La mère d'Alecto était du genre insaisissable. Elle l'avait toujours été, avec son sourire lointain, ses rêveries et son air perpétuellement surpris. Parfois, lorsque ses yeux se posaient sur ses enfants, Alecto remarquait son étonnement. C'était comme si, chaque fois, elle se demandait : « c'est vraiment moi qui ai fait ça ? ». Il ne lui suffisait que d'une demi-seconde pour les oublier. Elle était comme ça; elle oubliait de leur donner le bain, elle oubliait de préparer leur goûter, et parfois, elle les oubliait tout entier.

Elle semblait toujours intimidée par eux, un peu effrayée. Ça se voyait sur les photos où, bébés, elle les portait à bout de bras, impatiente de les poser. Elle les aimait, pourtant. Et elle leur disait, parfois, lorsqu'elle leur coupait les cheveux à chaque changement de saison. Ils s'asseyaient devant sa coiffeuse, et elle agitait alors ses ciseaux effilés. C'était un rituel lent, doux et silencieux. À la fin, elle murmurait qu'elle les aimait, et ses « je t'aime » sonnaient comme des secrets. Elle avait pris l'habitude de conserver une ou deux de leurs mèches de cheveux, et les faisaient prisonnier d'une boîte doré. Alecto se disait que c'était sa façon à elle de ne pas les oublier.

Sa mère était belle, mais sa beauté était comme elle, un peu dérangée. Elle avait des cheveux blonds, clairs, frôlant ses clavicules, des yeux noirs, un cou de cygne et un nez en trompette. Sa peau était aussi pâle que les rideaux, et parfois, elle semblait s'y effacer, surtout quand elle se postait à la fenêtre pour observer l'horizon. Longtemps, Alecto s'était demandé ce qu'elle pouvait bien regarder, ce qui pouvait bien la captiver. Il n'y avait rien à voir, pensait-elle. Juste le jardin, la plaine, et la silhouette dentelée du sous-bois, tout au fond. Rien qui ne méritât d'être admiré pendant des heures. Mais pourtant, tandis qu'Amycus se brisait l'arcade sourcilière sur l'arrête de la cheminée, tandis qu'Alecto saccageait ses produits de beauté, leur mère fixait l'extérieur sans ciller, et rien ne semblait pouvoir l'y arracher.

Leur père l'aimait à la folie. Il en avait été épris du premier coup d'oeil, de cette fille Malefoy, de son charme lumineux, de son sourire rare et nébuleux. Même si on la disait un peu folle, et même si elle était plus jeune que lui de près de vingt ans. Ils se ressemblaient, en y réfléchissant. Aucun des deux ne parlaient beaucoup et leurs esprits semblaient perdus dans un autre monde. Ils se comprenaient très bien comme ça, et la mère d'Alecto l'aimait aussi, à sa façon. Il était l'homme de la terre, elle était la fille des airs, et leur mariage semblait fait d'un bonheur paisible, dans ce grand manoir silencieux perdu dans la campagne du Norfolk.

Alecto n'aurait su dire à quel moment sa fascination enfantine et son amour inconditionnel pour sa mère s'étaient mués en rage sourde. Peut-être quand elle avait compris que, peu importe ses exploits ou ses tourments, sa mère ne serait jamais vraiment là; quand elle avait compris que sa mère était une étrangère qui ne serait jamais à sa portée. Elle avait beau tendre les doigts de toute ses forces, elle ne parvenait jamais à la toucher. Alors, son chagrin et sa rancoeur avaient grandi pendant toutes ces années, et l'éloignement, loin d'apaiser les choses, avait tout exacerbé. La mère d'Alecto lui écrivait de temps à autres une longue lettre, et ces lettres finissaient toujours calcinées dans l'âtre de la cheminée de la salle commune, pendant qu'Alecto, allongée dans son lit à baldaquin, pleurait ces mots que sa mère savait écrire mais jamais dire.

Et puis il y avait eu cet horrible jour, l'été qui avait précédé son entrée en sixième année. Ce jour où Alecto n'avait eu qu'une obsession : cracher son venin. Contre Tomas Gallagher, son petit-ami qui venait de la quitter. Contre Amycus, à peine enrôlé parmi les Mangemorts, qui commençait à s'éloigner. Contre son père qui lui préférait ses Mandariniers Magiques, contre sa mère, présence fantomatique, sorte d'héroïne tragique en robe blanche, de princesse prisonnière attendant la délivrance. Et c'était sur cette dernière qu'Alecto avait passé sa crise de nerf, criant, hurlant, tempêtant, envoyant tout valser, les mots cruels comme les vases brisés.

Elle se souvenait parfaitement des derniers mots qu'elle avait lancé. « Si t'es aussi malheureuse que t'en as l'air, casse-toi, personne te retient, on n'a pas besoin de toi. C'est pas comme si t'avais été une mère, ces seize dernières années ». La mère d'Alecto n'avait pas décroché un mot, et cette dernière, furieuse, s'était enfermé dans sa chambre en lui claquant la porte au nez.

Le lendemain, à la première heure, Amycus et elle avaient pris le Poudlard Express pour la rentrée. Alecto était partie sans un regard pour sa mère. Et ce même jour, en fin de soirée, celle-ci s'était jetée contre la voiture d'un moldu qui roulait sur la route sinueuse près de leur manoir. La suite, Alecto l'avait su plus tard. C'était les médecins moldus qui avaient pris en charge sa mère, cette nuit-là. Le père d'Alecto, qui dormait déjà, ne s'était aperçu de la disparition de sa femme que le lendemain matin, et lorsqu'il l'avait enfin retrouvée, dans un hôpital de Norwich, c'était trop tard. En voulant la sauver, les moldus avaient provoqués des dommages irréparables dans son cerveau. Des dommages tels que les guérisseurs de Sainte-Mangouste s'étaient trouvés impuissants. Ils n'avaient rien pu faire pour elle. Elle était plongée dans ce qu'appelaient les moldus « un état végétatif » et elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, elle ne pensait plus. Tout ce qu'elle pouvait encore faire, c'était ouvrir les yeux. Et observer en silence, comme elle l'avait toujours fait.

Alecto se souvenait de la première fois qu'elle avait revu sa mère, dans cette chambre aux murs blancs, dans le service de neuromagie réservé aux patients de longue durée. Elle était méconnaissable. Les médicomages avaient fait de leur mieux, mais son visage délicat était mangé par les cicatrices. Alecto avait rendu son petit-déjeuner aux toilettes ce jour-là, et Amycus avait quitté la pièce et n'y avait plus jamais remis les pieds.

Mais le pire, ça avait été la lettre. La lettre qui était arrivée après. La lettre qui, pendant des mois, avait empêché Alecto de s'affronter dans un miroir et lui avait donné des cauchemars où apparaissaient sa mère, pieds nus sur la route mouillée derrière le manoir, sa robe blanche d'été éclaboussée de sang. La lettre qui se trouvait dans le tiroir de sa table de nuit. La dernière lettre écrite par sa mère, et la seule qu'elle ait gardé.

Et puis, tant bien que mal, la vie avait fini par reprendre son cours. De nouveaux Mandariniers avaient poussés, comme les cheveux d'Alecto, qu'elle n'avait plus coupé. Amycus avait suivi la voie des Mangemorts, et leur père avait étouffé son chagrin dans le travail. Le manoir était toujours silencieux, sa mère était toujours insaisissable. Au fond, les choses n'avaient pas tant changé.

Et la plupart du temps, Alecto parvenait à faire taire le monstre dévorant de sa culpabilité.

x

Pendant longtemps, Alecto avait détesté les cours d'astronomie. Elle n'aimait pas quitter l'antre familière des cachots à la nuit tombée pour rejoindre la haute tour pleine de courants d'air où se déroulait les cours. Elle n'aimait pas non plus le professeur Holloway, qui les assommait d'explications compliquées et lui collait des « désolant » à chaque devoir. Elle détestait chaque minute perdue à observer des constellations, des galaxies et des étoiles dont elle oubliait le nom sitôt retournée dans les cachots.

Mais elle envisageait d'entrer à l'école d'architecture magique après Poudlard, et pour une raison un peu obscure, les cours d'astronomie étaient obligatoires. Alors, elle avait continué à les suivre après sa sixième année, et petit à petit, ces cours étaient devenus l'habituelle rengaine du jeudi soir. Un rituel agréable, son petit échappatoire. Elle avait appris à apprécier le professeur Holloway, sévère mais juste, qui la gratifiait d'un « acceptable » à l'occasion, et elle avait trouvé dans l'observation du ciel un certain réconfort. Face à cette immensité, ses problèmes apparaissaient dérisoires.

Elle était, avec Constantino Romero - à qui elle n'adressait bien sûr pas la parole -, la seule élève de Serpentard à suivre ces cours, ce qui lui permettait de laisser de côté le jeu épuisant des apparences. Tout ce qu'elle avait à faire, c'était s'asseoir dans un coin avec son télescope, face à une fenêtre, et prendre des notes selon le sujet d'études du moment.

« Ça, Miss Carrow, fit le professeur Holloway en se penchant dans le dos d'Alecto, c'est un trou noir stellaire. Pas un trou noir intermédiaire. »

Alecto rectifia son erreur en barrant son parchemin d'un trait noir, et le professeur Holloway lui infligea un soupir découragé.

« Parfois, je me demande si vous écoutez un traître mot de ce que je peux raconter. »

Puis, secouant la tête, il s'éloigna vers l'élève suivant. L'horloge murale frôlait les vingt-trois heures lors que le cours prit fin. Les élèves s'acheminèrent un par un vers le bureau pour déposer leurs devoirs. Juste devant Alecto, Constantino Romero tenait à la main une quantité incroyable de parchemins noircis. Il surprit le regard curieux qu'elle posait sur lui et baissa immédiatement les yeux, comme pris en faute. Il laissa tomber ses notes sur le bureau du professeur Holloway, au sommet d'une pile déjà haute, et disparût derrière la porte sans attendre, comme effrayé à l'idée de devoir faire le chemin du retour en sa compagnie.

Alecto franchit le seuil de la porte parmi les derniers, et voyant qui l'attendait derrière, adossé contre la rambarde des escaliers, elle fronça les sourcils.

« T'as mis le temps, commenta Evan Rosier.

— Qu'est-ce que tu fais là ? »

Il prit son temps pour répondre, attendant que les derniers élèves les dépassent avant d'ouvrir la bouche.

« Je suis venu payer ma dette. »

Elle hocha la tête.

« C'est le genre de dette qu'on ne peut pas payer en une seule fois, glissa-t-elle cependant.

— Je sais, mais je n'ai pas l'intention de te devoir éternellement quelque chose. Alors je commence dès maintenant. »

Il se tût, avisant le professeur Holloway qui sortait à son tour de la salle d'astronomie.

« Tiens, Monsieur Rosier, commenta ce dernier en reconnaissant son ancien élève. Mes cours vous manquent ?

— Pas vraiment, Monsieur, répondit Evan, avec un sourire un peu insolent. J'attendais simplement Alecto.

— Je vois. »

Holloway leur tourna le dos pour fermer à clé la salle de classe, puis il entreprit de descendre les escaliers de pierre en colimaçon. Cependant, il se tourna vers eux une dernière fois.

« Vous devriez retourner à votre salle commune, tous les deux. Ce n'est pas une heure pour traîner dans le château. »

Alecto et Evan acquiescèrent comme des enfants de choeur, et le regardèrent disparaître. Lorsqu'elle fût certaine qu'il était trop loin pour les entendre, Alecto se pencha vers Evan, piquante :

« Je me doutais bien que tu étais du genre à te sentir piqué dans ton orgueil par un simple geste de charité. »

Il planta ses yeux dans les siens.

« Tu n'es pas charitable, Alecto. Et je ne suis pas piqué dans mon orgueil. »

Alecto eut une moue dubitative. Secouant la tête, il enfonça les mains dans ses poches et commença à descendre les escaliers. Il se retourna une fois pour vérifier qu'elle le suivait et lâcha la raison de sa venue :

« On va à Pré-au-Lard.

— En quel honneur ? interrogea Alecto en accélérant le pas pour atteindre sa hauteur.

— Dumbledore a un rendez-vous ce soir, au Trois Balais.

— Avec qui ? »

Evan eut un mouvement d'épaule peu enthousiaste.

« Ça, je n'en sais rien. Peut-être avec quelqu'un d'intéressant, ou peut-être pas. Le seul moyen de savoir, c'est d'y aller. »

Sans doute s'attendait-il à ce qu'Alecto se montre réticente, et c'est pourquoi il lui lança un coup d'oeil surpris lorsqu'elle répondit d'un simple « d'accord » résigné.

Arrivés en bas des marches, ils traversèrent un long couloir et empruntèrent un second escalier qui les mena au deuxième étage. C'était là que se trouvait le passage derrière la statue de Gregory le Hautain, dont la sortie était la plus proche des Trois Balais. Alecto était en terrain connu, cette fois. Le passage secret était simplement plus sombre que dans son souvenir, avec ses escaliers étroits enfoncés dans les profondeurs du sous-sol et et ses allées labyrinthiques menant tout droit au coeur du village, près de la poste.

« Et pour notre apparence ? interrogea Alecto juste avant de sortir du passage. Et ne me dis pas que tu as piqué du Polynectar dans la vieille réserve de Severus, parce que depuis le temps que ça traîne là… »

Elle se fendit d'une grimace dégoûtée.

« … je suis sûre que rien que l'odeur me tuerait.

— Bien sûr que non, répliqua-t-il. Pour une fois, les cours de métamorphose vont servir à quelque chose. »

Elle acquiesça, pensive.

« Oui, c'est sûrement la meilleure chose à faire. »

Elle leva légèrement sa baguette, mais l'extrémité lumineuse, faible et vacillante, éclairait à peine le visage d'Evan.

« On ne peut pas faire ça là, objecta-t-elle cependant, on n'y voit rien. »

Elle s'engagea dans l'embouchure de sortie et vérifia rapidement les alentours.

« C'est bon. »

Elle s'extirpa hors du passage secret, Evan à sa suite. Ils se trouvaient dans une petite cour délabrée à l'arrière des bâtiments de la poste. Des débris multiples - vieilles cages à oiseaux, morceaux de bois et de ferraille, carcasse d'une vieille Triumph délestée de ses roues - et un monticule de ronces et d'orties dérobaient le passage à la vue des passants. Alecto et Evan se faufilèrent prudemment au milieu de l'immense capharnaüm, et s'approchèrent du trottoir, éclairé par la lueur des lampadaires.

« Va-y, fais-le » lança-t-il.

Il se tint devant elle, droit, les sourcils un peu froncés, comme s'il anticipait une gifle.

« Mais sois gentille, et évite d'abîmer mon visage » conseilla-t-il.

Elle sourit et leva sa baguette, concentrée.

« Je vais voir ce que je peux faire. »

Des filaments blancs, fins et vaporeux s'échappèrent tour à tour de la baguette d'aubépine vers Evan, enveloppant son visage d'une brume pâle. Lorsque la brume se dissipa, Alecto sût qu'elle avait réussi. Il était méconnaissable. Son visage était plus large, et sa peau désormais caramel était marquée de fines ridules qui lui donnait l'air plus âgé. Ses cheveux, plus sombres, étaient également plus courts, dégageant ainsi son front et ses tempes. Des yeux bruns, une bosse sur le nez et une barbe de trois jours complétaient le tableau.

« Tu devrais rester comme ça, commenta Alecto en reculant d'un pas, mutine. T'es plutôt pas mal.

— Pas mal ? répéta-t-il en haussant un sourcil. Ne sois pas insultante, Alecto. Avec mon vrai visage, je suis bien plus que pas mal. »

Elle leva les yeux au ciel, et demeura immobile tandis qu'à son tour, il métamorphosait ses traits.

« C'est bon ?

— C'est bon » acquiesça-t-il après un instant.

Puis il lui tendit le bras tandis qu'il prenait le chemin des Trois Balais.

« Je n'ai pas besoin d'une escorte, marmonna-t-elle.

— Je sais, répliqua Evan avec un soupir. Mais on passera plus inaperçu si on a l'air d'un gentil petit couple. »

Avec une pointe de gêne, elle baissa les yeux sur son bras et entrelaça leurs doigts en essayant d'ignorer la douce chaleur de la main d'Evan, et le frisson qui effleurait sa colonne vertébrale. Sur le trottoir d'en-face, la façade des Trois Balais étincelait, éclatante de lumière au milieu de la rue plongée dans la pénombre. Devant la porte, un homme minuscule fumait un cigare en ricanant avec son comparse. La clochette de la porte d'entrée retentit lorsqu'une femme sortit de l'auberge à son tour.

« Mondingus ! s'exclama-t-elle, apostrophant l'un des deux hommes. Rosmerta te cherche, t'as pas réglé ta note ! »

Evan retint la porte qu'elle venait d'ouvrir, et ils s'engouffrèrent à l'intérieur. En dépit de l'heure tardive, l'auberge était bondée et presque toute les tables étaient occupées. Une délicieuse odeur de feu de cheminée flottait dans l'atmosphère. Alecto se mit à chercher des yeux Dumbledore, mais ne reconnût nul part ses cheveux argenté.
L'interrompant dans son observation, une jeune serveuse portant un tablier estampillé du logo de l'auberge se planta devant eux, les mains sur les hanches.

« Bonsoir, s'exclama-t-elle joyeusement. En quoi puis-je vous aider ? »

Mais c'était à Evan qu'elle s'adressait, un sourire enjôleur aux lèvres.

« Une table, s'il vous plaît. Pour ma femme et moi. »

Avec un léger froncement de sourcils, la jeune serveuse gratifia Alecto d'une oeillade peu amène, et elle hocha imperceptiblement la tête.

« Très bien. Désirez-vous également réserver une chambre pour la nuit ? » s'enquit-elle.

Evan croisa le regard d'Alecto, et un sourire suggestif étira ses lèvres.

« Peut-être plus tard, répondit-il.

— Parfait, fit la jeune femme. Je vais vous conduire à votre table. »

Elle tourna les talons et se fraya un passage entre les chaises et les tables. Profitant que la serveuse leur tourne le dos, Alecto gratifia Evan d'un coup de pied dans la cheville.

« Aïe ! s'exclama-t-il en lui retournant un coup d'oeil surpris. Qu'est-ce qui te prend ?

Peut-être plus tard, répéta Alecto en l'imitant. T'es vraiment un abruti.

— On est censés être mariés ! » se justifia-t-il avec un sourire en coin.

Elle pinça les lèvres.

« Pas besoin de te donner tout ce mal pour être crédible, argua-t-elle.

— Comme si l'idée te rebutait tant que ça. »

Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais il la fit taire d'un coup de coude. Ils étaient arrivés au bout de la salle, près d'une table pour deux non loin de la cheminée, et la serveuse les observait.

« Je vous apporte les menus » déclara-t-elle.

Elle leur adressa un sourire crispé et s'éloigna tandis qu'ils s'asseyaient.

« Je ne vois pas Dumbledore » chuchota Alecto à voix suffisamment basse pour que ses paroles échappent aux oreilles voisines.

L'imitant, Evan balaya les lieux d'un regard circulaire. De leur place près de la cheminée, ils parvenaient à voir les moindres recoins de la salle. Et Dumbledore n'était pas là.

« Peut-être dans une autre salle ? suggéra-t-il. Dans un endroit plus privé ? »

Puis, plus bas encore, presque pour lui-même :

« Dita ne se trompe jamais, d'habitude. Il devrait être là. »

La serveuse revint à ce moment précis, et leur tendit sans un mot les deux menus.

« Excusez-moi » la retint Evan alors qu'elle s'apprêtait à partir.

Il se fendit d'une expression charmeuse. Peu importe qu'il ait changé d'apparence, cet air-là était toujours le même.

« Je me demandais… En fait, ma femme et moi venons de très loin et nous espérions croiser… vous savez, monsieur Dumbledore, on dit qu'il a ses habitudes ici. Ce serait un tel honneur de le rencontrer… »

Il acheva sa phrase d'un sourire chaleureux qui rompit les dernières réserves de la jeune femme, et celle-ci prit un air désolé.

« Quel dommage ! s'exclama-t-elle en inclinant la tête. Le professeur Dumbledore avait bien réservé une table pour ce soir, mais il a décommandé. »

Evan croisa le regard d'Alecto.

« Et sans indiscrétion, d'où venez-vous ? s'enquit la serveuse.

— Norvège » répondit-il sans la moindre hésitation.

Il inclina le menton vers Alecto.

« Ma femme est norvégienne, elle ne parle pas très bien anglais. »

Puis, sur le ton de la confidence :

« Nous sommes venus ici en voyage de noces. »

S'il senti le pied d'Alecto lui heurter le tibia, il ne tressaillit pas et continua de sourire aimablement.

« Je vois, répondit la serveuse. Bienvenue en Écosse, alors ! Si vous n'avez jamais eu l'occasion d'en manger, je vous conseille notre haggis, ajouta-t-elle. C'est la spécialité de l'auberge. »

Avec un petit signe de tête, elle s'éloigna vers une autre table.

« Norvégienne ? » répéta Alecto, sur un ton qui réclamait des explications.

Il se borna à un petit haussement d'épaules.

« C'est crédible, répondit-il, regarde-toi. »

Le regard d'Alecto dévia vers la vitre un peu embuée où miroitait le reflet de son apparence factice. Elle eut une expression surprise en découvrant la teinte polaire de son chignon, le bleu glaciers de ses yeux et la pâleur de sa peau. Elle était jolie ainsi, avec cette bouche en coeur et ces cils délavés qui n'étaient pas les siens, mais à l'exception des iris, il y avait une certaine ressemblance avec sa mère qui la troubla, et elle s'arracha sans regrets à la contemplation de son reflet.

« Et pour ce qui est de ton anglais soi-disant médiocre, reprit Evan, ça, je veux bien le reconnaître, c'était juste une excuse pour t'obliger à la fermer. »

Il s'esclaffa, et Alecto secoua la tête.

« Tu mens étonnamment bien, fit-elle remarquer.

— Des années d'entraînement, expliqua-t-il sans qu'elle ne puisse déterminer s'il était sérieux ou non.

— Ça rend suspect tout ce qui sort de ta bouche.

— Tu n'as pas de raison de douter de moi » rétorqua-t-il.

Elle fit mine de s'intéresser au menu.

« J'en ai quelques unes, au contraire. »

Elle releva les yeux vers lui, le jaugeant du regard.

« Tu savais que Dumbledore ne serait pas là ce soir ? interrogea-t-elle, soupçonneuse. C'était un genre de piège ? »

Il fronça les sourcils. S'il avait semblé détendu et de plutôt de bonne humeur l'instant précédent, devant son air ostensiblement soupçonneux, il s'assombrit.

« Pourquoi j'aurai fait ça ? » lâcha-t-il, sèchement.

Elle agita vaguement le bras.

« J'en sais rien. Peut-être pour me faire croire que t'étais prêt à m'aider, alors que non.

— Je ne vois pas où serait mon intérêt là-dedans.

— Moi non plus, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y en a pas. »

Le silence s'éternisa un peu. La serveuse revient, prête à prendre leur commande, mais Evan la renvoya sans même lui accorder un regard.

« Je pensais qu'il serait là. Il devait y être, affirma-t-il. J'ignore pourquoi il a annulé son rendez-vous. »

Ses prunelles brunes, où perçaient des éclats du doré originel, cherchèrent celles d'Alecto.

« Tu penses que je mens ?

— Je ne sais pas quoi croire » répondit-elle simplement.

Il posa son menu sur la table, avec une brusquerie qui lui attira le regard étonné du couple qui dînait à côté.

« C'est la vérité, Alecto. »

Elle demeura un instant incertaine, puis, subitement, décida qu'elle avait envie de le croire.

« Très bien. »

À son tour, elle posa le menu, et le repoussa loin d'elle.

« Alors on y va ? Ça ne sert à rien de traîner là si Dumbledore n'est pas là.

— Si on s'en va maintenant, objecta-t-il, ça paraîtra étrange. Surtout après avoir posé des questions sur Dumbledore. »

Elle dut admettre qu'il n'avait pas complètement tort.

« D'accord, approuva-t-elle, mais il est hors de question que je touche à du haggis. Même pour notre couverture. Et si tu t'avises d'en commander, je te préviens, je me casse. »

Il sourit, et elle l'imita. C'était étrange la façon dont elle parvenait à reconnaître son vrai sourire, alors que son apparence était si diamétralement différente.

« Promis. Pas de haggis. »

Il héla à nouveau la serveuse, qui approcha, incertaine après la froideur dont il avait fait preuve à son égard un instant auparavant.

« Vous avez choisi ? s'enquit-elle timidement, en sortant son carnet et sa plume.

— Oui, répondit-il, mais finalement, je n'ai pas très faim. Je vais simplement vous prendre un verre de Whisky Pur Feu. »

La serveuse afficha un air surpris, mais elle nota la commande sans faire de commentaire avant de se tourner vers Alecto.

« Et pour vous, madame ?

— Une liqueur de myrte, s'il vous plaît, répondit l'intéressée, en empruntant ce qui lui semblait être le plus proche d'un accent norvégien.

— Ce sera tout ?

— Oui, merci. »

Evan lui tendit les deux menus et la jeune femme fila sans s'attarder.

« J'étais comment ? s'enquit Alecto.

— Assez convaincante. D'autant plus si elle n'a jamais croisé un seul norvégien de sa vie.

— Très drôle, Evan, très drôle » grimaça Alecto.

Pensive, elle ajouta :

« J'aimerai bien y aller.

— En Norvège ? »

Elle acquiesça.

« Oui. Voir les aurores polaires. Et le soleil de minuit.

— Tu es au courant que l'hiver, il ne fait quasiment pas jour ?

— Je sais. Mais ça ne me dérangerait pas. Je me vois bien finir mes vieux jours dans un chalet perdu près d'un lac. »

Il lui accorda une oeillade incrédule.

« Sérieusement ? J'ai toujours cru que t'étais plus du genre escarpins que bottes de pluie.

— Ça, c'est parce que tu me connais mal. »

Elle eut un sourire qui ne lui était pas vraiment adressé, un sourire pour elle-même et ses souvenirs.

« J'ai passé mon enfance avec ce genre de bottes aux pieds.

— Ah oui, c'est vrai, fit-il tandis que la compréhension éclairait ses traits. J'avais oublié que ta famille avait des terres. »

Il sembla réfléchir un instant.

« Je crois que je ne suis jamais venu chez vous, en fait.

— Mes parents n'étaient pas vraiment du genre à donner des réceptions » expliqua Alecto.

Peut-être releva-t-il l'usage un peu étrange du passé, mais dans tous les cas, il choisit de ne pas faire de remarque.

« En tout cas, reprit-elle, je me souviens très bien des soirées de ta mère, dans votre maison à Londres, près de chez Orion et Walburga. J'y ai passé la moitié des nouvel-an de mon enfance. D'ailleurs, remarqua-t-elle après un instant, ça fait des années que je n'y ai pas mis les pieds.

— On l'a vendu, lâcha Evan. Il y a cinq ans. »

La serveuse choisit ce moment précis pour apporter leur commande sur un plateau. Elle glissa devant lui son verre de Whisky Pur Feu, et déposa sous le nez d'Alecto la liqueur de myrte.

« N'hésitez pas à me demander si vous désirez quoi que ce soit d'autre. »

Elle s'éclipsa sans un bruit, et Evan bût une gorgée de Whisky.

« Je ne savais pas, avoua Alecto en s'emparant de son verre, légèrement mal à l'aise.

— C'était après les déboires financiers de mon père. »

Elle était intriguée, d'autant plus qu'elle ne l'avait jamais entendu aborder le sujet, mais elle réprima son envie d'en savoir plus et avala une gorgée de liqueur.

« On pensait que ça suffirait à régler ses dettes, poursuivit-il avec un mince sourire désabusé. Mais même aujourd'hui, on est loin du compte. »

Il la dévisagea et elle ne sût quoi dire, légèrement honteuse de s'être servi de cette faiblesse lorsqu'elle avait supplié son père de financer la campagne d'Alistair Rosier.

« Je… »

Elle s'interrompit, cherchant ses mots.

« Laisse tomber, Alecto » coupa-t-il comme s'il avait parfaitement deviné où elle voulait en venir.

Elle baissa la tête, vida son verre cul sec. Lorsqu'elle se redressa, il l'observait toujours avec insistance.

« Je crois que le sortilège commence à se dissiper, révéla-t-il. Tes yeux sont en train de redevenir noirs.

— Et ta barbe commence à disparaître » ajouta-t-elle.

Il passa la main sur son menton.

« Faut qu'on y aille. »

Il glissa la main dans sa poche et abandonna au centre de la table quelques pièces. Ils se levèrent et enfilèrent leurs capes, puis traversèrent de nouveau la salle en direction de la sortie.

« Vous partez déjà ? s'étonna la jeune serveuse en les croisant.

— Oui, répondit Alecto, je ne me sens pas très bien. »

Elle posa une main sur son ventre, l'air soucieux.

« Je n'aurai pas dû boire de la liqueur, avec le bébé… »

La serveuse écarquilla exagérément les yeux, mais Evan entraîna Alecto avec lui vers la porte avant qu'elle n'ait le temps de répondre quoi que ce soit. Il attendit qu'ils aient traversé le trottoir pour s'exclamer :

« Et c'est moi qui en fait trop ?! »

Le rire d'Alecto s'échappa en formant de petits nuages blancs dans le noir glacé de la nuit. Et tandis qu'ils prenaient le chemin du retour, elle songea qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait pas ri ainsi.

x

La nuit n'était pas tout à fait tombée, ce vendredi-là. Un ciel crépusculaire, bleu et froid, enveloppait les lieux d'un halo glacé. Le vent soufflait à travers les squelettes des arbres, faisant frissonner la bruyère qui courrait à perte de vue dans le creux de la vallée, sous le pont-couvert où avait trouvé refuge Alecto.

Appuyée contre la rambarde en bois ouvragé, abîmée par les années et les intempéries mais pourtant toujours là, elle profitait de la vue qui s'étalait devant elle. Le pont-couvert offrait toujours la même perspective singulière et étourdissante sur les environs. Rien n'échappait à sa vue; ni le lac et sa surface troublée par le vent, ni la silhouette de la forêt interdite, encore un peu enneigée, ni le terrain de Quidditch qui accueillait l'entraînement de l'équipe de Poufsouffle, ni même les serres, dont les contours de verre égaillaient l'immensité verdoyante.

Dans son dos, elle entendit quelques bruits de pas, et le concert de grincements récalcitrants du vieux bois. Puis, une voix s'éleva.

« J'étais sûr que tu serais là. »

Alecto sourit, mais ne se retourna pas. Elle n'en avait pas besoin.

« C'est toujours l'un de mes endroits préférés. »

Antonin Dolohov fit un pas de plus, et, l'imitant, vint s'appuyer contre la rambarde. Son regard parcourut l'horizon paisible, puis s'arrêta sur Alecto, dont les cheveux noirs s'affolaient dans son dos, et il lui rendit son sourire.

« Moi aussi » admit-il.

Elle leva sa main droite, celle au bout de laquelle se consumait sa cigarette, et exécuta un petit geste afin de faire tomber la dangereuse ligne de cendre verte qui s'amoncelait, tout au bout. Surprenant le regard d'Antonin, elle se tourna vers lui.

« Tu en veux une ? » proposa-t-elle.

Il secoua la tête, puis passa la main dans les tréfonds de la poche de son manteau, et en sortit une boîte en fer, à peine plus grande qu'une boîte d'allumettes. Alecto fronça les sourcils.

« Qu'est-ce que c'est ? » interrogea-t-elle.

D'un simple coup d'oeil, Antonin comprit qu'elle avait parfaitement deviné de quoi il s'agissait, mais qu'elle voulait entendre la confirmation de ses soupçons de sa bouche. Alors il obtempéra :

« De la poudre de Belladone. »

Et en écho à ses paroles, il proposa, avec ce qu'il fallait de sarcasme :

« Tu en veux ? »

Elle coula une oeillade furtive en direction de la boîte, ouverte, offrant à sa vue son contenu fait de fine poudre noire, et elle se détourna vivement, préférant se perdre dans la contemplation du terrain de Quidditch. Contre le ciel assombri, les silhouettes lointaines des joueurs de Poufsouffle se distinguaient, leurs robes jaunes battues par le vent.

« Non, merci, répondit-elle enfin. Je touche pas à ça. »

Il eut un rictus un peu désabusé et acheva la phrase à sa place :

« Pour l'instant. »

Elle fronça les sourcils.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Il laissa planer un drôle de silence.

« Rien. C'est juste que… ça aide, tu verras.

Ça aide ? répéta Alecto sans comprendre. Pour les examens ? »

Il éclata de rire.

« Et pour tout le reste » compléta-t-il en lui adressant un clin d'oeil sardonique.

Les minutes suivantes s'écoulèrent sans qu'Alecto n'ajoutât rien. Elle demeura soigneusement concentrée sur le paysage pendant qu'Antonin - du coin de l'oeil, malgré ses efforts, elle le voyait bien - s'envoyait une ligne de poudre noire. Il rompit le silence d'un soupir satisfait, rangea la boîte hors de sa vue, et s'avachit un peu plus sur la rambarde qui émit un grincement de protestation.

« Depuis quand ? murmura Alecto du bout des lèvres.

— J'en prenais pas quand on était ensemble. »

Elle tourna la tête vers lui, le dévisagea franchement. Déjà, ses pupilles s'étaient élargies, mangeant le vert limpide de ses iris. Ses cheveux bruns, coupés très courts, de façon presque militaire, accentuaient encore plus ses pommettes pointues et ses joues concaves. Antonin avait toujours été longiligne, tout en muscles longs et en souplesse; bien loin des carrures larges et massives d'Amycus ou de Wilkes, mais il semblait plus mince encore, ces derniers temps. Plus efflanqué que le garçon qu'avait connu Alecto.

« Depuis quand, alors ? » répéta-t-elle.

Il baissa la tête pour échapper à son regard inquisiteur.

« Depuis que les choses ont commencé à devenir… difficile à gérer. »

Puis, plus bas, il ajouta, devançant les questions qu'elle ne manquerait pas de poser :

« C'est moi qui ait posé la bombe, cet été. Tu as peut-être aidé à la fabriquer, mais c'est moi qui l'ait posée… J'ai vu le corps de cet type, quand il a explosé. »

À son tour, elle baissa la tête, et prit une bouffée de cigarette. L'âcre fumée verte lui brûla la gorge.

« Désolée, fit-elle, bien que ses paroles sonnent creuses.

— Il fallait bien que quelqu'un le fasse » répondit-il simplement.

Au loin, les joueurs de Poufsouffle regagnèrent la terre ferme. Une petite pluie fine commença à tomber mais, sous le pont-couvert, Alecto et Antonin en étaient protégés. Il y eut soudain un bruit étrange, comme une violente déflagration. Du côté du terrain, l'un des cognards venait vraisemblablement d'échapper à tout contrôle, et s'élançait à pleine vitesse en direction de la forêt interdite. Alecto suivit des yeux sa trajectoire. Lorsqu'il atteignit la cime des arbres, une nuée d'oiseaux s'envolèrent dans un mouvement synchronisé en poussant des pépiements scandalisés.

« Il se passe quelque chose, entre Rosier et toi ? »

Alecto, prise de court, écarquilla les yeux et reporta son attention sur Antonin.

« Quoi ? Non ! Absolument pas, nia-t-elle fermement. D'où tu sors ça ? »

Il haussa légèrement les épaules.

« J'ai remarqué certaines choses, répondit-il. On ne dirait peut-être pas comme ça, mais je suis assez perspicace.

— Tu te fais des films » répliqua Alecto.

Il la contempla en souriant avant d'ouvrir la bouche pour lâcher ce qui lui brûlait les lèvres depuis le début.

« Je sais que vous êtes sortis dans Londres, un soir. Juste tous les deux. Je ne sais pas ce que vous faisiez, et tu n'as pas besoin de te justifier, mais je suis au courant. »

Et devant son air ahuri, il précisa :

« Moi aussi, je connais Dita. Et quand elle m'a dit qu'elle avait croisé Evan accompagné d'une pétasse friquée avec de longs cheveux noirs, j'ai pas tardé à faire le rapprochement. »

Alecto ne répondit pas, et il sembla respecter son mutisme; mais, avant de faire une croix sur le sujet, il ne pût retenir une dernière remarque.

« C'est pas un type pour toi. »

Elle leva les yeux au ciel, recracha sa bouffée de cigarette d'une façon agacée.

« Puisque je te dis qu'il n'y a rien entre nous. »

Il lui coula un regard en coin.

« Je connais Rosier. Et toi, je te connais encore mieux. »

Sa phrase demeura en suspens, mais elle sa signification était dépourvue d'ambiguïté. « N'essaie pas de me mentir » semblait-il lui dire.

« Tout ce que je veux dire, et peu importe ce qu'il y a entre vous, ou pas, c'est que ça ne marchera pas. »

Silence.

« Lui, il est perdu, comme nous tous. Mais pas toi. Pas encore. »

Alecto écrasa sa cigarette contre une colonne, et l'envoya valser dans le vide. Dans sa chute, le mégot rougeoyant s'éteignit définitivement.

« Tu devrais te calmer sur les doses de Belladone, Dolohov, marmonna-t-elle. Ça te donne des hallucinations. »

Puis elle tourna les talons, et Antonin la suivit des yeux tandis qu'elle s'éloignait.

x

« J'ai quelque chose pour toi. »

Alecto avait à peine franchi le pallier du dortoir, mais Artemisia s'était déjà levée, comme si elle avait attendu son retour. Elle avança vers elle, ses longs cheveux blonds-roux se balançant dans son dos au rythme de ses pas. Ils étaient détachés, fait assez rare pour être souligné, mais loin de rehausser sa beauté, ils semblaient lui servir de remparts. Derrière eux, elle donnait l'impression de vouloir se cacher, se dérober aux regards, à celui d'Alecto en particulier.
Elle s'approcha, le regard fuyant, la main refermée sur un objet qui échappait à la vue d'Alecto.

« Tiens. »

Elle laissa retomber son mystérieux cadeau dans la paume d'Alecto puis recula d'un pas prudent. Celle-ci baissa les yeux. Au creux de sa main, un anneau d'or blanc rayonnait, serti d'un saphir translucide et encadré de délicats diamants. À l'intérieur, quelques mots semblaient gravés, mais Alecto ne s'attarda pas à les relever. Elle redressa simplement la tête, et ses yeux noirs croisèrent les iris clairs d'Artemisia.

« Artemisia, je ne…» commença-t-elle.

Mais celle-ci secoua la tête, catégorique, et l'interrompit immédiatement, avec une brusquerie qui ne lui ressemblait guère.

« Il est pour toi.

— Je ne peux pas accepter » refusa Alecto.

Elle amorça un geste pour rendre le bijou à sa propriétaire légitime.

« Garde-le » répliqua Artemisia en refusant de s'en saisir.

Avec un haussement de sourcils, elle ajouta :

« Si tu n'en veux pas, je le donnerai à Ciara. »

Alecto abaissa le bras, accusant le coup.

« Très bien » se résigna-t-elle en remarquant dans le regard d'Artemisia la lueur de son implacable détermination.

Elle glissa la bague le long de son annulaire droit, et admira le résultat. La taille de l'anneau était parfaite.

« Comme s'il était fait pour toi » glissa Artemisia avec un petit sourire.

Alecto leva la main devant elle, toujours incrédule. La bague était magnifique, et les pierres d'une pureté rare. Non seulement elle devait valoir son pesant de gallions, mais c'était aussi, et avant tout, un bijou ancien. Un héritage familial qui avait dû orner le doigt de plusieurs générations de Selwyn.

« Tu es sûre de vouloir me le donner ? » insista Alecto.

Artemisia tourna les talons, et Alecto crût un instant qu'elle cherchait à éluder la question mais elle se contenta simplement d'aller suspendre son foulard de soie dans l'armoire. Une fois de plus, elle cherchait à se soustraire à son regard.

« Oui, j'en suis sûre » affirma-t-elle.

Par-dessus son épaule, elle s'autorisa un bref coup d'oeil.

« Cette bague appartenait à ma grande-tante Hermine.

— Celle qui… »

Artemisia acquiesça.

« Oui, celle qui s'est tuée en rompant son serment inviolable. »

Des émotions contradictoires passèrent sur son visage poupin. Une forme de tristesse aux accents de colère.

« Quand elle avait dix-neuf ans, ma grande-tante Hermine est tombée amoureuse d'un moldu. Même pas un né-moldu, non, encore pire, juste un pauvre moldu. Un crasseux qui réparait des voitures, selon mon père. Et il l'aimait, lui aussi, alors ils sont partis tous les deux. »

Artemisia referma la porte de l'armoire et s'y adossa pour finir son histoire.

« Ça aurait pu se finir bien. Enfin, bien… Avec le lot de déshonneur éternel, de tapisserie brûlée, et de drames familiaux qu'on connait. Mais bien quand même. Sauf qu'à l'époque, on utilisait encore les serments inviolables pour les mariages forcés. Et mes arrière-grands-parents Selwyn en avait fait un avec leur fille quand elle était enfant, pour la contraindre à épouser celui qu'ils choisiraient pour elle. Un jour, après son départ, ils lui ont envoyé une lettre pour lui ordonner d'abandonner son moldu afin d'épouser un héritier sang-pur, mais elle a refusé. Et elle a rompu son serment. Elle savait très bien ce que ça impliquait, mais elle quand même refusé. »

Artemisia amorça quelques pas en direction de la salle de bain.

« Elle est morte à vingt-ans » conclut-elle.

La main sur la poignée, elle se retourna une dernière fois vers Alecto, mais c'était la bague de saphir à son annulaire qu'elle regardait vraiment.

« Mon père m'a offert cette bague il y a un moment, mais je ne l'ai jamais portée. J'ai toujours pensé qu'elle était trop chargée de chagrin. »

Son regard remonta sur le visage d'Alecto, que le récit avait un peu secoué.

« Mais toi, le chagrin, t'arrives à le surmonter. Et cette bague te va très bien. »

Avec l'ombre incertaine d'un sourire, elle s'engouffra dans la salle de bain. Elle avait déjà verrouillé la porte lorsque Alecto eut la présence d'esprit de souffler un « merci ». Elle retira ensuite la bague de son doigt, et la porta devant ses yeux pour déchiffrer l'inscription qui ornait l'intérieur de l'anneau. Les quelques mots étaient inscrits dans une écriture fine et penchée, tous ornés de majuscules aristocratiques, « Pour notre fille chérie, Hermine ». Dans le ventre d'Alecto, au fond de son estomac, un noeud se forma. Une fille chérie, tuée par les parents qui lui avaient offert cette même bague, tout ça pour s'être refusée à un mariage malheureux.

Elle demeura figée derrière la porte de la salle de bain. De l'autre côté, Artemisia était en train de faire couler l'eau, et elle se demanda si, comme elle, il lui arrivait de lâcher prise sous la douche. Probablement, trancha-t-elle. Elle replaça d'un geste machinal la bague à son doigt, mais désormais, le bijou lui pesait, alourdi par le poids de son passé, incrusté quelque-part entre le saphir et les diamants. Et Alecto se demanda si Artemisia avait vraiment raison. Si elle était assez forte pour surmonter les malheurs et les chagrins, ou si, au contraire, elle était destinée à s'y noyer. Jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle plus qu'une bague ancienne et une histoire tragique, vouée à être chuchotée comme une malédiction.


L'orage de la nuit dernière m'a tenue éveillée la moitié de la nuit et j'ai donc (enfin) réussi à boucler ce chapitre. Comme vous l'aurez remarqué, je ne suis pas vraiment régulière dans les jours de publications mais je vais essayer de continuer à publier une fois par semaine.

Merci SallyWolf (très heureuse de te voir de retour & bon courage pour tes examens !) et Eve et Zod'a pour vos reviews !

J'attends vos retours avec impatience !

À bientôt, xx