J'espère que vous aimerez ce chapitre, car il y a dedans quelque chose qu'on attend sans doute depuis très très longtemps 3.


Il était sept heures pile quand Alec sonna à la porte de l'appartement de Kate. Son ex-femme était encore au bureau, ce fut donc Lucy qui ouvrit.

Les premiers jours de l'affaire Spring, les témoignages sur les événements avaient plu sur eux et ils avaient été débordés par ces centaines d'appels inutiles de gens qui voulaient à tout prix faire partie de cette affaire spectaculaire, desq médiums psychiques qui sentaient des perturbations dans la Force, des affolés qui croyaient avoir vu un signe dans le curage de nez quotidien de leur voisin le plus désagréable, et des journalistes, qui par leurs affirmations sibyllines cherchaient plus à obtenir de l'information qu'à en donner. Ensuite, le flux s'était tari Mais ce soir-là Kate avait reçu un appel et était obligée de rester tard en compagnie du DS Finnegan pour interroger le témoin. La parole de cette personne avait 0,001 % de chances d'êtres utile mais étant donné la quasi absence d'indices dont ils disposaient, ils en étaient presque réduits à écouter madame Irma.

-Tu arrives tôt, remarqua sa fille en lui ouvrant.
-J'ai apporté du champagne et du cake au fruits confits, dit-il en toute réponse.

Il les lui tendit et elle alla les déposer dans la cuisine. Le salon arborait de jolies décorations, un immense sapin en plastique – Kate détestait balayer les épines – croulant sous les guirlandes et les boules, et des chaussettes en patchwork étaient épinglées sur les murs. C'était leur premier Noël ensemble qu'il passait avec elles depuis le divorce, depuis Sandbrook, depuis tout.

-Maman m'a dit que tu avais invité Alexa.
-Oh, l'information circule vite.
-Elle n'était pas contente. Elle a dit que tu aurais dû la prévenir avant. Qu'elle n'aurait peut-être pas préparé assez à manger et qu'elle allait devoir réfléchir à comment la présenter à Granny, Gramps et tante Magda.
-Kate n'aime pas trop Alexa, n'est-ce pas ? répliqua Alec en s'asseyant dans le canapé.
-Non.
-Et qu'est-ce que tu en penses ?
-J'en penses que depuis que tu as rencontré Alexa, tu es devenu différent, et que ça lui fait peur, parce que maman t'aime encore ,et qu'elle est jalouse de l'effet que peut avoir sur toi une jeune, jolie femme de vingt-huit ans, avec qui tu t'entends relativement bien, je veux dire, par rapport au reste du monde. Qu'est-ce que tu en penses ?
-Que tu ferais un putain de bon détective.

La perspicacité de sa fille était impressionnante. Elle avait tellement raison que c'était gênant. Rencontrer Alexa l'avait rendu différent. Il n'avait plus envie de détester tout le monde, enfin, plus autant. Certaines choses qu'il trouvait pathétiques avant, le faisaient rire à présent.

-J'ai une question, cependant, reprit Lucy.
-Oui ?
-Comment quelqu'un d'aussi triste peut te rendre aussi heureux ?
-... Je sais pas.

Il n'eut pas le temps d'approfondir qu'on sonna à la porte. Lucy alla ouvrir à nouveau. Alexa se tenait sur le pas de la porte, les bras chargés. Elle regarda la jeune fille d'un air perplexe avant d'apercevoir Alec.

-Kate n'est pas là ?
-Non.
-Oh. J'ai apporté des chocolats, du vin et des crakers. J'ai aussi acheté des cadeaux de Noël mais comme je ne connais pas trop la famille, j'ai pris des paquets de gâteaux pour tout le monde.

Elle les tendit à Alec mais ce fut Lucy qui les prit et qui s'éloigna vers la cuisine. Un silence gênant en profita pour s'installer, le temps qu'elle se débarrasse de son manteau et admire les décorations.
Soudain Alec vit couler sur son visage quelques larmes. Elle faisait son possible pour lui cacher, détournant la tête, faisant semblant de se recoiffer pour les essuyer. Il était désemparé, il ne savait quoi faire. D'un geste maladroit, il sortit son mouchoir en tissu de sa poche et lui tendit. Elle esquissa un geste de reconnaissance, s'essuya les yeux, renifla et lui tendit.

-Non, c'est bon, tu peux le garder.

Elle le prit tout de même mais n'en fit pas usage. Elle eut envie presque de rire de leur timidité, de lui. Il avait un mouchoir en tissu. Quel genre de personne a encore un mouchoir en tissu ? Il était vieux jeu, c'était un misanthrope mais il était là, il l'avait invitée à passer Noël avec sa famille, il la regardait avec son air de chien battu essuyer ses larmes. Il y avait tellement de temps qu'elle n'avait pas fêté de vrai Noël...
Elle mit le mouchoir dans la poche de sa veste. Roulé en boule, il lui faisait comme une bosse

-Merci, balbutia-t-elle.

Il y eu un bruit de clefs. Presque instinctivement, il se séparèrent l'un de l'autre. Lucy sortit de la cuisine, et alla accueillir sa mère. Alexa la salua d'un air mal assuré. Le reste de la famille arrivait au compte-gouttes, d'abord la mère d'Alec et ses deux valises remplies de cadeaux, puis les parents de Kate, qui regardèrent Alec avec leur habituel air pincé – même après des années de vie commune, il désapprouvaient toujours le choix de leur fille, alors la revoir avec lui après avoir cru que le divorce les en débarrasseraient ne les mettaient pas en joie – et enfin, sa sœur, plus jeune que Kate et très souriante, avec son mari vêtu d'un pull de Noël aux couleurs psychédéliques et ses deux fils de onze et neuf ans qui avaient déjà commencé à se disputer et qui continueraient probablement toute la soirée. L'appartement s'anima, les rires et les éclats de voix se mélangeaient. Alexa restait près d'Alec, s'enivrait de cette famille imparfaite mais présente, des piques qu'ils se lançaient, des disputes des enfants, de l'odeur du vin chaud et du goût du cake aux fruits beurré. Elle fit de son mieux pour ne pas trop manger mais la tentation était si forte... Heureusement le repas n'était qu'un tea-time rallongé, que le vrai repas serait le lendemain, quand elle ne serait plus là et que la solitude allait un peu moins lui peser.


La soirée fut cependant bien trop courte au goût de la jeune femme. La montre d'Alec bipa minuit, et il fut dit d'un commun accord qu'il était temps d'aller dormir à présent si on voulait être en forme pour les cadeaux le lendemain. Alec raccompagna sa mère et Lucy jusqu'à son appartement puis proposa à Alexa de la raccompagner. Elle refusa, il insista, elle finit par céder. Le début du chemin fut très silencieux. Une fois qu'ils eurent tourné la rue, le paysage changeait, on quittait la proche banlieue pour entrer dans la zone plus pauvre de Remisvall, la partie un peu glauque faite de béton et de lierre.
Soudain, Alec fut pris d'une inspiration et lui prit la main. Elle répondit à son appel. Il n'y avait personne dans la rue, il faisait nuit et ils avancèrent encore un peu ainsi, main dans la main sans se regarder.

-J'ai un cadeau pour toi, finit par articuler Alec.

Elle se tourna enfin vers lui et rougit de surprise. Il lui colla dans les mains sans façon un rectangle à l'emballage mal fait. Elle l'effleura un instant du bout des doigts comme pour sonder son étrangeté, puis l'ouvrit en bredouillant des remerciements.
C'était un collier. Elle en éprouva une vive surprise. Il était très joli, un petit pendentif en forme de larme en argent au bout d'une fine chaîne du même métal. Elle ne portait jamais de bijoux ni de maquillage, ce genre de chose lui déplaisait très fort. Mais elle l'aimait bien. Elle fit couler dans ses doigts le bijou d'une étonnante fluidité.

-Il est très beau, murmura-t-elle.
-Je pensais que ça te plairait.

Alec approcha ses doigts des siens pour lui enfiler. En effet le bijou était discret mais il semblait en même temps l'illuminer. Leurs visages étaient si proches à présent... Toute la soirée elle avait eu envie de le toucher, de l'avoir encore plus près d'elle mais elle s'était retenue car il y avait Kate, Lucy et toute sa famille. A présent ils n'étaient plus là, plus personne pour voir s'unir dans la lumière floue d'un lampadaire mal éteint et les reflets jaunâtres d'une neige déjà fondue. Il voulait lui aussi la serrer contre lui, l'embrasser, la caresser, la réchauffer. Il l'enveloppa de ses bras et s'enivra de son parfum, de la douceur de ses cheveux décoiffés, de sa bouche. Elle sentait sa barbe qui lui piquait les lèvres, le nez et les joues, et elle posa ses mains sur cette fourrure comme on caresse un petit animal pour l'apaiser. Lui sentit son cœur se calmer et ronronner dans sa poitrine. Tout allait si bien...
Ils s'embrassèrent longtemps sans que le froid ne les sépare, les yeux fermés, lovés dans leur étreinte brûlante. Enfin, enfin, enfin autre chose que des demi-phrases ravalées par leur timidité conjointe, enfin pouvoir se dire un sentiment trop fort pour de simple mots. Même lorsqu'ils s'abandonnaient un instant et rouvrirent les yeux c'était pour mieux voir ceux de l'autre briller.

Ce fut un cri qui les tira de leur douce parenthèse.
Un cri horrible, terrifiant, qui fit écho sur les parois, se répéta par a-coups à chaque séisme qui secouait le corps éreinté qui subissait les assauts. Alec lâcha Alexa, Alexa lâcha Alec et tous deux se tournèrent dans la direction du bruit.

-Qu'est-ce que c'était ? s'exclama Alexa.
-Je ne sais pas. On dirait que ça venait de par là.

Sans réfléchir, Alec se mit à courir. Alexa le suivit. Ils parvinrent à une grille. De l'autre côté, ils virent une silhouette contre une autre aller et venir dans un titubement scabreux. Le contre jour du lampadaire empêchait de voir quoi que ce soit, et la grille était trop haute et trop fine pour pouvoir être enjambée ou escaladée. En le découvrant Alec poussa un cri de surprise, et le tueur s'arrêta de bouger. Alexa se cacha derrière le cube d'immeubles et en fit le tour le plus discrètement possible. De loin, elle entendit un dernier cri, suivi d'un horrible gargouillis grotesque. Mais les habitants fêtaient Noël, personne n'écoutait les drames du dehors et les course-poursuites feutrées dans la neige pailletée.
Alexa se remit à courir mais c'était déjà trop tard. Alec la rejoignit, le cœur battant à la chamade. Il ne comprit pas tout de suite à la vue du sang écarlate qui peu à peu virait au marron violacé, du corps décapité d'une jeune femme en tenue de soirée. Une partie de lui-même était encore à moitié habité par le rêve qu'il venait de vivre. Le cri d'Alexa acheva de le réveilla.

-Je la connais, dit-elle d'une voix blanche. Je connais cette fille. Oh non...
-Quoi ?
-Elle... Alec... Elle a plus ou moins mon âge... Elle était au lycée avec moi, dans ma classe... Non...

Elle continuait de répéter les mêmes phrases en boucle. Alec la prit par les épaules et tenta de la calmer.

-Je sais que ça fait un choc, voulut-il la rassurer, mais ça va aller... Hein, calme-toi...
-Tu ne comprends pas... On s'était trompés depuis le début...

Sans doute un voisin avait-il tout de même entendu le bruit car les voitures de police et les badauds commencèrent à affluer. Soudain, ils entendirent d'autres cris, mêlés de bruits de lutte. Des murmures émergèrent de la foule, suivis d'un homme qui en tenait fermement par les épaules un autre, complètement hagard.

-C'est lui, madame l'inspectrice ! Regardez ce que j'ai trouvé !

Alexa se tourna mécaniquement vers l'être à la voix bourrue qui avait dit cela. L'homme semblait sous le choc, ses vêtements sales et miteux, de couleurs très approximatives, ses cheveux grisonnants et sa barbe éparse le désignaient comme sans-abri. Il avait l'air perdu et en même temps, inexplicablement content d'être le centre de toutes les attentions. Alexa le toisa et s'arrêta à mi-chemin. Elle tira Alec par la manche.

-Regarde.

Alec regarda.
L'homme avait les mains pleines de sang.