8 octobre 514, Japon


Kami est inquiet au sujet de Cerise. Depuis le dîner de la veille, sa peau est dans un état encore plus catastrophique qu'avant. Pourtant, la plante en question n'est pas toxique pour les humains. Il ne comprend pas. Il se sent un peu coupable de l'état dans lequel se trouve la jeune femme, mais celle-ci ne proteste pas. Elle se contente de baisser les yeux modestement, comme le lui a appris le vieux Fujii, lorsqu'elle était encore policière dans la ville de Mito. Depuis la fin septembre, depuis sa mort, et depuis qu'elle s'est rendue compte de la différence entre sa vraie vie et ses cauchemars, elle semble s'être apaisée. À moins qu'elle n'ait tout simplement perdu toute volonté...

Non, c'est impossible. Il refuse d'admettre qu'elle puisse n'être plus qu'une marionnette dans ses mains. Elle est Cerise. Elle est forte. Elle a traversé des mois d'illusions atroces, et malgré cela, à la fin, elle avait encore de la compassion au fond du cœur. Takahashi-des-cas-désespérés, comme ils l'appelaient. Cela veut-il dire que son cas est désespéré ?
En repensant à son addiction au sang, il doit bien admettre que oui.

En soupirant, il s'approche de la demeure du Pokémaniaque Léo, au Nord d'Utsunomiya. Il a rassemblé les affaires de Cerise, il a renfermé tous ses pokémons dans leurs noigrumes – même Amalthea, qu'il a chargée de veiller sur Cerise. Il sait que le moment des adieux est proche. Il ne peut pas rester avec Cerise, il risquerait de la blesser. Après tout, il l'a déjà tuée une fois, ça suffit amplement. Nul besoin de recommencer. Peut-être est-ce simplement, comme elle le dit, la dépression post-homicide qui le prend à la gorge, mais il en doute. Les années précédentes, c'était bien plus fort, et bien moins long. Tout comme sa traque. Alors, le manque de sang peut-être ?
Il secoue la tête. Il est en train de perdre la raison. C'était prévisible, d'une certaine façon.

Sans un bruit, hors de la vue des humains, il atterrit, déposant délicatement au sol le corps de Cerise. Amalthea apparaît aussitôt, jaillissant dans un éclair hors de sa noigrume.
« Eh ben, c'est bizarre... » fait la licorne de feu.
- Qu'est-ce qui est bizarre ? interroge Kami.
En silence, Cerise observe la scène d'un air intrigué, mais sans commentaires.
« Être dans une pokéball. Enfin, une noigrume. C'est bizarre. »
Kami hausse un sourcil, pas très certain de pouvoir interroger la galopa plus avant. Cette dernière glousse légèrement – autant que peut le faire un cheval de feu.

« Tu peux poser la question, Maître ; il n'y a pas de question stupide. »
- Mais ne dit-on pas que « la curiosité est un vilain défaut » ?
Encore une fois, la galopa pousse son petit hennissement amusé.
« Pas ce genre de curiosité. »
Kami lui répond par un regard intrigué. Amalthea secoue sa queue de flammes.
« Tu comprendras quand tu seras grand » lui lance-t-elle avec un clin d'œil amusé. « Mais pour revenir à ta question, c'est pas exactement désagréable. Bizarre, mais pas désagréable. Un peu comme un demi-sommeil à-travers lequel on peut tout de même percevoir les sons et les mouvements, ainsi que les contacts, dans une moindre mesure. Pas comme des contacts, mais plutôt comme une conscience des contacts. »
- Tu m'en diras tant...

Elle secoue sa crinière.
« Ne te moque pas, je suis sérieuse ! Tu n'as qu'à essayer toi-même ! »
Il a un léger mouvement de recul en entendant la proposition, qu'il juge tout bonnement indécente. Alors qu'elle frappe le sol d'un sabot irrité, il lève une main apaisante.
- Je ne voulais pas te vexer.
La galopa soupire et gratte le sol.
« Tu es devenu... bizarre, avec le temps. »
- Bizarre ?
« Oui, bizarre. Je ne sais pas trop comment expliquer... En tout cas tu n'es plus comme au premier jour. »

Voyant une ombre passer dans les yeux de Kami, Amalthea se reprend aussitôt.
« Pas que ça soit en mal, au contraire ! C'est juste que c'est un peu... inhabituel, venant de toi. T'excuser, au lieu de te vexer. Comprendre, au lieu de te braquer. Panser des plaies, au lieu de tuer. »
Kami détourne les yeux et fronce le nez. Il déteste lorsque la sage galopa met son âme à nu de la sorte. C'est une bonne chose que Cerise ne puisse pas comprendre le langage des pokémons. Il ne sait pas comment il réagirait si les moindres observations de la sagace jument de feu lui étaient rapportées.
Balayant l'idée d'un coup de queue, il aide la jeune femme à enfourcher celle qui sera désormais sa monture. Puis il fixe le bout de ses orteils, un peu mal à l'aise.
- Je... crois qu'il vaut mieux que je te laisse seule pour cette fois-ci, murmure-t-il.

La tête de la jeune femme se secoue de haut en bas pensivement.
- J'apprécie tout ce que tu fais pour moi, répond-elle. Néanmoins, cela ne veut pas dire que je te pardonnerai un jour.
- Je sais.
- Tant mieux.
Elle se redresse, flattant l'encolure d'Amalthea.
- Cela ne veut pas non plus dire que je garderai de la rancune jusqu'à la fin de ma vie, murmure la jeune femme.
Son regard noir se perd dans le vide.
- Tu ferais mieux d'y aller, répond Kami. Je te rattraperai en cours de route.
Un sourire gêné apparaît sur le visage de Cerise.
- Tu sais ce qui va se passer, n'est-ce pas ?

Il détourne les yeux.
- Je me souviendrai de cette marque de respect de ta part, dit-elle simplement en se penchant sur le côté.
Obéissant au signal, Amalthea tourne les talons et se dirige dans la direction indiquée.
Secouant la tête, Kami reprend de l'altitude, veillant de loin sur celle qu'il ne peut plus considérer comme une proie.


Sur le pas de la porte, faisant prendre l'air à ses quelques phyllalis, Léo regarde pensivement au loin. Le sentier de terre battue qui monte jusqu'à la propriété est encadré par des arbres dont les feuilles jaunies tombent déjà. Il ferme à demi les yeux. Les évènements de ces derniers mois dansent encore dans sa tête sans qu'il puisse leur trouver une logique. Tout tourne autour de Cerise.
Cerise. La première femme qu'il puisse s'avouer avoir aimée. Pas une de ces conquêtes avec lesquelles on s'affiche par fierté personnelle, comme on promène un nouveau pokémon ou une belle voiture. Elle a changé un peu sa vie. Et puis, les ossements de sa sœur Yumi, identifiés par analyse ADN, trois ans après leur découverte – les analyses demandées par la police scientifiques primant sur celles de cadavres de plus de cinq ans... Il se souviendra toujours de ce jour où il a enfin retrouvé sa sœur Yumi. Les ossements froids sous ses doigts. Et puis Cerise, étrangement présente elle aussi au poste ce soir-là, qui s'est mise à le fuir éperdument. Pourquoi ? Par quel étrange fantasme ou phobie, a-t-elle décidé de mettre fin à leur relation le jour même où les ossements se sa sœur furent remis à sa famille ? Et la fouille dans les photographies de sa famille, datant de l'époque d'avant la disparition de Yumi, que signifie-t-elle ?

Puis ce silence, cet horrible silence, ce long silence, rompu par Chen Régis, le jeune premier, l'homme de la situation évidemment, puisque c'est Régis, et non lui, qui a su offrir à Cerise le billet de train, la fausse identité, l'emploi à l'étranger.
Il frissonne en repensant au message délivré par la Team Rocket. « Cerise en danger de mort ». Pourtant, d'après Régis, c'est cette même Team Rocket qui la poursuit. Comment expliquer alors la provenance du message, autrement que par le fait que Cerise ait des amis au sein même de l'organisation criminelle ?

Secouant la tête, Léo chasse ces pensées troublantes. Mieux vaut ne pas y penser. Mieux vaut l'oublier. Elle va venir, il va lui donner le pokédex, et la mettre à la porte. S'il lui permet de rester, il sait qu'il va la supplier de ne pas partir, se jeter à genoux devant elle peut-être, et se ridiculiser. Sans compter la douleur émotionnelle que cela engendrerait. Il va la repousser le plus froidement qu'il peut, et il va...
Quelque chose lui saute au cou, ou plutôt, quelqu'un. Il sent de l'eau contre sa joue, des mains rêches sur son cou, des lèvres gercées contre son oreille, et une voix rauque, une voix de femme, qui sanglote doucement.
- Oh, Léo, tu m'as tellement manqué ! Je suis tellement, tellement désolée !


Doucement, tendrement, la mère de Léo étale la pommade sur la peau pelée et desséchée de Cerise.
- Là, ça va mieux ?
- Beaucoup mieux, merci.
La vieille dame glousse doucement.
- Ah, tu me rappelles ma petite Yumi. Toujours à se blesser et à venir me voir pour que je la soigne. Sauf que toi, c'est une allergie alimentaire. Tu as de la chance d'avoir simplement de l'eczéma, tu aurais pu faire un œdème.
- Un... œdème ?
- Quand on gonfle à cause d'une allergie. Rétention d'eau. Léo fait un œdème pulmonaire s'il respire du pollen et qu'il n'a pas pris ses médicaments. Nous avons failli le perdre lors de son premier printemps.
- Maman... gémit Léo. Je ne pense pas qu'elle soit venue pour écouter ces vieilles histoires.
- Mais... coupe Cerise. J'ai fait un œdème. Il y a une paire de semaines, peut-être un peu plus.
- Oh, tu devrais aller voir un allergologue... insiste la mère de Léo.
- Je suis allergique à tous les produits de traitement du bois, continue Cerise pensivement en comptant sur ses doigts. Et aux plantes de la famille de la chicorée, à l'aloe vera, à tous les produits laitiers – ça me fait vomir, les produits laitiers. Et à la pénicilline aussi.
- Une jolie poupée à garder bien en sécurité dans sa vitrine, sourit la vieille dame en refermant la boîte à pharmacie. Tiens, prends ça, tu en auras besoin, si tu continues de te tartiner de ces crèmes-là.

Elle pointe les pots qui s'échappent du sac trop plein de Cerise, culbuté par une évolition trop curieuse.
- C'est bourré d'aloe vera ces machins-là.
- Oh ? fait Cerise d'un air surpris. Je ne m'imaginais pas...
- Fais plus attention à toi, grogne Léo en regardant ailleurs.
- Bien, les jeunes, je vous laisse, j'ai un rendez-vous. Je rentrerai ce soir.
- Mais maman, tu...
Léo est interrompu d'un geste par sa mère, qui lui fait ensuite un clin d'œil et emporte son sac à main.
- Amusez-vous bien ! lance-t-elle en fermant la porte derrière elle.


- Uh... fait Léo.
Il est mal à l'aise de se savoir seul en compagnie de Cerise.
- Régis m'a dit que tu avais quelque chose pour moi ?
Il frémit en entendant la femme qu'il aime prononcer le nom de celui qu'il considère désormais comme son rival en amour.
- Hum... répond Léo avec humeur.
- Quelque chose ne va pas ?
Il fait quelques pas rageurs puis se tourne dans la direction de Cerise et tempête :
- Aucune nouvelle ! Aucune nouvelle pendant des semaines entières, des mois ! Et lorsque j'entends à nouveau parler de toi, c'est pour entendre dire que tu es en danger de mort !
- Doucement...

Elle recule avec un geste apaisant.
- J'ai été très prise ces derniers temps...
- C'est l'excuse que tu vas te trouver pour m'avoir fui comme tu l'as fait ?
Elle semble hésiter avant de répondre.
- Écoute, Léo. Je n'ai jamais voulu te blesser, ou quoi que ce soit. Certains... événements m'ont fait peur, et j'ai cru bien faire en coupant les ponts avec toi, pour ne pas te blesser.
- Et bien, tu as mal fait.

Cerise baisse le nez alors que Léo tourne les talons et disparaît hors de la pièce. Il revient quelques instants plus tard, avec en main le pokédex contenant toutes les informations que Cerise doit connaître au sujet de sa fausse identité et du travail qui l'attend en Europe.
- Je sais que je n'ai pas toujours été correct avec toi, admet Léo, visiblement calmé. À sans cesse te comparer à ma sœur, ce genre de choses...
- Oui, acquiesce Cerise, tu n'as pas aidé les choses en faisant ça. Mais, ajoute-t-elle, ce n'est pas ta faute. Tu n'as pas à t'en vouloir. Le peu de temps qu'a duré notre relation, c'est quelque chose que je chérirai toute ma vie, peu importe ce qui arrivera par la suite. Mais malheureusement, je crains qu'aujourd'hui ce soit l'heure des adieux.

Il la regarde. Malgré sa peau au teint de momie, à cause de son allergie, elle est toujours aussi attirante. Il ne peut plus se retenir et l'embrasse. Doucement, il la tire vers la chambre à coucher. Elle se laisse faire, les yeux mi-clos, et lorsque leurs corps s'unissent, elle soupire de façon à peine perceptible :
- Tu le savais, n'est-ce pas ?


Léo soupire doucement. Mais qu'est-ce qui lui a pris ? Il s'était juré de ne même pas la laisser entrer dans la maison et maintenant, il contemple le visage d'une Cerise nue assoupie au creux de son bras. Il ne l'avait jamais vue dans cet état-là. Il en est encore tout chamboulé. C'est à lui donner envie de courir les femmes pour ensuite se faire « larguer » et avoir droit encore une fois à une « dernière séance » comme celle qu'il vient de vivre.

- Au fait, murmure-t-il alors que le souvenir lui revient à l'esprit, la Team Rocket surveille la maison depuis pas mal de temps...
- Mmh ? fait Cerise en ouvrant un œil.
- Et un certain « Kazu » de la Team Rocket te fait passer le message que tu es en danger de mort.
- Oh...
- Tu connais ?
- Kazushige, soupire Cerise en s'étirant. Un ami, il travaille pour la Team Rocket. Pas forcément très recommandable, mais ce genre d'amis, c'est toujours utile...
- Mouais... admet Léo avec un regard de biais. Quel genre d'ami ?
- Ma parole, mais tu es jaloux ! s'exclame Cerise en riant.

Elle se reprend bien vite.
- Il est beaucoup trop jeune pour moi, ne t'inquiète pas.
- Mais je ne m'inquiète pas, ment Léo.
Cerise s'extirpe des draps chauds pour se rhabiller.
- Bon, c'est pas tout, mais il faut que je file.
- Une question me turlupine néanmoins...
- Laquelle ?

Elle tourne à peine la tête, enfilant promptement les différents vêtements qui composent sa tenue.
- Que faisais-tu au commissariat d'Utsunomiya à la mi-mai ?
- À la mi-mai ?
Elle penche la tête de côté en réfléchissant.
- Laisse-moi te rafraîchir la mémoire, renchérit Léo en enfilant son pantalon. Nous nous y sommes croisés, le soir où ma famille a pu récupérer les ossements de ma sœur.
- Oh, je me souviens ! répond Cerise, interrompant son geste de passer son pull par-dessus sa tête. On m'avait appelée pour que je récupère de la paperasse quelque peu... gênante. J'avais pas vraiment remarqué que tu étais là ; il me semblait bien avoir entendu quelqu'un m'appeler mais je n'étais pas sûre et pas du tout en état de répondre.
- Quel genre de paperasse peut bien te mettre dans un état tel que tu décides de me fuir ainsi ?

Il la regarde baisser les yeux et rougir un peu.
- Et bien, je ne sais pas comment te dire... Ehm... Bref en résumé c'étaient des papiers qui remettaient en question toute notre relation, d'une certaine façon, et...
Elle détourne les yeux. Il secoue la tête.
- Je ne sais pas quels genres de mensonges ont été proférés contre nous, mais j'aurais aimé que tu m'en parles avant de t'enfuir comme ça.

Il boutonne sa chemise avec humeur.
- Le sexe était bon... fait Cerise dans une tentative désespérée de changer de sujet.
- Allons voir ma sœur, répond Léo en saisissant sa veste.
Elle suit sans protester. Il y a dans son regard comme une note d'excuses.


Kami fait les cents pas au-dessus de la demeure de Léo, battant de la queue, invisible aux yeux des hommes. Il s'est promis de ne pas s'insinuer entre les deux amants, mais pour une raison étrange, devoir abandonner Cerise durant quelques heures est une expérience horriblement frustrante, aussi est-il soulagé de la voir sortir de la maison, fixer son gros sac sur le dos d'Amalthea, et enfourcher la jument de feu. Il peut réactiver le lien psychique qui les unit.


- Où allons-nous ? demande naïvement Cerise.
- Au cimetière, répond évasivement Léo.
Il fixe le bas de son pantalon avec des attaches pour éviter qu'il ne se prenne dans la chaîne de son vélo. Cerise fait appel à Amalthea.
- Nouvelle capture ? fait Léo.
- Confiée par un ami, répond Cerise en tentant d'enfourcher l'énorme créature.
- Attends, tu t'y prends comme un pied... soupire Léo.

Il lui fait la courte échelle pour qu'elle puisse monter.
- Merci, Léo.
Pour toute réponse, il secoue la tête et enfourche son vélo.
Le trajet se fait en silence, comme si quelque chose s'était brisé entre les deux amants. Léo a la désagréable impression d'avoir largement dépassé le moment des adieux. Aller aux côtés de Cerise dans ces conditions est très pénible, plus pénible que de croiser une ex en colère dans un supermarché.
- Nous voici arrivés, annonce enfin Léo.

Il laisse sa bicyclette à l'entrée, elle rappelle la galopa en la remerciant. C'est alors que Léo remarque quelque chose qui contribue à le mettre mal à l'aise avec Cerise : Sakura n'est plus sur son épaule. Elle n'a pas fait sortir le moindre de ses autres pokémons en chemin, alors qu'avant, elle leur faisait faire du tir sur cible tout le long du trajet. Sans savoir pourquoi, ça lui donne la chair de poule. Il commence à se demander si c'est vraiment Cerise qui se trouve à ses côtés et qui l'accompagne, se lavant les mains à la fontaine, franchissant le torii rouge, accrochant des prières, frappant dans ses mains avant de se recueillir sur la tombe de la petite Yumi.
Il regarde avec mélancolie les arbres du cimetière. Dans le sol sont plantés des écriteaux en bois rappelant le nom de celles et ceux dont les cendres ont été répandues en ces lieux.

Un prêtre passe, murmurant des prières et agitant quelque objet rituel au rythme de ses pas.
L'odeur de l'encens, provenant du temple, est subtile et pénétrante. La pagode, bâtiment de plusieurs étages dans lequel seuls les initiés peuvent pénétrer, étale son ombre imposante sur l'enceinte sacrée.
Dans le vent, une voix semble murmurer.


Kami s'agite, dissimulé tant bien que mal dans les feuillages jaunis des arbres du cimetière. Quelque chose est en train de se préparer.
S'installant du mieux qu'il peut dans les branches déjà partiellement dégarnies, il ferme à demi les yeux et projette son esprit autour de Cerise. Quoi qu'il arrive, il ne laissera rien de mal lui arriver. Elle en a déjà assez vu comme ça. Il lui a suffisamment fait de mal. Elle n'a pas besoin de souffrir plus avant, ou de la main d'un autre.

Après tout, ne lui appartient-elle pas ?


Un vent glacé se lève et emporte quelques feuilles mortes. Les clochettes suspendues aux cordes qui encadrent le cimetière s'agitent dans la brise. Un petit tourbillon se forme à quelques mètres devant les deux humains. Une forme vague et sombre apparaît doucement, d'un noir violacé. La silhouette est vaguement humaine, avec un large chapeau sur la tête et des yeux luisants.

- Une... magirève ? fait Cerise. Une magirève sauvage ?
- Léo... murmure la magirève d'une voix désincarnée.
- Yumi ?! s'exclame Léo en se précipitant en avant.
- Léo... murmure à nouveau le pokémon spectre. Léo... et puis... toi...

La magirève se tourne vers Cerise et plonge son regard dans le sien.
- Je suis venue pour... toi...


Dans son arbre, Kami plisse les yeux, fronçant le nez. Le bout de sa queue est agité de soubresauts. Il couche ses oreilles en arrière. Il a l'impression étrange que le magirève a senti sa présence. Tous les muscles de son corps sont tendus.


- Je suis venue pour... toi...
Léo n'en croit pas ses oreilles. Qu'est-ce que l'esprit de sa sœur décédée pourrait bien vouloir à son ex-amante ?
- Je suis venue pour... te mettre en garde... Pour que tu sois... préparée...
Il glisse un coup d'œil en direction de Cerise. Elle se tient droite, attentive, le regard bien fixé sur la magirève, prête à encaisser tout ce que celle-ci pourra bien lui dire.
- Toi qui devrais ne plus être... Toi qui a connu l'ombre... Tu connaîtras le sort de tous les pokémons...
- Le sort de tous les pokémons ? fait Léo. Attends, tu veux dire qu'elle va se faire kidnapper ?

La magirève se contente de glisser un coup d'œil en direction de Léo, puis elle fixe à nouveau son regard brûlant dans celui de Cerise.
- Tu seras un pokémon... comme tous les pokémons...
- C'est impossible ! continue de protester Léo. Un humain ne peut pas se transformer en pokémon !
- Peut-être, murmure Cerise, que ça s'adresse à un autre à-travers moi...
- Que veux-tu dire ? s'exclame Léo en s'éloignant d'un bond. Attends... ça a à voir avec ton silence ? Notre rupture ? Ta fuite à l'étranger ?
- Tu verras l'intérieur d'une pokéball, continue l'imperturbable magirève. Tu connaîtras la main du dresseur... L'amour du dresseur... Et le destin des pokémons humanoïdes qui aiment leur dresseur...


Perché dans son arbre, Kami tremble de sous ses membres. S'il a bien interprété les paroles de la magirève, cela signifie qu'un humain ou une humaine va finir par le capturer, et qu'il va lui obéir, et qu'il va l'aimer, au point de partager son lit ?
Tout l'arbre frissonne des pieds à la tête, tellement les tremblements de Kami sont puissants et incontrôlables. Il ne veut pas de ce destin. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour l'éviter. Quitte à se donner la mort s'il semble qu'il doive être capturé.


- Tu connaîtras l'ivresse des combats... continue la magirève. Tu goûteras l'amertume de la défaite... et la joie de la victoire... Tu affronteras d'autres sans user de tes pouvoirs... Tu assisteras ton dresseur... Et à la fin... Il te repoussera...


Léo sursaute quand une branche morte s'abat derrière lui, mais il est trop hypnotisé par la magirève pour se retourner. Cerise reste imperturbable, la tête légèrement penchée sur le côté, de toute évidence concentrée sur les paroles du spectre.
- Tu erras pour l'éternité, continue la sibylle. La solitude ne te pèsera pas... Car il en existera un autre tel que toi...
- Un autre ? fait Léo, pas très rassuré. Il y aura un autre humain transformé en pokémon ? Qui ?
La magirève tourne un regard vide dans la direction de Léo, comme si elle voyait à-travers lui.
- Il est tout prêt... Ils seront accouplés...

Elle commence à se dissiper. Léo tremble de tous ses membres. Il ne peut pas le croire. Il s'imagine très mal passer le reste de l'éternité transformé en pokémon, en couple avec une Cerise elle aussi transformée en pokémon.
- Attends ! finit-il par articuler. Qu'est-ce que tu veux dire ?
- ...ils seront accouplés... répond la voix désincarnée.
Un rugissement se fait entendre, qui résonne à-travers tout le cimetière. Cerise se fige et se redresse d'un coup.
- Je dois partir, s'excuse-t-elle promptement.

Elle tourne les talons, prenant à peine le temps de répéter les gestes rituels de sortie du sanctuaire. Léo fait de même, esquissant les mêmes gestes avec encore plus d'empressement. Il la retrouve devant le torii d'entrée, le front reposant contre l'encolure de la galopa.
- Je dois récupérer mes affaires, murmure-t-elle.
- Cerise... fait Léo.
- Je ne comprends pas mieux que toi ce que cette prophétie signifie. Quoi qu'il en soit, je dois partir. Si ça doit être, ça sera, de toutes façons, quoi que nous fassions. Et puis, n'oublie pas toutes ces prophéties qui se sont réalisées uniquement parce que les personnes qui les ont entendues ont tenté de les empêcher...
- Tu as peut-être raison, admet Léo, mais tu as aussi sans doute tort.
- Ce qui doit arriver, arrivera, répond laconiquement Cerise. Aide-moi à monter, je vais récupérer mon sac, et me dépêcher d'aller choper mon bateau.
- Cerise...
- Non, Léo. N'insiste pas, s'il te plaît.
- Mais ça me concerne aussi !

Cerise ferme à demi les yeux.
- Je ne sais pas. Ça pouvait s'adresser à des tas de personnes différentes, parler de tas de gens différents... Ça pouvait être une métaphore... Ça pouvait être n'importe quoi...
- C'est noble de ta part, de vouloir me rassurer en t'enveloppant de pieux mensonges.
Il détourne les yeux tout en lui faisant la courte échelle pour qu'elle puisse monter sur le dos d'Amalthea.
- Allons, répond simplement Cerise.


Kami les suit à distance, tournant et retournant dans sa tête les paroles de la magirève. Cela pouvait tout autant annoncer la métamorphose de Cerise et de Léo en pokémons, leur réincarnation en pokémons, ou bien sa propre capture, sa propre vie de débauche au service d'un dresseur quelconque, et sa mise en couple avec... un autre tel que lui. Son père Mew ? Est-il donc condamné à vivre des choses aussi horribles que celles qu'il a implantées dans l'esprit de ses victimes ? Ça ne serait sans doute qu'un juste retour des choses mais...

Il secoue la tête. Qui vivra verra. Après tout, la prophétie peut aussi bien annoncer sa vie future, la transformation de Léo en pokémon, et...
D'un coup de queue, il chasse l'idée. Passer le reste de l'éternité en compagnie de l'ex-amant de Cerise ? Sérieusement ? Cette magirève devait sans doute parler métaphoriquement. Ce n'est pas possible autrement.


Le vieux professeur Fujii étouffe quelques sanglots en pressant contre son visage la main mutilée d'Oshiro.
- Ce n'est rien... murmure celle-ci. Ce n'est rien...
Dans son coin, sur un tabouret, Chen le Vieux les contemple avec froideur.
- On va pas y passer la nuit, grogne-t-il.
- Tu n'as donc pas de cœur ? reproche Fujii. Regarde !
Il tend vers lui la main d'Oshiro encore sanglante et à laquelle il manque la première phalange de tous les doigts, et la seconde phalange de l'auriculaire et de l'annulaire.
- Ce n'est pourtant pas ça qui t'a décidé à arrêter tes idioties, renchérit Chen le Vieux.
Il pointe du doigt le pied sanglant de Fujii, entouré de bandages de fortune.

Fujii a un rictus ; de l'écume se forme au coin de sa bouche.
- Tu peux toujours causer, rétorque l'ancien chercheur en clonage, tu es toujours indemne !
- J'ai eu la sagesse que tu n'as pas eue, répond Chen.
Fujii s'apprête à répondre mais Oshiro l'interrompt. La rage déforme son visage plus encore que les rides. Malgré le temps, malgré les épreuves, elle est, et elle restera, une ancienne Maître des Spectres et membres du Conseil des Quatre.
- Samuel ! hurle-t-elle.

Chen sursaute. À force d'être surnommé « Sammy » par tous, il en avait presque oublié son véritable prénom.
- Comment oses-tu ? continue de tempêter Oshiro. Après tout ce que nous avons traversé ensemble, après tout ce que tu as fait de bien autour de toi, comment oses-tu juger ce pauvre Etsuya ?
- Alors maintenant, c'est « ce pauvre Etsuya » ? Je te rappelle que c'est à cause de ce « pauvre Etsuya » que tu es dans cet état-là ! S'il avait accepté de coopérer dès le début...
- S'il avait accepté de coopérer, le coupe Oshiro, aussitôt interrompue à nouveau par Chen qui continue sa litanie.
- ...au lieu de faire capoter le projet, on serait sans doute déjà en liberté ! Avec la Bête en cage !
- Tu n'as aucune idée... répond Fujii en grimaçant, serrant toujours dans sa main la main mutilée d'Oshiro. Si Giovanni parvient à contrôler Mewtwo, c'est la planète entière qui risque d'y passer.
- Mieux vaut qu'une telle bête sauvage soit contrôlée par un homme plutôt que de la savoir en liberté, ne penses-tu pas ?
La voix de Chen est cinglante.

Fujii secoue la tête et se masse le front de sa main libre.
- Chen Chen Chen Chen...
- Fujii Fujii... commence Chen en réponse.
- Ce n'est pas amusant ! coupe Oshiro. C'est pas amusant du tout ! Seul dans la nature, comme tu dis, Mewtwo ne fait pour ainsi dire de mal à personne. Entre les mains de Giovanni...
- Ma naïve petite Agatha... répond Chen. J'ai passé suffisamment de temps parmi les pokémons pour savoir que sans le contrôle des humains, ils sont capables de tous les carnages.
- Tu n'as étudié que des pokémons capturés, rétorque Oshiro, les larmes aux yeux. Tu ne sais pas comment réagissent les pokémons sauvages dans leur milieu naturel, lorsqu'ils n'ont pas été touchés par la main humaine.
- Donc pour toi, Mewtwo est un gentil pokémon sauvage comme n'importe quel roucool ? fait Chen en reniflant d'un air méprisant.

L'ex-professeur Pokémon secoue la tête avec un sourire de supériorité.
- Mewtwo est dangereux justement parce qu'il n'est que partiellement dressé. Vous verrez, lorsque nous aurons fait la femelle, Giovanni pourra achever son dressage, et tout ira pour le mieux.
Fujii et Oshiro échangent un regard. Le vieux Chen a définitivement passé dans le camp ennemi.


- Bien, s'exclame Chen en se levant et en s'approchant de l'ordinateur, la première chose à faire, c'est de nettoyer toutes ces données. Je sais comment tu travailles, Fujii. Même sans ton aide je parviendrai à retirer de la séquence génétique les mutations que tu as insérées. Odeur repoussante pour le mâle, stérilité, absence de pouvoirs psychiques...
Chen navigue à-travers les données. Il grimace ; avec l'aide de Pixel au laboratoire, il a complètement perdu l'habitude de faire ce genre de travail lui-même.
S'approchant du battant de la porte, il appuie sur le bouton de la sonnette, requérant ainsi de parler avec son gardien.

L'interphone grésille.
- C'est à quel sujet ? fait la voix du gardien.
- J'ai besoin du porygon du laboratoire de Shimoda.
- Pour quoi faire ?
- Mais... fait Chen comme si c'était une évidence. Pour traiter les données bien sûr.
- J'en parlerai au Boss, répond le garde.
La communication est interrompue. Chen retourne à l'ordinateur, un sourire satisfait sur le visage, les mains jointes derrière la tête, coudes bien dégagés.


Doucement, Oshiro se serre contre la poitrine de Fujii.
- Je ne pensais pas avoir à ce point pris une bonne décision en refusant de l'épouser, sanglote la vieille dame.
Fujii lui caresse doucement les cheveux et lui embrasse le front.
- Dire que c'est moi qui étais censé veiller sur toi, Etsuya...
Il la regarde avec des yeux pleins de tendresse.
- Maintenant, c'est moi qui vais veiller sur toi, Agatha... répond le vieux chercheur.


Tard dans la nuit, alors que Chen s'est endormi sur le clavier de l'ordinateur, Fujii Estuya se glisse dans le lit d'Oshiro Agatha qui l'embrasse en gloussant.
- Voyons Estuya, à notre âge...
- Il n'y a pas d'âge pour aimer...
Doucement, tendrement, comme seules savent le faire les personnes de leur âge, ils font l'amour.


Fin du chapitre


Chapitre inspiré de la chanson Alduruna rediviva de Therion.