9.

Depuis qu'elle avait rencontré la jeune Morgan, Samhain lui rendait souvent visite à la boutique, sans pourtant rien acheter, ce qui ne sembla pas incommoder l'adolescente, qui commençait déjà à se lier d'amitié avec l'esprit des Morts. Cette dernière ne lui avait pas encore révéler sa véritable identité, craignant de l'effrayer. Elle ne souhaitait pas la faire fuir, elle qui n'avait pas croisé de mortels ayant la capacité de la voir depuis bien des siècles.

En cet après-midi pluvieux, la jeune femme aux cheveux noirs se dirigeait vers The Raven, un sourire accroché à ses lèvres pâles. Lorsqu'elle pénétra dans la boutique, elle aperçut la jeune gothique qui l'accueillit d'un faible signe de la main, l'autre massant son front.

Décidément, elle n'avait pas l'air dans son assiette.

- Eh, Sam, dit-elle. Quoi de neuf ?

- Tu ne sembles pas en très bonne forme.

- Oh, tu sais... Ces derniers temps, je ne fais pas des rêves très agréables. D'ailleurs, j'ai plusieurs copines qui leur arrive la même chose. Les cauchemars courent, on dirait.

Samhain déglutit, sachant bien qui déclenchait cette vague de mauvais rêves. Il y avait un bout de temps qu'elle n'avait pas croisé Pitch. Elle ne l'avouerait jamais, mais une part d'elle-même s'en ennuyait.

- Ma mère pense qu'il s'agit du croque-mitaine, continua Morgan. Trente-sept ans et elle croit encore à ces balivernes ! Tu imagines ça, toi ?

- Oui, quelle blague... répondit-elle d'un ton mal assuré.

- Malgré que, s'il existait vraiment, je l'imaginerais plutôt sexy. Quoi, me regarde pas comme ça, j'ai le droit de rêver, nah ? Imagine, un beau jeune homme mince, tout en noir, les cheveux longs, hum !

Samhain échappa un petit rire.

- Jeune ? Plus ou moins, mais les cheveux longs ? Pas vraiment, ne put-elle s'empêcher de la corriger.

- Ouais, comme si tu l'avais déjà vu, toi ! Ria l'adolescente. Bon, et bien étant donné que je ferme tôt aujourd'hui, tu veux bien venir chez moi ? Ma mère t'aimerait bien, je crois.

- Oui, bien sûr ! S'exclama-t-elle.

Aux alentours de dix-sept heures, Samhain et Morgan sortirent de la boutique lorsque cette dernière eut bien fermé la porte à clef. Ils marchèrent ensuite pendant une dizaine de minutes à travers la pluie toujours présente, bavardant de tout et de rien. Morgan la mena jusqu'à une petite maison solitaire où reposait une plantation de roses devant la façade. Samhain trouva sa demeure magnifique malgré sa simplicité. Elle dégageait quelque chose de différent des autres maisons humaines.

Quelque chose... de magique.

Elles gravirent le petit escalier de marbre puis pénétrèrent à l'intérieur. Une odeur d'encens se filtra instantanément dans l'air, faisant soupirer l'esprit des morts de bonheur. Quel beau parfum, songea-t-elle. La décoration y était toute aussi chaleureuse, avec les nombreux tableaux décorant les murs peints en des couleurs sombres, les chandeliers posés un peu partout et les nombreux bibelots représentant des fées, des elfes, des dragons et bien d'autres créatures mythologiques que Samhain reconnut plus ou moins.

Lorsqu'elles passèrent devant la cuisine, l'esprit y vit une femme dans la fin trentaine absorbée dans sa lecture sur un livre aux symboles qui lui disait vaguement quelque chose. Elle leva ses yeux bruns vers sa fille, puis sur Samhain, qu'elle dévisagea durant un long moment.

- Bonsoir, maman, la salua Morgan en déposant son manteau noir sur le regard d'une chaise.

- Bonsoir, chérie. Qui êtes-vous ? Demanda-t-elle à Samhain sans la quitter des yeux.

- Elle s'appelle Sam. Tu sais, la cliente qui vient souvent ces derniers jours dont je t'ai parlé ? J'ai cru bon de l'inviter à dîner.

- Sam... répéta doucement sa mère. Vous dégagez une drôle d'aura, ma chère. Vous ne seriez pas un esprit, par hasard ?

Samhain haussa les sourcils à ses question, bouche-bée. Non seulement la fille, mais la mère pouvait également la voir ! De mieux en mieux.

- Je...

- Maman, ne recommence pas avec ça ! Soupira Morgan.

Mais la femme l'ignora puis ferma son livre avant de s'avancer doucement vers Samhain. Cette dernière resta immobile, un peu surprise de son attitude. Plongeant les yeux dans les siens, elle sentit la mère sonder son esprit. Mais... comment ? Comment une simple humaine pouvait accomplir cela ?

À moins qu'elle ne soit une...

Non... impossible !

- Vous êtes une sorcière wiccane, murmura l'esprit, le regard étincelant.

La femme hocha positivement la tête, un sourire s'élevant sur ses lèvres. Elle possédait de longs cheveux châtains, des yeux bruns et un visage qui lui rappela celui de Morgan. Elle était habillée d'une tunique bleue marine descendant jusqu'à ses pieds.

- Appelez-moi Lys, dit-elle. Lys Millers. J'ai l'impression de vous avoir déjà vu, Sam, mais pas dans cette vie. Vous êtes un esprit, n'est-ce pas ?

Morgan semblait complètement perdue. Ses yeux arpentaient sa mère, puis Samhain, puis sa mère.

La jeune femme finit par acquiescer.

- Mon véritable nom est Samhain. Je suis l'esprit des Morts.

- Vous avez tout mon respect.

- Samhain ? Répéta Morgan, les yeux aussi ronds que des balles de golf. Ce ne serait pas l'évènement que nous fêtons tous les ans afin de célébrer la Nouvelle Année, maman ?

- C'est exact.

- Vous... Vous me rendez encore grâce ? Demanda Samhain, les larmes aux yeux. Même après tous ces siècles, vous... mais je croyais que... je croyais que la Wicca avait disparu depuis de nombreuses années ! Il y a si longtemps que je n'ai pas croisé de mortels qui... croient... en moi...

Cette fois, elle ne put s'en empêcher : les larmes dévalèrent ses yeux contre son gré. Morgan et Lys posèrent une main réconfortante sur ses épaules.

- Il est vrai que notre religion se fait rare et est souvent mal comprise par les gens normaux, ce pourquoi nous restons discrets. Mais ne vous inquiétez pas, Samhain, on ne vous a pas oublié.

C'était presque trop beau pour être vrai.

Elle resta donc à dîner avec les Millers, discutant surtout de Wicca, des anciennes religions, des fêtes et tout le reste. La jeune femme était si heureuse d'enfin pouvoir discuter avec des mortels qu'elle ne tenait plus sur place. Elle apprit que la Wicca était de famille chez Lys et Morgan, qu'elles la pratiquaient de mères en filles. Le mari de Lys était mort depuis quelques années, mais lui aussi l'avait pratiquée.

Elle quitta la demeure vers minuit, leur promettant de revenir leur rendre visite, car Lys connaissait bien d'autres wiccanes à vouloir rencontrer une célébrité de leur religion, ce qui ravit la jeune femme de plus bel.

Elle retourna en direction du cimetière, ne se souciant même plus des rares passants qui ne la voyaient pas. Quel intérêt, après tout ? On croyait encore à elle, ce qui voulait dire que plus Morgan et Lys parleraient d'elle et plus Samhain se sentirait plus vivante que jamais !

En près de quatre siècle, elle se revoyait enfin sourire de façon franche et naturelle.

La pluie avait été remplacée par la neige, qui tombait en de petits flocons délicats sur sa peau blanche. Samhain profita de l'air glacé en fermant les yeux, respirant comme si c'était la première fois.

Ce fut lorsqu'elle s'apprêtait à pénétrer le cimetière qu'elle sentit une présence familière derrière elle.

- Tu m'as l'air bien joyeuse, ce soir, Sam.

Pitch.

Elle se retourna vers lui, croisant ses yeux perçants à travers l'obscurité de la nuit. Il avait les mains croisées derrière le dos et Samhain put très bien discerner l'éternel sourire doucereux sur ses lèvres minces.

- C'est vrai, jusqu'à ce que tu arrives.

- Ma présence te déplait à ce point ?

Elle ne répondit pas, détournant le regard. Peut-être avait-elle été un peu dure avec lui, c'est vrai.

- Non... En fait, je te dois des remerciements.

- Vraiment ? S'étonna-t-il. Y aurait-il un rapport avec cette adolescente que tu visites souvent, ces derniers jours ?

- Oui ! Répondit-elle. Comment le sais-tu ?

- Mes cauchemars me l'ont dit.

- Tu m'espionnes ou quoi ?

- Qui sait.

Ils restèrent un moment à se fixer l'un l'autre, rubis contre citrine, s'affrontant du regard. Un vent frais se déclara, faisant virevolter leurs cheveux.

- Merci, souffla finalement Samhain. Je dois avouer que sans ton aide... enfin, sans tes cauchemars, je n'aurais peut-être jamais pu discuter avec Morgan, qui ne m'aurait jamais invité chez elle donc... Elle ne m'aurait probablement jamais présenté sa mère, qui fait partie d'un clan wiccan et qui me vénère chaque année... Je...

Pitch restait de marbre, mais son sourire s'élargit.

- Je te l'avais dit, pourtant, mais tu en n'as fait qu'à ta tête.

Puis il leva la tête vers le ciel noir, dénué d'étoiles et même de la Lune dont les rayons éclairaient habituellement la nuit, donnant un soupçon d'espoir sur les gens dormant tranquillement.

Mais depuis que Sable n'était plus libre de donner les rêves, la nuit se faisait plus sombre, plus... dangereuse. Cauchemardesque.

- C'est une soirée magnifique, ne trouves-tu pas ? Demanda le Maître de la Peur en reposant les yeux sur elle. J'aimerais t'inviter, si tu le veux bien, dans un endroit qui, je crois, te plaira.

- Si c'est une source chaude, je passe mon tour, cette fois.

Pitch rit.

- Ne t'inquiète pas, Sam, je ne suis pas le pervers que tu crois. Fais-moi donc confiance !

Puis il lui tendit la main. Elle hésita un moment, mais finit par répondre à sa demande. En un claquement de doigts, la jeune femme se sentit aspirée par les ténèbres. Ils voyagèrent dans l'ombre pendant quelques minutes seulement, jusqu'à ce qu'ils ne débouchent sur ce qui sembla d'abord être une clairière.

Mais en détaillant l'endroit de plus près, elle constata que le roi des cauchemars l'avait en fait emmené dans la forêt qu'elle aimait tant, mais elle ne se rappelait pas avoir visité cette section. C'était en fait là où elle s'arrêtait, dressée sur une haute colline.

Devant eux se dressait la ville, grande et sinistre, camouflée sous un brouillard sombre et épais.

Un brouillard de cauchemars, de peur et de désespoir.

Magnifique.

Elle n'avait jamais admiré une vue aussi belle. Cela lui rappelait son époque préférée : le Moyen-âge, là où sa gloire n'avait jamais été aussi grande. Des souvenirs lointains lui revinrent lentement à l'esprit. Samhain revit le village de Salem, la cathédrale Notre-Dame, les tombeaux des plus prestigieux cimetières, tous ces endroits qu'elle avait aimés, adoré, presque vénéré.

Ce fut la main froide de Pitch effleurant son cou derrière elle qui la fit revenir à la réalité.

- C'est magnifique, murmura-t-elle en fermant les yeux, ses joues rougissant légèrement.

- Je savais que tu aimerais.

- Je ne croyais pas le croque-mitaine si romantique. J'imagine que si cela s'ébruitait... tu perdrais bien vite ta réputation.

Pour la première fois, Pitch ne pipa mot, se contentant de caresser sa joue. Elle se laissa faire.

- Si tu es tant perspicace pour deviner les peurs des gens, tu dois certainement sentir la mienne en ce moment.

- En effet, mais ça ne me déplait pas. J'aime te sentir effrayée.

- Évidemment, sourit-elle.

Ils restèrent ainsi pendant un moment, Pitch ayant posé ses mains sur les hanches de Samhain, puis celles de cette dernière sur les siennes, observant la ville.

- Ce monde nous appartiendra très bientôt, murmura-t-il à son oreille. Toi et moi, nous gouvernerons ensemble, sans gardiens ni personne pour nous en empêcher, car tu sais ce que les mortels craignent par-dessus tout, Sam ?

Voyant qu'elle attendait sa réponse, il continua :

- La Mort, Sam. La mort effraie les humains plus que tout. Chaque fois qu'ils sont confrontés à un danger, ils ne peuvent s'empêcher d'envisager cette option : mourir. Qui a-t-il après la mort ? Cela sera-t-il douloureux ? Iront-ils en enfer, au Paradis ou les limbes ? Tant de questions, tant de peur, et tu en es la source. Moi, je ne fais qu'influencer leurs esprits tourmentés.

- Tu as peut-être raison.

- J'ai toujours raison.

Elle pivota vers lui, puis sous un geste purement instinctif, elle l'embrassa passionnément, entremêlant ses doigts fins dans ses cheveux. Pitch répondit à son baiser, entrouvrant légèrement les lèvres afin de mêler sa langue à la sienne.

Lorsqu'ils mirent fin à cet échange, le roi des cauchemars s'empara doucement de la main de Samhain puis la regarda droit dans les yeux.

- Les ténèbres chanteront notre amour pour l'éternité, Sam. M'accorderais-tu cette danse sous cette musique que nous joue la peur ?

- Avec plaisir, répondit la jeune femme alors qu'ils entamèrent une valse des plus ensorcelantes.