10 | Ce que font les bons chefs

Quand on sort de la Brigade, il fait presque nuit.

« Tu peux rentrer », m'indique Caradoc pour la forme. On vient d'envoyer le dossier ficelé avec Crofton à Tanya Sawbridge. Je sais bien que notre journée de travail est finie. « Je... je crois que les bons chefs proposent d'aller boire un coup après une journée comme celle-là mais... je suis attendu », il rajoute un peu gêné.

« Je la connais? », je m'amuse ouvertement.

« L'inverse serait extrêmement difficile », reconnaît Darnell avec un clin d'oeil. « Ou alors faudrait s'exiler ou recruter côté moldu ! »

« C'est sûr », j'abonde en souriant. J'aimerais creuser - soyons honnête, mais je tremble trop intérieurement qu'il ne pose la question réciproque pour le faire.

« Disons qu'on a décidé d'être modestes et mesurés dans nos manifestations publiques », il rajoute.

« Message reçu », je promets avec sincérité.

« Bon, à demain alors », il termine.

« À demain, chef ! », je réponds, et il me fait un nouveau clin d'œil avant de s'éloigner.

J'attends qu'il ait parcouru au moins cinquante mètres sans se retourner pour sortir mon miroir.

« Sam ? », je murmure plusieurs fois sans obtenir de réponse.

« Salut », il finit par répondre – je vois l'enseigne du Pub du Chemin de Traverse derrière lui. « Je suis sorti pour... »

« Ron doit t'espionner de derrière la fenêtre ! », je pronostique.

« Il y a des chances », reconnaît Samuel avec une nouvelle sérénité. Merlin, le prix de cette sérénité, quand on y pense !

« J'ai fini. Et toi ? », je demande plutôt.

« Je peux partir – on dîne quelque part ? Je crois qu'on a rien à la maison... »

« Je meurs de faim ! Où tu veux ! »

« Non, c'est moi le gars qui doit t'inviter où tu le désires pour célébrer la fin de son enquête, te remercier d'avoir apporté l'info qui manquait, voire le fait que j'appelle presque ton père par son prénom... », il prétend.

« Mais pas ma mère », je souligne malicieusement – je crois que je voudrais bien les voir opérer de conserve pour me rendre compte de l'état de leurs relations. Mais ce que j'ai vu dans mon salon me rend presque jalouse.

« Elle ne m'a pas proposé », il remarque calmement.

« Elle est trop maligne pour faire ça... »

« Sans doute », admet Sam avec un rosissement totalement charmant de mon point de vue. « Bref, où veux-tu dîner ? »

« Choisis quand même un peu ! », je proteste. « Tu veux manger quoi ? »

« Un truc exotique, facile... une pizza ? », il propose.

« Je connais le meilleur restaurant italien de Londres », je m'excite toute seule. Intérieurement, je pense à tous ces plats vraiment exotiques que j'aimerais lui faire connaître - des haricots du Brésil à la cuisine de Singapour, mais j'ai appris à ne pas l'affoler inutilement. Va pour une pizza.

« Je n'en doutais pas », il commente avec simplicité – il a été halluciné que je connaisse tant de restaurants au début – que j'aie des opinions sur les vins comme sur les curry ou les gigots à la menthe. Une nouvelle fois, je me suis sentie gosse de riches, moi qui m'étais si souvent considérée comme la fille de rebelles voire de parias.

« On y allait tout le temps avec mes parents – c'est près de la Fondation mais côté moldu », je continue sans m'arrêter à sa réaction. J'ai fini par me convaincre qu'il était content de découvrir, que ça venait combler une sorte de frustration de jeunesse.

« J'imagine que je n'ai plus rien à cacher à la Fondation », il insinue, mais ses yeux sont souriants.

« Ça m'étonnerait qu'on tombe sur eux – Mãe doit avoir envie de se planquer à Poudlard plutôt », j'imagine avec toute l'empathie dont je suis capable.

« Selon mes informations, elle dîne avec le Ministre. »

« La pauvre ! », je soupire pour la plus grande joie de Samuel.

« Mais je comprends ce que tu veux dire », il promet quand je lui lance un regard torve. « C'est où ton restau ? »

« On n'a qu'à se retrouver là où on a transplané l'autre fois », je propose.

« A tout de suite », il accepte avec une facilité qui me sidère un peu.

Je n'attends pas pour transplaner – j'ai envie de le serrer dans mes bras ; d'entendre pourquoi il semble si détendu - le reste peut attendre. J'arrive à peine quelques secondes avant lui ce qui me permet de lui sauter dessus dès qu'il se matérialise.

« Est-ce bien raisonnable ? », il marmonne tout en cédant à mes avances au milieu des gravats de l'usine abandonnée. « Et si ça avait été quelqu'un d'autre ? Kane ou ton copain, comment déjà, ah oui, Virgil, par exemple ? », il arrive à placer en reprenant son souffle.

« Ne parle pas de malheur », j'abonde tout en l'embrassant de nouveau avant de le prendre par la main pour sortir du bâtiment abandonné. « Mais la dernière fois qu'on s'est retrouvés ici, tu étais furieux contre moi et distant... J'avais envie d'effacer ça de ce lieu. »

« Je ne suis jamais furieux contre toi », il soupire. « Tu me bouscules, et parfois je proteste mais... je t'aime », il termine en m'arrêtant pour m'embrasser à son tour. Autant dire qu'on pourrait laisser tomber la pizza, je me dis. Mais son estomac laisse bruyamment connaître l'étendue de ses besoins.

« Et moi qui allais te proposer de rentrer ! », je souris.

« Désolé », il répond avec un air de petit garçon qui me fait totalement fondre.

Quand on est dans la rue, il s'enquiert de comment s'est passé ma journée avant que je ne puisse faire de même.

« On a bouclé notre rapport pour le... tribunal », je réponds. « Orvall ne reconnaît pas être le chef ; refuse de répondre à nos questions, mais les deux autres l'accablent... Darnell pense que ça finira par une audience avec l'avocat devant le Magenmagot... Si Tanya et Dawn donnent leur feu vert à la transmission du dossier, bien sûr », j'amende.

« Tu as joué les Belges encore une fois ? », il enquête pointilleux comme on peut le craindre.

« Non – Caradoc s'y est opposé », j'énonce sans une inflexion dans la voix.

« Tu lui as raconté la réaction de ta mère ? », insiste Samuel.

« Oui, c'est bon, ça l'a totalement calmé sur les limites à respecter - tu es content ? », je soupire.

« Oui », affirme tranquillement mon amoureux.

« En même temps, on n'aurait pas fait ça... »

« Vous auriez pu aller devant le Magenmagot avec votre rapport belge et poser la question ouvertement », me coupe Samuel sur un ton plus professionnel qu'autre chose. « Vous auriez pu commencer par en parler à vos supérieurs, plutôt que l'inverse...Darnell a pris avec Crofton une initiative à la limite de la légalité et... »

« Ça va, ça va ! », je soupire en levant les deux mains en guise de reddition. « T'étais pas censé me draguer plutôt !? »

« J'en ai plus contre Darnell, que contre toi, Iris », il insiste. « C'est un bon pote, mais il tend à aller trop vite parfois, à ne pas assez analyser ce qu'il a en face de lui. Je le sais, j'ai suffisamment bossé avec lui. Toi, t'es encore une môme sans expérience, c'est à lui de te protéger : pas de te coller en première ligne... »

« On croirait entendre ma mère parler de Hawlish ! », je proteste, un peu vexée par le "une môme sans expérience" sorti si naturellement de la bouche de mon amoureux.

« Ok, j'arrête le rôle de mentor qui n'est pas le mien – mais je ne vais pas te cacher le fond de ma pensée, non plus », propose Samuel.

« Non », je reconnais. « Promets-moi juste de ne pas aller faire la leçon à Darnell. »

« Il en aurait bien besoin pourtant... »

« Mais ce n'est pas à toi de le faire – vous n'êtes pas dans la même équipe, vous êtes du même rang... », j'argumente un peu au hasard. Samuel lève les yeux au ciel et, moi, je vois l'enseigne : « Tiens, c'est là ! »

On pousse la porte, et Giovanni, le patron, me reconnaît immédiatement et m'embrasse comme si je faisais partie de sa famille. Samuel est médusé, mais je le présente quand même comme mon amoureux, ce qui provoque de nouvelles exclamations du serveur et fait sortir le cuisinier et la serveuse de l'arrière boutique. Les autres consommateurs nous regardent d'un air amusé.

« Asseyez-vous, on s'occupe de tout », affirme Giovanni. « Bienvenu dans notre modeste restaurant », il rajoute pour Samuel.

La seconde d'après, avec une célérité qui rendrait jalouse Linky, il y a des chandeliers sur notre table, avec des antipasti et du vin rouge.

« C'est magique, Giovanni », je promets en guise de remerciement.

« Je sais déjà ce que je vais te servir, Iris », indique le restaurateur avec autorité. « Monsieur, vous préférez la viande ou le poisson ? »

« J'aime tout », répond Samuel d'une petite voix.

« Il préfère la viande », je souffle à Giovanni.

« Merci, Iris », répond le serveur sur un ton conspirateur.

« Ils nous ont vus bébés, ou presque », j'explique quand le restaurateur attentionné s'est éloigné. « Je ne sais même pas si ce n'est pas ici qu'on a pu goûter du vin pour la première fois, Kane et moi ! »

« Pas seulement le meilleur restaurant italien de Londres, alors. Je me demande déjà quelle est la prochaine épreuve », soupire Samuel, mi-amusé, mi-inquiet.

« Un dîner à Poudlard à la Grande table ? », je propose. « Suivi d'un cherry avec Severus ! », je rajoute pour bonne mesure.

Samuel explose de rire quand il s'est remis du choc d'imaginer la scène.

« T'es un vrai petit démon, toi ! »

« Un paquet de baby-sitters ont dit la même chose », je fais semblant de me désoler.

« Je croyais avoir compris que c'étaient surtout tes frères qui avaient joué les baby-sitters... »

« Hum, oui quand ils étaient à Poudlard - Cyrus un peu plus longtemps parce qu'il était étudiant à Londres alors que Harry s'était envolé bien plus loin... Mais après, le plus souvent c'est finalement notre elfe qui nous gardait », je rajoute très bas à cause du mot « elfe ». « Mais si tu crois que Harry ou Cyrus ne m'ont jamais trouvée démoniaque... »

« J'aurais bien aimé voir ça », il sourit.

« Les voir me gronder ? Tu crois qu'ils ont des trucs à t'apprendre ? Tu sais faire ça très bien ! », je fais semblant de pleurnicher.

« Va savoir ! », il sourit encore plus. « En fait, je parierais que oui, ils ont bien dû apprendre à te voir venir... Moi, je me demande si j'y arriverais jamais ! »

Je fais semblant d'être vexée par sa réponse mais ne tiens pas longtemps ma posture. J'ai trop attendu d'être avec lui pour ne pas en profiter pleinement :

« Et toi alors, ta journée ? »

« Dossiers, rapports, enquêtes complémentaires, conférence de presse... », il énumère avec l'air de quelqu'un qui ne veut pas dire qu'il est fier de ce qu'il accomplit.

« T'as parlé ? »

« Non, non, Paulsen et ta mère ont fait ça pour tout le monde. »

« Ça s'est bien passé ? », j'insiste.

« Oui et non », il indique avec une réserve qui me met en alerte, mais mon miroir vibre au moment où je vais poser des questions. J'ai bien envie de l'envoyer au diable mais je me dis que si c'est mes parents, je ne vais pas recommencer à me planquer pour céder à la fin.

« Kane », je remarque en sortant le miroir. « On est chez Giovanni », je lance en guise d'introduction pour justifier la vue plongeante qu'il doit avoir sur mon conduit auditif maintenant que j'ai pris l'appel comme avec un téléphone moldu.

« On, c'est qui ? », s'enquiert mon jumeau avec une certaine tension dans la voix.

« Samuel et moi. »

« Il va bien ? »

« Très bien », je réponds en regrettant de ne pas pouvoir voir le visage de mon frère. Il y a quelque chose dans sa voix qui n'est pas habituel.

« Tant mieux. Bon, je voulais juste vérifier que tu ne t'étais pas étripée avec Papa hier soir», il enchaîne.

« Oh ! », je comprends. « C'était un peu tendu au début mais finalement... c'était intéressant, en fait... Désolée, si tu t'es inquiété », je rajoute.

« J'ai lu dans la Gazette que Mãe avait été blessée », il continue sans commenter, un peu comme un gars qui s'est fait une liste. Ça m'inquiéterait de nouveau – Kane n'est pas un gars qui se fait des listes, si la forme de la question ne m'orientait vers autre chose :

« Dans la Gazette ! », je répète, et Samuel me fait signe qu'il m'expliquera comme s'il avait entendu ce que mon jumeau vient de dire. « C'est rien de grave, Kane, elle a évité que Hawlish se blesse et elle a été touchée à l'épaule, mais je l'ai vue juste après, et ça allait... », je raconte les sourcils froncés par cette conversation trop bizarre.

« J'ai essayé de l'appeler mais elle ne répond pas », indique laconiquement mon jumeau, sur un ton qui ne laisse pas beaucoup de doute sur son humeur.

« Ce soir, elle serait de dîner au... avec Kingsley », je formule - le mot ministère ne se lâche pas sans conséquence dans aucun lieu public.« Si tu lui as laissé un message, elle te rappellera... »

« Sans doute », répond Kane, et je n'ai pas besoin de le regarder pour savoir qu'il se sent un peu trop écarté de nos histoires.

« Kane... »

« Je vais te laisser... »

« Dis-lui de venir », souffle Samuel en se penchant en avant. « S'il peut. Je l'invite, tiens ! »

Je regarde mon amoureux avec un soupçon de surprise mais l'idée me paraît bonne, et je transmets :

« T'as dîné ? Rejoins-nous, Kane. Samuel t'invite. »

« Je vous dérange. »

« Kane, arrive sinon je viens te chercher », je menace – Kane peut parfois mettre des jours à prendre des décisions évidentes. Le bousculer est alors la seule solution.

« Bon... si tu insistes », il se rend avec un soupir pas très convaincant.

« Merci », je lance à Samuel en remettant mon miroir dans ma poche, la tête pleine de pensées contradictoires. « Un des démons de Kane est de ne pas savoir s'il fait vraiment partie de la famille - ne me demande pas pourquoi ; avec sa tête de Papa en plus jeune et en brun, on se demande où il va chercher ça! Là, il se sent hors de tout alors que, sans lui, j'aurais jamais ouvert à Papa hier soir ! »

« Ton père a débarqué à la maison sans te prévenir ? », questionne Samuel le verre en suspens dans les airs. En fait, on n'en a pas parlé, je me rends compte. On s'est écroulés de fatigue et de soulagement après le départ de mes parents sans prendre le temps de combler tous les blancs.

« Mãe lui a dit que vous partiez en opération », je raconte sobrement – assaut est un mot moldu mais quand même, ça pourrait faire se retourner nos voisins. « Il lui a dit que t'étais sans doute mon amoureux », je résume. Sam a le rosissement que j'attendais. « Elle est tombée des nues, paraît-il. »

« C'est ce qu'elle m'a dit aussi – après... quand elle m'a proposé qu'on rentre ensemble », il souffle - et je me rends compte que je ne sais pas moi non plus comment ça c'est passé de son côté dans les détails. « Que jamais elle n'avait eu le moindre doute... Un bon point pour si on doit vous envoyer infiltrer un groupe un jour, elle a ajouté. »

On se regarde, et j'imagine que c'est un miroir. La reconnaissance d'une Auror plus expérimentée. L'adrénaline de s'imaginer un jour chargé d'une telle mission. Tout ça ne nous est pas indifférent.

« Bref », je reprends, toujours sobrement, décidée à ne pas laisser de nouvelles idées fausses se réinstaller. « Lui s'est dit qu'il savait ce que c'était d'avoir son amoureux en opération et de devoir attendre... Il a voulu en parler avec moi, mais je refusais de répondre à ses appels », j'avoue en détournant les yeux. Non, je ne vais pas raconter que je sanglotais sur mon lit – il ne faut pas exagérer. « Il a appelé Kane pour lui raconter. Mon jumeau m'a appelé et engueulé... entre temps, Papa sonnait à la porte... J'ai ouvert. »

« Et c'était tendu ? », il s'inquiète maintenant, se rappelant ce que j'ai dit à Kane.

« J'avais un peu l'impression de me faire forcer la main mais... on a finalement discuté de choses qu'on n'avait jamais abordées, et... c'était mieux que d'attendre seule ou avec quelqu'un à qui j'aurais dû expliquer le fondement de mon inquiétude ! »

« Super », il commente un peu timidement. Je lui souris totalement fondante. On se prend la main comme deux amoureux, là dans un restaurant. C'est la première fois.

Kane est là la seconde d'après – enfin, son arrivée nous tire de notre communion béate. On se lâche la main – Samuel serre celle de mon jumeau, et les deux se mesurent avec de nouvelles expressions sur le visage ; plus de défi qu'avant je dirais sans trop arriver à voir sur quoi pourrait porter le défi.

« Tu as commandé ? », je lui demande quand mon frère s'assoit à côté de moi.

« Giovanni n'a pas besoin que je lui dise quelle est ma pizza préférée », sourit Kane. « Je devrais venir plus souvent ici ! C'est une bonne idée. Bon, vous célébrez quoi exactement ? »

« La liste est longue », reconnaît Samuel. « La fin de nos enquêtes respectives déjà », il rajoute, et j'apprécie qu'il ne se fasse pas mousser avec son équipe spéciale.

« Et la fin de la clandestinité ? », s'enquiert mon jumeau en avalant la fin des antipastis. « Désolé, j'ai été de garde douze heures d'affilée, je meurs de faim ! »

« Oui, la fin de la clandestinité aussi », je confirme en me disant qu'on a bien fait de l'inviter. Le ventre creux, la fatigue et la solitude n'aident généralement pas à se sentir en paix avec le monde – je le sais. « On a bu un thé tous les quatre à trois heures de mat », je raconte. Quelque part, ça lui donne raison, non ? « Imagine que Mãe en est à vouloir faire un repas de famille ! », je rajoute pour la blague.

« Malheur », il soupire mais sur un ton où je sens le jeu. « Il ne va rester que moi ; ils vont tous vouloir me caser ! »

« Ramène Victoire au dîner – tout le monde n'attend que ça », je rigole mais je tombe de très haut tout de suite après et sans sort de coussinnage.

« Tu faisais moins la maligne hier, hein ?! Ça y est, t'as plus besoin de personne pour te rassurer sur la solidité de ton petit nuage de bonheur domestique à trois mornilles, alors les autres peuvent aller crever ? », il m'engueule, et ça tend immédiatement Samuel, mais ce n'est pas ce qui m'inquiète le plus. Kane ne m'engueule jamais. Il peut insister comme hier soir, se moquer, pire m'ignorer, mais m'engueuler : jamais.

« Kane, je rigolais ! », j'indique donc profondément sincère.

« Pas moi », il constate froidement.

« Je m'excuse - platement », je réponds en suppliant du regard Sam de ne pas s'en mêler.

« C'est un peu facile », estime mon jumeau, toujours tendu comme un arc, toujours très loin de sa personnalité habituelle.

« Je vais aux toilettes », indique Samuel en se levant.

Personne ne lui répond. Kane, qui déteste qu'on le regarde, n'est pas loin de vouloir être aspiré par le sol, je le sens dans mes os.

« Merlin, je gâche tout », soupire mon jumeau en enfouissant sa tête sur ses deux mains. « Vous m'invitez, et moi... »

« Ma sortie était déplacée – totalement gratuite et stupide. Je ne la ferai plus jamais, juré », je décide d'établir de nouvelles bases.

« Non ? », questionne Kane mi-incrédule, mi-amusé de mon revirement. Il me connaît assez pour savoir que son ampleur dit mes regrets.

« Non », je confirme avant de me risquer à tester si la tension est passée : « Si jamais Victoire doit devenir ma belle-soeur, ça serait mieux que j'arrête et, si une autre lui pique la place, l'histoire gardera que j'en préférais une autre... »

Kane pouffe.

« T'es trop bête ! »

« Merci. »

« Non, t'es pas bête », il se reprend - tellement lui-même que j'en ai de stupides fugaces larmes aux yeux. « T'es jamais bête – parfois tu prends les autres pour plus stupides qu'ils ne sont, mais ça s'arrête là... »

« Quand je te fais de la peine, je suis malheureuse », je décide d'en remettre une couche.

Kane rumine ma sortie avant de lâcher : « Ce n'est pas d'être seul qui... C'est de revoir Rosie... avec ce bébé... Je pensais que ça irait, que j'avais passé le cap mais... Ça me rend fou, en fait... »

« Je... »

« Y'a rien à dire, Iris, pas la peine de chercher. Elle n'est pas amoureuse de moi, et tout est dit. »

Giovanni apporte alors deux plats fumants – des liguni aux praires pour moi et des escalopes alla milanese pour Samuel. La serveuse est derrière lui avec la pizza des quatre saisons qu'adore Kane. Le patron ne repart pas avant que Samuel soit revenu et ait avalé une bouchée pour le féliciter. Entre temps, Giovanni veut des nouvelles de toute la tribu - et il précise pour Sam leur plat préféré à tous - même pour Aelys ou Felix !

« On dirait que ça définit pour lui les gens autant que les maisons de Poudlard», je commente quand il s'éloigne. La nourriture chaude, bonne et abondante nous sert ensuite de conversation.

« Tu étais avec Ma... avec Nymphadora quand elle a été blessée ? », questionne Kane en regardant Samuel quand il a dévoré la moitié de sa pizza.

« Pas exactement – j'étais dans le groupe de Paulsen... On faisait un assaut simultané faute de savoir à combien de gens on avait affaire », répond Samuel en lâchant de nouveaux ses couverts pour mimer la situation. J'ai grincé des dents à « assaut », mais le reste des convives du restaurant n'a pas eu l'air de dresser l'oreille.

« Donc, tu ne sais pas ce qui s'est passé », regrette mon frère.

« Je pense que si – pas beaucoup de mystères. Ils infiltraient la maison par sa cave. Hawlish a senti un champ …. et il a voulu le lever, comme ça, tout seul. Ta... Votre mère l'a tiré en arrière juste à temps – elle s'est pris une partie du...dans l'épaule », raconte Samuel avec des gestes d'excuses à chaque mot qu'il saute.

« Hawlish doit repasser son module de sécurité », je rajoute avec une certaine satisfaction.

« Pourquoi elle ne dit pas ça alors ? », questionne Kane l'air sidéré.

« Ta mère refuse de désigner Hawlish, ni même de raconter avec autant de détails ce que je viens de dire. Elle parle de dommages comme il en arrive dans toutes les interventions – mais une partie de la presse, la partie qui ne l'aime pas, dit qu'elle a pris des risques inconsidérés, qu'elle n'est pas apte à mener un assaut », raconte très bas Samuel pour mon compte. Je comprends que c'est le contenu de la Gazette qui a fait que Kane m'appelle.

« Hawlish », je soupire avec colère - ce type est une infection ambulante, non ?

« Tu ferais mieux de continuer de l'ignorer », commente immédiatement Samuel l'air si inquiet que j'en rirais bien.

« Tu devrais le demander comme assistant qu'on rigole deux minutes », je réponds un peu venimeuse.

« J'espère qu'il se rend compte de ce qu'elle fait pour lui », remarque Kane songeur.

« Ça m'étonnerait », je crache, et ça fait soupirer Sam.

« Le repas, ce soir, vous croyez que c'est pour ça ? », s'enquiert encore mon jumeau - ça l'émeut peu de me voir en colère.

« Peut-être – mais c'est aussi sur les suites », estime Samuel à qui j'ai fait signe de répondre. C'est lui qui sait, et ça me met au même niveau que Kane. Pas inutile.

« Ah oui, faut qu'on te dise, Mãe a trouvé le moyen de faire venir Harry et Cyrus comme experts », j'interviens quand même.

« C'est plutôt une idée de Hermione Weasley », corrige Samuel.

« Tu crois qu'elle ne l'aurait pas eu toute seule ? », je me marre et Kane m'accompagne. « Mais ils ont confirmé ? Tu sais s'ils ont accepté ? »

« C'est sûr pour Harry mais ils attendent la confirmation pour Cyrus – j'ai oublié où il est... », répond Sam et j'ai senti les efforts qu'il a fait pour utiliser les prénoms.

« La question est plutôt de savoir s'il veut bien faire l'expert pour la Division », estime Kane.

« A ce point ? », relève Samuel.

« Elle t'a dit que Cyrus n'était pas fan des institutions judiciaires ? », s'informe mon jumeau en me désignant de son verre. On opine de concert, Sam et moi. « Moi, je vous parie qu'il se fait prier. »

« Harry va l'amener », je pronostique consciente qu'on projette toujours, mon jumeau comme moi, Harry comme la conscience de Cyrus - ce qui est un drôle de paradoxe quand on y songe calmement.

« Il a proposé d'amener un Italien si Cyrus ne pouvait pas... », se rappelle Samuel loin de nos pronostiques.

« Tiziano Cimballi ? », je propose.

« Ça y ressemblait », reconnaît Samuel.

« Un grand pote de Harry », j'indique. « Harry est le parrain de son premier-né – zut, j'ai oublié le prénom..."

« Zerino », me souffle Kane, la mémoire, en levant les yeux au ciel.

« Faut dire qu'ils en ont toute une tribu !», je me justifie assez mal. Mais j'ai ce souvenir d'un été dans le sud de la France avec une ribambelle de mômes Cimballi s'ajoutant à mes neveux et nièces ; je ne le dirais pas en face à Ginny, mais il n'y avait qu'elle pour trouver toute cette marmaille géniale ! « Je ne devrais pas te dire ça ici, mais sa femme, Fiametta... elle est... elle est comme mon père... », je rajoute un peu portée par le vin rouge. « Ils se sont connus par mon frère qui sortait à l'époque avec la meilleure amie de Fiametta – la fameuse Aradia dont Kane parlait l'autre jour à la Fondation, mais je ne sais pas si tu as fait attention... »

« Avec une... ? », répète Samuel un peu effarouché, je le vois bien.

« Oui », je confirme en le regardant droit dans les yeux.

Je suis à peu près sûre que mon jumeau doit faire de même. Samuel mesure l'ampleur du défi, je crois, parce qu'il ne prend pas le risque de quitter mon regard.

« Iris, parfois, je ne sais pas ce que tu attends de moi », il commence lentement - pas de doute il fait gaffe à ce qu'il dit. « La condition de ton père... n'est pas un problème pour moi ; et ça s'étend à tous... à tous vos amis de la Fondation », il formule difficilement.

« Ça t'inquiète que je porte ça dans mon sang ? », je décide de questionner très directement en entourant les derniers liguini dans ma cuiller comme Harry me l'a appris. Il me semble sentir que Kane approuve que je pose la question. C'était aussi celle de Virgil.

« Iris, je t'aime comme tu es », soupire Samuel en posant une nouvelle fois ses couverts. Il ne semble pas être capable de manger et de discuter sérieusement, je remarque froidement. « Je ne connaissais pas l'expression utilisée par ton frère l'autre fois... Tu dois aussi porter la capacité de Métamorph... », il se coupe en réalisant qu'il est dans un restaurant moldu. « Les caractéristiques génétiques de ta mère... alors... à moins que tu ne veuilles me dire quelque chose... »

« Mon père a passé notre enfance à nous faire examiner par des médecins, si on avait la moindre... anormalité, je crois qu'on le saurait », je lui réponds.

Kane opine et rajoute tout à son affaire : « La seule chose qu'apporte notre sang est une proximité avec les pratiques traditionnelles... Selon Harry, ça veut surtout dire que la distinction entre créatures et humains est très récente... qu'il y a eu dans le passé beaucoup plus de gens comme Iris et moi... »

« On ne va pas pouvoir développer », je chuchote parce que Giovanni revient à grand pas avec plus de vin. « Tu ferais mieux de reprendre tes couverts, Sam, il va croire que tu n'aimes pas ! »

oooo

Le suivant est plus clairement axé sur la Division. Il s'appelle "Assumer la communication du Commandant". Tout ça bénéficie du soutien technique de Alixe, Dina et Fée Flea(u) - j'oublie trop souvent de le redire. Bonne semaine.