Oubliés, les chicaneries, les rires, et les vœux d'orientation. Tous les regards étaient figés sur l'enveloppe close qui trônait au milieu de la table sans que personne n'ose la toucher. Durant quelques instants, ils avaient omis leurs inquiétudes, redevenant des adolescents insouciants et blagueurs. C'est Roxanne qui brisa le silence pesant qui s'installait.

— Je me demande ce qu'ils attendent pour repartir faire des recherches, marmonna-t-elle,

L'absence de Rose la meurtrissait plus particulièrement. La complicité des deux jeunes femmes n'était plus à prouver. Si l'une voyait blanc, l'autre également. S'il fallait que ce soit noir, elles s'accordaient pareillement. Face à la disparition de son acolyte de toujours, Roxanne avait tout d'abord adopté une attitude de déni total, persuadée que Rose leur faisait simplement une mauvaise blague. Finalement, les heures et les jours passant, elle avait fini par admettre que la situation était certainement plus grave qu'elle ne voulait le penser. À présent, elle était prête à remuer ciel, terre et mer pour retrouver sa cousine.

— Tata souhaite attendre la fin de l'année pour faire une annonce officielle, répondit Albus d'une voix neutre.

— Dis plutôt qu'elle aimerait que les élections soient passées ! riposta l'autre garçon de la bande, narquois.

— C'est Scorpius ou Lucius Malefoy qui parle là ? le houspilla vivement Élisabeth.

Le jeune homme leva ses yeux gris au plafond et soupira. Il avait horreur que son amie d'enfance le réprimande d'une telle façon en public, mais il savait qu'elle avait raison. Parfois, les vieilles leçons de son irritable grand-père raisonnaient toujours dans son esprit. Il avait été très dur pour son entourage d'admettre qu'il s'était lié d'amitié avec une Weasley et pire encore par la suite lorsqu'il avait annoncé apprécier Albus Potter. C'est sa mère qui était parvenue à arrondir les angles avec tout le monde, aidée par celle de Rose. Les deux familles entretenaient à présent des relations cordiales. Son père travaillait même en collaboration avec Hermione Granger-Weasley, au ministère.

— Le fait est qu'ils ne se bougent pas pour la retrouver ! assena Roxanne d'une voix plus vive.

Albus lui jeta un regard de biais pour la faire taire. Ils devaient se montrer discrets. Bien qu'il n'approuve pas la décision de sa tante, le jeune Potter la comprenait. Il n'était pas utile de semer un vent de panique parmi les élèves à quelques jours des Aspics. Et puis, ils n'étaient pas à un jour près pour annoncer l'étrange nouvelle à l'ensemble de la communauté magique. Cela allait encore provoquer un tapage médiatique dont tous se passeraient bien.

Si Rose avait dû réapparaître, elle l'aurait certainement déjà fait. Cela faisait quatre jours qu'elle avait disparu et ils n'avaient aucune information. Quoi qu'il lui soit arrivé, ce n'était pas une situation réversible aussi facilement qu'ils l'avaient cru de prime abord. Merlin qu'ils avaient été stupides ! Il échangea un regard avec Isabel qui n'avait toujours pas dit mot. Elle était la raisonnable du groupe et son désarroi palpable lorsqu'ils avaient eu fini de lui conter leur mésaventure avait eu raison de son optimisme.

— Quel que soit notre avis, nous nous devons de respecter la décision d'Hermione, dit-elle.

Il y avait un quelque chose dans sa voix qui leur rappela à tous pourquoi ils avaient fait le choix de suivre aveuglément cette femme meurtrie par la vie et pourtant si forte dans la douleur. Si la mère de leur amie ne flanchait pas, personne n'en avait le droit. Un long silence salua l'affirmation d'Isabel, avant que finalement Albus ne les raccroche à une autre douloureuse vérité :

— On devrait peut-être réviser les Aspics, non ? Parce qu'eux, ils ne vont malheureusement pas disparaitre.

Ils hochèrent la tête d'un élan commun, terminant de s'installer sur les bancs de la bibliothèque, sortant leurs affaires de leurs sacs. Roxanne lui jeta un regard noir, mais ne dit rien. Elle soupira longuement, preuve de son malheur. Elle avait besoin d'extérioriser son sentiment de culpabilité, ses angoisses. Mais constatant qu'aucun de ses camarades ne semblait souhaiter relancer cette conversation qu'ils avaient déjà eue des dizaines de fois depuis leur retour, elle abdiqua également et plongea dans le grimoire qu'elle avait chapardé dans la Réserve. Au diable les Aspics, elle voulait sa cousine.

Dans le même temps, une réunion importante pour le sort de leur amie disparue se tenait dans le bureau du directeur.

— Si je vous ai fait venir, Miss Weasley…

— Madame Granger-Weasley, corrigea aussitôt Hermione.

— « Madame Granger-Weasley », rectifia alors Flitwick avec un demi-sourire amer.

Il avait vu grandir ces enfants, mais n'arrivait pas à les considérer tels qu'ils étaient aujourd'hui. Il gardait le souvenir de la jeune élève de première année, brillante, mais intimidée, qu'il avait eue en classe. Il avait encore du mal, parfois, à admettre qu'elle était à présent l'une des héroïnes du monde sorcier et qu'elle avait mené une vie professionnelle et surtout politique exceptionnelle, au point d'être en lice pour les élections au poste le plus capital de leur communauté. Il se reprit.

— Je disais donc, si je vous ai fait venir c'est pour vous avertir que j'ai eu le retour de Farah Onaedo qui serait ravie de vous accueillir à Uagadou. Elle mettra l'ensemble des ouvrages en sa possession à votre disposition et me fait savoir que leur professeur de Philtres et Élixirs se fera un plaisir de vous accompagner dans vos recherches, puisqu'il semblerait qu'une mystérieuse potion soit en cause.

Elle fronça les sourcils. Elle n'avait aucune envie d'être accompagnée dans ses recherches. Mais elle ne fit aucun commentaire. Elle avait laissé ses instructions à Élise, son assistante. À quelques semaines des élections du prochain Ministre de la Magie, il était hors de question qu'un impair soit commis. Elle avait beau avoir le soutien de l'actuel titulaire au poste, rien n'était joué d'avance. Son adversaire, Bondupois, était un sorcier brillant, mais très conservateur. Ce qui lui garantissait un bon nombre de voix auprès des vieilles familles qui avaient une influence importante. Il était pourtant nécessaire, selon elle, de poursuivre sur la voie du modernisme qu'avait entrepris Kingsley.

Elle avait déjà prévu de rentrer à la fin de l'année scolaire des enfants, afin d'annoncer officiellement la disparition de sa fille. Le bureau travaillait actuellement sur une version qui ne froisse ni le personnel de Poudlard, ni le corps professoral de Uagadou. Astoria Greengrass – dont la famille possédait plus de la moitié de la Gazette – lui avait affirmé qu'aucune fuite ne sortirait dans leurs papiers. Mais elle n'avait aucun contrôle sur Sorcière Hebdo et autres torchons, à son plus grand regret.

Elle repartirait pour l'Afrique de suite après, si nécessaire. Elle espérait cependant que ses recherches auraient suffisamment avancé pour qu'elle puisse rester en Angleterre. Mieux encore, elle escomptait ne pas avoir à se servir de tous ces communiqués, souhaitant sincèrement retrouver Rose rapidement. Mais elle ne se faisait guère d'illusions. Cela faisait à présent longtemps qu'elle avait compris que rien ne lui serait épargné par la vie. Elle ajusta sa robe de sorcière avant de répondre au directeur.

— C'est très aimable à vous de vous être occupé de tout cela, Professeur Flitwick. Je vous en suis reconnaissante. Pensez-vous que Neville pourra me rejoindre sur place, si besoin ?

— Dès la fin des épreuves d'Aspic, pas avant.

— Je serais probablement rentrée, nous en reparlerons alors.

Hermione eut une pensée pour son époux, parti se réfugier chez son frère George. Il ne reviendrait à la maison qu'après son départ, certainement. Elle n'était pas surprise outre mesure. Ils avaient malheureusement déjà eu l'opportunité de démontrer qu'ils réagissaient de manière diamétralement opposée face à ce genre de difficultés. Tandis qu'elle organisait sa propre fuite en avant, Ron se terrait en espérant que les évènements se résoudraient d'eux-mêmes. Elle lui enviait sa capacité à ressentir le chagrin, à exorciser sa peine à travers les cris et les larmes. Elle n'était plus capable que d'une sourde colère qui la faisait, peu à peu, chaque jour davantage, se replier sur elle-même.

Elle prit une grande inspiration, saisit un peu de poudre verte sur le bureau directorial avant de se diriger d'un pas décidé vers la cheminée. Elle salua le directeur. Il ne lui restait plus qu'à rentrer au ministère régler quelques derniers détails, puis à attraper le prochain Portoloin à destination de l'Afrique.