tête était celui qu'il avait utilisé pour publier les annonces.
- Jean Descole… Voilà qui je suis à présent. Êtes-vous prêt à me suivre, et ce, peut importe le chemin que j'emprunterais ? demanda t-il à l'homme se trouvant face à lui.
- Absolument Monsieur. Je serais votre fidèle serviteur aussi longtemps que vous aurez besoin de moi à vos côtés, lui assura Raymond, s'inclinant en signe de promesse.
- Bien.
Desmond, ou plutôt, Jean Descole, comme il se ferait désormais appeler, laissa entrer Raymond dans l'imposante demeure qu'il occupait.
Cette rencontre était peut-être un signe du destin. Ce destin quis'était déjà joué de lui par deux fois, lui faisant goûter un bonheur éphémère, lui arrachant ce à quoi il tenait le plus quand il ne s'y attendait pas, de façon cruelle. Son destin était-il de vivre dans le drame permanant ?
Lui qui depuis des semaines se morfondait sur lui même, voilà qu'il était tombé sur une personne lui apportant exactement les compétences dont il avait besoin. Sa nouvelle raison de vivre le poussait à se métamorphoser en l'opposé de ce qu'il était. Il n'oubliait pas Elena et Rachel, jamais il ne le pourrait, mais ressasser cet événement ne les ferait pas revenir et ne saurait que le faire souffrir. De plus, les responsables de leur mort étaient entre les mains de la police. Il ne pouvait rien faire d'autre à ce sujet. Il devait aller de l'avant s'il voulait accomplir sa vengeance sur TARGET et se débarrasser des émotions superflues. TARGET avait détruit sa vie par le passé. Il devait détruire TARGET dans le futur.
Fin.
