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– Pieces –
Bolero
L'estomac noué, la jeune femme referma la porte derrière elle sans parvenir à desserrer les doigts de la poignée. De l'autre coté de la pièce, assis tranquillement derrière son bureau, Apollon avait levé les yeux avant de laisser un mince sourire se dessiner sur son visage.
- Mais quelle ravissante surprise que voilà. Et que me vaut le plaisir de ta visite, ma chère Camues ?
Sa main se serra une dernière fois sur le métal froid du bouton de porte avant qu'elle ne fasse un pas vers le bureau, plantant son regard dans le sien avec toute l'assurance dont elle était capable face à cet homme. La situation n'était plus possible, elle devait à tout prix faire quelque chose avant que…
- Je suis venu vous demander de…, commença-t-elle avait que sa voix ne finisse par vaciller en le voyant froncer légèrement les sourcils. S'il vous plait… Je suis certaine que vous savez ce qu'il se passe. Faites quelque chose.
- Quelque chose ? Mais pourquoi donc, Camues ?
- Je vous en prie…, finit-elle par lâcher presque comme une plainte alors que sa main remontait sur l'une de ses épaules, faisant glisser la bretelle de sa nuisette qui glissa jusque sur le sol, son regard incapable de soutenir plus longtemps celui de son geôlier. J'accepterais ce que vous voudrez en échange… mais aidez-les.
N'ayant pas lâché le spectacle du regard un seul instant, Apollon resta silencieux pendant de longues secondes, se plaisant à voir jusqu'où elle était capable d'aller pour aider les autres. Finalement, il posa sa plume pour se lever, marquant chacun de ses pas d'un bruit sourd alors qu'il faisait lentement le tour du bureau avant de rejoindre la jeune femme. Sa main glissa sur sa hanche sans s'y attarder, ses doigts attrapant la clé qui était restée dans le verrou pour la tourner dans un claquement qui fit presque sursauté la rouquine. Remontant son menton pour qu'elle le regarde, il passa son pouce sur le trait humide qui avait marqué sa joue, ses lèvres s'étirant dans une expression satisfaite.
- Demande accordée.
Ravalant un sanglot avec une habitude douloureuse, Camues se contenta de remercier Apollon. C'était ce qu'il fallait faire. Il n'y avait pas d'autre solution. Les choses étaient allées trop loin pour qu'autre chose réussisse à tout arranger.
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Tout avait commencé à empirer quand, quelques jours plus tôt, Sagane avait décidé de prendre Isa à partie pour discuter un peu avec elle. Il n'y avait rien de réellement étonnant dans cette démarche, il était évident pour toutes les personnes présentes que la jeune fille était l'une des plus touchées par l'absence de Kanone même si le cas de Dite était, d'une certaine façon, bien plus préoccupant. Seulement, il n'y avait personne de présent qui était en mesure de faire quoique se soit pour le penchant alcoolique de la jeune femme alors le renfermement d'Isa sur elle-même était d'une certaine façon plus simple à gérer. Enfin, c'est ce qu'avait cru Sagane dans un grand élan de naïveté si caractéristique chez elle.
- Tu sais Isa, tu ne devrais pas garder les choses pour toi quand ca ne va pas.
- Oh mais ca va. Je vais bien.
- Isa… Tu sais que tu peux m'en parler. Ou même à Kanone, ce n'est pas parce qu'elle n'est pas très en forme qu'elle ne veut pas te voir tu sai-
Il n'avait pas fallut un mot de plus pour que, sans même crier gare, Isa fonde littéralement en larme. Loin du simple chagrin qui mouille les joues, c'était une véritable crise de larmes, bruyante et déchirante. Comme si elle s'était retenu pendant tout ce temps, enfouissant un peu plus loin ce qu'elle avait sur le cœur à chaque mensonge lancé dans un sourire. Complètement prise de court, Sagane se figea complètement sur l'instant, ne trouvant rien d'autre à faire que s'excuser en lui demandant de ne pas pleurer, incapable de savoir comment gérer ce revirement de situation.
Sans même chercher, Isa finit par simplement se précipiter dans les bras de Camues qui venait juste d'arriver dans le salon. Surprise de voir sa jeune protégée dans un tel état, elle chercha une explication du regard auprès des personnes présentes mais ne trouva personne pour lui expliquer. L'inquiétude était clairement visible chez la rouquine qui n'arrivait pas à calmer Isa dont les sanglots étranglaient le moindre mot qu'elle essayait de prononcer. Elle finit par la garder avec elle, retournant vers ses quartiers pour pouvoir savoir ce qu'il s'était passé sans avoir Dite en fond sonore qui se plaignait du bruit que faisait « cette horrible pleurnicheuse ».
- Félicitation, Sainte-Sagane. Tu peux rajouter bourreau d'enfant à ton tableau de compétence, avait ajouté cette dernière d'un ton moqueur avant d'avaler son verre de verte qui ne resta pas vide bien longtemps.
Ayant pris l'habitude d'ignorer ces réflexions provocantes, Sagane regarda les deux autres s'éloigner vers les chambres, inquiète de savoir ce qu'elle avait bien pu dire qui avait mis leur petit gai-luron dans un tel état. De son coté, Camues tentait tant bien que mal de calmer la jeune fille pour comprendre ce qu'elle essayait de lui dire. Et finalement, entre deux hoquets, passant douloureusement le nœud dans sa gorge, sa voix finit par réussir à former un nom avant qu'elle se soit à nouveau submerger par un pleur. L'expression soucieuse de Camues changea doucement pour une mine plus triste alors qu'elle restait encore un peu avec Isa, le temps qu'elle soit un peu plus calme.
Lorsque les sanglots s'étaient calmés, Camues l'avait allongée dans son lit. Lui promettant de revenir rapidement, elle se leva pour retourner dans le salon afin de voir Sagane. Cette dernière n'avait pas bougé d'à coté de la porte du salon, l'ongle de son pouce entre les dents alors qu'elle luttait pour ne pas retomber dans cette mauvaise habitude. En voyant Camues revenir seule, elle n'attendit pas un instant de plus.
- Vraiment, je suis désolée… Elle s'est calmée ? Je ne voulais pas…
- Ce n'est pas toi, répondit simplement Camues. C'est Kanone.
Sans rien ajouter de plus, la rouquine s'éloigna à nouveau dans le couloir pour retourner auprès d'Isa.
Les choses étaient maintenant bien plus claires. Ce n'était pas l'absence de Kanone qui avait à l'origine du problème pour la benjamine. Non, le problème était même sans doute à l'origine de l'absence de Kanone, d'une certaine façon. Quittant le salon sans même écouter la remarque du moment de Dite, Sagane n'hésita pas un seul instant comme elle avait pu le faire la première fois au moment où elle frappa à la porte de Kanone, entrant sans même attendre la moindre réponse. Kanone n'avait pour ainsi dire par bouger de l'endroit où elle l'avait laissé quelques jours plus tôt, seuls ses vêtements avaient changés et la pièce n'était éclairée que par les lumières vibrantes des nuits de Montmartre.
- Je croyais avoir été claire, Sagane…
- Qu'est-ce que tu as fais à Isa ?
Durant un très bref instant, la jumelle pu voir une expression qu'elle n'avait pas vu depuis une éternité, passée sur le visage de sa sœur à la simple évocation de ce nom. De l'inquiétude mais aussi… des regrets. Comme une apparition, une ombre qui passe, cela ne dura qu'une fraction de seconde si bien que si sa cadette ne lui avait pas ostensiblement tourné le dos avant d'attraper son verre, Sagane aurait juré l'avoir imaginé.
Il n'y avait pas vraiment plus à savoir pour elle. Elle connaissait suffisamment sa jumelle pour avoir une idée de ce qui avait pu se passer et aussi pour savoir qu'elle ne lui dirait jamais rien. La mélodie de la nuit remontait des rues bondées du quartier de la butte, mais dans la chambre, seul le bruit de l'alcool remplissant le verre de Kanone se faisait entendre. Sa sœur resta encore quelques instants, attendant vainement un mot, une explication, quelque chose mais rien ne vint.
- Mais qu'est-ce que tu as fais…, finit par simplement dire Sagane, la voix brisée.
Une simple question rhétorique, qui sonnait d'avantage comme le couperet d'une sombre réalisation, avant qu'elle ne sorte de la pièce au moment où l'autre vidait son verre d'une traite. Kanone resta silencieuse de longues minutes après son départ, le regard perdu à l'extérieur, la vue brouillée, sursautant à peine quand le verre de cristal qu'elle tenait lui échappa pour s'écraser sur le bitume plusieurs mètres plus bas.
- Rien de bien, sœurette. Comme toujours…
Revenant dans le salon dorée après être passé par la salle d'eau pour se rafraichir les idées, Sagane esquissa un léger sourire pour tenter de rassuré les filles présentes. L'ambiance était si pesante que le simple fait d'être dans la même pièce devenait parfois vraiment pesant. Il n'y avait que lorsque Dite était avec un client que l'atmosphère semblait moins tendue. Chaque fois que la porte menant au chambre s'ouvrait, l'ensemble des filles présentes semblait retenir son souffle, ne respirant qu'en voyant que leur crainte n'étaient pas fondée. Ce n'était qu'une question de temps avant que tout n'explose.
Et il n'a suffit que d'un geste pour mettre le feu aux poudres.
Inquiète à propos d'Isa qu'elle n'avait pas revue depuis son effondrement, Sagane était allé voir Camues à l'instant où celle-ci était entrée. C'est à ce moment là que Dite était arrivé juste derrière les deux jeunes femmes, pied nus, les cheveux défaits et le rouge à lèvres malmené.
- Eh, vous deux. On est pas toutes des privilégiées ici alors restez pas dans le chemin, vous empêchez les autres de bosser.
Sans la moindre délicatesse, elle avait dégagé sa route en poussant les deux autres. Mais alors que Sagane s'était contentée de reculer de quelques pas sous la poussée, Camues qui n'avait pas vu le geste venir, s'était retrouvée au sol suite à un faux mouvement. C'était la goute d'eau de trop. Milow s'était alors levée d'un mouvement pour saisir Dite par le bras, serrant si fort sa prise qu'elle réussit à lui arracher une grimace même si celle-ci se mélangeait avec un rictus.
- Attention, j'ai vexé le bouledogue de mademoiselle ma chouchoute. Tu vas faire quoi ? Me frapper ?
- Milow, non, arrête. Ce n'est rien, tenta Camues en se relevant pour tenter de retenir la blonde qui était littéralement hors d'elle.
Mais c'était trop tard, le coup était parti, envoyant la princesse au sol, ce qui ne l'empêcha pas de rire à gorge déployée, sa voix raisonnant dans la salle alors que les autres filles restaient complètement figée de stupeur.
- T'es vraiment qu'un sale clébard, Milow. Mais franchement, j'pensais pas que tu mordrais au final.
- Mais ferme-la ! Pour qui est-ce que tu te prends ?! Tu ne vaux mieux que personne ici !
- Ah si, je suis sure que je vaux plus qu'une gamine de la rue, gloussa-t-elle. Mais bon, j'imagine que te taper la favorite d'Apollon doit te donner l'impression d'être importante.
Alors que la blonde allait repartir à la charge, une voix que personne n'avait entendue depuis presque une semaine maintenant résonna dans la pièce.
- Ca suffit.
Se tenant dans l'entrée du salon, Kanone se tenait dans son habituelle robe de soie nouée à la taille et fixait les deux jeunes femmes qui s'étaient tout simplement figées à son intervention. Shua était deux pas derrière elle, soulagée de voir qu'elle avait réussit à revenir à temps pour que la tournure des choses ne deviennent pas encore plus dramatique qu'elle ne l'était lorsqu'elle avait quitté la pièce. Sans un mot de plus, la revenante avança dans la pièce, Milow se reculant sans avoir terminer son geste à l'encontre de la cible de sa colère. Dite en revanche, ne tarda pas à reprendre ses esprits.
- Tiens mais qui voilà. C'est trop d'honneur de nous gratifier de ta présence, Kanone. Ton luxe ne te tenait plus suffisamment compagnie à ton g-… Aie ! Lâche-moi !
S'agitant pour se défaire de la main de Kanone qui l'avait relevée en la saisissant par le bras, Dite fut bien obligée de suivre le mouvement lorsqu'elle s'éloigna sans la lâcher, prenant la direction de la salle d'eau. Sans la moindre once d'hésitation, elle l'envoya sous le jet de l'unique douche de l'établissement. La jeune fille se saisit en se retrouvant sous l'eau glacée avant de commencer à vociférer contre son bourreau du moment qui ne bronchait pas un seul instant. Plus les secondes passaient, moins la princesse trempée se débattait. Et finalement, au bout de quelques minutes alors que Kanone s'apprêtait à s'en aller, elle finit par se laisser glisser dans le fond de la baignoire pour éclater en sanglot.
A l'extérieur de la salle d'eau, Camues observa en retrait. Elle voyait le visage fatigué de Kanone qui décrochait une serviette de coton, la détresse des larmes de Dite qui ruisselait d'une eau glacée. Ce n'était plus possible. Il fallait à tout prix que quelqu'un fasse quelque chose. Jetant un dernier regard vers les deux autres, elle finit par s'éloigner, traversant le salon sans s'arrêter pour rejoindre l'un des loups qui attendait patiemment à l'extérieur.
- Shane… Conduit moi à Apollon.
Les choses ne pouvaient pas continuer ainsi. Isa, Dite, Kanone… Milow. Elle se moquait de ce qui lui arriverait tant que les choses s'arrangeaient. Peu importait au final qu'on lui reproche d'être la favorite de cet homme, peu importait ce qu'elle devait subir avec ce statut détestable… peu importait tant qu'elle pouvait les aider. Debout face à la porte du bureau d'Apollon, Camues avança sa main avant de serrer le poing pour faire cesser les tremblements.
Personne d'autre ne pourrait le faire. Personne à part elle. Deux coups. La porte se referme derrière elle.
- Mais quelle ravissante surprise que voilà.
Et les choses s'arrangeraient.
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Une double mise à jour parce que:
- je vous ai honteusement tenu en haleine avec "Fellow Feelings" qui n'étaient pas du tout la suite de Pieces.
- The Walk était un peu court pour être mis en ligne seul.
- Les fêtes approchent et je ne suis pas certaine de quand je pourrais publier le prochain chapitre.
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La relecture a été faite après une -longue- journée de travail, il est fort possible que des fautes persistent malgré moi et je m'en excuse platement.
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Bonne fêtes à tous et toutes!
