Le jour où Tai et Matt ont rompu, j'étais réellement triste pour eux, parce que je savais que cette rupture les rendrait aussi malheureux l'un que l'autre.

Ils s'aiment, c'est évident. J'ai mis un moment avant de le comprendre, et je dois avouer que Mimi m'a beaucoup aidé sur ce point, mais une fois que j'ai pris conscience de la relation qu'ils entretenaient, je me suis réjouis pour eux. Ils sont tous les deux des garçons avec de grandes qualités, qui se sont toujours donnés corps et âme pour préserver le monde, aider les autres et être à la hauteur de leur statut de Digisauveur. Ils méritaient de trouver l'amour, de connaître la joie de partager son bonheur comme ses peines avec la personne qu'ils aiment. Un peu comme moi avec Mimi.

Je trouve qu'ils se complètent bien. Certes, ils sont tous les deux très différents et ont souvent été en conflit, mais au fond ils partagent les mêmes valeurs, la même envie de réussir et la même joie de vivre. Leur relation est forte, s'est construite sur la durée et a déjà été mise à l'épreuve par le passé. Je pensais réellement qu'après tout ce qu'ils avaient pu traverser, ils allaient pouvoir profiter un peu. Prendre le temps d'être simplement amoureux. Je me trompais.

Ce n'est même pas de leur faute. Du moins, pas totalement. C'est la faute à cette société dans laquelle nous vivons, où deux hommes amoureux, c'est bizarre. Ce n'est pas condamné, mais c'est parfois mal vu. Au point que Tai lui-même, rejette cette partie de son identité et préfère repousser Matt plutôt que d'assumer cet amour.

Quand il a hurlé à Matt qu'il le dégoûtait et qu'il l'a insulté, je sais que Tai ne le pensait pas. Il essayait de se protéger, de se cacher derrière sa colère. Il a préféré fuir plutôt que de se confronter au regard des autres, ce que je peux comprendre, mais malheureusement ce n'est pas seulement son petit confort personnel qui est en jeu. Il y a aussi Matt… Ce dernier fait de son mieux pour faire bonne figure, mais il est évident qu'il reste profondément blessé par l'attitude de Tai.

Je me plais à croire que tout n'est pas perdu pour eux. S'ils s'aiment encore, et il est impossible que leurs sentiments puissent s'effacer en quelques jours, il y a sans doute encore une chance pour qu'ils se réconcilient. A moins que, encouragé par Mimi, je n'ai entièrement fantasmé leur relation. Mais si c'était le cas, alors pourquoi Tai fuit-il tous ses amis, moi y compris ? Pourquoi Matt a-t-il ce regard triste et semble-t-il porter le poids du monde sur ses épaules ?

Aujourd'hui, j'ai décidé de parler à Tai. Je pense que la réconciliation doit venir de lui. Même si Matt a sans doute sa part de responsabilité, c'est Tai qui est le plus têtu et le plus orgueilleux. Ironiquement, le plus lâche dans cette histoire. S'il fait un pas vers Matt, je fais confiance à ce dernier pour parcourir le reste de la distance qui aujourd'hui les sépare.

J'avais spécialement choisi un moment où je savais que sa mère et Kari seraient chez eux. Ainsi, j'étais sûr que l'une d'elles me laisse entrer. Tel que je connais Tai, il aurait été capable de refuser de m'ouvrir. Au final, c'est Kari qui m'a ouvert, elle m'a avoué être heureuse de me voir. Elle m'a raconté avoir essayé en vain de parler à son frère, mais que celui-ci était aussi fermé qu'une huître. Cela n'était pas étonnant et confirmait ma théorie, mais j'étais bien décidé à le faire craquer.

Lorsque je suis entré dans sa chambre, il était sur son ordinateur, jouant à un jeu en ligne. Il m'a salué sans grande conviction et est retourné à son activité. Il semblait vouloir me signifier qu'il n'avait pas envie de parler, pourtant je voyais qu'il était nerveux. Il perdait lamentablement d'ailleurs. J'ai attendu patiemment que son personnage se fasse tuer avant de lancer la conversation.

— J'ignorais que tu étais aussi nul à ce jeu.
— N'importe quoi… C'est toi qui me dérange.
— J'ignorais que ma présence pouvait te troubler à ce point.

Je faisais exprès de le provoquer avec une pique qu'il pourrait interpréter comme une attaque personnelle. Il a sauté dans mon piège à pieds joints.

— Putain, mais je suis pas pédé ! Arrête tout de suite avec ça !
— J'ai jamais dit ça… Je ne comprends même pas où est le rapport, assurai-je innocemment. Ça t'obsède à ce point ?

Gêné, Tai a rougi et a tourné son fauteuil pour me présenter son dos.

— Je ne veux pas en parler.
— Pourtant c'est toi qui a commencé. Moi, je te taquinais seulement sur ta défaite cuisante.

J'étais sur la bonne voie. Il refusait toujours de me regarder, mais je savais que je le ferais craquer rapidement. Je me suis approché pour m'adosser à son bureau, les bras croisés.

— Demain avec quelques anciens, on va faire un tour dans le Digimonde. Ça te dirait de venir ?
— Ça dépend… Y aura qui ?
— Presque tout le monde, sauf deux/trois. Notamment Joe qui a un examen blanc à préparer.

Je restais volontairement flou sur qui serait présent. Je savais pertinemment que la seule information qui l'intéressait, c'était de savoir si Matt serait là ou non. Mais je voulais que ce soit lui qui le mentionne.

— Est-ce que…, commença-t-il en jouant avec un stylo, Enfin, est-ce qu'il sera là ?
— Qui, il ? Davis ? Non, je t'ai dit qu'on y allait entre anciens.
— Je ne parle pas de Davis…
— Ah bon ? Je croyais que tu lui faisais la gueule ? m'étonnai-je faussement.
— Oui, mais… Tu sais très bien.

Il allait craquer, c'était certain. J'avais passé trop de temps avec Mimi pour échouer dans cet interrogatoire. Elle serait certainement fière de moi en apprenant mon succès.

— Je ne vois pas de qui tu veux parler.
— Putain, mais de Matt !
— Et pourquoi tu ne veux pas le voir ? continuai-je sans pitié.
— Joue pas au plus con avec moi, grogna-t-il en se tournant enfin vers moi.

Contact visuel : effectué. Ayant enfin capté son regard, je décidai de ne plus le lâcher. Il était hors de question de lui laisser la moindre porte de sortie.

— Je croyais que c'était terminé entre vous. Il n'y a pas de quoi en faire un drame. De son côté, Matt s'en est très bien remis. Ça ne le dérange pas que tu sois là.

Si j'avais encore quelques doutes sur les sentiments de Tai, la douleur et la tristesse qui apparurent dans ses yeux suite à cela terminèrent de me convaincre.

— Il s'en est très bien remis ? répéta-t-il d'une petite voix.
— Pourquoi, pas toi ? Je croyais que de toute manière, tu n'aimais pas les garçons ? C'était lui qui était amoureux à la base, pas toi. Tu devrais être content d'apprendre qu'il est passé à autre chose et qu'il ne t'embêtera plus.
— Oui, c'est vrai…

Si je n'avais pas été certain que j'agissais ainsi pour la bonne cause, j'aurais eu honte de remuer ainsi le couteau dans la plaie. J'imaginais très bien qu'intérieurement, Tai devait être au bord du gouffre.

— Si ça peut te rassurer, je l'ai même vu avec un mec de deuxième année hier soir. Tu n'as vraiment plus rien à craindre.
— Qui ça ? hoqueta Tai avec un regard noir.
— Je ne sais pas, je ne le connais pas. Grand, brun. Je crois qu'il est dans l'équipe de basket. Pourquoi, ça t'intéresse ?

C'était totalement faux, Matt ne voyait personne, il était bien trop déprimé, mais ça, Tai l'ignorait.

— Non je… je m'en fiche. Il fait ce qu'il veut… tant qu'il reste loin de moi.
— Super ! Donc tu viens demain !
— Non.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas le voir, grinça-t-il.
— Je t'ai dit que Matt avait un petit ami, maintenant. Tu n'as plus à avoir peur de lui !
— ARRÊTE DE PARLER DE ÇA ! JE NE VEUX PAS SAVOIR QUI IL BAISE !

C'était gagné. J'avais beaucoup de peine à voir mon ami les larmes aux yeux, la tête dans ses mains, les bras tremblants, mais c'était pour son bien. Il craquait enfin. Ne pouvant continuer mon petit manège, par respect pour lui, je serrais une de ses épaules dans ma main. Cette fois, je cessais de faire l'imbécile qui ne comprenait pas. Au contraire, je m'accroupis près de lui, avec un sourire compatissant.

— Tai, est-ce que tu veux bien me parler ? Je pense avoir deviné ce qu'il se passe dans ta tête, mais j'ai besoin que tu le dises toi. Pourquoi tu ne veux pas voir Matt ? Pourquoi apprendre qu'il irait bien te rend triste ? Pourquoi l'idée qu'il soit avec quelqu'un d'autre te met hors de toi ?
— Tu crois pas que je suis suffisamment humilié comme ça ? Pourquoi il faut que tu en rajoutes ? Tu vois pas que ça va pas ?
— Je ne te jugerai pas, je suis ton ami. Désolé de t'avoir provoqué.

Je me sentais un peu mal de l'avoir ainsi poussé à bout. Je le laissais pleurer un bon coup en lui caressant le dos pour le détendre. Cela dura cinq bonnes minutes avant qu'il ne relève la tête en essuyant les yeux et le nez.

— Alors, qu'est-ce qu'il se passe ? Raconte-moi, insistai-je.
— Non rien, c'est juste que… Je sais plus quoi faire pour me rattraper. J'ai pas envie que ça se termine comme ça. En vrai, c'était bien quand on était… ensemble. Il est… Enfin, je… Tu sais.
— Si tu n'as pas envie que ce soit terminé et que tu l'aimes, tu attends quoi pour aller le voir et t'excuser ? Je suis sûr qu'il te pardonnera.
— A quoi ça sert maintenant ? Tu as dit qu'il s'était parfaitement remis de notre rupture et qu'il avait même un nouveau mec…

Je notais qu'il n'avait pas nié l'aimer, qu'il parlait « leur » rupture, sous-entendu qu'ils avaient réellement une relation et que le « nouveau » mec, impliquait qu'il était bel et bien l'ancien. Mimi allait être fière de moi.

— J'avoue avoir peut-être… un peu menti pour te pousser à réagir. Matt ne va pas si bien que ça et il ne sort absolument avec personne.

Comme je m'y attendais, Tai partit au quart de tour et se leva de sa chaise pour mieux me hurler dessus.

— Mais pour qui tu te prends Izzy ?! Ça te fait marrer de me raconter des cracks pour me voir pleurer ! Tu vas te la jouer à la Yolei et aller tout raconter après ça ? Je pensais que tu étais mon ami !

Décidé, je l'attrapais pas les épaules pour le forcer à se rassoir. Je ne comptais pas me laisser faire.

— Tu te calmes tout de suite. De nous deux, c'est quand même toi qui a le plus de torts. Tu as dit des choses à Matt qui lui ont fait énormément de mal et ça fait deux semaines que tu ne fais rien pour t'excuser ou arranger la situation. Tu ne parles à personne, tu évites tout le monde. Il fallait bien que je te bouscule un peu. En plus, si tu n'avais pas pensé qu'à ta petite personne et que tu t'étais un peu intéressé à Matt, tu aurais tout de suite su qu'il ne voyait personne et qu'au contraire, il souffrait beaucoup de votre rupture.

Tai eu la décence de baisser les yeux et j'en fus heureux. Je continuais sur ma lancée.

— Maintenant, tu vas faire quoi ? lui demandais-je.
— Aller le voir.
— Et ?
— M'excuser.
— Et ?
— Lui dire que… je ne sais pas.
— Si tu l'aimes, je te conseille de le lui dire. Après toutes les horreurs que tu lui as dit, il ne pourra jamais le deviner.
— D'accord… je verrais sur le moment.

J'espérais vraiment qu'il parlerait de ses sentiments. Sinon, j'avais bien peur que Matt le rejette, à raison.

J'étais quand même soulagé. J'avais réussi à faire parler Tai, ce qui était un petit miracle en soi. Maintenant, la suite était entre ses mains. Préférant clore cette discussion, je récupérai une manette de jeu sur son bureau. Je comptais bien lui montrer ma supériorité à tous les points de vue.