Chapitre 9 : Les intrus
Les torches cerclées d'or et de lapis-lazulis éclairaient une allée trop large et bordée de sphinx en pierre. Au bord de l'allée, les invités étaient accueillis par une douzaine de gardes en grand uniforme de parade et armés de lance enrubannée dont la pointe avait été polie jusqu'à refléter dix fois la moindre flamme. À l'autre bout de cette allée, dissimulé par l'ombre et un fin brouillard, se dressait le monument sacré. Le tapis rouge déroulé sur les dalles de pierres étouffait les pas des talons aiguilles et des souliers vernis. Le brouhaha était discret et se perdait dans la nuit étoilée. Ça et là, des plateaux flottants proposaient des liqueurs fines, des vins écarlates ou dorés et une variété quasiment infinie de canapés et de bouchées. Un orchestre jouait discrètement l'hymne panaganéiste et les flashs des médias clignotaient sans arrêt à la recherche des célébrités et du moment immortel à capter pour tous ceux qui n'avaient pas la chance d'assister à l'événement.
Il fallait avouer que l'inauguration du dernier né de la famille Panagané'i inspirait la joie, sinon le respect, étant donné le fabuleux pouvoir commercial qu'Achadri Panagané'i détenait, régnant pratiquement sur un empire de planètes et de satellites par l'entremise de la plus grosse compagnie de ce secteur de la galaxie. Et l'ouverture officielle de son dernier jouet, le casino le plus moderne sous la forme du plus ancien bâtiment connu de l'époque pré-spatiale, était une cérémonie, une campagne de marketing et une folie à la mesure de Panagané'i.
Quand le flotteur luxueux aux moteurs silencieux le déposa, lui et son escorte froufroutante et éclatante de bijoux, l'homme d'affaires offrit un sourire poli devant les lentilles et les yeux électroniques des médias : « Bienvenue à la Grande Pyramide! ». Et son discours fut dument enregistré et apprécié selon la première et ultime règle de tout discours : il était bref.
Il coupa rapidement le large ruban de satin doré devant les centaines de témoins et précéda une foule impatiente à l'intérieur. Là, des serviteurs (vivants et robotiques) guidèrent les invités vers les machines à sous, les tables de jeux, le bar en apesanteur et la salle de spectacle où le chanteur le plus populaire des six dernières années avait été engagé pour y jouer durant six mois. Le coup d'envoi de son spectacle, fusée, pyrotechnie et hologrammes à la grandeur de la salle, provoqua suffisamment de distraction et de confusion pour amuser les journalistes et les invités qui se pressaient autour des tables de jeu. Le chanteur entama sa première pièce, entouré de momies holographiques et de sphinx dansants. Tous ceux qui n'étaient pas en train de parier, de manger, de boire ou de prendre des notes pour leur reportage applaudirent. Ils étaient peu nombreux et la plupart étaient les serviteurs cybernétiques.
À environ cinquante mètres du bar, de l'autre côté d'une cloison et dans un espace que seuls le personnel d'entretien visitait, la grille d'aération TY-451-C se dégagea brusquement de son support et tombe au sol. La tête de Jack Harkness passa par le trou et il vérifia que personne n'avait remarqué leur intrusion.
- Je pensais que ce serait un peu plus propre étant donné que l'ouverture a lieu aujourd'hui.
Jenny faisait référence à leur rencontre avec un couple de rongeurs occupés à produire avec enthousiasme d'autres versions d'eux-mêmes.
- C'est propre, mais un peu plus habité que prévu, c'est tout, répondit Jack.
- Tu es sûr qu'il fallait entrer ainsi?
- Le Docteur n'entre jamais par la grande porte. Sauf avec les papiers psychiques et nous n'en avons pas. En tout cas, il viendra probablement se balader dans le coin.
- Pourquoi faire?
- Parce que personne n'y vient jamais et parce que c'est son genre. C'est le dernier endroit où quelqu'un viendrait, non?
- Ouais…
- Alors il viendra.
- Hum. Mais quand?
- Oui, c'est la question, reconnu Jack. Bon, on explore un peu.
- Je veux voir ce bidule terrien.
- C'est la Grande Pyramide, corrigea Jack. Pas un bidule. Construite il y a des centaines de milliers d'années.
- Eh bien ça ne peut pas être l'originale. Encore que… Non, il ne l'aurait tout de même pas déménagée!
- Eh bien si, j'ai lu la brochure. Panagané'i l'a fait transporter, d'un seul bloc en plus, par le navire amiral de sa flotte de commerce.
- Mais, cette Grande Pyramide est grande comment?
- À peu près 150 mètres.
- Quoi? Mais c'est tout petit!
- Construite en pierre.
- Un caillou de 150 mètres, ronchonna Jenny. Et tu penses que papa va aimer ça?
- Ce n'est pas un caillou. Et puis, la Grande Pyramide a été construire sans aucune technologie : pousse un bloc de quatre tonnes et recommence ça quelques millions de fois et ensuite tu pourras dire que c'est un vulgaire caillou de 150 mètres. Bâtie sans aucune technologie sophistiquée : levier et force manuelle.
- Oh, d'accord, tu es sentimental à l'égard de ce bidule.
- Pas un bidule.
- De cette pyramide, excuse-moi. Et où est-elle? On pourrait se perdre dans ces couloirs.
Jack tapota son bracelet qui grinça. Il le secoua avec un air désolé : « Il commence à être vieux, lui aussi. Et il n'a pas été rechargé depuis des siècles. Allez, mon joli, donne-moi une idée du plan de ce bâtiment. »
Le bracelet grinça, puis miaula. Et puis, soudain, Jack éclata de rire et Jenny sursauta : « Quoi ? ».
- C'est juste une vieille alarme que j'avais programmée et que j'avais oubliée.
- Quelle alarme?
Il vérifia un instant les indications de son bracelet et se mit à courir.
- Où va-t-on?
- Suis-moi! Tu voulais dire bonjour à certaines vieilles connaissances, non?
- Mais où va-t-on? C'est le Docteur? Tu l'as déjà trouvé?
Et même si elle grommelait parce qu'il n'expliquait jamais rien, elle le suivit rapidement, refusant de rester à la traîne. Ils escaladèrent une échelle de plusieurs dizaines de mètres qui courait le long d'un tube d'aération, puis les murs changèrent.
- Nous sommes à l'intérieur de la Pyramide, je parie. Tu vois, c'est tout en pierre.
- Ils n'auraient tout de même pas percé une bouche d'aération dans la Grande Pyramide, s'exclama Jack. Et l'aspect sacré et mythologique?
- Je suppose qu'il fallait brancher quelques lampes, suggéra Jenny.
- Et puis quoi encore? Ils ne connaissent pas les batteries?
Le puits obliqua à l'horizontal et ils rampèrent pendant quelques mètres avant de trouver une autre échelle. Jenny lui demanda s'il savait où il allait avant de s'attaquer à la nouvelles volée de barreaux.
- Nous allons au sommet. C'est là qu'il est.
- Le Docteur?
- Je crois. Il n'y a pas cinquante personnes à avoir cet ADN. Ça remonte à l'époque où je cherchais le Docteur. Cherchais… ouais, disons que je l'attendais à Cardiff, en travaillant à Torchwood. J'avais bricolé une alarme à partir d'un échantillon biologique qui m'a prévenu de son arrivée.
- Est-ce que je dois poser la question?
- L'échantillon biologique, hein? Sa main. Il a perdu une main dans un combat à l'épée avec des extraterrestres et j'ai récupéré sa main un peu plus tard.
- Mais…
- Il s'en est fait repousser une autre. Tu lui demanderas l'histoire complète, d'accord? Enfin, pour résumer, j'avais programmé mon bracelet pour qu'il m'avertisse si mon alarme se déclenchait. Et puis, quand je suis parti de la Terre, j'ai pu le bidouiller pour qu'il m'avertisse s'il détectait le même ADN. Plus d'alarme. Juste le bracelet. J'espérais tomber sur lui, mais jusqu'à aujourd'hui, ça n'avait pas marché. Et j'avoue que je l'avais oubliée.
- Ton bracelet peut faire tout ça?
- J'ai travaillé pas mal dessus. En temps normal, il pourrait faire plus, mais… il y a plusieurs fonctions qui ont été débranchées. Le désavantage de ne plus travailler à l'Agence du temps.
- Mais qu'est-ce que le Docteur fait au sommet de la Grande Pyramide?
- Je n'en sais rien. Il doit sauver le monde. Ou bien il avait besoin d'un endroit plus calme pour observer l'inauguration et c'était le dernier endroit où quelqu'un irait.
- Je peux comprendre, fit Jenny qui cachait son essoufflement sous un rire.
Jack vérifia à nouveau son bracelet qui bipa légèrement.
- Où allons-vous maintenant? Nous sommes pratiquement rendus dans la pointe du truc.
- On dit « pyramide ».
- Sentimental, va.
- Je ne sais pas. On dirait que le signal provient de derrière ce mur, mais selon les plans, il n'y a rien de l'autre côté, nous sommes juste sous la surface de pierre. Oh, attends…
Il tripota les boutons et le bracelet produisit un « gloup » de mauvais augure.
- Jenny?
- Oui?
- Couche-toi!
Les murs et le plafond basculèrent pour former une configuration différente et la pointe en pierre massive de la pyramide devint un cube creux. Au centre de la minuscule pièce ainsi créée, une plaque de métal d'un gris terne dépassait légèrement du plancher juste sous deux incrustations du même métal, dans le mur et au plafond. Jenny s'en approcha, mais Jack la retint. Trop tard. Elle avait effleuré la plaque de métal et celle-ci s'illumina et devint éblouissante au point de les obliger à fermer les yeux. Un sifflement se fit entendre et la lumière disparu. Sur la plaque de métal étaient blottis deux êtres humains. Ils ne semblaient pas respirer et Jack et Jenny se penchèrent, dépliant les membres raidis par le froid ou autre chose. Est-ce qu'ils étaient morts?
Et puis Jack suffoqua et bondit en arrière. Jenny lui jeta un regard intrigué.
- On dirait qu'elles sont mortes, dit-elle.
- Non, ce n'est pas possible. Elles étaient en stase… en stase. Mais comment est-ce possible?
- Jack?
Il s'acharna contre l'un des corps, celui aux cheveux noirs, l'embrassant et poussant sur sa poitrine.
- Mais qu'est-ce que…, balbutia Jenny.
Il passa à l'autre, une adolescente aux cheveux roux.
- Tu ne connais pas les méthodes de réanimation, par hasard, fit-il entre deux inspirations.
Jenny secoua la tête, mais imita Jack, comprenant qu'il était impossible de ne pas au moins essayer de les réanimer. Souffler de l'air, pousser pour faire redémarrer le cœur. Souffler encore, pousser à nouveau.
- Tu les connais?, demanda-t-elle d'une petite voix tout en faisant les compressions.
- Elle s'appelle Gwen Cooper. Je ne sais pas qui est l'autre, mais elle a une partie de l'ADN du Docteur!
