Lorsque Ron et Harry réalisèrent l'absence d'Hermione au repas du soir, l'inquiétude les gagna. C'était la première fois qu'elle en ratait un depuis le début de l'année et en temps normal elle les prévenait toujours.

Aussi, lorsque Dumbledore annonça que leur préfète en chef était à l'infirmerie, les deux compères échangèrent un regard perplexe. A la fin du repas, ils coururent jusqu'à l'infirmerie où madame Pomfresh qui semblait les attendre leur refusa l'entrer. Harry eut beau protester tant qu'il put, rien ne fit céder l'infirmière. Ron lui, avait déjà tourné les talons et dévalait en trombe les escaliers qui menaient à l'appartement des préfets.

Les coups violents qu'il mit dans le tableau qui servait également de porte firent sursauter Drago qui était en pleine réflexion – entendre par là qu'il dessinait vaguement des symboles sur un morceau de parchemin tout en se disant qu'il n'avait qu'à laisser le directeur se débrouiller seul pour ramener Hermione. Chose que sa nouvelle conscience avait un peu de mal à accepter.

Le Serpentard s'était attendu à recevoir très tôt de la visite, c'est pourquoi il ne s'était pas attardé dans la Grande Salle. Il ne savait pas trop s'il se sentait prêt ou non à cette confrontation, mais il avait bien conscience qu'il ne pourrait pas y couper.

- Qu'est-ce que tu lui as fait, la fouine ? beugla Ron tandis qu'il attrapait l'accusé par le col.

Harry débarqua à sa suite et pointa sa baguette sur le visage du préfet.

- Rien, suffoqua le concerné. Strictement rien.
- Alors qu'est-ce qu'elle a ?
- Parce que tu crois que je le sais mieux que toi, Potter ? C'est ton amie, pas la mienne ! se défendit Drago.

Le balafré sembla se renfrogner davantage. Mais la remarque du blond fit son effet. Harry prit Ron par l'épaule et lui fit signe qu'ils partaient. Lorsque la porte de l'appartement se referma, Drago était particulièrement déboussolé. Oui. Hermione était l'amie de Potter, pas la sienne. D'ailleurs, il n'avait pas d'ami et ne voulait pas en avoir.

Oui. Mais alors pour quelle raison se sentait-il si concerné par ce qu'il arrivait à la jeune femme ?

De leur côté, Harry et Ron remontaient à leur salle commune.

- Pourquoi tu ne l'as pas fait plus parler ? se plaignit Ron, s'arrêtant net en plein milieu d'un couloir.
- Parce qu'il a raison. Hermione est notre amie. Si elle ne nous a rien dit c'est que c'était inattendu, conclut Harry.

Le rouquin grogna, peu satisfait de la justification du Survivant. Ils restèrent donc silencieux jusqu'à leur salle commune où ils s'affalèrent tous deux dans un des canapés qui se trouvaient près de la cheminée. Ron commença à marmonner pour lui-même des injures à l'encontre de Malefoy qu'il tenait pour seul responsable de la situation. Aussi Harry s'en désintéressa rapidement et se leva.

- Où vas-tu ? demanda son ami, surpris.
- Voir Luna.
- Ha, fit Ron sans plus de commentaire.

Sa tête laissait parfaitement remarquer ce qu'il pouvait en penser. Il ne comprenait pas l'intérêt que Harry portait à Loufoca. La Serdaigle ne restait à ses yeux qu'une bizarrerie de la nature, au même titre qu'il était incapable de réaliser qu'Hermione ne devinerait pas les sentiments qu'il lui portait tant qu'il resterait lamentablement aussi peu expressif envers elle.

Ginny Weasley vint s'installer à côté de son frère qui ne la remarqua même pas, perdu dans ses pensées.

- Où est parti Harry ? fini-t-elle par demander.
- Voir Luna. Pourquoi ?

Mais la jeune femme se contenta de hocher la tête négativement.

- Ça n'a pas l'air de te plaire ? s'inquiéta Ron
- Ça devrait ?

L'air renfrogné de la rousse dissuada Ron de poser davantage de questions. Elle finit par se lever et monter dans le dortoir des filles, visiblement agacée.

Oui, si Ron avait été un peu plus observateur, il aurait remarqué la gêne de Drago Malefoy face à leurs interrogations. Il aurait remarqué les larmes silencieuses qui coulaient sur les joues de sa sœur lorsqu'il avait révélé où se trouvait Harry. Il aurait sûrement remarqué, également, que l'infirmerie était vide. Mais Ron se contentait de penser à Hermione, qui avait disparue.

Il n'avait jamais été très sûr de lui. Il était toujours resté dans l'ombre de ses frères ou de Harry. Il n'avait jamais réellement su comment se démarquer et cela ne l'avait pas vraiment gêné, jusqu'à ce qu'il réalise ses sentiments. Pourquoi est-ce que Hermione l'intimidait tant, sans même s'en rendre compte ? Pourquoi lui arrivait-il d'être jaloux ? Autant de questions qui étaient restées sans réponse jusqu'à ce qu'il finisse par ouvrir les yeux. Et ce soir, c'était très dur de ne pas savoir ce qu'elle avait ; d'être inquiet sans avoir de moyen de se rassurer ; et surtout, de rester seul dans son malheur.

Drago de son côté n'avait pas perdu trop de temps dans ses sombres pensées et s'était laissé absorber par le livre qui était en grande partie responsable de la situation. Hermione Granger, la parfaite Gryffondor, avait touché à des forces qui la dépassaient considérablement et dont elle n'avait même pas idée. Et bien sûr, c'était à lui de rattraper le coup. Non mais à quoi pensait Dumbledore ? Et d'ailleurs, pourquoi obéissait-il comme un bon petit elfe de maison ?

Il soupira et reposa le grimoire à côté de lui. Oui, il était perdu. Comme une barque sur un océan déchaîné, il n'avait aucun moyen de maîtriser sa dérive. Il se contentait de garder la tête hors de l'eau et de se laisser porter malgré lui par la houle. Il n'avait pas forcément eu une enfance difficile. Non, contrairement à ce que certains ragotaient, son père ne le frappait pas. Oui, sa mère l'avait tendrement aimé. Mais avoir une belle chambre et de nombreux cadeaux à Noël, une bonne éducation et des principes aristocratiques ne lui avaient pas suffi pour être heureux.

Ou plutôt, lorsqu'il vit le sourire béat de Potter à son arrivée au Château, il avait compris que le simulacre de satisfaction dans lequel on l'avait maintenu jusqu'à présent n'était qu'une parfaite illusion. Il y avait eu les belles années. La place de son père auprès du Seigneur des Ténèbres lui avait apporté de nombreux privilèges au sein de la maison Serpentard. Et il en avait profité sans réellement avoir conscience que cette situation était aussi belle et éphémère que la vie d'un papillon.

Drago était sur le point de s'endormir lorsqu'une idée de génie lui vint. Il avait juste besoin de vérifier certaines choses dans l'un des livres qu'il avait déjà aperçus à la réserve avant de la mettre en application. Il consulta son réveil magique : il était à peine minuit. Il enfila sa cape d'hiver par-dessus son costume qu'il n'avait toujours pas retiré et prit le chemin de la bibliothèque. Il ne se précipita pas. …trangement, les rayons de la lune l'apaisaient. Les nombreuses fenêtres du château leur permettaient de suivre le jeune homme, comme pour éclairer son esprit torturé au fil de ses pas.

Le château était silencieux. Le préfet s'était presque attendu à devoir jouer à contrecœur son rôle et à renvoyer quelques première année téméraires à leurs dortoirs, mais il n'en fut rien. Il arriva sans encombre à la bibliothèque encore éclairée par quelques torches qui ne s'étaient pas éteintes. Il passa la fine chaîne qui séparait la réserve de l'espace autorisé aux élèves et attrapa les vieux grimoires dont il avait besoin.

Lorsqu'il sortit de ce lieu de savoir, un bruit attira son attention sur la gauche. Se rappelant l'épisode avec les Serpentard, il lança un Lumos, légèrement inquiet, mais ne vit strictement rien.

- Il y a quelqu'un ? appela-t-il, la voix tremblante.

Aucune réponse.

- Bon, marmonna-t-il. Calme-toi Drago, tout va bien, tu es à Poudlard, personne ne peut entrer dans le château, personne ne peut venir s'en prendre à toi, personne…

Et il courut presque jusqu'à sa chambre, claquant la porte tout en lançant un Collaporta dessus. Une fois allongé sur son lit, il se sentit particulièrement ridicule. Si quelqu'un l'avait vu, il aurait sûrement bien ri. Mais personne ne l'avait vu, et il avait les livres qu'il lui fallait. Il souffla un bon coup afin de se vider les poumons, puis prit une grande inspiration.

Au petit matin, il avait fini de lire tous les passages qui pouvaient lui permettre d'entrer en contact avec Hermione. C'était selon lui la seule solution de trouver la clé pour la ramener où elle devait être – si tant est qu'elle ne soit pas morte à cause de ses folies. Drago prit une courte douche avant de descendre dans la Grande Salle. Un rapide coup d'œil sur Weasley et Potter l'informa qu'ils n'avaient pas beaucoup de dormi de la nuit. Ils devaient s'inquiéter, mais sûrement pas assez, remarqua Drago, amer.

La journée se passa sans encombre, si ce n'est que Drago faillit s'endormir au dessus de son chaudron. Le jeune homme n'avait jamais été un élève attentif en cours, c'était une certitude, mais si ce soir-là quelqu'un lui avait demandé de répéter un quelconque mot de ce qu'avaient pu dire ses professeurs, il en aurait été bien incapable. Toutes ses pensées étaient bizarrement happées par la situation, le problème de Granger. Et les siens, bien sûr. Il allait reprendre sa lecture lorsqu'il se souvint que Severus l'avait convoqué le soir même. Il grogna, mais enfila sa cape d'hiver dans le but de descendre aux cachots.

Severus l'attendait, deux tasses de thé chaud devant lui. Il invita Drago à s'asseoir sans grande cérémonie, et engagea la conversation tout de suite :

- Je n'ai pas beaucoup de temps, fit-il en consultant la grande pendule qui trônait au dessus de la cheminée. Alors je serai bref.

Il marqua un temps de pause, prenant une grande inspiration. Le pli qui apparaissait entre ses sourcils inquiéta Drago. Il était rare que Severus soit nerveux.

- Le Seigneur des Ténèbres m'a chargé de lui apporter une réponse de ta part. Au plus vite. Tu comprendras que je suis le mieux placé pour… cette tâche. Aussi, bien que cela me chagrine, je vais devoir te soumettre à un sortilège. Un de ceux qui t'empêcheront de me nuire, si c'est ce que tu désires après m'avoir écouté.
- Qu'est-ce que tu veux di… ?

Mais Drago n'eut pas le temps de finir sa phrase. Dumbledore venait d'entrer dans le bureau.

- Il est au courant ? demanda-t-il en se tournant vers le Maître des Potions.
- Je viens de finir ma petite introduction, informa Rogue.

Alors le directeur acquiesça. Un faisceau lumineux vert partit de la baguette de Severus, sous le regard horrifié de Drago. Il lui toucha la poitrine au niveau du cœur, et rebondit jusqu'à celle de Dumbledore. Interloqué, le jeune Serpentard se tourna vers lui, mais avant qu'il n'ait pu poser une question il eut les explications de la bouche du responsable :

- Le sortilège que je viens de lancer se nomme le Fidelitas, Drago. Ce que je vais te révéler sera sous le secret de Dumbledore. Ni toi, ni moi, ne pourront en parler, ce qui assure une protection maximale.
- Sauf si le vieux devient sénile, marmonna le garçon.

Il sembla que le concerné l'ait entendu, puisqu'un fin sourire se dessina sur ses lèvres avant qu'il ne sorte de la salle. Severus ne prit pas compte de la remarque, et enchaîna.

- Pour que tu comprennes rapidement le pourquoi de cette mascarade, je vais être direct : je suis un espion.

Drago cligna des yeux trois fois rapidement.

- Au service de Dumbledore, précisa alors son parrain.
- Pardon ? hurla le jeune homme. Tu me fais une farce là ? C'est ça ?

Severus soupira.
Force fut de constater que non, ce n'était pas une mauvaise blague, Drago se leva et commença à faire les cents pas dans la pièce. Cela le calmait et lui permettait de raisonner plus aisément. Quand il y repensait, ce que révélait Severus se tenait, oui, bien sûr. Et lui donnait une clé de compréhension qui lui avait longuement fait défaut pour comprendre certaines attitudes de son parrain.
Il se rassit en poussant un râle.

- Et quoi maintenant ? cracha-t-il. Je te dis que je vais donner la fortune Malefoy au Maître et tu me fais incarcérer ?
- Non Drago, je ne suis pas là pour ça, soupira Severus.
- Alors quoi ? Me faire basculer dans le clan des « gentils » ? Laisse-moi rire ! Comme s'ils étaient mieux que les Mangemorts.
- Tu crois que torturer jusqu'à la folie est respectable, Drago ? Que tuer les parents d'une gamine de six ans devant ses yeux est un bel acte ?

L'élève pesta.

- Mais tu mélanges tout !
- Non Drago. C'est toi, qui mélange tout. Car ton père n'a cessé de t'embrouiller l'esprit. Et le Seigneur des Ténèbres est en train de faire de même. Il te laisse penser que ton père sera libéré en échange de sa fortune, mais cela ne sont que foutaises, tu le sais au fond de toi, non ?

Alors que Drago restait silencieux, son parrain ajouta :

- Bellatrix a tué ta mère. Suis-je vraiment obligé de te le rappeler pour que tu prennes conscience de la folie de Voldemort ?

Les larmes perlèrent aux coins des yeux du garçon. Mais il soutint le regard de son parrain sans dire un mot. Un silence s'installa de longues minutes, puis Severus le congédia enfin.

- Il me faut une réponse avant la fin de la semaine, Drago, rappela-t-il au garçon qui ouvrait la porte.

Il la claqua sans répondre. A peine seul dans le sombre couloir des cachots, Drago s'appuya contre le mur. Il laissa son dos glisser le long des pierres froides et resta là, proscrit, de longues minutes. Non, il n'était pas aussi courageux que Potter. Il n'était pas aussi intelligent que Granger, ni aussi fidèle à ses convictions que pouvait l'être Weasley. Il voulait bien l'admettre. Mais ce soir-là, il avait la sensation que le poids du monde pesait sur ses épaules à lui seul.