Mathieu était assis dans le couloir, attendant que Lisa sorte. Pour faire passer le temps, il checkait ses messages facebook sur son téléphone. Il y en avait trois d'Antoine, qui le spammait de messages, visiblement inquiet.
- Yo mec. lui répondit Mathieu. Je vais bien. J'ai passé la soirée à dormir.
- Tu vois toujours tes autres toi ? lui répondit aussitôt Antoine.
- Non, mais je les entends.
- Bon ou mauvais signe ?
- Pour moi, c'est plutôt bon.
- Si tu veux je peux passer ?
Antoine habitait encore chez ses parents à Paris, à 5 heures de voiture de Saint-Étienne. Mais, des fois, quand l'envie lui prenait, il venait squatter chez Mathieu (en ne lui demandant pas forcément son avis). D'ordinaire, Mathieu acceptait, mais, cette fois, il préférait être seul. Enfin, avec Lisa quoi.
- Ça va aller. répondit-il. Mais merci quand même.
- À une prochaine fois alors. Tu m'appelles si t'as besoin, d'accord ?
- Pourquoi tu cherches à me protéger ? Je suis complètement taré, tu l'as bien vu...
Mathieu n'avait pas l'habitude qu'on prenne soin de lui. Il avait toujours appris à faire seul. Enfin, aussi seul qu'il pouvait l'être.
Soudain, une paire de Converses mauves s'arrêta devant lui. Lisa était sortie. Il remit le portable dans sa poche et se releva, et put constater, en lui faisant face, qu'elle avait une bonne tête de moins que lui. Tête qui était d'ailleurs baissée.
- Ça va ? lui demanda-t-il. Ça s'est bien passé ?
Elle releva la tête. On aurait dit un petit chaton perdu. Ses yeux étaient rouges, quelques larmes coulaient encore sur ses joues. Mathieu les lui essuya du revers de la main. Elle sourit :
- Si un jour j'avais pu penser que Mathieu Sommet himself m'essuierait mes larmes à la sortie d'une séance chez le psy...
- Je te l'ai dit, je suis un être humain avant tout.
- La situation est quand même très space.
- Autant que nous.
- Et toi, ça s'est passé comment, ta séance ?
- Tu n'as pas répondu à ma question.
- T'as vu ma tête de saucisson ? Ça en dit long je pense.
- T'as pas une tête de saucisson. sourit Mathieu, amusé par l'expression. N'y vois aucune tentative de drague, ni rien, mais t'es plutôt mignonne. Et là, c'est bien moi qui parle, pas le geek. Concernant ma séance, j'ai envoyé chier ma psy. Ça fait du bien. Je pense pas qu'elle va vouloir me reprendre en consultation.
Elle le regarda, avec un mélange d'admiration et d'étonnement :
- Bah bravo.
- Elle me rabaissait plus qu'autre chose.
- Alors tu as eu raison.
- On sort ? proposa-t-il. Je préférerait parler dans un coin plus tranquille.
Alors qu'il franchissait le pas de la porte, la secrétaire lui tendit la petite carte annonçant un prochain rendez-vous, la semaine suivante. Un sourire narquois aux lèvres, il la prit.
- Étonnant qu'elle veuille me revoir aussi vite.
Une fois dehors, Mathieu inspira à plein poumons. C'était tellement plus respirable que l'atmosphère étouffante du cabinet.
- Je t'emmène boire un truc?
Elle le regarda en rougissant. Il prit ça pour un « oui », et l'emmena dans un petit café qu'il connaissait bien, et qu'il adorait, si situant dans une ruelle à l'écart, à quelques pas du cabinet. C'était un endroit peu connu, et donc peu fréquenté. Pratique pour parler tranquillement.
- On y sert les meilleurs chocolats viennois du monde ! lui assura-t-il, avant de lui expliquer, devant son regard interrogateur : C'est un chocolat chaud avec de la chantilly et plein d'autres trucs super bons dessus.
- Va pour un viennois, alors. sourit-elle, visiblement beaucoup mieux que quelques minutes plus tôt.
Elle alla s'asseoir sur une banquette. Mathieu hésita : devait-il se placer à côté d'elle, ou en face ? Comment allaient être interprétés chacun de ses gestes ? Ça faisait des années qu'il s'était pas retrouvé en tête à tête avec une fille, qui plus est, beaucoup plus jeune que lui. Nom d'un chien, elle devait être encore en primaire quand il passait son bac...
- Moi je veux être à côté de la fille...souffla le geek.
Mathieu alla donc se placer en face d'elle.
- Je viens toujours ici après une consultation. Ça me repose.
Machinalement, il consulta l'heure sur son téléphone. Une notification indiquait qu'il avait un message d'Antoine :
- Oui, tu es complètement taré. Mais je t'aime.
Mathieu en lâcha son portable sur la table. Pendant ce temps, Antoine lui envoya un autre message :
- Je t'aime, mais je sais que ça sera pas possible entre nous, alors je me contenterai de ton amitié. Je tenais juste à te le dire, une bonne fois pour toutes.
- Monsieur, dame, qu'est-ce que ce sera pour vous ?
Jamais l'arrivée d'un serveur n'aura eu un aussi bon timing. Il ne savait pas quoi répondre à Antoine, et ne voulait surtout pas le faire devant Lisa.
- Deux chocolats viennois, s'il vous plaît. C'est moi qui invite. ajouta Mathieu en adressant un sourire à Lisa alors que celle-ci sortait un porte-monnaie de sa poche.
- Deux chocos viennois, c'est noté. Ce sera tout ?
- Y'a autre chose qui te fait envie ?
- C'est déjà trop... hésita-t-elle. Fallait pas...
- Je t'en prie. Bon, juste deux chocos viennois alors. lança-t-il à l'intention du serveur.
- Ça vient tout de suite ! conclut le serveur en souriant, avant de disparaître.
Mathieu se retrouva seul face à Lisa. Enfin, pas tout à fait seul.
- Merde, fais quelque chose gamin ! Reste pas planté là comme un con !
Mathieu lui posa la première question qui lui venait à l'esprit :
- Ça fait longtemps que t'es... comme moi ?
- Quelques semaines... Et toi ?
- Huit ans.
Elle ne répondit pas, gênée, et baissa la tête. Elle tremblait.
- J'ose même pas imaginer huit ans de ma vie comme ça...
- Je m'y suis fait. J'arrive à bien les contrôler. Enfin, j'y arrivais. Mais depuis quelques jours, c'est... différent.
- La criminelle est vraiment horrible... Elle a déjà fait du mal à mon petit frère... J'ai failli l'étrangler... Si mes parents avaient pas été là...
Mathieu eut l'impression de recevoir un coup de poing dans le ventre.
- Je connais, ça. J'en ai subi les frais moi aussi... mais c'était pire.
Elle lui jeta un regard aussi curieux qu'horrifié. Au point où il en était, il pouvait tout aussi bien tout lui dire, elle seule pouvait comprendre...
- J'ai violé ma nièce. Elle avait cinq ans. Et récemment, le patron m'a laissé voir les images. C'était...
Il ne put même pas finir sa phrase.
Putains de larmes.
Le serveur posa les chocolats sur la table, et s'éloigna, gêné.
Une petite main se posa sur la joue de Mathieu pour lui essuyer ses larmes :
- Je ne te connais pas, Mathieu. Je vais pas prétendre te connaître parce que je regarde ton émission. Mais j'aime pas te voir souffrir. Surtout si c'est à cause des mêmes raisons que moi. N'y vois pas là un signe de fangirlisme, c'est juste que... la souffrance de quelqu'un qui ne l'a pas méritée, je trouve ça horrible.
Lisa se leva et vint se placer à côté de lui. Il releva la tête. Elle avait des yeux chocolat. Il avait toujours eu un faible pour les yeux foncés. Surtout que ceux ci étaient troublés par une expression inquiète.
- Boobies.murmura le gosse.
- J'aurais pas dit mieux. Pour une fois, le gamin dit pas que des conneries.
Les yeux noisette se fermèrent. Sans même s'en rendre vraiment compte, Mathieu approcha ses lèvres de celles, humides, de Lisa, et les effleura.
- Merci.
- Merci de quoi ?
Le souffle de Lisa était chaud et sucré.
Les larmes de Mathieu étaient brûlantes et salées.
- De me comprendre. Ça fait huit ans que personne ne sait ce que je ressens.
Simplement, effleurer les lèvres.
Entendre le patron du café se racler ostensiblement la gorge.
Rigoler comme deux gamins pris en faute.
Et boire le choco viennois en se mettant de la chantilly partout sur le nez.
