Chapitre 10;
Fei long fixait Asami gravement, les yeux à demi clos, comme si le fait de le regarder était devenu pénible.
Encore nu sur le lit, il ne se souciait même plus de n'être habillé que par ses cheveux noirs. Sa respiration restait haletante, mais plus aucune once de désir ne subsistait dans ses yeux fins; ils brillaient à nouveau d'une lueur cruelle et inquisitrice.
"Je pensais que tu m'avais suffisamment mis à l'épreuve..." dit il d'une voix sourde.
Il tourna la tête vers Asami, qui fumait tranquillement. Allongé sur le lit, il paraissait d'autant plus calme et imperturbable que le chinois écumait de rage.
Fei long pensa un instant qu'il était sans doute le seul à ne jamais avoir eu peur de Ryuichi Asami...A tord, peut être.
"Tu crois que je suis amoureux de toi?" lança narquoisement le jeune chinois, sans préambule. Ses yeux, jusqu'alors impitoyables s'allongèrent brusquement en cette expression féminine et calculatrice qu'il avait souvent en présence du japonais.
Ce dernier tourna légèrement la tête, un vague sourire aux lèvres, et fixa Fei long jusqu'à ce que celui-ci détourne violemment la tête. Le yakuza s'amusait de la rapidité avec laquelle Fei Long changeait de personnalité, frôlant parfois la schizophrénie.
"Ça ne sert à rien de jouer avec moi, je ne le suis pas. Toi et moi...Ça ressemblerait plutôt à un roman de gare." dit il en ricanant.
Le chinois se leva, et dans la pénombre vint contempler la ville depuis la fenêtre. Asami s'approcha de lui, et silencieux, ils fixaient tout deux les tours de Hong-kong, brillantes, surfaites, somme toute fragiles.
...
"Cette ville me ressemble, Asami." déclara soudainement Fei long.
"Corrompue?" ironisa le japonais. Mais le jeune mafieux acquiesça.
"Oui...éblouissante, trompeuse,...et corrompue..."
"L'ordre me parait bon."
Fei long se retourna. Il avait plus que jamais la beauté surréaliste d'une statue, si ce n'était ces deux yeux noirs; trop cruels, trop humains.
"Je connais les moindres ficelles de ce métier...Je n'ai rien à apprendre de toi." déclara-t-il brutalement.
"Si tel était le cas, je n'aurais pas eu besoin de te sauver la vie".
Précis, chirurgical, le yakuza avait rouvert une plaie douloureuse; Une blessure faite à la fois d'orgueil bafoué et de réel chagrin. Mais Asami eu un sourire. Il avait décidé de pousser le chinois dans ses retranchements: il voulait enfin savoir quel genre d'homme était Liu Fei long.
Ce dernier s'était raidi. La mort de Jin, brutale, lui revint en mémoire comme les stigmates d'une balle prise par derrière. Le souvenir de son serviteur s'écroulant à ses pieds le rongeait encore toutes les nuits; et troublé, il baissa la tête.
"Met ça sur le compte de la jeunesse, Asami..." dit il en posant doucement ses doigts sur le verre glacé de la vitre, mais je peux encore ressentir de la peine ou des regrets."
S'arrachant à sa contemplation, le chinois s'approcha du yakuza, hésitant, le regard voilé, comme si une nouvelle fois il s'était abandonné à la douceur de l'opium.
"Je me trompe rarement." murmura le chinois.
"Que me caches tu, yakuza?"
Un temps noir et lourd assombrissait le ciel de Tokyo. En plein coeur de Shinjuku, un immeuble aux vitres teintés était gardé telle une forteresse. Asami Ryuichi était de retour au japon.
Fébrile, Kirishima se pressait en direction du dernier étage, une pile de document sous le bras.
"Asami-sama."
Kirishima passa la tête dans l'embrasure de la porte, curieux de l'absence de réponse.
...
Il fut surpris de trouver son patron en grande conversation avec une personne qu'il n'avait pas vu entrer, et qu'il ne lui semblait pas avoir vu depuis bientôt 6 mois. Depuis quand cet étrange personnage était-il à Tokyo?
Il resta interloqué devant les manières de l'invité, qui, pour parler avec Asami, s'était tout simplement assis sur le bureau en croisant les jambes.
Depuis qu'il était à son service, Kirishima n'avait jamais vu personne se permettre une telle familiarité. Le plus étrange était l'attitude d'Asami, qui, renversé dans son fauteuil, ne semblait pas s'en émouvoir outre mesure.
Le bras droit du yakuza se surpris à vouloir en savoir plus et écouta un instant.
" ...est nécessaire, quoi qu'il en coûte. Car il suffit d'un cavalier ou d'un fou pour le faire tomber."
"Voyons cela de plus près. Admettons que le fou se rapproche du roi..."
"Le roi serait en échec." ricana un jeune homme aux yeux noirs.
"Oui, mais le fou serait pris."
Le jeune chef de Baishe rit cette fois ouvertement, d'un rire froid, désagréable. Décroisant les jambes, il se laissa glisser sur le sol et leva imperceptiblement les yeux. L'air malicieux, il se tourna vers Asami.
"Nous avons un invité."
...
Kirishima blêmit. Considérant qu'il était inutile de jouer la comédie, il s'avança vers le bureau en baissant la tête et s'inclina devant Asami.
"Je vous prie de pardonner mon indiscrétion, Asami-sama. J'ai juste été surpris..de...euh...enfin je n'avais pas vu rentrer Monsieur, alors..."
Le jeune chinois s'approcha de Kirishima, curieux, et lui murmura à l'oreille: "Il y des façons de passer sans être vu"
Fei long s'adressait à lui dans un japonais irréprochable, mais Kirishima nota son léger accent, typique du Sud de la chine. Il s'inclina profondément.
"Liu Sama."
En le regardant, il fut frappé par la beauté du chinois qui portait une tresse noire de jais sur l'épaule. Il était vêtu d'un cheongsam de soie noire, très simple, et à ses poignet brillaient des anneaux d'argent qui semblaient anciens. Kirishima se demanda un instant comment un chinois en habit traditionnel avait pu passer les 18 étages de l'immeuble d'Asami sans être inquiété.
Asami sourit à son tour, et tourna son fauteuil.
"Ce jeune homme met un point d'honneur à s'introduire ici comme bon lui semble.. Je pense que ça le rassure sur le fait qu'il pourra sans doute un jour me tuer dans l'indifférence générale."
"Tout à fait" répondit Fei long, qui se tourna à nouveau vers Kirishima.
"Je m'excuse de vous causer des ennuis. Mais j'étais venu voir Asami, non pas ses hommes de mains."
Le bras droit du yakuza, diplomate par nature, s'inclina aussitôt.
"Je comprend. Je prie pour que certains plus mal intentionné que Liu Sama ne trompent pas si aisément la vigilance mes hommes."
"Je ne pense pas que d'autre s'y risquent."
Kirishima eu un regard suspicieux. Il pris congé en s'inclinant, soucieux de ce qui pouvait bien se tramer entre deux mafieux de cette envergure.
Le silence se fit dans la pièce. Fei long garda un air fermé et sombre, même lorsque sa voix grave rompit le silence.
"Comment m'avez vous trouvé, Asami Ryuichi? Ah...devrais-je dire maître?"
Le yakuza eu un sourire narquois, et exhala un long nuage de fumé.
"C'était osé. Kirishima n'y a pas vraiment cru."
"Je m'en fou."
Fei long se leva brutalement, et vint se planter devant Asami. Il était moins grand que lui, mais ne semblait pas le moins du monde impressionné par l'allure du japonais.
Ses yeux fins presque clos, il semblait le jauger comme l'on jauge un adversaire.
Brusquement, il arracha la cigarette des lèvres du yakuza et se jeta sur lui; Sauvage, bestial, il chercha ses lèvres avec frénésie, et les plaqua aux siennes avec une rare violence.
Le chinois renversa Asami sur le bureau, la respiration sifflante, et commença à défaire les lacets de sa tunique noire. Devant le sourire stoïque du yakuza, il dénoua aussi ses longs cheveux.
Le torse presque dénudé, les lèvres et les épaules balayées par une cascade de soie noire, Fei long agrippa Asami par le col.
"Prends moi."
Il se pencha encore, entrouvrit ses lèvres et murmura d'une voix rauque:
"Je t'ai donné un an de ma vie...profites-en car tu n'auras pas une minute de plus."
