Pov Salieri
Notre séjour ne s'était pas si mal passé que ça au final. Certes, nous n'avions strictement rien obtenu de plus de Wolfgang, mais il s'améliorait. Je n'avais plus vraiment de liberté puisque mon petit génie était collé à moi en permanence, mais je ne m'en plaignais pas. Grâce à mon insistance, Wolfgang avait même réussit à renouer le dialogue avec son père, même si ce n'était qu'un échange de banalités pour le moment.
Le soulagement que j'avais lu sur le visage de Wolfgang quand nous avions posé nos valises dans le hall de ma demeure m'avait amusé et ému. Devais-je comprendre qu'il se sentait à l'aise chez moi ? Qu'il s'y pensait en sécurité ? J'espérais puisque tous mes efforts se dirigeaient en cette direction.
Comme à chaque fois que je donnais des jours de repos à mon personnel de maison, nous pûmes une nouvelle fois profiter d'un repas titanesque. Wolfgang avait bon appétit et parlait comme un moulin à parole, mais c'était comme ça que j'aimais le voir.
_ Tu ne dis rien, remarqua Wolfgang au bout d'une bonne heure de flot de paroles ininterrompu. Ça ne va pas ?
_ Je t'écoute parler, souris-je. Tu n'as pas été très bavard ces derniers jours.
Mon petit génie baissa la tête, honteux, mais je pris sa main pour la serrer avec douceur. N'obtenant toujours aucune réaction positive de sa part, je lui relevais le menton de ma main libre pour pouvoir le regarder dans les yeux.
_ Ce n'était pas un reproche Wolfy. C'est juste un constat. Ça m'a manqué de ne pas te voir si enjoué.
Mon petit protégé m'adressa un tout petit sourire avant de se lever de table.
_ Tu n'as pas gardé de place pour le dessert ?m'étonnais-je.
Un sourire effronté habilla ses lèvres fines. Ne se préoccupant pas des usages –le Wolfgang que je connaissais en somme-, mon ami me prit dans ses bras et s'installa sur mes genoux dans la lancée. J'étais assez surpris, autant l'avouer, mais je n'appréciai pas moins cet acte inédit depuis notre retrouvailles. Moi-même, j'avais déjà initié ce genre de rapprochement, mais Wolfgang ne le faisait jamais. Ce geste marquait une évolution dans son comportement, une amélioration, et je ne me privais pas de l'enlacer en retour pour l'en féliciter.
Wolfgang enfouit son visage dans mon cou et soupira d'aise, clairement en confiance dans mes bras. Naturellement, ma main droite quitta son dos et migra à l'arrière de son crâne pour lui prodiguer le massage qui calmait invariablement ses migraines. Certes, il ne se plaignait pas de ses maux de tête, mais je savais qu'ils le dérangeaient souvent en fin de soirée. Ronronnant, mon petit génie resserra sa prise autour de mon cou et se laissa totalement aller.
Des coups frappés contre la porte de l'entrée nous sortirent de notre bulle. Wolfgang se releva pour me laisser aller voir, même si mon majordome avait déjà dû aller voir de qui il s'agissait. Mes yeux se portèrent sur une boite bien empaquetée. Visiblement la personne qui venait de passer n'était qu'un coursier. Mon majordome me confia la boîte avec la note attachée. Après l'avoir remercié, je rejoignis Wolfgang au salon et parcouru la note rédigée dans ma langue natale.
_ Je peux ouvrir ?s'enquit Wolfgang.
Je le fixai, éberlué par le ton de sa voix. Ça devait être la première fois qu'il me demandait quelque chose qui aurait put paraître impoli sans la moindre once de timidité dans la voix. Voilà une amélioration qu'on aurait pu fêter !
_ Fais-toi plaisir, approuvais-je vivement en lui donnant un couteau.
Wolfgang sourit fièrement et s'attaqua au paquet pendant que je me mettais à la lecture de ma note. J'étais content qu'elle soit rédigée en Italien puisqu'elle provenait de l'uns de mes amis dont j'avais sollicité l'aide pour la sangsue...
« Cher Antonio,
Je dois t'avouer que j'avais eu du mal à te croire quand tu m'avais dépeint l'individu qui te préoccupe, mais sa naïveté et son orgueil atteignent effectivement des proportions impressionnantes. Il nous a suffit de flatter un peu son égo pour l'inciter à rester un peu plus longtemps. Nous n'avons gagné que 2 semaines en plus du mois que nous avions prévu, mais je me suis dit que cette marge te serait appréciable.
Ici les frasques de la cible sont connues de tous, mais je le surveille pour m'assurer qu'il ne puisse pas s'en prendre à d'autres personnes de façon durable. Je doute qu'il soit invité à nouveau à Rome, même avec toute la bonne volonté que tu sauras rassembler, mais nous faisons de notre mieux pour le retenir.
Je t'enverrais une note dès que possible pour te prévenir des avancées et te tenir au courant de ses projets.
Ton ami Julio
Post-scriptum : J'ai fais attention, ceux sont tes préférés. »
Un sourire m'échappa. Je savais parfaitement ce que « ceux » désignait et je bénissais mon ami d'avoir eu une pensée pour moi. Il était vrai que la dernière fois que je m'étais accordé ce plaisir commençait à dater…
Wolfgang triompha de l'emballage compliqué et dégagea une boîte qu'il scruta avec étonnement. Lui souriant, je l'ouvris devant lui, laissant ainsi apparaître des lignes soignées de chocolats visiblement arrangés par le plus fin artisan de l'Italie.
_ C'est quoi ?me demanda Wolfgang dérouté.
_ Ne me dis pas que tu ne te souviens pas de ça !m'écriais-je sonné.
Ma réaction était à la hauteur de ma surprise mais j'eu vite fait de regretter ce haussement de ton. Adoptant une nouvelle fois une posture prostrée, les yeux de Wolfgang se remplirent de larmes alors qu'il faisait un pas en arrière, effrayé par ce qu'il avait dû prendre pour de la colère. Lorenzo devait souvent lui crier dessus pour obtenir son obéissance par la peur, et comme le premier des idiots j'avais fais exactement la même erreur.
_ Pardonne-moi Wolfy…, m'excusais-je d'une voix douce. Je… Je ne suis pas en colère, je suis juste surpris que tu ais oublié…
Wolfgang releva ses yeux craintifs vers moi, observant mon expression faciale pour s'assurer qu'elle correspondait à mes dires. Je laissai passer quelques secondes s'écouler, pour être certain de ne pas l'effrayer encore davantage, puis je m'approchais lentement de lui et le prenais dans mes bras.
_ Pardonne-moi Wolfy…, répétais-je dans un murmure. Je n'aurais pas dû te crier dessus…
Mon ami d'enfance répondit enfin à mon étreinte, se blottissant contre mon torse pour laisser libre cours à ses larmes. Instinctivement, me remis à caresser ses cheveux.
_ Pourquoi tu me demandes pardon ?renifla mon protégé en se calmant lentement.
_ Parce que je n'avais pas le droit de te crier dessus, répondis-je étonné par cette question.
_ Lorenzo ne me demande jamais pardon quand il me crie dessus…
Lorenzo… toujours lui…
_ Je ne suis pas Lorenzo, rétorquais-je un peu plus sec que je l'aurais voulu.
Gardant une main autour de lui, je pivotai pour attraper un chocolat et croquai dedans. Un soupir appréciateur m'échappa. Julio n'avait vraiment pas lésiné sur les moyens, il était vraiment succulent. Me retournant vers Wolfgang, je lui présentais le morceau de chocolat restant. Ce n'était pas par avarice que je faisais ça, c'était juste une question de confiance.
_ Croque là-dedans et ose encore me dire que ça ne te rappelle pas, le défiais-je gentiment.
Wolfgang me regarda et croqua dans le morceau de chocolat sans quitter mon regard. Il ferma les yeux en gémissant de plaisir et dégusta ce pur délice cacaoté que je lui avais offert.
_ Chocolat, réalisa Wolfgang.
Un sourire étira mes lèvres. Nous étions complètement accros au chocolat quand nous étions plus jeunes. Léopold constatait très régulièrement des fuites dans ses réserves de chocolat et devait souvent changer ses cachettes pour ses propres réserves de chocolat.
_ C'est quoi cette note ?s'enquit ensuite mon petit génie.
_ De l'Italien, je doute que tu comprennes, souris-je.
_ Tu m'apprendras ?me demanda-t-il avec espoir.
Etonné, je croisai son regard et réalisai qu'il était vraiment désireux d'apprendre ma langue natale. Il m'en avait déjà fait part dans le passé, mais je n'en avais jamais vu l'intérêt pour lui et je m'étais dit qu'il s'agissait d'une lubie passagère alors je ne m'étais jamais exécuté. Sauf que la situation avait changé…
_ Je vais faire mieux que ça… Non seulement je vais t'apprendre, mais en plus je t'amènerais en Italie, lui promis-je.
Les yeux de mon ami brillèrent, ce qui réchauffa immédiatement le cœur. Chose presque inédite, Wolfgang ne trouva pas ses mots pour répondre à mon serment, ouvrant et fermant la bouche sans rien articuler de constructif. Pour mon plus grand malheur, les yeux caramel de Wolfgang se ternirent au bout d'un moment.
_ Lorenzo ne voudra pas…, s'attrista-t-il au bord des larmes.
_ Lorenzo n'aura pas son mot à dire, grommelais-je contrarié d'en revenir à lui.
Mon petit Wolfy me regarda intensément avec un sourire indéchiffrable puis son regard se reporta sur la boîte de chocolats. Echangeant un regard complice, nous nous précipitions dans ma chambre, nous installant dos contre le mur avec la boîte de chocolats avec nous. C'était ce que nous faisions déjà quand nous étions plus jeunes, pour échapper à Léopold, mais certaines habitudes sont dures à perdre. Nous passâmes la ½ heure suivante à manger du chocolat en discutant de nos souvenirs, comme nous le faisions toujours dans ce genre de moments.
Nous nous immobilisâmes lorsque quelques coups furent frappés contre la porte. Ma domestique entra et nous regarda avec un sourire amusé. Ce n'était pas la première fois qu'elle nous surprenait lors de nos gamineries et elle reprenait le rôle qu'avait joué Léopold quand nous vivions encore à Salzburg. Wolfgang se sentant observer, il afficha un sourire angélique –bien que barbouillé de chocolat- et décala subtilement la boîte gravement entamée pour la retirer de son champ de vision, comme s'il pouvait vraiment lui cacher se que nous faisions.
_ Je venais demander si ces messieurs désiraient prendre un thé, mais je vois qu'il serait plus adapté de demander si ces jeunes hommes désirent une tasse de lait, nous taquina-t-elle.
_ Oh oui !s'exclama Wolfy surexcité.
Je ne pus retenir un rire en le voyant dans cet état. Wolfgang accepta vivement l'offre de ma domestique, lui demandant deux tasses de lait. Après s'être exécutée, et nous avoir caressé la tête d'une façon maternelle, ma domestique nous quitta avec un regard attendri et un chocolat que Wolfgang avait insisté pour qu'elle prenne.
Jouant toujours comme des gamins, nous nous mîmes à faire une bataille de chatouilles dont la victime collatérale fut ma tasse de lait. Dès que Wolfgang s'aperçut que ce produit fermier s'était renversé sur le parquet, il se roula en boule, les larmes aux yeux, et interposa son avant-bras entre lui et moi, en guise de protection.
_ Je n'ai pas fait exprès, je suis désolé, s'excusa-t-il affolé. Ne m'en veux pas, je t'en supplie, j'ai pas fais exprès…
Sa réaction me fit bouillir, mais pas contre Wolfgang. Lorenzo allait payer pour l'avoir traumatisé de la sorte ! Mais en attendant il fallait que je rassure Wolfgang…
_ Wolfgang, l'appelais-je doucement. Wolfy, ce n'est pas grave. Je ne t'en veux pas.
Attrapant son poignet, je l'abaissai doucement pour caresser sa joue tendrement. Une larme glissa sur le visage empli de terreur de Wolfgang. Le cœur serré par sa peur, je l'attirai dans mes bras et lui répétais que je ne lui en voulais pas en caressant son dos pour le calmer. Je comprenais mieux pour quoi Wolfgang faisait minutieusement attention à ce qui l'entourait… Lorenzo devait lui faire regretter la moindre maladresse…
Sans réfléchir à ce que je faisais, je me baissai un peu et embrassai la tempe de Wolfgang. Mon ami se pétrifia, me faisant craindre d'avoir fait une erreur en me permettant se geste peut-être trop familier. Wolfgang releva la tête de mon torse et passa vivement ses bras autour de mon cou, me serrant de toutes ses forces, et plaqua un baiser sonore sur ma joue. Je restai quelques secondes éberlué puis renonçait à comprendre, me contentant de répondre à son étreinte.
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Les nouvelles n'étaient pas bonnes… vraiment pas bonnes… Lorenzo allait bientôt rentrer, je le savais. Julio m'avait adressé une lettre pour m'apprendre la mauvaise nouvelle. Ce monstre de Lorenzo s'était fait un ennemi très puissant en Italie, j'ignorais toujours qui, et allait rentrer sous peu en Autriche. Wolfgang ne comprenait pas les raisons de ma tension, je ne lui en avais pas parlé, alors il poursuivait ses progrès sans se douter de ce qui l'attendait pour la semaine à venir.
Je n'en pouvais plus, la pression était trop forte… De toute façon il fallait bien que je me décide à en parler à Wolfgang. Avec toutes ces améliorations, peut-être serait-il prêt à s'émanciper de son parasite… Il avait bien vu qu'il n'en avait pas besoin pour vivre…
Inspirant une grande goulée d'air, je me dirigeai vers ma salle de musique dont Wolfgang avait laissé la porte ouverte pour que les notes emplissent la maison. Ça me brisait le cœur d'avance de savoir que je devrais l'arrêter durant une si belle mélodie… Finalement, je n'eu pas le courage de le stopper mais il abandonna le clavier pour noter sa composition sur du papier à musique.
_ Tonio ! J'ai finis !s'exclama-t-il enjoué.
Il bondit sur ses pieds pour quitter la pièce et sursauta en réalisant que j'étais derrière lui. Toujours aussi joyeux, il m'adressa un sourire rayonnant et me sauta au cou pour m'enlacer brièvement, partitions toujours en mains. Lorsqu'il me relâcha, ce ne fut que pour me mettre ses travaux dans les mains.
Un petit sourire assez triste étira mes lèvres, ce qui inquiéta immédiatement Wolfgang. J'aurais bien aimé pouvoir éviter la conversation qui allait suivre… mais je ne pouvais pas la fuir, Lorenzo allait rentrer, c'était inévitable…
_ Ça ne va pas Tonio ? Tu as des soucis ? Tu veux en parler ? Tu sais que tu peux tout me dire, non ?débita Wolfy préoccupé.
_ Wolfgang… Il faut qu'on parle…, annonçais-je la mort dans l'âme.
Mon protégé se statufia, le ton de ma voix ne lui inspirant rien de très bon. S'il savait à quel point il avait raison…
