10.

A pas feutrés, Alguérande s'approcha du chalet, le contourna avant de s'agenouiller sous l'escalier de bois menant à la terrasse arrière.

Il sourit à la vue du spectacle devant lui, à quelques pas seulement.

Une version de lui âgée de huit ans se tenait sous la douche extérieure bricolée par Khell. Il finissait de se rincer, avant de s'enrouler dans le grand essuie de bain tenu par le Pirate.

- Tu souris, Khell ? interrogea le garçonnet.

- Oui, il aura fallu un an, mais tu as enfin la taille et le poids de ton âge. Les privations de Léllanya ne t'affaiblissent plus. Tu es un superbe petit garçon !

- Je t'aime beaucoup, Khell !

- Et moi donc ! Depuis toujours.

Alguérande se serra contre le Pirate, appréciant le câlin.

- Tu ne m'abandonneras jamais, hein ?

- Jamais, mon grand ! Je te l'ai juré, sur ma vie, depuis le jour de ta venue au monde, quasi !

Une lueur apaisée illumina les prunelles grises du garçonnet alors qu'il se séchait avant de se rhabiller.

- Mia-Kun ! jeta-t-il alors que la chatte venait de se faufiler entre ses jambes pour courir après un lapereau.

Et il éclata de rire.

Alguérande ronronna encore un moment sous la couette puis se réveilla alors que la radio se mettait en marche.

« C'était le bon temps. C'est là que j'ai su ce que c'était que le bonheur ! Merci pour ce précieux cadeau, Khell. Tu m'as donné sept années de béatitude, en dépit de la rigueur de ta formation. Sans elles, je n'aurais jamais supporté toutes les épreuves qui ont suivi ! Tu m'as mené jusqu'à l'adolescence, tu as fait de moi un homme, avant de mon confier à l'autre homme qui allait le plus m'aimer au monde, mon père ! ».


Au Mess des Officiers du Pharaon, Alguérande prit la tasse de café que Gander venait de lui servir.

- Merci.

- Tu as meilleure mine qu'à notre départ, remarqua le Mécanoïde. La thérapie avec Soublette semble faire effet.

- Oui, je me sens mieux. Je retrouve une paix intérieure qui n'est pas du luxe.

- Vraiment ? insista Gander.

- Oui ! Je viens peut-être d'apprendre ce qui m'était arrivé, cela fait partie d'un passé éteint depuis de nombreuses années et je ne pourrai absolument rien y changer. Depuis, bien de l'eau a coulé sous les ponts, je n'ai pas à m'enferrer dans un marasme qui ne peut que m'apporter un ulcère ! Bon, je ne vais pas commencer à siffloter à longueur de journée non plus, mais le travail sur moi-même a porté ses fruits. J'ai juste encore besoin d'un peu de temps.

- Ça me soulage de le savoir, sourit le Mécanoïde.

- Désolé d'avoir un peu invivable depuis le départ, s'excusa le jeune homme à la chevelure fauve. Heureusement que tu es d'une infinie patience !

- Pas de souci, Algie, assura Gander. Je n'ai pas les turpitudes des êtres biologiques. Ma vie à moi est beaucoup plus simple, j'ai donc tout le temps à prendre soin de ceux à qui je tiens !

- Merci, redit Alguérande. On se fait une partie de squash tout à l'heure ?

- Avec plaisir ! Je pourrai te bousculer ?

- Oui, mais pas trop, je suis beaucoup plus fragile que toi, ma boîte de conserve préférée !

- Ne t'inquiète pas, je contrôle parfaitement la puissance hydraulique de mes articulations ! Je suis vraiment très heureux de te retrouver dans de bonnes dispositions !

- Passe-moi plutôt le sirop d'érable pour mes pancakes, c'est cela la priorité du moment !


Pour finir de retrouver son équilibre au quotidien, Alguérande avait appelé l'Arcadia et vu le visage de son père apparaître sur l'écran de son ordinateur.

- Mon papa ! Oh, bonjour, Warius !

- Heureux de te revoir, Algie, fit l'ancien colonel de la République Indépendante. Tu as bonne mine !

- Ça va bien dans ma peau et dans la tête. Je voulais que tu le saches, papa. Et puis, avant que l'occasion ne se présente de te l'assurer de vive voix, je tenais à ce que tu saches que tu avais jadis pris la bonne décision. Tu m'as épargné, il y a des années, et ça m'a fait grand bien de ne rien savoir. Maintenant, je n'ignore plus rien, et j'arrive aussi à vivre avec. C'est moi qui n'ai pas été très correct dans cette histoire ! Je t'aime, mon papa !

- Et moi je t'adore, mon grand, fit Albator, avec un soulagement sans nom.